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Mercredi 22 juillet 1998
Romain GARY
(1914-1980)
Film
réalisé par: |
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| Une coproduction:
France 3 Artline Films |
| Si nous avons préféré opter, à lapproche de Romain Gary, pour la quête plutôt que pour lenquête, cest par conviction profonde quil ny a, à propos de sa vie comme de son uvre, aucune certitude possible, aucune vérité énonçable. Lenquête implique, dans le vocabulaire policier, davoir pour objectif la résolution dune énigme. Celle de Gary, de sa vie douragan, de ses multiples visages, de son histoire perpétuellement faussée et réécrite ne trouvera certainement pas sa réponse en 45 minutes. La quête permet, avant tout, le mouvement, elle épouse mieux linterminable voyage quest la vie de Gary, de sa naissance à Moscou ou à Vilnus, on ne sait, à la plage de Big Sur qui ouvre et ferme La promesse de laube comme un extrême imaginaire. Surtout, la quête na pas de fin, elle nattend pas de certitude mais plutôt une révélation, une surprise, une découverte. Romain Gary fut un personnage aux multiples facettes :
romancier, diplomate, Compagnon de la Libération, cinéaste. Notre intention nest
pas de décrire ici, dans ses moindres détails, la vie agitée de cet homme hors du
commun. Ce film raconte le roman de celui qui, en toutes circonstances, sest laissé
emporter par ses convictions. Amoureux des femmes, amoureux de sa mère, amoureux du
Général, il haïssait le racisme, la misère. Il sest battu pour les droits de
lhomme et lécologie. Sorte de caméléon, ballotté entre la Russie, la
Pologne, lAngleterre et la France, il parlait toutes les langues, et connaissait
tous les pays. Les studios dHollywood navaient pas de secrets pour lui. Lélément unificateur de ce périple, la question centrale de la quête est le problème de lidentité. Dans sa vie, dans son uvre, dans son apparence physique même, Gary na cessé de changer, de superposer les visages, les noms, les identités, finissant par écrire sa vie comme lune des pièces de son uvre. La progression de notre récit, les transitions dun chapitre à lautre sont relancées en permanence par cette interrogation. Les témoins que nous avons rencontrés en France, en Suisse et aux États-Unis répondent chacun à leur manière à cette question. Ils apportent une pièce dun puzzle qui ne sera jamais terminé. De nombreuses archives montrant Gary à différentes époques contribuent à faire de ce film un portrait vivant et haut en couleur où lhumour et lémotion se mêlent pour donner de lauteur de La promesse de laube une image fidèle à sa complexité et à ses contradictions. 1914 Naissance de Roman Kacew à Moscou (Russie) 1917 Il arrive avec sa mère Nina et sinstalle à Wilno (Lituanie). 1927 Gary a 13 ans et sinstalle à Nice (France) avec sa mère : elle travaille à lhôtel Negresco et lhôtel Mermonts. 1933 Sinscrit à la faculté de droit dAix-en-Provence ; va au Café des deux garçons" où il rédige " Le vin des morts ". 1934 Inscription à la faculté de droit à Paris. Novembre 1938 Salon de Provence - Gary apprend le métier daviateur.. 8 août 1940 Londres (Angleterre) : après avoir rejoint la France Libre en passant par lAlgérie et le Maroc, Gary est incorporé dans les forces aériennes française libres. Août 1942 Saint Jean dAcre : Gary est affecté au groupe Lorraine. 1942: Londres Groupe Lorraine : rencontre de Kessel et Calman Levy au Petit Club Français de Londres. 1942 Convalescence après lat typhoïde à Louksor (Egypte). 1944 Il publie à Londres son premier roman " The Forest of Anger" qui deviendra en français " Education européenne ". Il épouse Lesley Blanch. Septembre 1945 Nommé Secrétaire dambassade à Sofia (Bulgarie). 1948: Paris Gary est nommé à ladministration centrale, aux Affaires étrangères, section Europe. Décembre 1949 Berne (Suisse), Gary est nommé Premier Secrétaire dambassade. 1956 Il exerce les fonctions de Chargé dAffaires à La Paz (Bolivie). Février 1956 Il est nommé Consul Général de France à Los Angeles. 1957: Los Angeles Il reprend ses fonctions de Consul écrivain et participe à la vie hollywoodienne. 1958 Il suit le tournage de " Les Racines du Ciel " en Afrique. Noël 1959 Rencontre Jean Seberg au Consulat français de Los Angeles. Mai 1961 Délaisse la carrière diplomatique et sinstalle rue du Bac à Paris. 1961 Voyage en Extrême-Orient avec Jean Seberg pendant six semaines. Octobre 1961 Rejoint Jean Seberg à Rome (Italie) sur le tournage de "Congo vivo". Avril/Mai 1963 Gary accompagne Jean sur la Côte Est des Etats-Unis pour le tournage de Robert Rossen. Octobre 1963 Mariage de Jean Seberg et Romain Gary en Corse. 26 Octobre 1963 Naissance d Alexandre Diego Gary en Corse. 18 Février 1964 Jean et Romain déjeunent avec le Général de Gaulle à lElysée. 1964 Location par le couple dune villa à Coldwater Canyon (près de Los Angeles) lorsque Jean tourne " Moment to Moments " 1964 Location de la même villa pour le tournage de " LHomme à la tête fêlée ". 1964 Achat par Jean dune maison de pêcheurs comme refuge à Mykonos (Grèce). 1964 Achat dune maison par Gary dans lIle de Majorque (Espagne) comme deuxième refuge. 1966 Gary visite le ghetto de Varsovie (Pologne), cest un choc. Avril 1967 Gary accepte le poste de chargé de mission au Cabinet de G. Gorse à Paris. Mai/Juin 1967 Gary accompagne Jean sur le tournage de " La roue de Corinthe " à Athènes (Grèce). Juillet/Août 1967 Eté décriture à Majorque (Espagne) " Les Oiseaux vont mourir au Pérou ". Octobre 1967 Début du tournage " Les oiseaux vont mourir au Pérou " à Boulogne. Décembre 1967 Fin du tournage " Les oiseaux vont mourir au Pérou " à Paris. 1968 Gary fait plusieurs voyages aux USA pour voir Jean qui tourne dans " La Kermesse de lOuest " de Joshua Logan. Mai 1968 Gary démissionne du Cabinet Gorse. Septembre 1968 Séparation de Gary et Jean, lappartement rue du Bac est partagé en 2. 1969 Jean poursuit ses activité militantes : soutien aux Black Panthers. 17 août 1970 Réconciliation de Jean et Gary, ils passent lété à Majorque. Août 1970 Gary arrive à Genève et trouve un garde du corps pour Jean qui, dépressive, " subissait des menaces des Blacks Panthers, du FBI " 23 Août 1970 Jean accouche prématurément dune petite fille, Nina qui meurt le 25 août. Septembre 1970 Enterrement de la petite fille de Jean à Marshallow (E-U), sa ville natale. 12 Novembre 1970 Gary à lenterrement du Général de Gaulle quil a toujours aimé et respecté. Avril/Octobre 1971 Procès contre Newsweek à Paris pour violation de la vie privée de Jean et Gary. Hiver 1971 Tournage de " Kill " avec Jean, à Madrid et Alicante (Espagne). 1971-1972 Gary fait des enquêtes pour France Soir (Paris). 19 Janvier 1972 Première de " Kill " à Marseille. Mars 1972 Jean, remariée, sinstalle au 108 rue du Bac (Paris) avec son nouveau mari Février 1974 Brésil - Envoi du manuscrit " Gros Câlin " dont lauteur est Emile Ajar : à Gallimard, la farce commence. 8 mai 1974 Retraité en tant que diplomate (Paris). 1975 Ajar déguisé en Pavlowitch habite aussi 108, rue du Bac. 1975 Cournot rencontre Ajar (Paul Pavlowitch) dans un studio de Gary à Genève Septembre 1976 Léditrice Simone Gallimard et un journaliste rencontrent Ajar dans une maison de la banlieue de Copenhague (Danemark). 1975 Ajar alias Paul Pavlowitch est identifié par un journaliste du Point. 1975 Prix Goncourt décerné à Emile Ajar pour " La vie devant soi ". 1975 La Dépêche du Midi révèle lidentité dAjar. Démenti de Gary envoyé au journal Le Monde. 1979 Leila Chellabi sinstalle chez Gary : elle sera sa dernière compagne. 8 septembre 1979 Mort de Jean Seberg : suicide présumé. 10 septembre 1979 Conférence de presse de Gary chez Gallimard pour la mort de Jean Seberg. 2 décembre 1980 Mort de Romain Gary. 30 juin 1981 Un communiqué de lAFP dévoile lidentité dAjar : Romain Gary. Extraits du livre de Dominique Bona (Mercure de France 1897) . Lénigme russe Sa mère lappelle Roman Romantchik ou Romouchka , comme là-bas. Là-bas, dans la lointaine Europe des juifs lithuaniens qui
parlent russe et prient en yiddish, sur la vaste plaine de lEst si rude à leur
peuple, si prodigue en misère et en tyrannie que la mère et le fils, dinstinct, en
ont fait un tabou. Ils névoquent jamais leur passé et gardent sur les années qui
ont précédé Nice un silence plein de pudeur. Le berceau de la famille se trouve en
Terre-Noire, au confluent du Touksor et de la Koura, à Koursk un territoire russe
qui a appartenu jadis à la Lithuanie , à cinq cents kilomètres au sud de Moscou.
Les Owczinski y assurent depuis toujours la tradition du commerce et de lartisanat :
épiciers, marchands de grains, tisserands. Daprès la Promesse de laube, le
père de Nina aurait été horloger. Elle-même naît là, en 1883, mais elle rompt la
première avec les coutumes de sa caste, quittant sa famille à seize ans, sur un coup de
tête, pour se donner au théâtre une vocation rebelle. Roman naît le 8 mai 1914, à Moscou. Il porte le nom dun second mari de Nina, Lebja Kacew un nom juif , le seul souvenir que lui laisse ce père fantôme, puisque Nina sest séparée de lui sitôt après la naissance. Il ne saura jamais sil est vraiment le fils de Kacew. On ne lui parle jamais de son père, on éludera ses questions et il naura jamais, génétiquement, dautre certitude que sa mère. Nina va élever seule son unique enfant, comme une fille-mère, sans aucun soutien dhomme. Ils forment un couple, dès laube. Comme elle gagne trop médiocrement sa vie pour entretenir à la fois une nourrice et une garde-robe, elle se débat vite contre les créanciers, les huissiers, sinistres augures, et le mot " wechsel " qui veut dire " traite " devient sa litanie. Elle court les cachets, accepte toutes les offres de jouer les plus humbles rôles. Si la guerre inaugure un avenir de misère, la Révolution va briser net la carrière de Nina. Elle se jette sur les routes à nouveau, non plus cette fois insouciante et bohème au milieu de ses amis baladins, mais sans famille, effrayée par le désordre et la famine, toute seule, son enfant dans les bras. Roman quitte Moscou trop jeune pour la connaître, en mars 1917, dès la chute du tsar, dans un wagon à bestiaux. Il porte autour du cou un collier de camphre remède souverain contre les poux typhiques. Leur train sarrête à Vilna, capitale de la
Lithuanie, russe sous le nom de Vilnious depuis le XVIIIe siècle, occupée pour lors par
les troupes allemandes du général von Eichhorn. Nina ne peut pas fuir plus loin : toute
lEurope est embrasée de Paris à Berlin, les frontières de la Pologne
infranchissables. Sur le chemin de lexil, Vilna est leur première escale, leur
premier refuge. Prise en main par ladministration du prince von
Isenburg-Birstein, Vilna germanisée meure de faim, au cur dune terre à blé
et à élevage, en raison de la tyrannie de loccupant. Les habitants qui ont une
longue habitude des envahisseurs, car ils ont été polonais quatre siècles et russes les
trois suivants, luttent pour survivre à ce nouvel épisode de la reconquête. Dans La Promesse de lAube qui raconte son enfance,
Romain Gary névoque ni la Révolution russe le mot napparaît pas
ni la guerre mondiale. Il ne dit rien de la misère de Wilno, rien de
lantisémitisme et rien de la peur. Il peint un enfant rieur, au milieu de galopins
complices, rubiconds, farceurs. Il décrit les gâteaux du pâtissier Michka et les robes
de belles bourgeoises, clientes de sa mère. Il raconte ses randonnées dans la ville sur
une bicyclette flambant-neuve, et énumère ses précepteurs de diction, de
calligraphie, de danse, descrime, de chant, de tir au pistolet... au nombre
digne de léducation dun tsarévitch. Romain Gary aura été élevé par une mère solide et rude
non par une bourgeoise , par une mère juive adorant mais sévère
dont la jeunesse a été sacrifiée par la Révolution et par la guerre, mais
sûrement aussi par la naissance de ce fils pour lequel elle doit trimer comme une
forcenée. A trente-cinq ans, ses cheveux sont gris, sa silhouette sest décharnée.
Gary ne peindra jamais que ses yeux verts et dans un chapitre de la Promesse, une seule
fois, limage de la vieille dame malade. Mosjoukine, cet enchanteur de haut vol, a au moins laissé à Nina et à son fils un jeu familier : quand Nina est triste, quand la vie tourne au noir, que rien ne va plus, elle regarde Roman et lui demande gentiment de lever les yeux au ciel. I1 sexécute sans demander dexplication, et garde plusieurs minutes lil grand ouvert, tourné vers la lumière. Nina y puise du courage, et un nouveau bonheur. Très jeune, Roman sait quil y a dans son regard un peu de magie et beaucoup dalchimie.La ressemblance physique de Gary avec Mosjoukine, de Roman avec Ivan, est extraordinaire : ils ont le même visage oriental, et les mêmes yeux clairs. La même peau bistre, les mêmes sourcils, les pommettes saillantes et le front large, arrondi. Ils figurent ensemble un même exotisme, slavo asiatique, un sang mêlé de lEst où lil clair vient évoquer des unions interdites ou barbares, un viol de Viking ou une coucherie de Tzigane. Ils évoquent lun et lautre par leur stature et leur faciès brûlé, ces guerriers tartares des armées de Gengis Khan ou de Tamerlan qui ont au Moyen Age soumis les pays russes à leur domination. Ils ont pu avoir des ancêtres dans la Horde dOr.( ) Sur le bureau de Gary, rue du Bac, une photographie de Mosjoukine dans un cadre doré posera jusquà la fin la même question sans réponse. Car Roman Kacew nest peut-être le fils que dune rencontre de hasard, dune nuit de champagne ou de détresse. Si belle et si ardente, Nina a pu avoir un amant. Un prince, un bourgeois, un homme du monde, un aventurier, un Carine... tous les songes sont possibles. Les cauchemars aussi. Et çen est un sans doute de se soupçonner fils de personne ou de nimporte qui... A moins que ce nen soit un plus grand encore de se savoir fils dun Kacew, anonyme, banal, trop juif assurément une origine que Roman préfère fuir dans la nébuleuse Mosjoukine russe blanc, noble et glorieux. A Nice, la rumeur veut que Gary soit le frère, par la main
gauche, du général Edouard Corniglion-Molinier, ce chevalier du ciel quil va
retrouver un jour dans les Forces Françaises Libres, et dont il peut tenir, en cherchant
bien, comme un air de famille. Nina a connu Nice avant-guerre, et Paris aussi. Elle a
dansé chez Maxims. Gary a pu être conçu en France, tout autant quà Moscou
une origine non moins possible, et à peine moins romanesque quun père
comédien au zénith. Le premier paysage qui senracine au cur de
Roman est une forêt. Une forêt épaisse et sombre, comme dans les légendes, et qui
pourtant dresse bien réels autour de Wilno ses grands chênes, ses hêtres, vieux comme
la Lithuanie. Lenfant a peur des ténèbres, de cette forêt, mais il est intrigué
par ses secrets et son histoire. Il sait que la forêt protège, et quon peut grâce
à elle échapper aux pires monstres aux chevaliers teutoniques et aux cosaques. Il
découvre peu à peu son mystère, se risquant à sa lisière en compagnie de Nina, quand
elle veut bien lemmener jusquà Werki, dans le bateau à vapeur qui remonte la
rivière le long du bois. Sa mère, friande dhistoires, a vite ajouté aux Babas
Yagas du répertoire russe les contes de fées locaux, où les arbres savent parler,
chanter, pleurer, avec les enfants et avec les oiseaux. Elle raconte à son fils
quun dieu redoutable, un dénommé Perkunas, armé de la foudre et du tonnerre,
habite là en compagnie de nymphes et de génies esprits malins qui se jouent des
hommes en utilisant leurs plus vilains défauts, leur bêtise, leur fanatisme ou leur
lâcheté... Elle ressuscite pour lui le panthéon dun pays qui fut longtemps païen
et indompté. La forêt lithuanienne sera le décor de son premier roman.
Trente-cinq ans plus tard, il y reviendra encore, cette fois pour son dernier roman.
DÉducation Européenne aux Cerfs- Volants, il en gardera la mémoire. Même
sil na vécu à Wilno que " de passage ", comme se plaisait à
rappeler madame Kacew avec un peu de condescendance, la capitale ravagée de lempire
des Jagellons aura marqué son imagination dune empreinte indélébile. En 1922 ou en 1923, madame Kacew quitte Wilno pour Varsovie. Est-ce, comme le dit Romain Gary, pour fuir les créanciers de Wilno, ou pour chercher plus à louest un climat propice, quelle vient sinstaller dans une Pologne libre, alors promise, semblait-il, au plus bel avenir ? Entre 1920, date où la Lithuanie, capitale Kaunas, retrouve une existence et 1922, où les armées polonaises envahissent Wilno qui devient ainsi une enclave polonaise en terre lithuanienne, lHistoire a bien changé. La Pologne sest libérée. Aidée par larmée de Weygand, elle a gagné la guerre contre la Russie, les soldats de Toukhatchevski et de Trotski ont dû battre en retraite. Alors quà Petrograd, à Moscou, exsangues, le désordre saggrave Lénine malade va mourir en 1924 , Varsovie et Cracovie brillent dun éclat nouveau. Pieldsudski prend en main le pays, dans lindépendance retrouvée. Cest une nation ressuscitée qui se donne à la joie, comme à une folle espérance. La liesse, pour les Kacew, ne sera que de courte durée. La misère de Roman et de Nina saccroît à Varsovie. La couture ne suffit plus à les faire vivre ; Nina roule des cigarettes en chambre pour quelques zlotys. Elle ne peut pas inscrire son fils au Lycée français, qui jouit dune immense réputation, parce quil coûte trop cher. Son fils sera éduqué à la polonaise au Gymnasium Kreczmar, un collège qui est loin davoir autant de prestige. Roman ny entre quen 1924, sa mère lui ayant donné seule, à la maison, les rudiments dorthographe, de calcul et dhistoire indispensables avant son entrée dans la grande école. Il a dix ans, lâge où lon abandonne les livres dimages pour les romans daventure : il lit Walter Scott, Karl May, Mayn Reed, en polonais. En classe, il récite par cur les poèmes dAdam Mickiewicz, de Julins Slowaki ou de Zygmunt Krasinski, et ses dictées sont tirées de Boleslaw Prous ou de Stefan Zeromski. Il prétendra que sa mère glisse dans son cartable tous les matins du pain et du chocolat, quenfant choyé, il na jamais manqué de rien. Mais la vérité, dans les circonstances historiques de la guerre, a du être plus sordide. Bien que Nina ne soit plus aussi seule à Varsovie elle y a semble-t-il rejoint son frère Lova, sa femme et leur fille, Dinah qui va avoir vingt ans, la cousine germaine de Roman , la famille aurait vécu quelque temps chez un dentiste de Varsovie : ils dormaient tous les cinq dans la salle dattente, quil fallait évacuer chaque matin. Bientôt elle sinstalle avec Roman dans une chambre
meublée, puis chassée par la propriétaire, en trouve une seconde, bientôt une
troisième, où elle vit dans la détresse, susant les yeux à coudre ou à rouler
du tabac dans le papier maÏs davant-guerre. Cest le gamin polonais des
années fastes de Pieldsudski que Romain Gary a toujours occulté. Il se souvient
volontiers de Wilno où les mauvais souvenirs seffacent devant les caresses de Nina,
tandis quil a toujours tu Varsovie. Dans la Promesse, il évoque seulement un des
amis sans donner son nom avec lequel il jouait à sauter dans le vide, ou
plutôt à frôler le vide, se rétablissant dun coup de rein sur le rebord de la
fenêtre du quatrième étage une histoire assez littéraire, qui évoque la
roulette russe, Tolstoï, son Pierre Bézoukhov, et révèle les fantasmes suicidaires de
ladolescent. Disparu ou introuvable, lextrait de naissance de
Roman Kacew restera en Russie, dans les archives secrètes dun état-civil, plus
fermé quune forteresse. Même les autorités françaises en seront réduites à
croire sur parole la date et le lieu où ce Russe qui vient de Pologne a vu le jour. Comme
pour mieux brouiller les pistes, cest de la nationalité polonaise que par la loi du
10 août 1927, article 6 et paragraphe Ier, Roman Kacew sera naturalisé, le 14 juillet
1935. " KACEW (Roman), étudiant, né le 8 mai, demeurant à
Nice (Alpes-Maritimes) ". Le magicien envoûté par ses ombres Dans le métro, un matin de lhiver 1980, Maurice Schumann tombe à limproviste sur Romain Gary qui sest trompé de ligne. Schumann le remet sur sa route. Le sénateur et ancien député du Nord, Compagnon de la Libération lui aussi, académicien français depuis 1974, est frappé par lapparence physique de son vieil ami. " Il ma fait peur ", dira-t-il. Quelques jours plus tard, sûr dun certain nombre de voix favorables Schumann vient offrir à Gary, " comme un passe-temps ", lAcadémie française : Joseph Kessel vient de mourir, le fauteuil de cet aîné, ombre fraternelle, attend son successeur. Pour Schumann en effet, Gary ressemble infiniment à Kessel, il ne saurait y avoir plus bel héritage de lauteur du Tour du malheur à celui des Racines du Ciel. Deux juifs dorigine russe, exilés en France, et qui ont écrit toute leur uvré en français, anciens élèves tous deux du Lycée de Nice, et qui lun et lautre, quoique de façon toute personnelle, ont su insuffler au roman le vent du large et de laventure, le premier ayant même parrainé le second dans ses débuts littéraires : Maurice Schumann insiste, et Gary se prend à rêver un peu de la Coupole où il pourrait jouer en habit vert et or peut-être une nouvelle scène de son théâtre. Pourtant il ne déposera pas sa candidature, et cest
Michel Droit, auteur entre autres ouvrages dUn Français libre, qui sera finalement
élu le 7 mars 1980, au fauteuil de Kessel. A lautomne 1979, a paru le dernier roman dEmile Ajar, l'angoisse du roi Salomon, que Gary a écrit lannée précédente : après la mort de Jean, est-ce sans coïncidence, il nécrira plus rien. Ce nouveau livre est encore un roman damour. Salomon Rubinstein, dit " le roi du pantalon ", un juif du Sentier dorigine russe, qui sest enrichi dans le prêt-à-porter masculin, et qui, à quatre-vingt-quatre ans passés, semble plus vert, plus alerte et plus coquet qu' " un jeune homme " et vient de créer une fondation SOS Amitié pour apporter quelque aide aux vieux, du moins les plus seuls et les plus abandonnés. "Comme le Ticket, Salomon est un livre sur la vieillesse, qui lobsède, mais quil veut traiter avec humour, avec son " humour juif ", dit-il, " un produit de première nécessité pour les angoissés ". Mais cest aussi, avec tendresse, une histoire damour immortelle entre le roi du pantalon, qui ne veut pas mourir, et Cora Lamenaire, une chanteuse réaliste qui a vaguement connu quelque succès dans les années trente, une ci-devant elle aussi, et que Salomon continue daimer malgré ses infidélités ou ses frivolités, avec une obstination bouleversante, peut-être comme le gage dune éternité. Ponctué de vieux refrains des chansons de Mistinguett, de Rina Ketty, de Dina Parlo, IAngoisse du roi Salomon raconte une histoire drôle sur fond de fable ou de tragédie. Monsieur Salomon, comme on lappelle, avec son costume prince-de-Galles et son nud papillon à pois, habillé en somme " avec défi et confiance " malgré son âge avancé, et dont " on sentait tout de suite que ce nétait pas un homme à se laisser mourir facilement ", communique au livre son optimisme invincible et gaillard, son esprit de conquête et sa morale de vieux bonhomme, ancien Résistant. " Je nai pas échappé à lholocauste pour rien, mes petits amis. Jai lintention de vivre vieux, quon se le tienne pour dit ! " Les racines juives de Romain Gary remontent à la surface. Jadis enfouies, enterrées, elles se font ces derniers temps de plus en plus visibles, de plus en plus puissantes. Gengis Cohn, Madame Rosa, Salomon : les personnages de la vieillesse, rescapés des rafles et des chambres à gaz, portant tous les stigmates des ans et des misères, viennent sur le devant de la scène, plaider pour une humanité qui leur semble, en dépit de tant de confort ou de richesse, plus en péril que jamais. "Cest une honte, dit monsieur Salomon, le monde devient chaque jour de plus en plus lourd à porter." Contrairement à William Styron, son ami américain, dans la maison duquel il vient dachever son dernier Ajar, dans le Connecticut, Gary ne veut ressusciter aucun pogrome ni aucun holocauste. Il ne veut pas écrire le roman dAuschwitz. Tandis que Styron dans le Choix de Sophie retrace la vie dune femme juive dans un camp de concentration, lui préfère, comme il la dit à François Bondy, " vivre en Italie plutôt quen Israël "... Il sen tire, comme chaque fois quun sujet le blesse, par un humour froid, un humour de roi Salomon, sorte desprit de contradiction, à rebours des réactions de tout le monde, même de ceux qui devraient former son propre clan. " Quest-ce que cest pour toi, être juif ? lui demandait hier Bondy dans La Nuit sera calme. Cest une façon de me faire chier, avait répondu Gary. " Aussi violent à légard de ceux quil appelle dans la Nuit " les racistes maniaques dIsraël ", cest-à-dire les " fanatiques sionistes " quà légard des antidreyfusards, racistes antisémites, il se veut lui-même libre, en marge, détaché de tout sectarisme et même, comme Jean Seberg, de tout racisme radical. " Je suis un minoritaire-né. Les plus forts, je suis contre. " A la fin de sa vie, ses personnages senracinent simplement dans ses origines, ils sont de plus en plus vieux et de plus en plus juifs, comme Ajar et comme lui-même. Parmi tous ses portraits romanesques, le Juif aura toujours représenté lhomme qui souffre ou qui a souffert, pas plus quun autre sans doute mais dune manière plus exemplaire. Cest dans ses livres un prototype dhomme, mais plus chargé quun autre dhistoire et de légende. Il en fixe un type très particulier, avec une forme desprit, comme une forme de nez, dont Gary peut se moquer sans passer pour raciste puisquil est en somme un miroir de lui-même. " Et maintenant je désire aller chez les potes ! ", conclut Salomon de toute sa majesté. Gary qui hait les ghettos aura toujours refusé de se laisser enfermer avec dautres dans le ghetto de la judaïté. " Toute mon uvre, a-t-il expliqué à Richard Liscia pour les lecteurs de lArche, est la recherche de lhumain fondamental, de lhumain essentiel. " Le Juif " le cas extrême de lhomme " ainsi que le définissait Arthur Koestler cest, comme la prostituée au cur pur, lenfant prodige musicien, le baron ou le saltimbanque jongleur et marcheur sur fil, une figure familière des romans de Gary, pour lequel il éprouve certainement une tendresse particulière et qui parle avec dérision, comique souvent, de ses angoisses et de ses tourments. Lil de Gary, aimait-il dire, cest de savoir " rêver la réalité ". Il traite ses propres tragédies, ses propres obsessions, dune manière originale, mi-réaliste, mi-poétique, qui permet de le reconnaître dans tous ses romans. " Romantique ? lui demandait Bondy. Par rapport à la merde, oui, avait-il encore répondu. " Ecrivant lhistoire damour de Salomon et de Cora, il peut se demander sil nest pas lui-même en train de devenir un " cidevant ". Ce vingt-neuvième livre, tout inspiré par lâge et par la solitude, et bercé dun reste despoir, marque sa longue marche. Gary est vieux, Gary est seul. En dépit de son fils, en dépit de Leïla. Leïla Chellabi est une jeune femme de quarante ans, longue et légère comme une danseuse, brune, avec des cheveux bouclés, coupés courts, et un profil de princesse crétoise. En fait, de père dorigine turque et de mère bordelaise, elle vit près de lui depuis déjà un an. Il la rencontrée à un dîner chez des gens de télévision, où par déprime il avait failli ne pas aller. Leïla qui chante et danse par profession, le charme dentrée. Au début de lannée 1980, paraissent ainsi les Cerfs-volants, la dernière uvre. Après les méandres dAjar et les angoisses de Salomon, un livre dédié " à la mémoire ", placé sous le signe de la paix et de la réconciliation. Ludo, le narrateur, est un jeune homme dont la naïveté, la candeur et lidéalisme rappellent Janek, le héros dÉducation Européenne. Mais, cette dernière année 1980, il nécrit plus
rien, non plus que durant les derniers mois de 1979. "Il avait peur que son fils ne manque de quoi que ce
soit, dira encore Leïla. Il ne lui refusait rien, jamais. Romain était dune
sensibilité extrême et il avait peur que son fils lui ressemble sur ce point-là. Il le
voulait plus dur, plus égoïste, plus armé. Il a tout fait pour cela." Deux ans auparavant, à Jacques Vimont, son ancien chef du
personnel au Quai, qui est resté un ami et un homme quil estime tout
particulièrement, il a demandé de garder un regard sur son fils et, sil lui
arrivait de mourir, dexercer sur lui un rôle de tutelle "... afin, a-t-il
écrit, de lui donner autant que possible une éducation française, au moins en
conseillant Jean." En attendant ce départ, et limagination aidant, Gary
enrage, saffole, à la seule idée de perdre le contrôle de son opération Ajar, la
seule précaution quil puisse encore prendre étant denfermer dans un coffre
de sa banque les précieux manuscrits signés Ajar, recopiés de sa main sur des cahiers
à couverture noire, et de ne pas donner à Pavlowitch les brouillons que celui-ci ne
cesse de lui réclamer. Mais secrètement, rue du Bac, la farce aura vite tourné
au cauchemar. Ajar sera devenu, comme ces mouches dans la pièce de Sartre, un danger trop
direct pour son créateur. Pour Gary cependant ce contrôle fiscal prend des
proportions énormes, il devient obsession et torture. Il y pense constamment, en parle
sans cesse à Agid, à Claude Gallimard, ou à Michel Déon chez lequel il passe ses
derniers jours de vacances, fin août, dans la villa de lécrivain à Spetsaï.
Même la Grèce il a loué pour lété dans lîle de Poros ne
pourra pas le délivrer de sa hantise. Même sous le ciel bleu et le soleil grecs, même
se promenant agréablement avec Déon et bavardant de littérature, il sera demeuré
jusquà la fin un homme désemparé. Le contrôle fiscal naura ajouté que davantage
encore dangoisse aux tourments quotidiens de Romain Gary, qui en vient même à se
sentir pris au piège de ses propres manuvres, tant il se retrouve traqué à la
fois par la vieillesse, par Ajar, et même par le succès. En juillet, il se porte avec
son fils partie civile dans linformation contre X. qui va être ouverte sur le
suicide de Jean Seberg. La fin atroce de lactrice na pas suffi : il va devoir
encore suivre lenquête, et boire le calice jusquà la lie. " Bien que très riche, monsieur Salomon était seul
au monde. " Cest en plein succès, au terme dun parcours quil juge
lui-même parachevé, quil va se donner la mort. Sa vie, si brillante soit-elle en
apparence, sest cependant refermée vers la fin sur des angoisses quil veut
garder secrètes et qui sont devenues, comme le monde de Salomon, trop lourdes à porter. Le 2 décembre 1980, jour de pluie sur Paris, en fin
daprès-midi, il se tire dans la bouche une balle de revolver, avec un revolver
Smith & Wesson, de type 38 spécial, deux pouces, n° 7099.983. Jour J "Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du
cur brisé sont priés de sadresser ailleurs. Jean-Marie Catonné. Revue littéraire (hiver 1992) Au bienheureux acquéreur dun tableau de Corot à qui
lon demandait si, au moins, luvre était signée, Georges Feydeau, dans
Le Dindon, prête cette réplique définitive : " Il est signé. Il est signé
Poitevin, mais le marchand me garantit la fausseté de la signature. (
) Je fais
enlever Poitevin et il ne reste que le Corot... " Quoi de plus simple en apparence !
Sommes-nous protégés contre la fausseté des signatures et suffit-il danéantir le
nom du prétendu auteur pour recouvrer luvre, tant lidée que nous nous
faisons de celle-ci dépend de celle que nous avons de celui-là ? Dans le dictionnaire
des multiples duperies dont sont capables les artistes - ces faussaires - la signature
homologue, pour le public, lessentiel. Cest signé Corot, cen est un,
beau comme un Corot. Cest signé Poitevin, cest moins bon... Sauf si la
signature est fausse et que luvre se défende toute seule. Mais là, il
faudrait regarder de près, et à côté du nom présumé de lauteur. Les faux
Picasso peuvent aussi être de véritables imitations et un génial plagiat de sa période
rose vaut bien, esthétiquement, les originaux des périodes suivantes. Mais pas
commercialement. Doù lavantage de fabriquer de faux Picasso laids qui passent
pour vrais, plutôt que de " vrais " beaux Picasso reconnus comme faux. Lhistoire de lart est riche en supercheries
multiples. Qui sait devant quoi nous nous pâmons dans les musées ? Dans le domaine des
beaux-arts, ces supercheries peuvent relever de lescroquerie puisquil
sagit dun moyen, parmi dautres, pour rehausser la valeur marchande de
luvre. Mais signer dun faux nom une uvre littéraire (ou musicale)
- et a fortiori dun nom parfaitement inconnu quand on possède déjà le sien - ne
devrait empêcher aucun esthète de dormir. Et libérer du même coup les critiques de
lemprise affective des valeurs à la mode. Il faut donc distinguer les imposteurs,
qui font des faux, des mystificateurs qui fabriquent dauthentiques fictions. La
supercherie pseudonymique, loin dêtre duperie, prend soudain valeur dépreuve
de vérité. Quon ne lise plus le nom du signataire inscrit sur la couverture pour
sen tenir au texte. Comme dans le théâtre classique, le destin, qui les oppose, se joue en cinq actes : 1. En 1947, un an après que Boris Vian eut " traduit
" de laméricain Jirai cracher sur vos tombes du supposé Vernon
Sullivan, Raymond Queneau publie, aux mêmes éditions du Scorpion, un roman un peu leste,
On est toujours trop bon avec les femmes, signé Sally Mara, dans une " traduction
" dun dénommé Michel Presle. Vian bluffait sur lauteur, pas sur le
traducteur. Queneau, lui, nendosse aucune responsabilité dans une entreprise où
son nom napparaît nulle part. 2. En 1962, les éditions Gallimard reprenant ces deux romans, devenus introuvables, sous le titre des uvres complètes de Sally Mara, le nom de Queneau apparaît sur la couverture avec, il est vrai, une préface de Sally Mara qui sinsurge contre le procédé consistant à publier " sous le nom dun auteur soi-disant réel " les uvres dun " auteur prétendu imaginaire ". Cette reconnaissance publique apparente la mystification à un canular, dautant que, sous le titre de Sally , plus intime, les uvres complètes intègrent un opuscule qui lui est faussement attribué, recueil de Foutaises paru anonymement, aux pensées indignes dune jeune lrlandaise bien-pensante - quoique tout à fait typiques dun mâle un tantinet misogyne du genre : " Courtiser une femme : faire lâne pour avoir du con ", etc. La pauvre Sally, discréditée, nest plus quun prétexte autorisant Queneau à reprendre son dû. 3. En 1974, Romain Gary, " auteur classé, catalogué
Y, éprouvant le besoin décrire " tout autre chose sous un tout autre nom
", fait parvenir, par la poste, à son propre éditeur, un roman intitulé
Gros-Câlin. Ayant déjà utilisé deux autres pseudonymes, dont lun la même année
que Gros-Câlin, il innove en ne prévenant pas Gallimard de la véritable identité du
signataire, Émile Ajar, écrivain inconnu et clandestin. Auteur patenté de la maison, il
va assister de lintérieur à la carrière de son nouveau rejeton. 4. Avec le second roman dÉmile Ajar, La Vie devant soi, Gary pousse la mystification plus avant, loin des rives de la raison littéraire. Il va faire jouer le rôle dAjar par son neveu. Son éditeur, les journalistes - auxquels " il " accorde quelques interviews-, enfin le public, au moment où il refuse le prix Goncourt, sy laissent prendre. Mentionné à son tour comme parent dAjar et maintenant soupçonné davoir prêté main-forte à ses ouvrages, Gary dément violemment toute implication personnelle. Il accrédite définitivement lexistence dAjar et retourne la preuve contre lui en prêtant à son neveu un récit supposé autobiographique où il écrit des horreurs sur le compte de Romain Gary lui-même, caricaturé en Tonton Macoute. Comme un Journal intime dÉmile Ajar sauf que les protagonistes de Pseudo, Paul Pavlowitch, qui joue Ajar, et Romain Gary existent réellement. Jamais la mystification na été poussée aussi loin, qui tourne à la déconfiture publique de son (secret) artisan. Le pseudonyme, prenant forme humaine, dépossède et anéantit le véritable auteur. Ajar peut publier un dernier roman, L Angoisse du roi Salomon, il nest aucun critique pour oser encore lattribuer à Gary. 5. En décembre 1980, Gary met fin à ses jours
comme dans le prolongement de son suicide littéraire. Les hommages de la presse
sadressent plus à la dépouille de lancien héros de la France libre
quà lécrivain dont chacun, un peu injustement, pense quil a fait long
feu. Luvre dAjar est en passe docculter celle de lauteur des
Racines du ciel. Les lecteurs de Gary ne peuvent pas en penser autant dAjar. Alors, pourquoi la postérité tient-elle encore rigueur à Gary davoir dit vrai : Ajar nest pas Gary, et absout-elle Queneau davoir menti en reconnaissant quil était bien Sally Mara ? Dix ans après la mort de Gary, il est encore quelques critiques pour éprouver le sentiment que " cette histoire choque parce quelle est la révélation dune magistrale imposture ". Permanence dun malentendu qui demeure entre Gary et le monde des Lettres ? Quaurait-il donc dû faire de plus pour quon croie à sa sincérité, lui qui a tout nié en bloc, sest littéralement noyé dans son existence pseudonyme jusquà mourir dans le silence obstiné, désespéré, de son propre mutisme ? Le milieu a pourtant ses règles : quelle indélicatesse aurait commise Gary en révélant quil était le nègre dAjar ! Un " foutre " manque de fair-play, aurait dit Sally. La postérité, cest lorsquon échappe enfin
aux jugements de ses contemporains. Hélas, souvent, il ne reste plus grand-chose. Gary,
à cet égard, nest pas encore entré dans la postérité. Y survivra-t-il ? Poitevin peut truquer. Corot na pas le droit de signer Poitevin, ça perturbe les commissaires-priseurs. Romain Gary Jacques Lecarme, Université Paris-Nord : Romain Gary ou le grand jeu de la double mort. Cahiers de sémiotique textuelle, Le désir de biographie sous la direction de R. Lejeune Paris X 1989 Montherlant aurait dit à un proche que les exemples de
Drieu et de Hemingway lui étaient dun grand secours. Le goût dentrer dans un
club des suicidés très fermé a pu nêtre pas étranger à la mort volontaire de
Romain Gary, dont certains détails rappellent la mort de Hemingway, comme la robe de
chambre rouge et le spectacle terrible laissé ici à une épouse, là à une compagne et
à un fils adolescent. Lopération Ajar a été explicitée dans la biographie de Dominique Bona, la seule parue à ce jour. Cette biographie correcte et informée ne marque pas un grand intérêt pour les textes de lécrivain et pour une entreprise sans précédent. Gary fit croire en effet à tous ceux qui lavaient rabaissé quun nouvel écrivain était né avec Ajar, et ce nétait pas littérairement faux ; il maintint la gageure pour quatre livres très différents les uns des autres ; il sut sassocier la complicité dun jeune faux auteur et lempêcher de se prendre tout à fait pour le vrai. Après avoir réussi un exploit quil était le seul à connaître, sentant quun jour ou lautre des professeurs consciencieux allaient apporter la preuve de lidentification Gary-Ajar, il se tue, en laissant pour la presse une lettre quelque peu mensongère, puisquil y explique, dans son suicide dexaltation, quil na jamais mieux écrit que dans son dernier livre signé Gary, Les Cerfs-volants, alors quil pense évidement aux derniers livres signés Ajar, dont il ne peut ou ne veut encore révéler le secret. A larticle de la mort, il devait donc encore biaiser. Gary avait le sentiment davoir réussi un exploit inouï, en naissant, une seconde fois à lécriture, âgé de soixante ans. En le révélant, il " tuait " Ajar, lêtre quil avait simulé et auquel il sétait identifié, et il tuait aussi un peu le faux Ajar, son parent Pawlowitch. Le suicide peut être lié à limpossibilité de continuer la mystification, comme à celle de gérer la révélation. Il est peut être aussi lié à lobsession du déclin sexuel que Gary avait su narrer dans Au-delà de cette limite... Assurément le suicide, comme la révélation de lidentité dAjar, vise la critique qui refusait le statut de grand écrivain à Gary et laccordait à Ajar. Cette opération jumelée, analogue à celle de Mishima, sadressait à la postérité. En 1981, chacun sinclina très bas devant Gary, mais se jura quon ne ly prendrait plus. Ulcérés davoir été dupés, les critiques observèrent un silence pincé ; et léditeur na guère servi les livres dAjar en les rééditant sous lintitulé hybride Gary-Ajar. "Ajar" et son complice Pawlowitch avaient poussé à un niveau vertigineux, dans Pseudo, le jeu des biographies truquées et retournées. On ne trouvera pas chez sa biographe la moindre tendance au vertige. Elle refuse de sinterroger sur les raisons de ce suicide, par respect pour " le mystère de cet acte ". Mais ce suicide même navait-il pas lallure dun défi au vieil Hemingway, proposant toute la gamme connue : suicide denthousiasme, suicide dépressif, suicide agressif, suicide narcissique, suicide défensif. Au fond la biographe sagace des forfanteries de ce pseudo- Hemingway et des embarras de ce fils douteux dIvan Mosjoukine ; elle reste de glace devant son aptitude à transfigurer en une geste épique une vie ordinaire. Elle est assez éloignée de ce gaulliste enragé (et si peu récompensé) pour décrire une audience quaurait donnée le Général de Gaulle à Romain Gary, à lElysée, en 1957 ! Lindifférence de la biographe marque peut-être léchec du grand jeu de Gary : pour en avoir trop fait, il na pas su la séduire. " Victorieusement fui le suicide beau..." On na pas démontré quon se suicide pour sa
biographie, mais on voudrait avoir suggéré les relations piégées du suicide de
lécrivain et de la représentation biographique qui en sera donnée. Si lon
en revient à lessai de Montaigne, déjà évoqué, il est curieux que dans la
péroraison de ces trois doubles suicides, Montaigne plaide pour la biographie contre la
fiction, pour lanecdote contre la fable, comme si le suicide fournissait le thème
de prédilection du récit de vie : J. Kessel : des hommes (Gallimard 1972) Dans une forêt de Pologne, lEurope vivait. En
opérations avec le groupe " Lorraine ", Angleterre, automne 1943. Romain Gary, aspirant en 1940, capitaine aujourdhui
avec la Croix de la Libération, a vécu cette épopée. Il semblait naturel, et comme
inévitable, quun jeune homme, un jeune écrivain y trouvât le sujet, la couleur,
le climat de son premier ouvrage. Tout cela existe dans un volume très bref et avec une
simplicité de moyens extrême. Les paysages sont à peine indiqués, les gens à peine
décrits, les sentiments, les pensées ne sont jamais analysés. Ce nest pas tout. Il y a chez Romain Gary, pilote du
groupe " Lorraine " qui, dAngleterre, a fait surgir la forêt polonaise
avec ses partisans, il y a un autre paradoxe merveilleux. En ce temps-là, je ne voyais dans son visage, dans son regard, que les feux mal éteints dune première existence. Il avait été jeune et flamboyant, mais il ne létait plus. Des femmes excentriques, belles, poétiques, lavaient aimé, puis quitté. Ses romans, jadis attirés par la démesure et le souffle, nétaient plus que des chapelets démotions élémentaires. Ses rêves eux-mêmes, à ce que jen devinais, sétaient perdus dans des passions ordinaires doù il guettait, à la slave, une mélancolie de fin de saison. On lui faisait alors une réputation douteuse - celle
dun écrivain un peu mort de son vivant, et assigné par la rumeur à un destin dont
la chute sobstine en deçà des commencements. Par quel mystère était-il ainsi
passé si près de lui-même ? Quelle grâce lui avait donc fait défaut ? Pourquoi la
gloire sétait-elle soudain dérobée devant lui en labandonnant à une
négligeable survie ? Il ne le savait pas, mais les choses sétaient agencées de la
sorte. Une mauvaise plaisanterie. Il fallait, me disait-il, y consentir en tirant, au jour
le jour, quelques traits sur un avenir incertain. Il détestait le timbre gras et prétentieux de sa voix. Il ne supportait pas davantage son visage plein de morgue - qui, disait-il, " ne coïncide pas avec ce que je suis au-dedans ". Plus tard, il ajoutera : " Jai des problèmes avec ma peau, car ce nest pas la mienne. " Il hébergeait alors, rue du Bac, une jeune femme que je voyais souvent une créature sensible et nomade, comme il les aimait, et auxquelles, en conquérant défait, le soir venu, il racontait sa vie. Lorsque jarrivais chez lui, parfois tard dans la nuit, il voulait toujours, tel un bateleur qui retiendrait par la manche un spectateur hésitant, revisiter toutes ses saisons magiques et, devant moi, il se croyait tenu de raviver des fanfares anciennes. Il évoquait alors ses états de service, à Londres, pendant la guerre. Ses pokers fastueux, à Sofia, avec Dimitrov et un couple despions. Il évoquait encore, comme une gloire sans pareille, ce jour où Walter Wanger lui demanda dêtre Jules César dans un péplum produit par la Fox. Ou son duel au pistolet dans un couloir du Regents Park avec un officier polonais. Et il était fier de cette grenade allemande qui avait brisé sa mâchoire et figé son sourire. Quelques instants de grâce le hantaient : le jour, par exemple, où de Gaulle, laccueillant dans la troupe des enfants mystiques de la France, le félicita dêtre lun des cinq survivants de son escadrille ; ou cette conférence de presse, au Pont-Royal, quand il apprit en revenant de La Paz quon lui avait décerné son premier Goncourt. La foule. Les photographes. Les jolies journalistes. La fête qui se poursuit dans une suite du Crillon où, le lendemain, il écrit dans la joie le début de son prochain roman. Connaîtrais-je jamais des instants plus délicieux ? Et voulais-je quil me détaille, une fois de plus, ses idylles avec Mae West ou Dolorès Del Rio ? Et mavait-il déjà parlé de ces bals vénitiens, en automne, chez une fausse princesse qui venait de Salonique ? Tout cela, en vérité, avait un relent de vieux parfum. Cétait la trace dune vie qui séloigne dans un sillage de serpentins. Une chronique qui sest abrégée, et où lon sefforce de paraître quand le cur ny est plus. A la fin, après avoir beaucoup bu, et tandis que la jeune femme sétait depuis longtemps endormie, il se reprochait davoir trop vidé sa mémoire devant un témoin, et il se retirait dans son tourbillon de colère. Dans sa jeunesse, parmi les émigrés russes de Nice, sa mère, Nina, lobligeait à apprendre de longues listes de mots français. Parfois, il suffisait dun son parfait, de quelques syllabes énigmatiques et prometteuses, pour que tous deux se mettent à pleurer. Dailleurs, elle ne lavait pas appelé Romain, mais Roman. Et cest lui qui avait rajouté la lettre qui aurait pu lexcuser sil nétait pas devenu écrivain. A lépoque, Gary passait aussi pour un personnage que
lon a détroussé sur le chemin de la renommée. Malraux, laîné insatiable,
lui a pris le gaullisme et lépopée. Saint-Exupéry sest réservé la mort en
avion. Morand, son rival de lOrient-Express, lui a subtilisé tous les prestiges
dune tradition cosmopolite à laquelle il aurait pu, sans conteste, mieux
prétendre. Kessel, auquel il ne succédera pas à lAcadémie, règne de droit sur
les tempéraments russes de Paris. Et Hemingway, le maître véritable, ce reflet de
lui-même quil hait en proportion, la surclassé dans les registres de la
force, de laplomb, de larrogance. Or, lunivers des écrivains dispose
dun nombre fini demblèmes et de styles. Impossible dy espérer une
performance quand dautres, dont lavidité et le génie furent si prompts, se
sont déjà servis. Le plus souvent, à lheure des confidences, Romain
Gary navait pas une haute idée de tout ce quil avait accompli. Son talent ?
Il ny croyait jamais avant davoir bu quelques verres. Les héros de sa tribu ?
Il les savait trop exotiques, trop ouverts à tous les vents, trop bizarres, pour
accueillir cette francité qui, de tous les privilèges, lui paraît le plus désirable.
Ses romans ? Des fables grouillantes et humanistes, sans plus, à peine dignes dun
montreur dours assez roué pour attendrir, assez habile pour suggérer des climats
aventureux, mais dune étoffe peu en vogue et navrante à son goût. I1 avait cru,
pourtant, dès son premier livre, que la vie lui offrait une place parmi les plus grands.
Sartre avait accordé son onction. Les jeunes gens lui trouvaient encore un charme
moderne. Il ny avait plus quà avancer dans la carrière, quà sy
prévaloir en champion, avant de saisir à pleines mains la crinière des dieux -
Tolstoï, Tchekhov, Tourgueniev - pour rejoindre sans tarder le paradis des écrivains.
Mais Gary, de son propre aveu, na pas su retenir la grâce et la gloire qui
leffleurent. Ce fut comme de leau entre ses doigts. Un élan suivi par des
désarrois, par des compromis, par linlassable langueur qui le persuade, surtout
vers le soir, que nul ne guérit dun paradis entrevu. Ce 2 décembre était, je men souviens, une journée vide et brève. De celles dont on se demande pourquoi elles encombrent lexistence tant il ne sy passe rien. Ciel bas et pluvieux, saison dentre-deux-mondes, fin dune décennie médiocre. Ce jour-là, un mardi, Romain Gary déjeune avec son éditeur dans un restaurant où il a ses habitudes depuis peu, où on le rencontre certains soirs, théâtral, plutôt grotesque, drapé dans le macfarlane qui lui fait une allure de cerf- volant nocturne. Daprès quelques témoins, il parle haut et fort. Il semporte contre les critiques qui ont malmené son dernier livre, contre le fisc qui le persécute, contre un gaullisme denrichis avec lequel il ne cesse de rompre, contre Lesley dont il a appris quelle portait lalliance de leur mariage en boucle doreille. Cest le Gary des moments sombres. Vaniteux, hirsute, querelleur. Celui qui veut en découdre avec des adversaires qui lignorent. Une sorte de vieux fauve qui pousse en vain ses rugissements. Ce jour-là, pourtant, personne, ou presque, ne se doute qu il est devenu lacteur clandestin dun drame, dune plaisanterie, qui nont guère de précédent. Et personne ne peut supposer que cet écrivain exténué, dont linspiration ne convainc plus, ruse depuis quatre années avec sa mémoire, avec sa voix, avec ses mensonges, afin de confondre drôlement tous ceux qui lont méprisé. Aurais-je pu moi-même, la veille encore, prendre au sérieux ce conquistador à la dérive ? Le deviner assez pervers, ou énergique, pour tenter, à la faveur dune improbable renaissance, de se réconcilier avec lui-même en saugmentant dun autre ? Ce jour-là, Romain Gary se dit peut-être quil est temps den finir avec les mystifications fiévreuses qui lont diverti mais dont les effets lentraînent vers la nuit. En lui, désormais, il y a une vie de trop - et reste à savoir laquelle : celle du vieux beau qui ricane en coulisse, qui se prend pour le Prospero dune tempête parisienne, et dont lépoque a déjà pris congé ? Ou celle de lautre, le jeune à la tête brûlée, ce pseudo quil a inventé par jeu, quil a animé de ses mots et de son délire, mais que les gens desprit lui opposent maintenant comme un reflet plus neuf, plus intelligent ? Il est vrai que Gary se sentait trop surveillé - par les listes de mots quil apprenait avec sa mère ? Par son statut revendiqué décrivain français ? - pour sautoriser à inventer la langue cosmopolite et libre qui va devenir le style dAjar. Il lui fallait un peu de tenue tant quil écrivait sous son nom. Il lui fallait brider tous ces surgissements de yiddish, de russe, de polonais, qui faisaient la musique intérieure de son âme tsigane. Avec Ajar, il peut enfin se laisser aller et divaguer entre Vilno, Odessa et Alger. Pour la première fois, il ne sinterdit plus de salir un peu les mots qui, dans ses livres précédents, se voulaient dautant mieux choisis, polis, quil en avait fait sa panoplie et son passeport de vrai Français. Au départ, ce ne fut pourtant, sur le thème du double,
quune variation classique qui, depuis Stendhal ou Mérimée, appartient aux vertiges
répertoriés de la littérature : un écrivain, mal-aimé et lassé de nêtre que
lui-même, avance masqué, sesquive derrière une identité demprunt, explore
des bestiaires ou des sentiments interdits à son premier état civil, et si chacun
ny voit que du feu - tel est, en russe, le sens de Gamay, tandis quAjar y
désigne la braise P |