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Surréalistes contre colonialistes
Le texte rédigé par Henri Barbusse s'inscrit dans
le cadre de la campagne du Parti communiste contre la guerre du Rif. Son importance
a probablement été surévaluée, après coup, en raison de
l'intérêt qu'il présente pour les chercheurs. S'y exprime en effet
le rapprochement alors en cours entre les surréalistes et Clarté,
revue des jeunes intellectuels communistes. Si l'on ajoute que la pétition scelle
aussi la convergence avec le groupe «Philosophies», qui, autour de Georges
Politzer et Henri Lefebvre, fut une passerelle pour d'autres jeunes clercs vers le
marxisme et le communisme, on saisit mieux la notoriété acquise rétrospectivement
par ce texte. Sur le moment, ni l'Humanité ni encore moins Clarté
ne sont à même de lui fournir un réel écho dans le pays.
De surcroît, nombre de ses signataires, plus tard célèbres, sont alors
quasi anonymes. Notons aussi que cette guerre du Maroc (la révolte paysanne
menée par Abd el-Krim sera matée au terme d'une violente répression)
entraîne une des premières grandes batailles de pétitions. L'ampleur
et la diversité des signatures recueillies par la pétition du Figaro,
«Les intellectuels aux côtés de la Patrie» ñ 175 dès le
7 juillet, près de 400 au bout de quelques jours ñ, montrent que le thème
de la France civilisatrice et émancipatrice transcende alors les appartenances
politiques et que les intellectuels anticolonialistes sont à cette époque
bien peu nombreux, y compris à gauche.
J.-F.S.
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A GAUCHE: «Aux travailleurs intellectuels.
Oui ou non, condamnez-vous la guerre?»
«Les tragiques événements du Maroc mettent en demeure les écrivains,
les "travailleurs intellectuels", tous ceux qui par quelque point ou à
quelque degré exercent une influence sur l'opinion et jouent par là un
rôle public, de juger ce qui se passe en ce moment en Afrique; de dire si oui
ou non ils sont d'accord avec des iniquités politiques dont la trame est trop
visible; si oui ou non il leur suffit d'émettre, contre la sanglante réalité,
quelques béats regrets humanitaires. Les faits sont là.
Contre la guerre du Maroc, cette nouvelle grande guerre qui se déploie et s'allonge
sept ans après le massacre de dix-sept cent mille Français et de dix millions
d'hommes dans le monde, nous sommes quelques-uns qui élevons hautement notre
protestation.
Nous avons trop médité l'expérience de l'histoire, et surtout l'histoire
des guerres coloniales, pour ne pas dénoncer l'origine impérialiste, ainsi
que les conséquences internationales probables de cette guerre.
Nous nous déclarons résolument opposés aux pratiques d'une diplomatie
secrète qui semblent rencontrer un renouveau de faveur après avoir été
solennellement répudiées et qui risquent de nous lier demain dans la poursuite
d'une aventure ruineuse, stérile et toute pleine de nouveaux conflits éventuels.
Nous estimons qu'il n'y a plus à se réfugier dans les sophismes par lesquels
ceux qui capitulent devant les pouvoirs consacrés s'acquittent trop facilement
avec leur conscience: "Ce n'est plus le moment d'intervenir puisque l'action
militaire est engagée... L'honneur de la France, etc."
En effet, nous avons été mis en présence du fait accompli, mais ce
n'est pas une raison pour accepter la grossière intimidation de ce procédé
usuel des gouvernements. En effet, l'honneur de la France est engagé, mais d'une
façon beaucoup plus large et profonde que vous ne voulez le croire, et dans
un autre sens que celui que vous voulez croire.
Emus et révoltés par les atrocités commises de part et d'autre sur
le front de l'Ouergha, nous constatons qu'elles sont inhérentes à toutes
les guerres, et que c'est la guerre qu'il faut déshonorer. Nous protestons contre
le nouveau régime de censure établi depuis le commencement des hostilités
dans l'intention de cacher des vérités que le pays a besoin de connaître.
Nous proclamons une fois de plus le droit des peuples, de tous les peuples, à
quelque race qu'ils appartiennent, à disposer d'eux-mêmes.
Nous mettons ces clairs principes au-dessus des traités de spoliation imposés
par la violence aux peuples faibles, et nous considérons que le fait que ces
traités ont été promulgués il y a longtemps ne leur ôte
rien de leur iniquité. Il ne peut pas y avoir de droit acquis contre la volonté
des opprimés. On ne saurait invoquer aucune nécessité qui prime celle
de la justice. Nous faisons appel par-dessus les disputes passionnées des partis
politiques:
A la volonté pacifique d'une opinion que toute une presse opulente s'occupe
beaucoup plus à trahir qu'à éclairer. Au gouvernement de la République
pour qu'il arrête immédiatement l'effusion de sang au Maroc par la négociation
des clauses d'une juste armistice. A la Société des nations pour qu'elle
justifie son existence par une intervention urgente en faveur de la paix.»
Auteur: Henri Barbusse.
Cosigné par la rédaction de Clarté, dont J.-R. Bloch, C. Freinet,
P. Vaillant-Couturier, Victor Serge; le groupe surréaliste, dont Louis Aragon,
Antonin Artaud, J.-A. Boiffard, André Breton, René Crevel, Robert Desnos,
Paul Eluard, F. Gérard, M. Leiris, A. Masson, B. Péret, P. Soupault, Roland
Tual, Roger Vitrac; le groupe Philosophies: Henri Lefebvre, Pierre Morhange, G. Politzer;
et G. Duhamel, Henri Jeanson, Jean Lurçat, V. Margueritte, Henry Poulaille,
Romain Rolland, Jean Rostand, Jacques Sadoul, Paul Signac, Henry Torrès, Charles
Vildrac, Léon Werth, Vlaminck, etc.
Texte publié dans «l'Humanité», le
2 juillet 1925.
A DROITE: «Les intellectuels aux côtés de la Patrie»
«Une protestation "contre la guerre du Maroc" a été communiquée
ces derniers jours à la presse par un groupement d'ailleurs fort restreint.
Ceux qui ont pris l'initiative de ce manifeste ñ où ils osent affirmer que nous
menons contre Abd el-Krim "une guerre inspirée par l'impérialisme"
ñ se sont décerné à eux-mêmes ce titre: "Les travailleurs
intellectuels", comme s'ils étaient qualifiés pour parler au nom de
la pensée française.
Les soussignés, en dehors et au-dessus de toute considération politique,
s'élèvent avec fermeté et indignation contre une pareille prétention.
Si quelques intellectuels, ou qui s'estiment tels, se sont rangés du côté
de la révolution, l'immense majorité des savants et écrivains demeure,
elle, du côté de la Patrie. Ceux-là qui n'ont pas cru nécessaire
d'élever la voix en faveur des milliers d'hommes qui formaient, en Russie, l'élite
de l'intelligence et qui, depuis six années, ont été torturés
et exécutés en masse par les bourreaux du bolchevisme; ceux-là qui
n'ont pas protesté, ni contre les assassinats de Marseille, ni contre ceux de
la rue Damrémont, ont l'audace, aujourd'hui, de défigurer le devoir si
haut et si généreux de progrès et d'humanité que la France s'est
donné sur la terre d'Afrique. Comment oublierions-nous que notre influence a
fait cesser, au Maroc, la guerre continuelle entre tribus et a permis qu'une ère
de calme et de travail succédât à l'ère de la haine et de la
violence? Un aventurier commandant à une armée de pillards a donné
le signal de l'agression et essayé, depuis quelques semaines, de détruire
cette entreprise civilisatrice, si digne de notre nation. N'est-ce pas une grande
pitié qu'il ait pu se trouver des Français, si peu nombreux soient-ils,
pour défendre l'úuvre du brigandage contre l'úuvre de paix, et pour donner prétexte,
en Allemagne et ailleurs, à une propagande antifrançaise accrue de mensonges
et de calomnies?
Il serait intolérable que les soldats qui, chaque jour, exposent leur vie sur
le front de l'Ouergha, pussent supposer que leur héroïsme et leur dévouement
sont méconnus chez nous, si ce n'est par quelques esprits criminels ou égarés.
Aussi les soussignés tiennent-ils à honneur et à devoir d'adresser
aux troupes, soit indigènes, soit métropolitaines, qui combattent au Maroc,
pour le Droit, la Civilisation et la Paix, l'hommage de leur reconnaissance et de
leur admiration.»
Parmi les 175 signataires:
le duc de Broglie, Edouard Branly, Henry Bernstein, Henri de Régnier, Pierre
Benoît, François Mauriac, André Maurois, Maurice Croisset, Gustrave
Lanson, Charles Diehl, Raymond Poincaré, Paul Reynaud, Edouard de Rothschild,
Jacques Bainville, Fernand Gregh, Paul Géraldy, Abel Hermant, Emile Henriot,
Henri Massis, Mgr Baudrillart, Paul Valéry, Daniel Halévy, Francisque
Gay, Léon-Paul Fargue.
Texte publié dans «le Figaro», le 7 juillet
1925.
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