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Brautigan, le mort reconnaissant

Richard Lebon


Déjà avec Mémoires sauvées du vent, Brautigan creusait une nouvelle voie dans la plaine de ses écrits, une sorte de petit chemin autobiographique où parmi les pierres du passé s'enroulait la poussière de son enfance. Pour ce faire, il n'utilisa qu'un matériel brut, un extrait pur de ses pensées, sans fioritures grammaticales ni extravagantes tournures, quelques clichés de souvenirs à peine modifiés.

Le Cahier d'un retour de Troie poursuit ce chantier à grands pas, fouillant les années et les remontant d'un trait jusqu'en 1982, vingt-huit mois juste avant le silence total et définitif qu'il choisira de s'imposer.

En employant ce procédé d'affinage, Brautigan modifie sensiblement son système d'écriture. D'une part, en abandonnant la syntaxe au profit du récit, il contraint les mots à adopter une certaine forme de simplicité. leur agencement au coeur des phrases est moins complexe, plus dépouillé et de ce fait, l'ensemble est moins attachant. Livrés tels quels au lecteur, ils ne remplissent plus le rôle de traducteur fantaisiste qui leur était assigné. Un phénomène inverse s'est créé. Son écriture s'est refermée, s'est resserrée sur elle-même, se mordant la queue à chaque ligne. Brautigan à présent semble tourner le dos à toutes ces petites choses délicieuses qui ont tissé les trames de son style, de son talent si particulier. Autrefois, c'était précisément grâce à cet étrange patchwork littéraire que son écriture sans cesse repoussait ses limites. Chaque mot était comme un véritable carrefour aux multiples sentiers où chacun y trouvait son compte. Ici, seule l'idée du carnet de voyage propose une issue à tout cela, et encore s'enlise-t-elle rapidement et finit-elle par s'effacer de l'histoire.

D'autre part, en délaissant quelque peu les exercices de son imagination, il impose une platitude presque fugitive à ses paroles. Les quelques images farfelues dont il se sert ne paraissent plus avoir la force d'imprégner les phrases et le peu de fois qu'elles y parviennent, c'est avec maladresse et une prompte désinvolture qui tendent à accentuer la profonde détresse qui file tout au long des pages. Envolées les comparaisons biscornues et délirantes du passé, il n'en reste plus que quelques traces fragiles qui ont peine à décoller de la réalité : "la phrase installe une réalité, un monde intrus, le vrai, vient perturber le déroulement de la phrase". Brautigan, ici, parle davantage des choses qu'il semble les écrire. Dès lors, ses obsessions, ses hantises de toujours sont dans cet ouvrage à peine dissimulées. Elles surgissent à tout instant, comme la mort (omniprésente tout au long de son oeuvre), lancinante toile de fond qui revient inlassablement, comme pour reprendre sa respiration entre les vagues de l'écriture. Cette fois-ci, Brautigan a pris soin d'en parler longuement, sans artifices. On la retrouve à tous les niveaux du récit, dans le moindre événement insignifiant ou non. Dans le titre original de l'ouvrage, dans cette femme pendue, dans cette étrange conversation téléphonique, dans la voiture dont le moteur "a pété", dans sa relation avec sa fille, dans le cimetière japonais d'Hawaii, jusque dans la phrase : "les mots sont des fleurs de néant", écrite pour cette femme atteinte d'un cancer. Dorénavant, il ne paraît plus pouvoir se préserver de cette mort qui l'attire. Son écriture est impuissante à la masquer. En fait, elle n'a jamais été aussi proche de lui et surtout aussi semblable à elle-même. Comme précédemment, le processus s'est retourné. La mort est davantage vécue et ressentie et non plus évoquée comme un quelconque élément lointain de l'existence. Ce n'est plus comme dans certain événements de Sucre de pastèque (par exemple, lors de l'épisode du suicide collectif de la bande d'Inboil, où après la mort des parents du héros, dévorés par les tigres), où l'attitude volage des protagonistes finit par diluer la gravité des situations et la rendre presque imperceptible à nos yeux.

Brautigan a calqué le parcours des derniers jours de sa vie sur ce livre. On sent à travers lui et bien au delà l'approche d'une fin malheureuse, un peu comme ces films dont on sait à l'avance qu'ils se termineront mal. Réfugié dans ce carnet-calendrier, il a contemplé la mort des autres avant la sienne. Et on se demande si ce n'était pas pour savoir comment cela allait se passer, même si depuis longtemps, tout cela n'avait plus aucun secret pour lui.


Publié dans Ab irato N0.6, février 1995