Aimé Césaire et la Négritude

« Le grand cri nègre »

D'André Breton à Jean-Paul Sartre

Aimé Césaire, l'homme de théâtre

La Négritude et ses « fils »

Léon-Gontran Damas, la négritude venue de Guyane*


 

Aimé Césaire et la Négritude

Ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour.
Ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'oeil mort de la terre.
Ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale.
Elle plonge dans la chair rouge du sol.
Elle plonge dans la chair ardente du ciel.
Elle troue l'accablement opaque de sa droite patiente.

Cahier d'un retour au pays natal

Aimé Césaire est né en 1913 à la Martinique. Durant sa jeunesse, il se nourrit des lectures de Victor Hugo, Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Charles Péguy et Guillaume Apollinaire. Après avoir obtenu son baccalauréat et le « Prix de l'élève le plus méritant », il arrive à Paris en 1931 pour poursuivre ses études, qui le conduiront du lycée Louis-le-Grand à l'École normale supérieure. Père du mouvement de la négritude, il déposera sur un cahier d'écolier les mots de la colère, de la révolte et de la quête identitaire donnant ainsi naissance à son oeuvre poétique majeure, le Cahier d'un retour au pays natal publié en 1939. Actif dans les milieux intellectuels noirs de Paris, durant les années trente, il s'engage en politique dans les rangs du Parti communiste français qu'il quittera en 1956 pour fonder deux ans plus tard le Parti progressiste martiniquais (PPM).

En 1945, il devient maire de Fort-de-France et député de la Martinique. Son Discours sur le colonialisme (1950) dira sous la forme du pamphlet toute son hostilité au colonialisme européen. La politique, la poésie mais aussi le théâtre. Césaire est, également, dramaturge. Sa pensée se trouve au carrefour de trois influences : la philosophie des Lumières, le panafricanisme et le marxisme.

Moi, Laminaire publié en 1982 est son dernier livre en date. En 1993, il met un terme à une longue carrière parlementaire. Il est actuellement, et cela depuis plus de cinquante ans, maire de Fort-de-France.

 

« Le grand cri nègre »

« Nègre, nègre, depuis le fond du ciel immémorial », tel se proclame Aimé Césaire. À Paris, au début des années trente, il rencontre Léopold Sédar Senghor qui deviendra trois décennies plus tard président du Sénégal. C'est le coup de foudre. « Quand j'ai connu Senghor, explique Césaire, je me suis dit Africain. C'est le premier Africain que j'avais pu fréquenter. Il m'influençait et je l'influençais. » « Césaire, raconte Senghor, est poreux à tous les souffles. » Les deux hommes, accompagnés du poète guyanais Léon-Gontran Damas, créent le mouvement de la négritude. Ils affirment haut et fort la grandeur de l'histoire et de la civilisation noire face au monde occidental qui les avait jusque-là dévalorisées. Ils refusent l'existence d'une essence noire mais veulent faire de leur identité nègre et de l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir une source de fierté. L'audience de la négritude, l'explosion de cette parole, retentira bien au-delà du monde noir francophone antillais ou africain. Elle n'évitera pourtant pas les coups de griffes à l'image de ceux portés par l'écrivain nigérian, Wole Soyinka, prix Nobel de Littérature 1986 : « Un tigre ne s'interroge pas sur sa tigritude, il bondit sur sa proie . »

 

D'André Breton à Jean-Paul Sartre

En entrant dans une épicerie en Martinique, André Breton découvre par hasard, en feuilletant une revue, les poèmes du Cahier d'un retour au pays natal. Il est fasciné par la force de la poésie césairienne. Enthousiaste, le père du surréalisme parle de ce texte comme du « grand moment lyrique de ce temps (...). La parole d'Aimé Césaire, belle comme l'oxygène naissant (...). Aimé Césaire est un Noir qui est non seulement noir, mais tout l'homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases, et qui s'imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Avec Breton, Jean-Paul Sartre consacrera la renommée littéraire de Césaire. L'auteur de L'Être et le Néant considère la négritude comme un mouvement politique et poétique essentiel dans le combat contre toutes les formes d'oppression. Il porte une attention soutenue aux écrivains noirs et acceptera de rédiger sous le titre Orphée noir la préface de La Nouvelle Poésie nègre et malgache de langue française de L.-S. Senghor.

 

Aimé Césaire, l'homme de théâtre

« Nous avons un Shakespeare et il est noir. » L'hommage est rendu par Antoine Vitez, l'un des hommes qui a le plus marqué le théâtre français de ce XXe siècle.
Après sa démission du PCF et la création du PPM (Parti progressiste martiniquais), il s'agit pour Césaire de bâtir une nation et de fédérer un peuple. Le théâtre sera un élément fondamental de cette construction. Il s'agit de rompre un silence collectif. De 1956 à 1973, le chantre de la négritude se consacre principalement à l'écriture théâtrale. Quatre titres jalonnent le parcours du dramaturge : Et les chiens se taisaient, La Tragédie du Roi Christophe, Une saison au Congo et Une tempête. Dans ses pièces, il aborde le thème du héros noir, du colonialisme, de l'émancipation, de la révolution, de l'Afrique et de la tyrannie.

Allons
de noms de gloire je veux couvrir vos noms d'esclaves
de noms d'orgueil vos noms d'infamie
de noms de rachat vos noms d'orphelins !
C'est d'une nouvelle naissance, Messieurs, qu'il s'agit. (...)
Des hommes ? Peuh !... des ombres
Ma cour est un théâtre d'ombres.

La Tragédie du Roi Christophe (1963)

Nous sommes ceux que l'on déposséda, que l'on frappa, que l'on mutila ; ceux que l'on tutoyait, ceux à qui l'on crachait au visage. Boys-cuisine, boys-chambres, boys comme vous dites, lavadères, nous fûmes un peuple de boys, un peuple de oui-bwana...

Une saison au Congo (1967)

 

La Négritude et ses « fils »

Daniel Maximin

Aujourd'hui, un écrivain né en Guadeloupe en 1947, Daniel Maximin, peut être considéré comme le fils spirituel de Césaire. Maximin est l'un des plus brillants auteurs de sa génération. Son parcours poétique et romanesque puise ses références dans les mouvements et les personnages les plus divers, de Toussaint Louverture à Arthur Rimbaud, d'Angela Davis à Langston Hughes, du Black Power à Victor Schoelcher. On lui doit, notamment, L'Isolé Soleil (1981) et Soufrières (1987). Le poète et romancier guyanais Bertène Juminer (Les Bâtards, Au seuil d'un nouveau cri ) est, également, dans le sillage littéraire de Césaire ainsi que l'écrivain martiniquais Xavier Orville, influencé par le surréalisme et les romanciers latino-américains (Délice et fromager, L'Homme aux sept noms et des poussières, Coeur à vie ).

Les yeux clos, tu vas serrer sur ta poitrine son corps, trop longtemps rebelle à l'usure du désir, rebelle malgré lui à l'abandon corps à coeur avec ses rêves d'amour trop nomades pour passer la barrière des chevelures et des jardins. (...) Son regard dans le tien voudra épier le bonheur qu'il suscite, et tu sauras le détourner vers ses propres yeux, afin qu'il se perde dans la sensation de ce qu'à lui-même il se donne et qu'en lui-même il prend,abandonnant tout ce qu'il donne à ce que tu reçois, sans échange de calculs, oui plus beau que non, pour sa métamorphose en vagues de terre embrassant tes falaises ruisselantes et salées. (...)
J'ai feuilleté déjà bien des existences, et j'ai toujours fait confiance aux soleils de notre histoire. Pour ma part, je n'ai jamais pris mon île pour un enfer où je doive enterrer mes souvenirs et mon imagination.
Soufrières, je suis prêt à profiter d'un témor plus intense pour basculer dans la fontaine et répandre grâce à la mer tout autour de l'île le témoignage de la ferveur de vos vraies vies...

Soufrières, Daniel Maximin


Xavier Orville

Man Mouna s'était rongée les ongles depuis longtemps ; elle n'était que chimères.
Son corps était devenu une pile de chagrin qu'elle traînait dans le bruit des paroles habituelles. Elle avait les cheveux tout gris, des doigts étrangement secs, le regard blessé de s'être cognée trop souvent à la vie. En elle, plus aucune place pour la joie ; mais elle porta à Bergamote la dernière fleur à cinq pétales qui tremblait au fond de son coeur.

Coeur à vie, Xavier Orville

 

Léon-Gontran Damas, la négritude venue de Guyane*

Léon-Gontran Damas (1912-1978) est certainement le moins connu des instigateurs du mouvement de la négritude. Ce Guyanais, métis de Blanc, de Nègre et d'Indien, fut pourtant le premier à publier un recueil de poèmes inspirés par les idées nouvelles lancées en compagnie de Césaire et de Senghor. Pigments (1937), édité à compte d'auteur et préfacé par Robert Desnos, est un texte sans concession où la violence du ton bascule parfois dans l'irrespect.

À Paris, où il poursuit des études de langue et d'ethnologie, l'ouvrage provoque une « déflagration » littéraire dans les milieux intellectuels. Cette poésie de combat a en point de mire l'Europe et le pouvoir colonial, elle est antimilitariste et anticléricale. Elle aborde, dans ses thèmes, la nostalgie de l'Afrique et le temps de l'esclavage. Les mots de la souffrance révèlent un homme marqué par une enfance difficile, en quête d'une identité « brouillée » par ses racines blanches. Sa révolte, on la retrouvera dans son chef-d'oeuvre Black-Label (1956) où il parle de son métissage :

« Trois fleuves
trois fleuves coulent
trois fleuves coulent dans mes veines. »

Grand voyageur, il séjourne, notamment, aux États-Unis et au Brésil. Noctambule, Damas est amateur de jazz. Il fut élu en 1948 député de Guyane et siégea à l'Assemblée nationale sur le banc des socialistes de la SFIO jusqu'en 1951. Damas est également essayiste, conteur et pamphlétaire. En 1970, il s'installe à Washington où il finira sa vie.

J'ai l'impression d'être ridicule
dans leurs souliers
dans leur smoking
dans leur plastron
dans leur faux-col
dans leur monocle
dans leur melon
(...)
J'ai l'impression d'être ridicule
parmi eux complice
parmi eux souteneur
parmi eux égorgeur
les mains effroyablement rouges
du sang de leur ci-vi-li-sa-tion.

« Solde », Pigments

* Située sur le continent américain entre le Suriname et le Brésil, la Guyane, avec une superficie de 83 500 km2 est le plus étendu de tous les départements français. Elle est bordé à l'ouest par le fleuve Maroni et à l'est par l'Oyapock. La Guyane a été longtemps un Eldorado pour les chercheurs d'or et de pierres précieuses. Pour les condamnés de droit commun ou politiques, elle fut une terre de déportation. Le capitaine Alfred Dreyfus fut interné à l'île du Diable, située à quelques encablures de Kourou, entre 1895 et 1899. Cette politique de colonisation pénale prit fin en 1937. Pendant près d'un siècle, le système pénitencier guyanais « accueillit » 75 000 bagnards.
Aujourd'hui, la spécificité de ce département d'outre-mer est d'être peuplé par de nombreuses ethnies amérindiennes (Emerillon, Oyampi, Galibi, Wayana, Palikour, Arawak), par des noirs Bonis, anciens Nègres marrons, par des H'Mongs venus du Laos en 1977 et des populations créoles (européennes, africaines, asiatiques et levantines). À l'inverse des Antilles, l'économie sucrière ne survécut pas à l'abolition de l'esclavage.
Parmi les personnalités guyanaises célèbres, l'histoire retiendra les noms de Félix Eboué (1884-1944), artisan du ralliement à la France libre des colonies de l'Afrique équatoriale française et organisateur de la conférence de Brazzaville (1944) où le général de Gaulle détermina la nouvelle doctrine coloniale de la France et celui de Gaston Monnerville (1897-1991), président du Conseil de la République puis du Sénat de 1946 à 1968, acteur politique majeur de la IV
e et de la Ve République. Enfin, il est difficile de parler de la Guyane sans évoquer la fusée Ariane. Le Centre spatial guyanais place le département sur l'orbite de la haute technologie.

 

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