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Un Siècle d'écrivains
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7, Esplanade Henri de
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75907 Paris Cedex 15

 

Patrick Modiano

Patrick Modiano

(page réalisée à l'occasion de l'émission "Un siècle d'écrivains" consacrée à Patrick Modiano le mercredi 7 février 1996 à 23h10 sur France 3)

L'oeuvre romanesque de Patrick Modiano a quelque chose de résolument topographique. Précision des noms et des lieux, adresses, numéros de téléphones, tout indique dans ses livres l'obsession d'un parcours, d'une quête. Les héros, modestes et souvent indécis, de Modiano sont toujours sur la trace de quelqu'un, sur la piste d'un souvenir, à la recherche d'une preuve ou d'une confirmation de leur histoire. Ils arpentent le Paris des années 60, 70 ou parfois 80 et le tracé de leurs errances révèle les contours d'une autre carte, plus enfouie encore : la carte d'une identité incertaine, voire perdue, les vestiges d'une période trouble autour de laquelle toute l'oeuvre s'articule, la Seconde guerre mondiale, l'Occupation. Epoque que Modiano n'a pas vécue mais qui prend chez lui une telle force d'évocation qu'il a pu écrire de lui- même que "sa mémoire précédait sa naissance".

Patrick Modiano est né le 30 juillet 1945 à Paris d'un père juif originaire d'Alexandrie et d'une mère belge débarquée à Paris en 1942 pour tenter sa chance comme comédienne. Deux parents qui se sont rencontrés dans le Paris occupé et ont vécu dans une semi-clandestinité. Le jeune Patrick vivra toute son enfance dans une atmosphère où flottera toujours comme une "odeur vénéneuse de l'Occupation", liée à certaines relations troubles de son père et aux récits entendus. Ballotté de collège en pension, entre un père absent et une mère en tournée, très tôt livré à lui-même, Patrick Modiano gardera de son enfance aventureuse une nostalgie première, que reflètent presque tous ses romans, et brutalement interrompue par la mort tragique en 1957 de son frère cadet, Rudy, à qui il dédiera tous ses premiers livres. A vingt-trois ans, soutenu par Raymond Queneau, il publie son premier roman, la Place de l'Etoile, dont le ton étonne et qui obtient le prix Roger-Nimier. En 1974, il signe le scénario de Lacombe Lucien, un film de Louis Malle sur le destin d'un jeune paysan gestapiste français qui va déclencher une vraie polémique. En 1977, il publie Livret de famille, et l'année suivante, Rue des boutiques obscures, qui obtient le prix Goncourt. Aujourd'hui, à la tête d'une vingtaine de romans, il fait paraître Du plus profond de l'oubli.

Depuis sa plus jeune adolescence, Modiano arpente la capitale en tous sens, si bien que faire son portrait, c'est suivre les déambulations souvent énigmatiques de ses personnages comme autant de reflets de ses propres déambulations, c'est tenter de comprendre une obstination presque pathétique. Il y a une fausse simplicité dans le style de Patrick Modiano, ce qu'on a appelé sa petite musique. Derrière ses phrases dépouillées, se cache un long travail d'épure, comme si pour lui, l'extrême concision et précision de l'écriture laissaient d'autant mieux le champ libre à la rêverie, libérait les souvenirs, réels ou imaginaires. Hantée par la tragédie de la dernière guerre, la perte de son frère et une certaine culpabilité d'avoir survécu, l'oeuvre de Modiano est un travail de mémoire, sinon de deuil, que symbolise sa façon obsédante de créer des personnages flous, ambigus, insaisissables, parfois amnésiques et évanescents, parfois inquiets et nostalgiques, toujours en quête d'identité.

En interviewant l'auteur lui-même, qui a accepté de le faire malgré sa timidité légendaire, et grâce aux témoignages de l'éditeur Robert Gallimard, de l'historien Henry Rousso et du dessinateur Pierre Le Tan, Paule Zajdermann (réalisatrice) et Antoine de Gaudemar (journaliste) ont tenté de faire comprendre l'une des oeuvres les plus singulières de la littérature française d'après- guerre, en marge des écoles et des modes, qui a su conquérir un public nombreux, fidèle et souvent inconditionnel, et dont l'apparente désuétude cache les plus profondes angoisses de notre temps.

Antoine de Gaudemar et Paule Zajdermann


Biographie


in Dictionnaire des auteurs (Laffont) Yannick Pelletier.

Romancier français. Né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt. Sa biographie se réduit à peu : études a I'école du Montcel à Jouy-en-Josas (Seine- et-Oise),au collège Saint-Joseph de Thônes (Haute-Savoie) au lycée Henri-lV (Paris) ; titulaire du baccalauréat, il n'entreprend pas d'études supérieures ; à partir de 1967 il n'exerce d'autre activité professionnelle que celle de romancier (il a obtenu, en 1984, le prix de la Fondation Pierre de Monaco pour l'ensemble de son oeuvre) et ne collabore à aucun journal ni revue ; marié, père de deux filles. Outre l'oeuvre romanesque. il a publié un Emmanuel Berl, interrogatoire (1976), a donné au théâtre La Polka en 1974, année où il écrivit avec Louis Malle les dialogues du film Lacombe Lucien.

Mais derrière cette façade tranquille se cachent des blessures, des inquiétudes qui auront suscité et nourri l'oeuvre du romancier même si celui-ci dit que l'absence de diplômes supérieurs a déterminé sa vocation d'écrivain puisqu'il ne pouvait rien faire d'autre. 0n ne peut manquer de rapprocher le décès de son jeune frère Rudy (1947-1957) et le vertige du vide, de l'absence, qui hante la plupart des romans de Modiano. Une double origine flamande par sa mère qui était actrice, juive - égyptienne par son père, ne pourrait-elle éclairer la quête de l'identité, la recherche des indices et des souvenirs, la lutte contre l'oubli, qui constituent le sujet de Rue des boutiques obscures ) (1978) mais qu'on retrouve aussi bien dans Villa triste (1975), Dimanches d'août (1986), Vestiaire de l'enfance (1989) ? Le mystère qui entoure la figure du père préside au récit des Boulevards de ceinture (1972), innerve le thème de la disparition, conduit aux mystères, aux zones d'ombre, aux paradoxes qui fascinent les lecteurs de Modiano et font le charme d'un roman comme Un cirque passe (1992). Albert Modiano était homme d'"affaires", mais son fils, Patrick, reconnaît n'avoir jamais su, ni compris de quelles " affaires " il s'agit.

Il resterait à évoquer l'origine juive qui marque le premier roman de Modiano, La Place de l'Etoile (1968). Mais si des déterminations familiales fondamentales sont reconnaissables dans l'oeuvre, celle-ci ne se limite pas à celles- la. Seuls Remise de peine et Livret de famille (1976) peuvent passer pour des récits autobiographiques. Si le narrateur de La Place de l'Etoile est juif, le roman dépasse ce qualificatif. De même si l'Occupation, période trouble comme on le dit d'une eau impure, est dans l'oeuvre une époque privilégiée où s'inscrivent des trames romanesques entières ou de simples épisodes narratifs, ce n'est pas en tant que moment historique mais en tant que "lieu" propice à la création de cet art du flou, de la dualité qui caractérise Modiano et rend unique cet auteur qui a poussé le roman, art de l'illusion, à ses limites extrêmes, multipliant les perspectives fuyantes en une sorte de trompe-imagination qui emporte le lecteur dans un dédale où métamorphoses et songes estompent les rares certitudes qui lui sont données.


Le train fantôme de Patrick Modiano


In "Les fêtes partagées" de Daniel Rondeau (1994)

Un immense jeune homme un peu voûté emmène chaque deux ans la foule immense de ses amis dans le train fantôme de la ligne Neuilly- Auteuil-Passy- Trocadéro. La première fois, en 1968, les filles étaient encore habillées par Courrèges. C'était une époque curieuse. Les ministres roulaient en DS 21 et Michel Butor posait pour les photographes assis dans un fauteuil en plastique gonflable. Dany Cohn-Bendit avait eu l'idée de réunir un nombre invraisemblable de compagnies de CRS dans les rues de Paris, qui répandaient sur les figurants de l'actualité des nuages de lacrymogènes, Chéreau affina cette idée de mise en scène quelques années plus tard à Bayreuth. Maintenant, c'est devenu un procédé. Il avait fallu au chef de train toute la naïveté et l'audace de sa jeunesse pour penser qu'il allait trouver des volontaires prêts à s'arracher à un spectacle aussi neuf pour hanter avec lui les provinces perdues du roman. Et pourtant cette première expédition fut un succès. Modiano depuis n'a guère eu besoin d'apprendre à manipuler les aiguillages, toujours dangereux, partageant avec ses voyageurs le goût le plus constant pour les vérités et les mensonges de sa jeunesse. Il est fréquent que Modiano arrête son convoi devant les quais de grandes villas tristes. Il regarde, sans quitter le foyer rassurant de sa motrice, des garçons aux cheveux courts flirter de façon appuyée avec des poupées blondes. Les passagers ont la permission de descendre du train pour une nuit. Des vélos-taxis les conduisent à des restaurants-boîtes de nuit ouverts sans interruption depuis l'Occupation. Ils dansent avec des absents, puis repartent. Le lendemain, les locataires des villas peuvent voir le conducteur en blouson de daim se pencher une dernière fois à la fenêtre de sa machine ; un coup de sifflet, et ça repart ! Le train s'enfonce dans des tunnels, il traverse des caves, des souterrains, un peu partout sur les bas-côtés, des hommes en uniforme noir agitent à la face des voyageurs d'inquiétants oripeaux. Une fois sur trois, ou sur quatre, enfin, ça dépend, je ne me souviens plus très bien, iI faudrait vérifier, après avoir glissé sous les boulevards de ceinture, le train de Patrick s'aventure sur la rive gauche. Quel événement ! Il s'arrête rue Léon Vaudoyer, parce que sa grand- mère y fut chef d'une gare pendant la guerre. Attention : ne pas- confondre la rue Léon Vaudoyer avec la rue Jean-Louis Vaudoyer, qui n'existe pas, et d'où Michel Bulteau fait parfois partir le Venise-Express de son Club des Grandes Moustaches ! Un jour, Modiano a fait descendre tout le monde à la station Lumière, pour rencontrer Louis Malle. Il y avait un buffet énorme. Les trafiquants du marché noir n'avaient pas chômé. Ils ont reparlé d'un jeune type qui s'appelait Lucien Lacombe. En repartant, le conducteur avait eu la délicate attention de faire diffuser par ses services des chansons de Françoise Hardy dans tous les compartiments. Une autre fois, il avait rendez- vous avec Emmanuel Berl dans une salle d'attente de première classe pour un interrogatoire en règle. C'est ainsi : la trépidation de ces wagons démodés n'en finit pas d'agiter des souvenirs que nous n'avons pas.

Il y a quelques années, Modiano a voulu modifier le parcours de sa machine à remonter le temps. Il a pris le ferry pour Tanger. Un vent violent soufflait sur les eaux du Détroit, qui emporta son chapeau.


L'homme du cadastre


Par Jean-Louis Ezine* (1995)

On le croyait égaré dans ses fameux brouillards narratifs. Il est au contraire le piéton le plus exact de Paris, un ethnologue inégalé des voix urbaines.

Portrait de Modiano en géomètre.

Paris, été 68. L'époque est futuriste et raisonneuse. Elle se partage entre Courrèges et les sciences humaines. La Lutte, c'est pour bientôt. Michel Butor se fait photographier dans ses meubles d'avant-garde. Les pontifes du Nouveau Roman roulent en DS19. Ils ont bien un peu vieilli, mais ils tiennent encore le haut du pavé. L'autre roman, l'ancien, celui que dans les journaux on qualifie de " romanesque" pour éviter la tragique confusion, en est tout juste une province désuète, puérile, un rien idiote.

Patrick Modiano mesure déjà son mètre quatre-vingt-dix-huit, mais il n'est pas encore passé sous la toise des confrères. Il ne confond pas encore, comme il le fera un jour avec la feinte innocence des vieux routiers, Philippe Sollers avec Sacha Distel : c'est dire à quel point, à 23 ans, il n'a rien dégrossi des actualités de son temps. Le récent mois de mai l'a même laissé indifférent. Se révolter contre la famille ? Il n'en a pas, rien qu'un passé de fugues, de collèges et d'ennui. Contre I'Université ? Il a bien une carte d'étudiant, mais elle est fausse et lui ouvre les jardins de la Cité Universitaire que traversent alors, le dimanche, des faunes sans âge ni patrie. Contre la société alors ? Il déplore encore aujourd'hui : "J'en fais si peu partie ".

Il aurait voulu apprendre à conduire ou à taper à la machine, s'occuper de chevaux, vivre comme Hemingway ou Faulkner de travaux impossibles et tomber, fourbu, le soir, dans un fauteuil à bascule. Il aurait voulu décrire les collines avec la précision de Giono, les sous-bois avec la poésie de Tourgueniev, ses plus folles lectures d'alors, mais il ne sait pas, n'a jamais su.

Même pour les palaces, il vient après Scott Fitzgerald et s'inquiète déjà d'un goût prononcé pour les splendeurs révolues, les murs qui s'écaillent, les lustres éteints. C'est même la honte au ventre qu'il écrit et publie La Place de l'Etoile. Il y parle de Paris comme personne, déjà avec cette précision maniaque des chauffeurs de taxi à qui il suffit d'une adresse, une rue et un numéro, pour jauger le client.

C'est étrange, mais la critique n'a jamais rendu justice à ce Modiano- là, à cet ethnologue inégalé des voies urbaines. On n'a pas vu en lui ce fascinant Giono des villes, qui vous installe un porche, un bout de trottoir, une arrière-cour avec la confondante vérité que les auteurs virgiliens emploient à inventorier une haie bas-normande. On n'a voulu se laisser perdre que dans ses fameux brouillards narratifs, qui font de lui l'explorateur des " suspicieux milieux " comme le désigna un jour le chroniqueur de l'International Herald Tribune, avec une componction de sommelier débouchant un millésime spécial. Modiano serait l'écrivain de l'improbable, de l'amnésie, du trouble et même du malaise, le promeneur du fortuit et de l'éventuel, alors qu'il n'est pas de meilleur guide pour visiter la capitale, ni de piéton plus exact. D'accord, le Patoche est un étourdi, mais un étourdi farouche, âpre à la rêverie comme à la marche. Il n'est pas de ces illusionnistes du roman qui vous font jaillir une fontaine, avec vasque et dieux marins, là où un vérificateur soupçonneux ne trouverait qu'une pompe à incendie.

Paris, on dirait que Modiano en connaît le moindre réverbère, tous les silences, toutes les énigmes et il n'a pas son pareil pour en évoquer les heures dissoutes, tapies dans l'éternel autrefois.

C'est comme si le Paris disparu qu'il vénère, et dont il est le chroniqueur testimonial, dormait dans la pierre et les ombres du Paris d'aujourd'hui. Tout est là, le temps s'effeuille. Et lorsqu'il décrit certaine parfumerie de la place des Pyramides, avec toutes ses ombres et ses lambris, il n'oublie pas d'indiquer qu'elle est devenue une agence de voyages. Pénètre-t-on à la suite du narrateur dans le Saint-James, on sait immédiatement que l'entrée en a été refaite après la guerre. On le lui demanderait, Modiano fournirait le devis. Tout est vrai, patent, métré. Modiano est un géomètre. Un géomètre ne marche pas, déambule à peine, se refuse à piétonner et ne flâne qu'à contre-coeur. Un géomètre arpente. C'est le mot qui convient à l'activité modianesque, faite de bornage, de géodésie et de triangulation des plans.

C'est un homme de plans, d'ailleurs, plus que de brouillons. Modiano est un arpenteur de l'espace et du temps. Balzac faisait concurrence à l'état-civil ? Modiano, c'est au cadastre. Et si l'on ne trouve pas de vespasienne, à gauche, du côté de l'arc de triomphe du Carrousel, derrière les massifs de buis, ce n'est pas qu'il l'a inventée, avec cette liberté des aveugles dont se glorifie le roman d'imagination. C'est qu'on l'a détruite. De La Place de l'Etoile aux Boulevards de ceinture, en passant par telle Rue des Boutiques obscures, telle Villa triste de tel Quartier perdu, ses titres eux- mêmes recomposent la belle idée de ville, et s'ils jalonnent un territoire du doute, de la perplexité et des pas perdus, ils restaurent une géographie révolue, retapent cette grammaire des existences englouties au fond des impasses. Souvent, une Lancia blanche traverse les romans de Patrick Modiano. Elle hante les avenues les plus sombres de Quartier perdu, elle repasse dans Livret de famille, Remise de peine, Fleurs de ruine et bien d'autres récits, qu'obsèdent comme en un film au ralenti ses rondes et ses maraudes entre Passy et Trocadéro. Elle emprunte souvent la rue Lauriston, réputée à l'époque pour ses caves (on y a installé depuis d'excellents restaurants). C'est le triangle des Bermudes du Paris de Modiano. C'est là que s'envole et disparaît la crème de ses personnages. C'est là, par l'ouest, considéré dans ses grandes largeurs, que tout fout le camp, la vie, la ville, comme s'échapperait un ballon rouge de la main d'un enfant distrait. Il existe par là des rues qui ne se terminent jamais, des rues longues comme des enquêtes inabouties, comme ces phrases rectilignes de Modiano où le sujet épie le verbe, qui lui-même prend le complément en filature. Il est l'écrivain des frontières, des contours, des abords et Paris ne semble jamais si mystérieux sous sa plume qu'à l'instant où la majesté des places se laisse assiéger par la proche arrogance des banlieues.

A lui seul, le 17e arrondissement de Paris pourrait être à Modiano ce que la mer est à Conrad : la source de toute littérature et de tout danger. D'un point de vue cosmogonique, tout Modiano se tient peut-être là, aux abords de la porte de Villiers, où le stade Paul-Faber pose sa cendrée déserte au milieu d'un perpétuel chantier. C'est une donnée essentielle du Paris de Modiano, ces no man's land interdits au public. Le chantier, c'est la mise à sac de la mémoire. Il est question, dans Une Jeunesse, d'une certaine rue Delaizement que le boulevard périphérique a emportée, à coup de patients décapages à l'explosif qui ont plaqué dans l'espace son absence. La rue Delaizement est morte avec ses lourds secrets, qui faisaient la transition entre les garages graisseux de Levallois-Perret et les balcons opulents de Neuilly. C'est en louvoyant entre ces deux mondes qui longent un Paris interlope, pressenti frauduleux et souverain à la fois, par les rues du Dobropol et des Dardanelles, que Modiano s'est formé à l'écriture des façades. Un arpenteur infatigable, on vous dit. Un stakhanoviste du trottoir. Ce n'est pas pour rien, tout de même, qu'il a dédié un de ses livres à son chien.

* Ecrivain et critique littéraire, collaborateur du Nouvel Observateur et du "Masque et la plume", chroniqueur à France Culture et à France 3, auteur notamment de Au train où vont les jours, Les écrivains sur la sellette ,La Chantepleure ( ces trois ouvrages au Seuil).


Une image de soi lointaine, tremblante et vertigineuse


Extraits d'un article d'Antoine de Gaudemar (Libération 11/1/96)

Comme toujours, chez Modiano, il y a de l'intranquillité dans ses personnages, un fort sentiment d'insécurité. Ils ne sont sûrs de rien, ni de leurs origines, ni de leur histoire, ni de leur mémoire, ni de la vie qu'ils mènent, ni de leurs sentiments. Tels des feux follets, ils se survivent comme ils peuvent.

"Juste avant d'arriver porte de la Muette", raconte le narrateur de Du plus loin de l'oubli, je m'étais assis sur le banc d'un square. Ce quartier m'évoquait des souvenirs d'enfance. L'autobus 63 que je prenais à Saint-Germain- des-Prés s'arrêtait à la porte de la Muette et il fallait l'attendre vers 6 heures du soir après une journée passée au Bois de Boulogne."

Ainsi va la vie Modiano, simple, modeste, somnambule, hasardeuse, et terriblement poignante. Entre romantisme et série noire, entre Fitzgerald et Simenon. Le plus souvent elle s'épaissit de mystère, d'ambiguïté. Ce que Modiano appelle, faute de mieux : le " fantastique social " qui peut recouvrir les destins les plus ordinaires. Les personnages de Modiano sont des has been. Ils ont été et ils ne sont plus, ou presque. Fantômes flottant dans le présent, ils ne vivent que par ce qu'ils ont vécu autrefois, et sont à l'affût de tout ce qui pourrait les relier avec une époque disparue, évanouie. Leur attraction pour le passé n'a d'égal que le sentiment qu'ils donnent d'être totalement déplacés dans leur époque, inquiets voire malheureux. L'Occupation et les années 60 sont les deux périodes qui fascinent respectivement les antihéros de Modiano, comme on regarde dans un puits sans fond une image de soi lointaine, tremblante et vertigineuse.

Ce n'est pas chez pas chez le romancier une pose rétro, cela correspond sans doute autant à des obsessions personnelles, ses propres origines, mi juif, mi flamand né à Paris en 1945, juste après le pire, son enfance vagabonde et trop tôt solitaire, des parents absents et un frère cadet inséparable, mort à 10 ans en 1957, à un désir de retrouver la lumière naturelle d'une époque précise, et de mesurer le fil impitoyable du temps.

Modiano ne reconstitue pas le passé, il l'éclaire à l'aune du présent désolant ou sans illusion qui a suivi. Il y a aujourd'hui presque la même nostalgie à lire Modiano qu'à revoir un film de la Nouvelle Vague, un Truffaut ou un Vajda.

C'est à la fois très proche et très lointain, très émouvant et très distancié, c'est une vision extrêmement exotique de notre environnement quotidien, de notre passé le plus immédiat. Plus l'atmosphère de ses romans est trouble, claire- obscure, semi-clandestine, et c'est le cas dans Du plus loin de l'oubli, plus Modiano discipline sa langue dans un classicisme qui exclut tout excès, toute extravagance stylistique. De la même manière qu'il dit avoir besoin d'être le plus précis possible dans ses descriptions (noms, lieux, adresses, numéros de téléphone, détails physiques ou vestimentaires, toutes choses sur lesquelles il développe un intérêt largement au dessus de la moyenne) pour laisser libre cours à la rêverie romanesque, de même il donne sans cesse le sentiment de ne céder non seulement à aucun effet, mais à aucune mode.

Il y a dans le dépouillement de l'écriture de Modiano, quelque chose d'apparemment démodé mais en vérité de très efficace comme si l'invraisemblable désir de mode qui agite notre époque ne rendait que plus durable ce style blanc obsédé par la simplicité, et qui suppose donc un patient et incessant travail d'épure, de clarté et surtout d'harmonie. Ce mélange qui entraine le lecteur confère à ces histoires fragiles, presque sans intrigue, un suspense paradoxal, à la mesure du désarroi angoissé qui semble étreindre le romancier.

Du plus loin de l'oubli vient de paraître aux éditions Gallimard

"Vivre c'est s'obstiner à achever un souvenir" René Char


Modiano, lieux de mémoire


D'après Pierre Assouline (1994)

L'empreinte du frère absent.

"On est de son enfance comme on est d'un pays". Patrick Modiano aurait pu reprendre à son compte ce mot de Saint-Exupéry. ( "Son enfance, c'est la clef de Patrick, assure Dominique Modiano, sa femme. Pour lui, c'est le paradis perdu, l'âge d'or, un monde d'hier à la Zweig. Plus il est plongé dans le monde réel, plus il a été pris par le vertige du vide". On ne peut plus revenir sur son passé pour le modifier. Cette constatation, dans ce qu'elle a d'irrémédiable, a accentué chez Patrick Modiano le mal dont il souffre et qui fait, de plus en plus de livre en livre, la marque de son oeuvre : l'absence.

De ce "blanc" (la mort de son frère), au centre de son oeuvre, Modiano n'a jamais voulu parler. Pas même aux siens. Plus qu'un jardin secret, c'est une zone frontière où il lui serait trop dangereux de s'aventurer, à visage découvert. ( Chez lui, les photographes intrigués l'ont souvent fait poser devant une affiche de Modigliani : "Son dessin me fascine" dit-il. Au cimetière du Père Lachaise, le peintre est enterré dans un carré israélite, à quelques mètres de Rudy Modiano, 1947-1957. Regarder l'un c'est penser à l'autre ...Clandestinement.

La douzaine de livres qu'il a publiés sont dédiés à son épouse, Dominique, à ses enfants, Zina et Marie, à son chien Douglas. A quelques exceptions près : son père et sa mère (une fois chacun), son éditeur Robert Gallimard, des amis. Mais, généralement, ils viennent tous en second. Après le dédicataire principal : Rudy, décédé à l'âge de dix ans d'une maladie du sang.

Dans trois de ses livres, La place de l'Etoile, La ronde de nuit, Villa triste , on découvre, en lisant la notice biographique qui précède le texte que l'auteur est né en 1947. Or Patrick Modiano est né en 1945. C'est son frère qui est né deux ans après lui. L'"erreur" se reproduit dans l'édition de poche Folio. A trois reprises Remise de peine est le plus autobiographique de ses romans avec Livret de famille. Le plus pathétique et le plus personnel aussi. Loin, très loin pourtant des remugles des années noires. Comme quoi le vrai Modiano n'est pas toujours celui qu'on croit. (... "Le choc de sa mort a été déterminant. Ma recherche perpétuelle de quelque chose de perdu, la quête d'un passé brouillé qu'on ne peut élucider, l'enfance brusquement cassée, tout cela participe d'une même névrose qui est devenue mon état d'esprit".

Rétif à l'introspection, Modiano. Et peu porté aux épanchements publics. Mais il se souvient qu'enfant, il tenait cette disparition pour incompréhensible, inconcevable, inadmissible. C'est cette absence plus que toute nostalgie, qui est au centre de son oeuvre. Visuellement cela se traduit par une attirance pour les paysages lunaires du jeune Chirico, plus que pour les portraits de Modigliani dont seule la biographie lui importe.

"Dans les rêves, les gens qu'on a perdus nous apparaissent derrière un voile. En relisant les épreuves de Remise de peine, j'ai eu ce sentiment. Il y avait un blanc. Nabokov a expliqué que quand on mettait un personnage de la vie réelle dans la fiction, il se confondait avec le tissu romanesque et c'était une trahison. Mais je n'ai pas eu ce sentiment avec Rudy. Parce que je ne lui ai pas donné d'existence individuelle. Pas de prénom. C'était toujours "mon frère et moi". Je ne l'ai pas trahi...

Rive gauche, la mère.

La rive gauche, c'est la rive de la mère.

D'origine flamande, Luisa Colpeyn est née à Anvers. Elle a suivi des cours d'art dramatique en Belgique avant de monter à Paris. C'était en 1942. Avec Albert Modiano, qu'elle rencontra sous l'Occupation et qu'elle épouse à la Libération, elle vécut 15, Quai Conti sur les rives de la Seine. (...) Patrick Modiano a été conçu dans cette appartement. (... Pendant la guerre, Luisa Colpeyn fit des travaux alimentaires pour la Continental, compagnie allemande de production. Par la suite, les metteurs en scène prirent l'habitude de lui faire jouer des personnages farfelus en raison de son accent à la Elvire Popesco. (...) "Elle a toujours mené sa carrière de manière désinvolte." Très attachée au milieu Saint Germain des prés, elle reste, pour son fils, irrémédiablement liée à la rive gauche : "C'est le paris des universités, des hôpitaux, mais aussi un paris province avec les ombres familières de Simone Signoret et Daniel Gélin, l'école communale du Vème arrondissement et le lycée Henri IV".

Rive droite, le père au passé flou.

La rive droite c'est la rive du père. Il avait son bureau rue Lord Byron (... "Parfum de cuir, pénombre, conciliabules interminables et des Noirs très élégants aux cheveux argentés. " (Villa triste) C'était l'époque des mystérieux voyages à Brazzaville et de la chimérique Société africaine d'entreprise (...).

Albert Modiano était un juif dont la famille avait, au fil des siècles, successivement émigré de Modène à Trieste, Salonique puis Alexandrie. Il était né en 1912 à Paris IXéme. Livré très jeune à lui-même, il a toujours eu un passé flou que l'Occupation a rendu encore plus flou, fréquentant des gens troubles ou invraisemblables. (...

Albert Modiano a réussi à vivre les années d'Occupation dans l'illégalité totale sans jamais quitter Paris. Ne s'étant pas fait recenser comme juif ainsi que les lois Vichy l'y contraignaient, il n'eut jamais à porter l'étoile jaune. Patrick Modiano a réalisé que son père avait vécu sous une double identité en découvrant, un jour, à la porte de l'immeuble du 15, quai Conti, le nom de Henri Lagroua en face de son étage, le quatrième. Il interroge la concierge : "Mais Patrick, c'est votre père ! "

Depuis, il n'a cessé de chercher pour comprendre : "un ami lui avait donné ses papiers après en avoir déclaré la perte. Ils étaient deux à posséder la même identité. Malgré cela, ils prenaient souvent le risque d'être ensemble au même endroit. Ils faisaient en sorte que l'un ou l'autre n'ait pas ses papiers sur lui". (...Patrick Modiano a cessé de le voir à l'âge de 17 ans. Ils se sont brouillés quand le père a rempli d'office les papiers militaires d'incorporation de son fils. Traité par son fils de "sergent recruteur", il a rompu les ponts avec lui. Patrick Modiano a appris par la suite que La place de l'Etoile l'avait beaucoup choqué (...A l'occasion de vacances sur les rives du lac Léman, le père et le fils allaient enfin reprendre contact. C'est alors qu'Albert Modiano est décédé, dans des circonstances non élucidées : "J'ai été prévenu tard. Je n'ai jamais reçu un quelconque papier administratif. Je ne sais même pas où il est enterré". A force de le chercher, Patrick Modiano est devenu lui-même un agent double. Chez lui la vérité est toujours duale. Il n'est à l'aise que dans les situations paradoxales. Tout en lui est à deux faces sans qu'il n'y ait jamais ni trahison ni duplicité.

Son univers romanesque est cosmopolite et flou, mais la formes de ses livres, toute d'équilibre et d'harmonie, est très française. (... De livre en livre, il ne cesse de creuser le thème de la disparition et, dans la vie quotidienne, ne cherche pas à se mettre en avant, s'excusant presque de croiser votre chemin. Mais en même temps cet homme pudique et sobre, qui peut être fasciné par le spectacle de l'argent et du luxe, aime bien paraître pour être reconnu. Ce modeste aime bien que son oeuvre soit consacrée comme celle d'un écrivain.


Les eaux troubles de l'Occupation


" Par la suite, j'ai surpris encore ce nom dans leur conversation et je me suis habitué à. sa sonorité. Quelques années plus tard, je l'ai entendu dans la bouche de mon père, mais j'ignorais que "la bande de la rue Lauriston" me hanterait si longtemps...". Le narrateur de Remise de peine ne croyait pas si bien dire. Cet hôtel particulier du XVIe arrondissement où se retrouvaient Bony, Lafont, Joanovici et autres trafiquants de haut vol, était le siège officieux de la "Gestapo française". Marché noir et assassinats en tous genres. Ici on achevait les rafles bâclées par les Allemands. Pour Patrick Modiano, le 93, rue Lauriston reste par excellence le lieu de mémoire, glauque et interlope, des années noires. " J'ai toujours eu le sentiment que j'étais une sorte de plante née du fumier de l'Occupation " dit-il souvent. Il en est le fruit puisque l'année de sa naissance est également celle de la capitulation de l'armée allemande, de l'épuration française et du retour des déportés et prisonniers. Son état civil est tout un programme pour ceux qui ont de la mémoire. Il en a, lui, pour deux. Feuilletons ses livres : "...Ies meilleurs repères, ce sont les guerres " (Villa Triste), "... visiter les ruines et tenter d'y découvrir une trace de soi " (Quartier perdu). L'ambiguïté, la dualité, le doute qui s'instillent entre les lignes de chacun de ses textes éclataient sur l'écran de Lacombe Lucien, le film de Louis Malle dont il fut le co- scénariste. Et si Patrick Modiano avait eu, comme son père 28 ans en 1940 ? Quels eussent été son hésitation, son engagement, ses dilections ? " Je n'aurais pas eu le choix répond-il d'instinct. Mes origines étant ce qu'elles sont, et dans la mesure où mes livres auraient fait de moi quelqu'un de connu, j'aurais été la cible d'une campagne de presse. Je me serais exilé, en Angleterre probablement parce que c'est encore l'Europe. A moins que... A moins que l'ambiguïté n'eût, à nouveau, repris le dessus. Sans le faire exprès, à la fin des années soixante, il est devenu, par sa littérature entre chien et loup le chevau-léger du courant rétro. Peu après, Le chagrin et la pitié (1971) en donna le vrai coup d'envoi. Mais l'influence de Modiano fut telle que, dans le magma des créateurs qui chacun mirent leur touche à cette mode, il constitue à lui tout seul une catégorie en marge. Evoquant notamment Lacombe Lucien hésitant entre la Milice et la Résistance, l'historien Henry Rousso, un des meilleurs spécialistes de la période, estime que Modiano " joue avec l'ambiguïté des engagements, refusant jusqu'à I'excès tout déterminisme idéologique et promenant ses personnages comme des pantins sans conscience ni morale. Chez lui, I'Occupation a perdu tout statut historique. C'est un puzzle qu'il ne faut surtout pas reconstituer, la vérité filtrant des vides ". Le lecteur pressé et le critique superficiel auront hâte de considérer la guerre comme l'objet de sa quête, le sujet de ses histoires et la finalité de son entreprise. Alors qu'elle n'est qu'un moyen, un prétexte, une commodité, qui lui ont été fournis par les circonstances. " La guerre n'est qu'une loupe, affirme Dominique Modiano, son épouse, sa première lectrice. Si on va au- delà des signes et qu'on se penche sur le contenu de ses livres, on trouve noirceur et folie, Ia tentation du vide et I'expression du malaise, toutes choses qui disent l'incapacité de l'époque à exprimer d'autres repères que ceux du passé, et qui sont de toute façon autrement significatives que des histoires de marché noir. "

Mais où qu'il soit et quelle que soit sa volonté de s'en déprendre, Modiano semble toujours être rattrapé par le spectre de l'Occupation. Alors que nous évoquions son livre Voyage de noces, qui charrie bien d'autres thèmes, il revint de lui-même sur une des dernières pages, celle où est reproduite une petite annonce : "on recherche une jeune fille " etc. " Cet entrefilet m'a hanté pendant longtemps. Je l'avais lu dans un Paris-Soir de la guerre.- S'est-elle perdue ? A-t-elle- été arrêtée ? A-t-elle fait une fugue ? Des jours et des jours, je me suis demandé ce qui avait bien pu se passer dans sa tête pourquoi elle n'était pas rentrée chez ses parents... J'aurais pu construire tout le livre là-dessus. J'ai voulu le lui dédier, elle s'appelait Bruder. Puis je me le suis interdit. Assez d'élucubrations romanesques ! En fait, je crois que c'était une fugue...


Un juif pas très catholique


Les chrétiens le tiennent pour un Juif. Les juifs le considèrent comme un chrétien. Modiano, lui se récrie, hausse les épaules : "De toute façon quand on n'a pas ses arrières grands-parents nés en Touraine, on se sent déjà différent... ". Et de se lancer dans son exercice favori : l'apologie du mélange, des identités troubles et des contradictions floues.

Pour les juifs ? Il n'est pas des leurs puisque, selon la loi mosaïque, est juive toute personne née de mère juive. Ce n'est pas le cas de Patrick Modiano. D'autant qu'en 1950, alors qu'avec son frère ils passaient des vacances prolongées chez une amie de la famille à Biarritz, celle-ci prit la liberté de les faire baptiser à l'église Saint-Martin. Livret de famille porte trace de cet épisode. L'extrait du registre de baptême qui y est reproduit, c'est le sien, le nom en moins. Modiano n'en a gardé qu'un souvenir : la grande auto blanche décapotable de son parrain garée devant l'église. " Un baptême de hasard.Qui en avait pris l'initiative ? ", lit-on dans ce livre où le narrateur avance comme explication la guerre de Corée, la prudence, le souvenir de l'autre guerre. Pour les chrétiens, il est juif par son nom, par son père, par son angoisse et les obsessions récurrentes de son oeuvre. Quand on évoque cette question devant lui, il use plus qu'à l'accoutumée des deux expressions qu'il affectionne au point d'être devenues des tics de langage : "c'est très bizarre" et " c'est compliqué ". Premier point : oublions la religion, stricto sensu. N'ayant pas reçu d'éducation religieuse, d'un côté comme de l'autre, Modiano n'en a cure. Les origines ? Mêlées. Cette fricassée d'ethnies lui convient parfaitement. Car Patrick Modiano est un cosmopolite né. Non pas dans l'acception honteuse que lui confère Jean-Marie Le Pen, mais dans le sens glorieux que lui a donné Albert Cohen. " Ce pourrait être un pont pour réconcilier toutes choses qui paraissent antagonistes ", espère Modiano. Le mélange montre que tout n'est pas aussi tranché que les étiquettes le prétendent. Je crois à I'échange et à I'enrichissement mutuels. " Ses personnages s'appellent Otto da Silva, Rachid von Rosenheim Alors, juif, Modiano ? Une pure question d'identité, qui court tout au long de plusieurs de ses livres. Il a longtemps critiqué la thèse défendue par Jean-Paul Sartre dans ses Réflexions sur la question juive (1954), à savoir que c'est l'antisémite qui crée le juif. Avec le recul, il reconnaît que dans son cas personnel, ce n'était pas entièrement faux.

Dès l'âge de treize ans, il a commencé à lire des ouvrages trouvés dans la bibliothèque de son père : les éditions originales des Décombres (1942) de Lucien Rebatet, de Notre avant-guerre (1941) de Robert Brasillach et des pamphlets antisémites de Céline. Inconsciemment, il voulait en savoir plus long sur l'Occupation. " C'est en les lisant que, par ricochet, je me suis senti juif. J'ai eu envie de les dérouter. Je voulais leur donner une réponse qui les désoriente venant d'un Juif. Non pas une réaction d'indignation, typiquement institutionnelle mais quelque chose qui les mine de l'intérieur. " Cela a donné La place de l'étoile, une véritable explosion verbale, pleine d'humour, de dérision, de causticité. Un roman burlesque conçu sur le mode du paradoxe. Un ton, celui d'un génial droit de réponse et non d'un amer règlement de comptes, que l'on ne retrouvera pas dans les livres suivants. A croire qu'il s'était agi pour lui de leur envoyer ce roman à la figure comme on administrerait une correction à des gamins sanguinaires. En retournant leurs armes contre eux. " Je comprenais mal l'ambiguïté de Brasillach, son côté élégiaque quand il évoquait sa jeunesse perdue et sa violence meurtrière dès qu'il s'agissait de politique. Céline, lui, je le tenais pour un égaré délirant, un artiste névropathe. Mais pour Rebatet, qui était essentiellement journaliste politique, c'était improbable. " Ce dernier fit chercher La place de l'étoile chez Gallimard dès sa parution. par une dactylo de Rivarol, qui tapait également des manuscrits pour des éditeurs, Modiano apprit que Rebatet avait été " déconcerté par cette lecture : " En Israël aujourd'hui, il y des généraux, des amiraux et des paysans : voilà une chose que Rebatet n'aurait pu prévoir !"

Comme la plupart des auteurs de premier roman, Patrick Modiano aurait pu écrire une histoire d'amour. Il lui a préféré une histoire juive. Question d'identité. Par la suite, toujours présente mais plus diffuse, elle s'est diluée dans la recherche d'une identité plus générale. Mais Modiano n'oublie pas que l'angoisse juive se développe surtout lorsqu'on se sent immergé dans un monde non juif et que, dans son cas, ce fameux " mélange " qu'il loue haut et fort forme le terreau de son angoisse. " Il est à la fois Lacombe Lucien et le narrateur de La place de l'étoile ", dit de lui son ami Jean-Marc Roberts, non sans ajouter : " Pour moi, son livre idéal devait commencer par cette phrase : je ne suis même pas juif"

S'il avait vécu sous l'Occupation, l'écrivain Patrick Modiano n'aurait pas eu à souffrir de l'ambiguïté : I'environnement l'aurait condensé comme juif.. Mais étant né quelques mois après la fin de la guerre il n'est que le fruit d'une époque ambiguë.


Dans le temple de la littérature.


" Un jour, j'ai vu Gaston Gallimard. Je n'y croyais pas. je n'imaginais pas qu'on pouvait être publié par une autre maison que celle-ci... "

Modiano se souvient. Un quart de siècle a passé mais l'actualité le rattrape. Au moment précis où sa mémoire s'incline devant Gaston 1er, un coup de téléphone le rappelle au présent. Son correspondant lui propose de signer un manifeste : " Si un groupe financier ou industriel devait assurer le contrôle des éditions NRF- Gallimard, mettant ainsi en péril l'indépendance qui a toujours été la leur, nous cesserions aussitôt de faire partie de ce qui a été élégamment appelé leur portefeuille d'auteurs... Il signe, parmi les premiers. Comme on le ferait d'une reconnaissance de dette. Morale, bien entendu. L'établissement de la rue Sébastien Bottin est sa maison depuis 1967. " Une année charnière, dit-il. C'était juste avant la guerre des Six Jours, mais la composition du comité de lecture et le catalogue des nouveautés étaient tels qu'on se serait cru plutôt à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Les nouveaux livres de Cëline, Malraux, Aragon venaient de paraître. Cette queue de cyclone, était la génération d'avant guerre qui brillait de ses derniers feux. " Patrick Modiano avait vingt-deux ans. Dans le milieu littéraire, il ne connaissait guère que Jean Cau, un ami de sa mère, et Raymond Queneau, l'auteur de Zazie dans le métro. Queneau, c'était quelqu'un : pataphysicien, membre de l'académie Goncourt, directeur de l'encyclopédie de la Pléiade, membre de la société mathématique de France... Un authentique homme d'influence dans un milieu qui en compte peu. Modiano l'a rencontré pour la première fois à l'âge de quinze ans dans le microcosme de Saint-Germain-des-Prés que fréquentait sa mère. Peu après, en classe terminale, le lycéen de Henri IV connut quelques difficultés en mathématiques. Aussi prit-il l'habitude de se rendre régulièrement chez Queneau pour y suivre des cours de géométrie dans l'espace. Plus tard, ce professeur de rêve l'introduisit dans les cocktails littéraires que la maison Gallimard offrait rituellement en juin. C'est tout naturellement à Raymond Queneau que le jeune Modiano remet le manuscrit de son premier livre La place de I'Etoile. " Il était très attentif à ce que pouvait faire un jeune romancier. La seule chose qui l'ennuyait, c'était ce qu'il percevait comme une critique anti-israélienne. Il est vrai que le contexte de la guerre des Six Jours n'arrangeait rien. " Peu après, Queneau est son témoin, le jour de son mariage à la mairie de Saint- Sauveur. La cérémonie manque de mal tourner, le témoin de la mariée, André Malraux ayant engagé avec Queneau une conversation de plus en plus vive au sujet d'un tableau de Dubuffet La place de I'Etoile paraît en 1968. Le prix Fénéon lui est décerné sous les lambris, le prix Roger Nimier dans un bar (il est vrai qu'on a chargé Antoine Blondin de lui remettre la récompense). Les critiques n'ont pas encore affûté leur porte-plume que pour la première fois, le jeune homme reçoit d'un journaliste littéraire (Bernard Pivot, du Figaro) un mot d'encouragement et de félicitations lui prédisant un bel avenir. " Je l'ai gardé. Comme on le ferait d'un talisman." Un écrivain est né. Une sorte de martien des lettres, le seul en tout cas à se signaler par son intérêt pour les fantômes de l'Occupation, le spectre de la Gestapo et le fonctionnement du marché noir. En plein mai 68 ! On n'est pas plus décalé. La jeunesse ne jure plus que par Freud et Marcuse, Sartre et Bakounine, alors qu'il est lui, plongé dans les pamphlets antisémites de Céline et les pavés de Tolstoï, Pavese et Hemingway qu'il n'abandonne que pour relire Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers. Le style de Modiano se ressent de leurs influences conjuguées. Diffuses, mais réelles. De la présence tutélaire de l'inoubliable Queneau, également. Et de l'ombre voltairienne d'Emmanuel Berl, le grand-père qu'il n'a pas eu. Après Colette après Cocteau, il est le gardien de cet étrange lieu de mémoire qu'est le jardin du Palais Royal. " Un monde clos un îlot provincial, dit Modiano. Une sorte de ville chinoise, quelque chose de la Cité interdite. On a l'impression d'être en dehors de tout. " Le jeune écrivain, qui évoque ce curieux district dans La ronde de nuit, s'y rend régulièrement entre 1968 et 1975 pour écouter cet homme du XVIIIe égaré dans un autre siècle. " Berl était un esprit curieux et disponible, très porté à la spéculation intellectuelle contrairement à moi. J'étais dépassé et admiratif par tant de souplesse, les hommes de sa génération étant généralement murés dans leur logique." Le temps n'avait pas prise sur Berl, les années semblaient avoir glissé sur lui sans l'entamer. De cette rencontre naquit un livre d'entretiens entre le jeune homme et le vieil homme, suscité par Bernard de Fallois mais publié par Gallimard sous le titre de Interrogatoire : " En fait, il s'agissait plutôt d'une déposition de deux cents pages... Modiano n'a pas choisi le mot au hasard. Il y a du flic en lui. On ne comprend rien à son univers, si on ignore que sa bibliothèque est également constituée de collections de vieux magazines (Cinémonde, Music-hall,- Détective, Noir et Blanc...), d'annuaires périmés depuis des lustres, de bottins mondains, de Who's who caducs, de Gotha de toute nature. Cette obsession maniaque des adresses, des numéros de téléphone et des rapports de police atteint son paroxysme dans Rue des Boutiques Obscures. L'auteur affirme que ces recueils constituent " la plus précieuse et plus émouvante bibliothèque qu'on put avoir, car sur leurs pages étaient répertoriés bien des êtres, des choses, des mondes disparus et dont eux seuls portaient témoignage ".

Cette lecture le fascine car elle présente sur un mode absolument unique la coupe d'une vie et d'un ville, la seule trace parfois du passage fugace d'un inconnu sur cette terre. Modiano semble avoir transporté partout ailleurs la topographie de sa ville, Paris rive gauche et rive droite. Pour cet écrivain qui a consacré sa vie d'adulte à la recherche du temps perdu, un rapport de police est très évocateur. Le style d'une précision frappante permet seul une véritable radiographie du personnage. Et ce n'est pas un hasard si dans son livre Voyage de noces, il rapproche la biographie de " I'inventaire d'une saisie ".

Modiano, dont la conversation heurtée et économe ne reflète en rien l'étendue de sa culture historique et littéraire, est un homme qui lit énormément avec une vraie gourmandise. Enregistrant les dates et les noms aussi bien que les odeurs et les lieux, il est de ces romanciers qui ne croient pas à l'imagination pure : " Il me faut partir d'éléments d'une précision quasi anthropométrique pour que la rêverie romanesque puisse s'en échapper et prendre forme..." Pour parvenir à leur forme finale (concision, sobriété, minceur), ses livres ont besoin de s'appuyer, au départ, sur une masse d'informations qui se situent aux antipodes de son style. A l'issue d'une sévère épuration des images et des mots, il parvient à atteindre ce dépouillement qui est sa marque. Le jour où ce qu'il appelle " la rêverie " ne s'interposera plus entre la plume et la page, Modiano n'écrira pas pour autant une autobiographie ou un journal, genres qu'il juge trop affectés et auxquels il préférera toujours la transposition romanesque à sa manière : une écriture faussement transparente au travers de laquelle seuls les intéressés se reconnaissent. Ce jour-là, Modiano nous donnera plutôt la monographie d'un fait divers ou la biographie d'un homme de l'ombre qui ressembleront fort à un dossier d'instruction ou à un interrogatoire de police.


La difficulté d'être comme tout le monde


Extraits d'une interview de Dominique Jamet in Lire (1974)

Ce grand jeune homme, aimable et même souriant, vêtu d'un ensemble en jean résolument moderne, qui m'ouvre la porte de son rez-de-chaussée, un ancien atelier de peintre, devenu confortable duplex, qui donne sur une rue tranquille du XVIIe arrondissement, qu'il ressemble peu au premier abord, à ce héros unique, à ce "Je" peu distinct lui-même que Patrick Modiano promène de livre en livre dans un passé qu'il réinvente. Et comme il lui ressemble bientôt !

Difficile à faire parler ? Non. Il est plein de bonne volonté, disposé à tout dire, à tout faire, pour vous aider, jusqu'à tenir la lampe qui vous permettra de voir clair en lui-même, s'il peut. Ce n'est certes pas la réticence du monsieur qui veut cacher des choses, moins encore le silence de qui n'a rien à dire. Mais je ne sais quel mystérieux barrage, quelle censure de l'inconscient bloque au dernier moment les confidences et les mots mêmes au bord les lèvres. Il n'est pas jusqu'aux intonations faubouriennes, à la façon, comme dégoûtée, dont il lâche ou fait traîner certaines syllabes, à la pauvreté même du vocabulaire, qui ne semblent comme autant de protections, de murailles contre sa propre indiscrétion. Quel contraste avec cette prose aisée et limpide qui court au long de ses livres !

Balzac n'aurait pas manqué de restituer avec ses hésitations, ses lapsus, ses repentirs, ses silences, ses redites, sans faire grâce d'un accent, d'une erreur, le parler Modiano. En Voici un échantillon, pour n'y plus revenir :

Bon.. euh...c'est-à-dire... j'ai... ; non... mais je vais quand même essayer... c'est à dire, enfin... euh. ; c'est plus facile... si ça vaut la peine... c'est plus facile pour moi d'écrire. J'ai préféré condenser un peu.

Cette maladresse n'est pas au bout du compte sans étrangeté ni sans charme. Elle ralentit le rythme du dialogue. II faut résister à la tentation d'aider, de suppléer, de bousculer cette pensée qui s'élabore et s'extériorise lentement, délicatement. Il faut arracher une à une ces phrases au silence comme des perles rares au fond de je ne sais quel océan. Ne pas le laisser se refermer sur lui-même. Patrick Modiano appelle des métaphores marines. Il y a en lui quelque chose de très doux, de très glauque et de très profond : des abysses.


UNE AUTOBIOGRAPHIE REVEE


´ Patrick Modiano - C'est la difficulté d'élocution qui fait qu'on se rabat sur l'écriture. Qu'on se rabat ? Etrange expression. Imprécise, impropre ou voulue ?

Dominique Jamet - D'élocution ? Vous n'avez pas de défaut physique. Ne s'agit-il pas plutôt de difficulté d'expressions ou d'extériorisations, et en définitive de communication ? Vos propres personnages ont souvent du mal à parler et, quand ils parlent, à être entendus

´ P. M. Toujours. ça rejoint un univers un espèce d'univers où rien n'est tout à fait sûr où les gens ne finissent pas leurs phrases. Un univers inquiétant où les choses ne sont jamais claires. C'est une manière de parler énervante, les phrases restent en suspens, "ils" ne finissent pas leurs phrases

Si proches de lui-même, ses personnages mous, flottant dans l'air comme des fumées, ces doubles émanés, évadés de lui-même, créatures de pénombre. Il en parle avec un tel détachement. Un peu comme si c'était des leurres, des ombres errantes créées pour tromper on ne sait quel destin.

D. J. ... Est-ce que vos héros ne reculent pas, finalement, devant la complexité de ce qu'ils auraient à dire ?

´P. M. ... Oui, ce sont toujours des gens un peu troubles. Ça se traduit dans leur langage par quelque chose d'un peu douteux. Quand le héros interroge, personne ne lui répond jamais de façon claire.

D. J.- Vous dites le " héros ". Vous parlez, je pense, de ce personnage principal, qui est aussi un personnage reparaissant, toujours le même

´P. M. Oui, c'est un peu un espèce de Je, une espèce de narrateur Ne pas l'interrompre. Le Iaisser se perdre dans la rêverie. Nous avons tous eu des camarades comme cela à l'école. Le ramener, très doucement, au sujet ou attendre qu'il retouche terre, de lui-même. Il n'arrive jamais à parler, et les autres aussi d'ailleurs. C'est éprouvant pour les nerfs. C'est un peu comme dans les... Rêves. Je suppose qu'il veut dire rêves ou cauchemars . C'est toujours des gens qui tâtonnent un peu dans leur manière de parler. A vrai dire, le dialogue s'engage d'autant plus malaisément dans les romans de Modiano que, d'une phrase sur l'autre, on passe aisément d'une année à l'autre, ou d'une époque à l'autre. Les personnages n'évoluent pas dans le même temps, ce qui n'a jamais facilité les rapports. Oui, il y a un espèce de voyage, de perpétuel aller et retour du passé au présent. Enfin, dans les premiers romans

D. J. ... Vous semblez opposer vos premiers romans au quatrième. Quelque chose a changé ?

´ P. M. Oh ! ben non, non. Il proteste, comme s'il avait lâché une énormité, bombe plutôt que bourde, une révélation incongrue.

D. J. ... Quand même, vous vous rapprochez de votre temps, et du nôtre, en prenant pour cadre les années soixante. Et vous vous rapprochez de la réalité. Vous avez sinon vécu, au moins connu l'époque et les lieux ou évoluent vos personnages.

´P. M.- Quand même, c'est encore le rêve. C'est moi, mais à travers une autobiographie complètement rêvée.

D. J- Complètement ?

´ P. M- Il y a un noyau qui est la réalité, mais complètement transformée.

D. J. - Le " Je " a quand même des traits permanents dont certains vous appartiennent en propre ?

´ P. M. - Oui, oui, mais c'est complètement exagéré. Il y a des gens, dans leurs autobiographies romanesques, qui ne transposent pas du tout. Comme Miller. Là, c'est plutôt une espèce de récit, où l'aventure personnelle est enrichie.

D. J- Quand même on se sent dans un monde plus réel. Votre narration elle -même est plus réaliste.

´ P. M. Ah ! ben oui, si vous le dites. Il rit comme soulagé qu'un autre que lui ait émis jugement ou diagnostic, prêt d'ailleurs, visiblement, à accepter, par esprit de conciliation, une affirmation qu'il n'approuve pas.) C'est Annecy, et c'est la vie, mais comme On voit dans les rêves une rue qu'on a habitée, avec une coloration un peu bizarre


SPECTATEUR DE SOI-MEME


D. J - Vous avez vingt-huit-ans. Vous paraissez plus que votre âge, et dans vos livres, et dans la vie.

´ P. M. Peut-être. C'est toujours comme ça, c'est le moment où l'on bascule, entre vingt-cinq, trente ans, dans I'âge adulte. Enfin, on était déjà adulte, mais la notion du vieillissement, du temps qui passe, c'est un truc qu'on n'a pas jusqu'à vingt ans. Ou vingt-cinq. Jusqu'à vingt-cinq ans, personne n'est plus jeune que vous. Jusqu'à vingt-cinq ans, on est immortel enfin on se croit immortel.

D. J. Vous dites cela comme si vous avez déjà vécu.

P. M. ... Oui, c'est vrai, c'est normal quand on se dédouble quand on est un peu le spectateur de soi-même à partir du moment où on ne vit pas d'une manière spontanée. C'est le drame, enfin ce n'est pas un drame, le problème de l'écrivain, non, c'est un mot grandiloquent. De celui qui écrit, et qui a toujours l'impression d'être plus vieux que le moment dans lequel il vit. Même à vingt ans, je regarde déjà en arrière alors que d'habitude c'est l'époque où l'on regarde vers l'avant. D'habitude, à dix-huit ans, vingt ans, vingt-cinq ans, on ne se penche pas sur son passé. Moi j'avais la manie de regarder en arrière, toujours ce sentiment de quelque chose de perdu, pas comme le paradis, mais de perdu, oui.


DANS LE PARIS DE L'OCCUPATION


D. J. - Vous vous penchiez sur votre passé, et aussi sur un passé qui n'était pas le vôtre. Mais vous, quelle a été votre histoire, votre passé, jusqu'à dix-huit, vingt ans ?

´P. M.-Vous voulez dire, dans la réalité ? Quel mot superbe, et quelle question révélatrice !

D. J. Mais oui, jusqu'à ce que vous commenciez d'écrire.

´ P. M. C'était assez banal. J'ai fait des études jusqu'au bac, puis je n'ai plus rien fait.

D. J. ...Sauf écrire. Mais parlez-moi un peu de votre famille.

´ P. M. Si vous voulez. Mais ça vous ennuie pas ?

D. J. ...Mais non, je vous assure.

´ P. M - Ecoutez, c'est un mélange assez bizarre. Mes parents, je veux dire... Ce sont des gens qui se sont rencontrés dans une période trouble, comme on se rencontrait fortuitement, sous l'Occupation. Mon père était... mais vous croyez vraiment... mon père... pour vous situer en gros... Il était... C'est de ces familles... Il était dans les ports méditerranéens... Des familles comme ça... Oui, Alexandrie... je veux dire dans Durrell... C'étaient des Juifs d'Alexandrie... Cette confession qui sort, par bribes, hachée, cette lutte intérieure qui se dénoue en paroles, a quelque chose de fascinant. Et de Salonique. Des gens qui s'expatriaient facilement. Des apatrides. Du côté de ma mère, au contraire, enfin...Elle était moitié hongroise, moitié belge. Alors avant la guerre, elle avait dix-sept, dix-huit ans, elle faisait du cinéma pour la UFAX, la compagnie allemande, avant que les nazis la contrôlent. Mais c'est pas intéressant. Elle travaillait pour des studios à Bruxelles, pour des espèces de comédies, mais tout ça a disparu. Elle est venue à Paris dans les années 40, ils se sont rencontrés dans un climat assez trouble, puisque mon père était obligé de se cacher, évidemment. Dans ce Paris de l'Occupation où les choses étaient beaucoup moins tranchées qu'on I'a dit. Il y avait des interpénétrations. Un type qui se cachait pouvait quand même survivre.

D. J.- Que faisait votre père ? Il ne vous en a jamais parlé ?

´ P. M. - En fait il est resté à Paris jusqu'à la fin de I'Occupation. Sous une fausse identité. C'était une vie clandestine. C'était peut-être plus facile pour un Juif qu'à la campagne, I'anonymat des grandes villes. D'une manière paradoxale, les seuls endroits où l'on n'était pas traqué, c'est ceux où l'on côtoyait ses ennemis. Enfin ce n'étaient pas ses ennemis. Des gens qui voulaient votre perte. Je me suis souvent mis à sa place. C'était assez ambigu

D. J. - Dans vos livres, en effet, vous vous mettez beaucoup à sa place, et vous lui prêtez des activités, sinon inavouables, au moins indéfinissables. Mais pourquoi ne pas le lui avoir demandé et que pense-t-il du portrait " rêve " que vous faites de lui ?

´P. M.- Il avait des activités d'ordre plus ou moins financier, pas douteuses, chimériques plutôt. J'aimerais en savoir davantage, mais je ne l'ai pas revu depuis une dizaine d'années. Pour des raisons familiales.

Tout devient clair, c'est la grande lumière. La haine et l'amour. Le père, présent dans chaque roman, imaginé, poursuivi, protégé, caricaturé, tué. La mère présente dans la vie, invisible dans la fiction. L'obsession du temps de leur rencontre.. C'est juste au moment où je ne l'ai plus vu que j'ai appris ce qu'était cette époque, et que je n'ai pas pu lui poser les questions. En fait il n'avait pas tellement de solutions pour subsister. Il a dû, comme il n'avait plus d'existence civile, plus ou moins se débrouiller peut-être de manière pas très

D. J. - Vous avez pu questionner des personnes qui l'ont connu ?

´ P. M. - Je connais leurs noms mais elles ont toutes disparu. Pas seulement les collaborateurs. Il a été plus ou moins en rapport pour des raisons assez bizarres avec Maurice Sachs qui faisait du trafic d'or. C'est un monde qui s'est écroulé, dispersé. J'ai toujours trouvé qu'il y avait quelque chose d'excitant dans cette époque, quelque chose de romantique, aussi dans la rencontre de mes parents. Elle avait vingt-deux ans, elle était actrice, il se cachait... Ils se sont mariés après, en 1946 évidemment.


L'AFFAIRE DE BORDEAUX


D. J. - En fait, vous m'avez parlé là, encore une fois, de ce qui s'est passé avant votre naissance, et donc de l'Occupation. Mais vous, jusqu'à vos dix- sept, dix- huit ans ?

´ P. M.-Eh bien ! pendant ma petite enfance j'ai vécu avec mes parents. Puis, de onze à dix-sept ans, j'ai été au collège, dans diverses institutions, surtout en Haute-Savoie. Ma mère était souvent en tournée, dans des pays lointains. Mon père avait l'apparence d'être riche, mais il était un peu mythomane. En fait, il avait des problèmes financiers, dont il se tirait par des pirouettes. J'aimais la littérature, et tous les ans, depuis l'âge de quatorze ans, je commençais un livre et, au bout de vingt pages, je laissais tomber. Je rôdais déjà autour de l'Occupation, de ce monde un peu glauque, mais je n'arrivais jamais à trouver un axe. Ça s'est déclenché à la suite d'un voyage que j'ai fait avec mon père, à Bordeaux. une des dernières fois que je l'ai vu. Nous avons passé ensemble deux ou trois jours qui m'ont paru absurdes et, dès qu'il est parti, je me suis sauvé, je suis revenu à Paris. Cette situation m'a donné l'axe de mon premier livre.

D. J.- Vous vous êtes documenté ?

´ P. M - Non, tout est venu ensemble, le ton, l'axe, le sujet, comme en spirale. A la base, il y avait une volonté d'élucider ma propre origine, une quête de mon identité. Trop jeune, je ne comprenais pas qu'il s'agissait d'une angoisse générale. J'ai axé le livre sur le problème du Juif et du non-Juif, je l'ai limité, je n'ai pas universalisé cette incertitude. Être ou ne pas être juif n'est pas la question, c'est être ou ne pas être. L'Occupation, la judéité n'étaient que les oripeaux dont je déguisais mon angoisse. Mon père avait bien sûr acheté des livres pendant l'Occupation, Rebatet, Céline, toute la clique. C'était toute la production d'une époque dont je me suis imprégné et qui a donné une couleur à mon angoisse.

D. J. Il est fréquent de commencer par des livres autobiographiques, mais rare que l'autobiographie soit, si j'ose dire, antérieure a la naissance.

´P. M. - C'est normal : j'ai toujours eu l'impression d'être le fruit du hasard, d'une rencontre fortuite. J'ai lié mon angoisse d'identité à ma situation familiale, mon père juif, ma mère qui ne l'était pas. Je suis un personnage un peu bâtard. Je me suis intéressé à ma préhistoire comme le font, par réaction, les gens qui n'ont pas de racines. S'il n'y avait pas eu l'Occupation, me disais-je, je ne serais pas là. Il fallait cette période trouble, désordonnée, illogique pour que je naisse.

D. J. Vous avez su décrire cette période avec plus d'humanité et de sérénité que les gens qui l'ont vécue.

´ P. M.- Ils ne peuvent être sereins, bien souvent, il y a les blessures, il y a les haines. Mes parents, comme tous les gens superficiels, comme 99 % des gens, se sont laissés porter par l'époque Ils savaient que rien n'y était simple, que tout s'interpénétrait. Les deux plus grands trafiquants du marché noir étaient juifs. Le destin personnel de mes parents m'a montré que les contraires pouvaient se rencontrer et s'assembler.


COMPLETEMENT ANACHRONIQUE


D. J.- Vous avez écrit La place de l'Etoile à dix-huit ans ?

´ P. M. -Oui, j'avais passé mon bac, j'étais livré à moi-même. J'ai fait croire à ma mère que je passais des certificats en Sorbonne, alors que je travaillais à mon livre. Je me suis lancé là-dedans avec une inconscience totale, je n'avais aucune idée de la complexité de l'écriture.

D. J.-Votre écriture semble refléter un certain bonheur. Est-ce que vous écrivez facilement ?

´ P. M.- Ah ! alors là pas du tout. C'est horrible. Je n'ai aucune facilité. Je suis complètement anachronique. Il y a un travail manuel qui n'est plus du tout dans le ton de l'époque. C'est là aussi que je suis plus vieux que mon âge et peut-être que mon temps. Cette espèce de souci des adjectifs, ou de raccourcir la phrase, comme un écrivain de 1920. Le bonheur d'écriture, ce n'est pas le bonheur d'écrire.

D. J.- Dans la vie et devant la vie, votre " Je " littéraire est terriblement angoissé. Est-ce votre portrait ?

´P. M.- Oui, c'est un peu moi, mais en plus caricatural. Parce que là, ça prend des proportions

D. J. - Mais vivre ne vous pose pas de problèmes particuliers ?

´P. M. - Non, pas spécialement. C'est-à-dire, quand même, je n'arrive pas à vivre d'une manière naïve et spontanée. Je crois que c'est le cas de tous les gens qui écrivent.

D. J.-Le succès, le prix Nimier, le grand prix du roman de l'Académie, la notoriété, ça ne vous a pas grisé ? A votre âge ?

´ P. M.- D'abord, ce " succès " ne me permet pas de vivre. Et puis on n'est plus a l'époque où on devient une vedette seulement par la littérature. Sagan a été la dernière. Là aussi je suis venu trop tard.

D. J.- Dans votre roman vous faites un grand bond en avant, d'un coup, de l'Occupation aux années soixante. Vous vous rapprochez de notre temps ?

´ P. M.- On est toujours dans son époque, vous savez.

D. J.- Même quand on prend ses distances ?

´ P. M.- Finalement, on ne peut pas faire autrement que décrire son époque même si superficiellement on a l'air de décrire le passé. Ce sont tout au plus les nostalgies de l'époque.

D. J.- En fait, bien que les apparences soient contre vous, vous êtes aux antipodes de la mode rétro ?

´ P. M.- Ce n'est qu'une fuite généralisée dans le temps, le contraire d'une recherche de soi-même. Il y a eu un quiproquo à propos de mes trois premiers livres. L'époque ne m'intéresse pas pour elle-même. J'y ai greffé mes angoisses. Mais mon Occupation est une Occupation rêvée. C'est en quoi elle relève de la littérature, et pas de l'histoire ou de la médecine mentale.

Il a une dernière question, une inquiétude qui le prend tout à coup :

´ Mais qu'est-ce que vous allez bien pouvoir faire de tout ça ?


Interrogatoire par Patrick Modiano


suivi de Il fait beau, allons au cimetière

Les deux manuscrits associés étaient initialement destinés à former des publications indépendantes. Emmanuel Berl, contraint à dicter par la baisse de sa vue, évoquait ses souvenirs d'enfance et de jeunesse quand Patrick Modiano vint le soumettre à cet "interrogatoire " dont l'essentiel porte sur l'entre-deux- guerres.

Pourtant, à les lire d'affilée, le lecteur ne pourra qu'être frappé par leur parenté profonde. Ils sont enfants de la même portée. Il fait beau, allons au cimetière, possède sans doute son rythme et sa nécessité propres, tandis que l'Interrogatoire eut à coup sûr été tout différent si c'était aux curiosités de tel ou tel de ses autres habitués du Palais Royal que Berl avait répondu. Mais l'homme-reflet que Modiano a l'art de faire apparaître dans son Interrogatoire, ce pamphlétaire de Mort de la pensée bourgeoise nourri dans le sérail de Bergson et de Proust, ce déroutant directeur de Marianne qui en vint à rédiger les premiers discours de Pétain tout en trouvant ridicule la seule idée de la révoluton nationale, ce Juif munichois intime de Malraux et mari de Mireille, toute cette personnalité apparemment déconcertante d'mtellectuel aux aspects de pacifiste forcené *s'éclaire du récit de son enfance et de sa formation.

Ce n'est pas un hasard si les deux ouvrages jumeaux du Voltaire de la rue Montpensier, sa dernière incarnation, s'achèvent chacun sur la tuerie qui a emporté la moitié de sa génération. Là est leur lien.

Qui se plaindrait si certains souvenirs à peine effleurés d'un côté se trouvent plus longuement développés de l'autre ?

Puisque c'est ainsi l'expérience tragique de la guerre qui se révèle avoir été l'axe d'une vie et qui, de ces souvemrs échelonnés des lendemains de l'affaire Dreyfus aux lendemains de la défaite de 40, fait le livre unique d'un témoin d'une exceptionnelle qualité.

Né le 2 août 1892, Emmanuel Berl est mort le 22 septembre I976. Fondateur avec Drieu la Rochelle des Derniers jours (I927), directeur de l'hebdomadaire Marianne (I932-I937) et du Pavé de Paris (I937-I939), s'est depuis la guerre entèrement consacré à la littérature.

Il a reçu en I967 le grand pris de Littérature de l'Académie Française et en 1975 le prix Marcel Proust.


Avec Klarsfeld contre l'oubli par Patrick Modiano, Libération (1994).


DES NOMS, des prénoms, des dates de naissance. Parfois, la ville de cette naissance était indiquée. Rien de plus. Et cela pour quatre-vingt mille hommes, femmes, enfants. C'était le Mémorial de la déportation des Juifs de France, qu'avait publié serge Klarsfeld en 1978. Il l'avait dressé tout seul, en déchiffrant souvent avec peine des listes sur du papier pelure. J'ai admiré Serge Klarsfeld et sa femme Beate qui luttaient depuis déjà plus de dix ans contre l'oubli. J'ai été reconnaissant à cet homme de nous avoir causé, à moi et à beaucoup d'autres, un des plus grands chocs de notre vie.

Son mémorial m'a révélé ce que je n'osais pas regarder vraiment en face, et à raison d'un malaise que je ne parvenais pas à exprimer. J'avais écrit trop jeune un premier livre où je rusais avec l'essentiel, en tâchant de répondre de manière désinvolte aux journalistes antisémites de l'Occupation, mais c'était comme pour se rassurer, faire le malin quand on a peur et que l'on parle très fort dans le noir. Après la parution du mémorial de Serge Klarsfeld, je me suis senti quelqu'un d'autre. Je savais maintenant quel genre de malaise j'éprouvais.

Et d'abord, j'ai douté de la littérature. Puisque le principal moteur de celle-ci est souvent la mémoire, il me semblait que le seul livre qu'il fallait écrire, c'était ce mémorial, comme Serge Klarsfeld l'avait fait . Je n'ai pas osé, à l'époque, prendre contact avec lui, ni avec l'écrivain dont l'oeuvre est souvent une illustration de ce mémorial : Georges Perec.

J'ai voulu suivre l'exemple que m'avait donné Serge Klarsfeld. En consultant pendant des jours et des jours son mémorial, cette liste de noms et de prénoms, j'ai essayé de trouver un détail supplémentaire, une adresse, la moindre indication sur la vie de telle ou telle personne. Certaines avaient laissé une trace et pouvaient facilement être identifiées : le boxeur Young Perez, des écrivains comme Irène Nemirowski, David Vogel, Benjamin Fondane ou Olga Goutvein, Edith Hirshowa qui était peintre, Sonia Mossé que l'on voyait souvent au café de Flore, Ruth Kronenberg, l'amie du poète Roger Gilbert- Lecomte, Annette Zelman, la fiancée de Jean Jansion, Jean-Pierre Bourla qui avait dix- neuf ans et qui était un élève de Sartre au Iycée Pasteur, Robert Tartakovsky, critique et éditeur d'art... Mais j'ai appris aussi que Niela Szirazen, née en Pologne, avait été envoyée à Auschwitz parce qu'un gardien de la paix jugeait que sa carte d'identité n'était pas en règle. Elle habitait 14, rue des Amandiers. Henri Benachevitz était tailleur pour hommes et habitait 16, boulevard des Filles du Calvaire, Bercou Blum avait été déchu de la nationalité française et il était chirurgien-dentiste, 12, rue Léonce-Reynaud, dans le XVIe, Vladimir Dyck, déporté avec sa femme et sa fille, était compositeur de musique et habitait 79, avenue de Breteuil, Yvonne Créange était sage-femme au 38, rue Pascal dans le Xllle arrondissement, Gabrielle Margoline, couturière au 104, avenue d'Orléans. D'autres, dont le nom seul figure dans le mémorial, sans la date de naissance. Et dans le convoi du 24 août 1942, cette mention qui nous déchire le coeur : Enfant sans identité n°122 (Beaune-la-Rolande). Enfant sans identité n°146 (Beaune- la-Rolande ) .

Serge Klarsfeld publie aujourd'hui le Mémorial des enfants juifs déportés de France. Il poursuit sa lutte exemplaire contre l'oubli.

Contre l'oubli . C'est le titre d'un livre d'Henri Calet où celui-ci essaie de retrouver, à travers les rues et le brouillard de la banlieue, ceux dont les noms et les adresses étaient inscrits sur les murs, de Fresnes.

Le hasard a voulu que je sois tombé un jour sur une annonce qui figurait dans le Paris-Soir du 31 décembre 1941: "on recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, I m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeau , jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder ,41, boulevard Ornano, Paris."

J'ai retrouvé le nom de Dora Bruder dans le Mémorial de la déportation des Juifs de France qu'a publié Serge Klarsfeld en 1978. Elle était dans le convoi parti de Drancy le 18 septembre 1942. Seuls sont mentionnés son nom et son prénom. Bruder, Dora. Sans date de naissance. Puis celui qui devait être son père: Bruder Ernest. Date et lieu de naissance: S.0599, Vienne. Nationalité: apatride. Puis, dans le convoi du 11 février 1943 : Bruder Cécile. Date et lieu de naissance : 17.04.07, Budapest. Nationalité : roumaine. Etait-ce sa mère? Ces parents et cette jeune fille qui se sont perdus la veille du jour de l'an 1942, et qui, plus tard, disparaîssent tous les trois dans les convois vers Auschwitz ne cessent de me hanter.

Grâce à Serge Klarsfeld, je saurai peut-être quelque chose de Dora Bruder. Il a rassemblé dans le Mémorial des enfants l500 photos. Il aurait voulu - écrit-il - "un livre de 11 000 pages, de 11.000 visages."

Des photos de famille, le dimanche, à la campagne, avec le grand frère, la petite soeur, le chien. Des photos de jeunes filles. Les photos de copains, dans la rue. Des sourires et des visages confiants dont l'anéantissement nous fera éprouver jusqu' à la fin de nos vies une terrible sensation de vide. Voilà pourquoi il nous arrive, par moments, de ne plus se sentir tout à fait présents dans ce monde qui a tué l'innocence.


Bibliographie


                    Aux Editions Gallimard

La Place de l'Etoile

La Ronde de Nuit

Les Boulevards de Ceinture

Villa triste

Emmanuel Berl,  interrogatoire

Livret de famille

Rue des Boutiques obscures

Une Jeunesse

De si braves garçons

Quartier perdu 

Dimanches d'août

Une Aventure de Choura 

Une Fiancée pour Choura 

Vestiaires de l'enfance

Voyage de noces

Un cirque passe


En collaboration avec Louis Malle :

Lacombe Lucien (scénario)


En collaboration avec Sempé

Catherine Certitude


                    Aux Editions P.O.L.

Memory Lane (en collaboration avec Pierre Le Tan)

Poupée Blonde (en collaboration avec Pierre Le Tan)


                    Aux Editions du Seuil

Remise de peine

Fleurs de ruine

Chien de printemps


                    Aux Editons Hoebeke

Paris tendresse (photographies de Brassaï)

                    Dernière parution :


Patrick Modiano

 


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