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Mercredi 5 novembre 23h00
L'étoile filante
| Un film réalisé par François Koltès Une coproduction: |
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Bernard est né en 1948, javais quinze mois.
Prendre la liberté, quand on est son frère de sang, de raconter un auteur dont les uvres sont lues ou jouées en France et dans de nombreux pays, que peu de gens du monde du théâtre ne connaissent pas, cest aussi prendre le risque de verser dans la rubrique familiale ou de ne pas répondre à une attente.
Je ne peux pas juger de la manière dont jai ou non évité les écueils, mais je ne peux non plus faire abstraction de la relation qui me lie à mon frère, et cest en cette qualité que jai fait ce film.
A la lecture de livres ou darticles, et à lécoute démissions de radio, lopinion quon peut se faire en général de cet auteur - quand on veut en connaître davantage que les uvres quil a laissées -, fondée parfois dailleurs sur des interviews que Bernard a pu donner, est probablement justifiée et empreinte de vérités. Ce nest pas tout à fait ce que je connais de lui et ce que mont révélé tous ceux et celles qui men ont parlé - sans doute de manière plus intime que dans dautres circonstances -. Cest en tous les cas dautres choses que je voulais raconter.
Marqué par la proximité pour moi dune enfance, dune adolescence et dun destin dont jai pu vivre et observer lévolution, jai aimé suivre sa trace, reprendre morceau par morceau chaque moment de sa vie, retrouver une ambiance, une atmosphère ou un événement discret qui puisse éclairer la partie connue de sa vie dhomme public.
Au cours du tournage de ce film qui a duré longtemps, jai beaucoup appris sur lhomme et sur lécrivain. Les choix ont été difficiles : jai recherché la simplicité dans le propos et il est clair que beaucoup de facettes de lhomme ou de lécrivain ne sont pas évoquées.
Les lettres - en particulier celles à sa mère - mont semblé révélatrices à plus dun titre : la conception dun monde presque imaginaire où existerait une solidarité, une aspiration et, jen suis convaincu, une espérance a priori à lopposé de celui quon perçoit en lisant ses textes. Rapprocher ces lettres de son uvre peut permettre une autre approche de lécrivain et, je lespère, donner envie de le lire.
Le choix des textes et des extraits de pièces sont également liés à ce propos. Quant à la musique, jai choisi celle qui avait été longtemps le support de sa vie, et à laquelle il est revenu dernièrement.
Sans doute proche de la photo de famille, jaurais aimé quen voyant ce petit film on puisse imaginer un univers tel que Bernard se létait créé, violemment, de la fin du XXe siècle, mais aussi comme à Tical, dans " un retournement du sens du temps ", tourné vers " un avenir très lointain ".
François Koltès
Etablie par François Koltès
Né à Metz en 1948. Élève au collège Saint Clément (jésuites) à Metz jusquau baccalauréat.
Après quelques années détudes de piano et dorgue avec Louis Thiry, deux semaines de présence à lécole de journalisme de Strasbourg (1968), il choisit définitivement le théâtre après avoir vu Maria Casarès dans Médéa, mise en scène de George LAVELLI, lors dune tournée au Centre Dramatique de lEst à Strasbourg. Voyages au Canada, à New-York et sur la côte Est.
Il entre à la section de régie de lécole du Centre Dramatique de lEst à Strasbourg, où il passe quelques mois, puis fonde immédiatement une troupe de théâtre, le Théâtre du Quai, pour laquelle il écrit plusieurs pièces quil met en scène lui-même : Les amertumes (1970) (Hubert Gignoux, directeur du C.D.E. le remarque alors), La marche - Procès ivre (1971) - Récits morts (1973).
Il écrit les pièces : Lhéritage (1972) - Des voix sourdes (1973), qui sont enregistrées dabord à lORTF de Strasbourg dans une réalisation de Jacques TARONI (avec les comédiens du Théâtre du Quai), puis pour lémission de Lucien ATTOUN à France Culture dans une réalisation de Evelyne FREMY (Lhéritage) et de Georges PEYROU (Des voix sourdes - 19/9/1974).
Récits morts est adapté sous le titre La nuit perdue pour un film de 90 minutes quil tourne, avec sa troupe, en Alsace et dans les Vosges, en 16 mm. noir et blanc. Ce film ne sera jamais complètement terminé faute de moyens.
Hiver 1973, voyage en URSS.
En 1974, il écrit un roman La fuite à cheval très loin dans la ville, (Minuit, 1984)
La même année il écrit Le jour des meurtres dans lhistoire de Hamlet.
Bernard-Marie Koltès écrit La nuit juste avant les forêts (Minuit, 1988 et 1990), en 1976. En 1977, il écrit Sallinger pour Bruno Boeglin qui le met en scène à lEl Dorado de Lyon.
Voyage au Nicaragua, Guatemala, Salvador. Au Guatemala, il écrit trois nouvelles, dont une a disparu, numérotées 1-2-3. Les deux restantes ont été publiées (Minuit, 1991, in Prologue)
Il met en scène La nuit juste avant les forêts en juillet 1977 au festival Off dAvignon.
La nuit juste avant les forêts est montée par Pierre Rudi au Festival dEdimbourg en 1981, puis à Munich, Vienne, Fribourg, Francfort (il est repéré par Stéfani Huntziger, son agent en Allemagne depuis cette époque, qui est à lorigine de lénorme succès de cet auteur dans les pays de langue allemande) ; à Mons, Rennes, Amsterdam, Milan, Copenhague, Oslo .. Cest cette pièce qui a fait connaître son auteur en France et en Europe. Publié par Théâtre Ouvert (en 1979 en " tapuscrit " puis chez Stock in Combat de nègre et de chiens en 1980). Voyage dun mois au Nigeria, 1978.
En 1982, Bernard-Marie Koltès traduit une pièce dAthol Fugard, The blood knot (Le lien du sang) qui est mise en scène par Yukata Wada au festival dAvignon.
Combat de nègre et de chiens (Minuit, 1989) est publié par Théâtre Ouvert en " tapuscrit " puis chez Stock avec La nuit juste avant les forêts en 1979.
La pièce est jouée pour la première fois à New-York en 1981 au théâtre de la Mamma, dans une mise en scène de Françoise Kourilsky. La pièce est montée en Allemagne dans plusieurs villes dans des mises en scènes différentes.
Bernard-Marie Koltès, spectateur enthousiaste de La dispute de Marivaux, mise en scène de Patrice Chéreau théâtre de la Porte Saint Martin en 1981, désire que Chéreau monte sa pièce. Cest seulement en 1983 que le metteur en scène la met en scène pour louverture du théâtre des Amandiers à Nanterre, dont il vient de prendre la direction, avec Michel Piccoli, Myriam Boyer , Philippe Léotard, Sidiki Bakaba. Elle est ensuite montée à Bordeaux, en Allemagne Fédérale, Allemagne de lEst, Autriche, Suisse, Yougoslavie, Danemark, Hollande, ltalie, Espagne, Finlande, Afrique du Sud .. Publié par Théâtre Ouvert (en tapuscrit en 1979, puis chez Stock en 1980). Editions Biba-Nanterre Amandiers 1983 avec photos du spectacle.
Entre 1981 et 1985, Bernard-Marie Koltès fait plusieurs séjours de quelques semaines à New-York. 1984. Voyage au Sénégal.
Ecriture de Quai ouest (Minuit, 1985). Première à Amsterdam au début de lannée 1986, puis mise en scène de Patrice Chéreau à Nanterre la même année dans une coproduction Comédie Française-Théâtre des Amandiers, avec Jean-Paul Roussillon et Catherine Hiegel, Maria Casarès, Jean-Marc Thibaut, Jean-Philippe Ecoffey, lsaak de Bankolé, Hammou Graia, Marion Grimault.
La pièce ne fait pas lunanimité de la critique, gênée par un décor très lourd.
En France, la pièce a été montée à Evreux et à Nantes. A létranger, Quai ouest a fait lobjet de plusieurs mises en scène en Allemagne Fédérale tous les ans de 1986 à 1989 ; en Allemagne de lEst, en Suisse, Yougoslavie, Danemark, Finlande, Norvège, Suède, Brésil, ltalie, Grèce, Belgique, Canada ..
En 1985 , il écrit un scénario pour le cinéma Nickel Stuff quil voudrait réaliser lui-même. Le projet est vite abandonné, le scénario nétant pas dans les normes décriture habituelles.
Tabataba (Minuit, 1990, in Roberto Zucco) est jouée une seule fois en Avignon en 1986, dans une mise en scène dHammou Graia avec lsaack de Bankolé produit par Théâtre Ouvert dans le cycle " Oser aimer " (diffusion sur France-Culture dans une réalisation de Christine Bernard Sugy).
Tabataba est adapté pour le cinéma et tourné à Lomé (Togo) en 1990 avec Félicité Wouassi et Paulin Fodouop, réalisé par François Koltès.
Bernard-Marie Koltès entreprend lécriture dun roman, qui restera toujours en chantier, un seul chapitre intitulé Prologue (Minuit, 1991) étant achevé. Le roman restera toujours pour Bernard-Marie Koltès le grand désir décriture.
Dans la solitude des champs de coton (Minuit, 1986) est mis en scène pour la première fois à Nanterre en 1987 par Patrice Chéreau avec lsaack de Bankolé et Laurent Mallet. Elle est reprise en 1988, jouée cette fois par Laurent Mallet et Patrice Chéreau. Reprise en 1995/96 dans une nouvelle mise en scène de Patrice Chéreau avec Pascal Grégory et Patrice Chéreau. Grand succès dans toute lEurope.
La pièce est montée en Afrique du Sud, Allemagne Fédérale, Hollande, URSS, Allemagne de lEst, Belgique, Argentine, Brésil, Canada, Chili, Chine, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, Grande-Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, lsraël, ltalie, Japon, Liban, Luxembourg, Mexique, Norvège, Pologne, Porto-Rico, Portugal, Roumanie, Russie, Slovénie, Suède, Suisse, Tchécoslovaquie, Turquie, Uruguay, Yougoslavie...
En 1988, Bernard-Marie Koltès traduit une pièce de William Shakespeare Le conte dhiver (Minuit, 1988) qui est mise en scène par Luc Bondy au théâtre de Nanterre-Amandiers.
Le retour au désert (Minuit, 1988) est créée par Patrice Chéreau (Nanterre-Amandiers) en 1988 au Théâtre du Rond-Point à Paris, avec Michel Poccoli, Jacqueline Maillan .. puis montée à Montpellier (1994) et en Suède (1995).
La dernière pièce écrite par Bernard-Marie Koltès en 1988, Roberto Zucco (Minuit, l990), est créée à la Schaubühne de Berlin en 1990 par Peter Stein.
Elle est jouée pour la première fois en France en 1991 au T.N.P. de Villeurbanne, puis au Théâtre de la Ville dans une mise en scène de Bruno Boëglin (TNP, Théâtre de la Ville, Novothéâtre). Cest à propos dune représentation interdite à Chambéry quune polémique politico-moraliste sétale dans les colonnes des journaux.
Puis la pièce a été montée sans incident à Martigues, Bordeaux, Paris (en Russe) ; en Espagne, Grèce, ltalie, Estonie, Mexique, Pologne, Belgique, Russie, Slovénie, Tchécoslovaquie, Portugal, Roumanie, Brésil, Chili, Argentine, Suède ..
Création radiophonique de Roberto Zucco la même année dans une réalisation de Catherine Lemire.
Malade depuis 1983, son état physique na cessé dempirer de 1987 jusquà sa mort. Après un voyage layant conduit de Lisbonne au Mexique et au Guatemala, puis finalement à Lisbonne où il passe un mois, il revient à Paris où il meurt quelques jours après, le 15 avril 1989.
Anne-Françoise Benhamou : Alternatives théâtrales (Février 1994)
Dans la première scène de COMBAT DE NEGRE ET DE CHIENS, Horn invite Alboury, " un noir mystérieusement introduit dans la cité ", à sasseoir avec lui sous la véranda pour boire un whisky. Alboury refuse une première fois parce que du haut des miradors qui les surplombent, veillent dénigmatiques gardiens ; sils lont laissé entrer pour réclamer le corps de Nouofia, ils naccepteront pas que la frontière symbolique et réelle dont ils ont la garde en soit pour autant abolie. Et Alboury lexplique à Horn : " Ils surveillent dans le camp autant que dehors. Ils me regardent, monsieur. Sils me voient masseoir avec vous, ils se méfieront de moi ". Ces protagonistes invisibles du drame - tout au long, y compris dans la dernière scène, celle du sacrifice de Cal, on ne fera quentendre leurs étranges signaux - ne sont pas seulement des Noirs payés pour protéger les Blancs, comme le croit Horn. Ce sont les sentinelles postées devant la Loi, celle qui élève entre Noirs et Blancs un mur si haut quil rend impossible tout échange, tout troc, et notamment celui dun corps contre un verre de whisky. Cest pourquoi leur regard est également fixé sur le chantier et sur la brousse qui lentoure.
Un peu plus tard dans la même scène, Alboury doit décliner une deuxième fois linvitation de Horn, et il invoque une autre raison pour ne pas quitter lombre de larbre sous lequel il se tient immobile, à la plus grande inquiétude de Horn : " Mes yeux ne supportent pas la trop grande lumière ; ils clignotent et se brouillent ; ils manquent de lhabitude de ces lumières fortes que vous mettez le soir ". On aurait tort de voir là un prétexte, car si Horn a besoin de mentir pour temporiser, Alboury na de temps ni à perdre ni à gagner, et son langage est toujours sans détours. Ce second refus équivaut très précisément au premier, quoiquil lexprime selon un autre point de vue. Car ce que la lumière électrique tente de nier, plus encore que la nuit, cest ce corps-à-corps décisif du jour et de la nuit quest le crépuscule. Horn voudrait quAlboury oublie le danger de ce mélange provisoire ; mais Alboury nest pas venu pour tricher avec linstant angoissant du clair-obscur, où, si lon en croit Mathilde dans LE RETOUR AU DÉSERT, les mensonges deviennent vérité.
COMBAT DE NEGRE ET DE CHIENS, cest aussi une bataille des Blancs contre la nuit, dont ce nègre à la présence presque spectrale semble être un morceau. Grande nuit de lorigine qui fascine Léone autant que Cal : " si on réunissait les ruisseaux de tous les crachats crachés par la race noire et crachés contre nous, on en arriverait à couvrir les terres émergées de la planète entière ; il ne resterait plus rien que les mers deaux salées et les mers de crachat mêlées, les nègres seuls surnageant sur leur propre élément " - ressurgiraient alors les ténèbres couvrant labîme, le souffle sur la face de leau davant la Création, le nègre porte aussi la sombre nuit de la malédiction, de la condamnation qui rend frères ceux " quun petit nuage sépare du soleil ", dit Alboury, et qui gèlent, sils ne se serrent les uns contre les autres, morts et vivants. La nuit dAlboury est lourde de la nostalgie du soleil.
" Nous autres Orientaux, écrit Tanizaki dans son ELOGE DE LOMBRE, nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées, nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente ; nous néprouvons par conséquent nulle répulsion à légard de qui est obscur, nous nous y résignons comme à linévitable : si la lumière est pauvre, eh bien, quelle le soit ! mieux, nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous découvrons une beauté qui leur est propre. Les Occidentaux, par contre, toujours à laffût du progrès sagitent sans cesse à la recherche dun état meilleur que le présent. Toujours à la recherche dune clarté plus vive, ils se sont évertués, passant de la bougie à la lampe à pétrole, du pétrole au bec de gaz, du gaz à léclairage électrique, à traquer le moindre coin, le moindre refuge de lombre ".
On peut regarder COMBAT DE NÈGRE comme l'histoire de quatre personnages dans leur rapport à la lumière. Cal et Horn singénient à faire refluer les ténèbres de lAfrique : " Il y a trop de nuits, une par vingt-quatre heures, quoi quon fasse ; et trop longues, bien trop longues, avec tout ce qui bouge et na pas de nom, qui y vit à laise comme nous le jour, dans notre élément naturel, eux cest la nuit
Leur première arme, cest donc le générateur et sa lumière électrique ; leur première défaite sera de devoir larrêter pour, croient-ils, se débarrasser plus facilement dAlboury.
Le Client invoque lui aussi lélectricité, cette " lumière légale ". Car sil se plaint de la noirceur opaque du Dealer et de son monde- " quelle obscurité serait assez épaisse pour vous faire apparaître moins obscur quelle?", il nen appelle pas pour autant au jour mais aux " fenêtres éclairées " entre lesquelles il se déplace ; " car même la lumière du soleil nest pas fiable et a des complaisances ". Entendons quelle ne vaut guère mieux que les ténèbres, comme dans cette Afrique aussi insupportable à Cal par son excès nocturne que par son éblouissante chaleur. Niant la nuit, le Client se refuse au mystère du désir mais aussi à sa clarté, car cest au cur des labyrinthes obscurs du Dealer quil resplendit. Mais léclairage électrique fait obstacle au jour comme à la nuit, dune même défiance : " jai des raisons de croire, dit le Client, que toute lumière naturelle et tout air non filtré et la température des saisons fait le monde hasardeux ". Horn, déjà, rêvait dinstaller lhumanité entière sous des latitudes tempérées, " sans disproportion de climat ", et dans une ville unique illuminée, sans aucun doute, par lélectricité.
Comment en effet se fier à un soleil qui, dans QUAI OUEST, semble avoir partie liée avec les ténèbres ? Un soleil qui, quoi quelle en dise, obéit à Cécile " au doigt et à lil ". " Couché, descends, dégringole ", lui ordonne-t-elle, et les rayons qui pénètrent dans le hangar perdent de leur éclat. Certes Koltès nous avertit de ne pas " la prendre pour une Indienne qui possède je ne sais quels pouvoirs magiques ", mais le soleil, qui joue à la persécuter, sy trompe parfois, et " consent à être gentil et faire [s] on plongeon ". Car cet univers absolument nocturne où plongent Koch et Monique qui nont jamais vu " tant de noir ", ce " grand trou dégoûtant " qui est aussi bien un " mur dobscurité ", dont on ne sait sil est abîme ou citadelle, a un insoutenable envers solaire : au cur de la pièce, cest "au pied dun mur blanc inondé de soleil " que Charles médite sa trahison ; mais il est aveuglé par la lumière, ce qui lempêche de faire ses plans : " Fais-moi de lombre ", réclame-t-il par quatre fois à sa mère. Qui veut sarracher aux ténèbres doit se méfier du soleil, car le hangar est le lieu dun deal mystérieux de lastre et de lobscur.
" Imaginez quun matin, dans ce hangar, vous assistiez à deux événements simultanés : dune part le jour qui se lève de manière si étrange, si anti-naturelle, se glissant dans chaque trou de la tôle, laissant des parties dans lombre et modifiant cette ombre, bref, comme un rapport amoureux entre la lumière et un objet qui résiste et vous dites : je veux raconter cela. Et puis en même temps, vous écoutez le dialogue dun homme dâge mûr, inquiet, nerveux, venu là pour chercher de la came ou autre chose, et dun grand type qui samuse à le terroriser et qui peut- être, finira par le frapper pour de bon, et vous dites : cest cette rencontre-là que je veux raconter. Et puis, très vite, vous comprenez que les deux événements sont indissociables quils sont un seul événement selon deux points de vue ".
Pour mystérieux quils apparaissent, laube et le crépuscule sont des embrassements attendus du jour et de la nuit. Il arrive que lombre et la lumière fusionnent de façon plus étrange encore : dans la violence de lindifférencié. A la fin de COMBAT DE NEGRE ET DE CHIENS, la victoire de la nuit se mêle au feu dartifice de Horn : Alboury dialogue avec les sentinelles dans un " langage indéchiffrable, qui résonne et samplifie, tourbillonne le long des barbelés et de haut en bas emplit lespace tout entier et résonne encore sur toute la cité pétrifiée dans une ultime série détincelles et de soleils qui explosent ". A cette nuit solaire répond le grand jour aveuglant dans lequel disparaîtra Zucco.
Si le noir est noir, cest, on le sait, parce quil absorbe toute lumière. Chez Koltès, il la restitue : " Blacks. Me demander décrire une pièce ou un roman sans quil y en ait au moins un, même tout petit, même caché derrière un réverbère, ce serait comme de demander à un photographe de prendre une photo sans lumière ". Le silence dAbad et son geste meurtrier sont absolument énigmatiques et obscurs ; mais au cur de ce monde de trocs faussés et de discours mensongers, il rend les autres à leur vérité ; car en lui sapprivoise et se figure la mort, celle quon cherche (Koch), quon veut donner (Rodolfe), quon déteste (Cécile) ou quon tente doublier (Charles).
Dans la bouche de Zucco, " juste avant de mourir ", Koltès a mis les mots dun " géant noir " : le Colosse de Rhodes de la LEGENDE DES SIÈCLES. Il fait entendre la voix de tous les Titans hugoliens, dont le Colosse, statue du Soleil, est le premier et Satan le dernier. Du bronze obscur de lâge païen aux ténèbres de la chute, leur destin est de parvenir au-delà de labîme dans lequel ils senfoncent, et dentrevoir, dans léblouissement de " ce gouffre où le jour avec la nuit se fond ", le regard du créateur. On ne trouve chez Koltès rien de si majestueux ni de si certain au-delà du jour et de la nuit, car son ironie népargne guère la métaphysique. Il arrive néanmoins quun vieux monsieur se laisse enfermer dans une station de métro après lheure de fermeture ; dans le " monde obscur de tunnels " où il sest perdu, ne règnent ni le jour, ni la nuit, ni lordinaire éclairage électrique, mais de "petites lanternes blanches dont [il] ignorait même lexistence ". Il a " déraillé " hors du monde, et ce qui linquiète, cest quil ne pourra plus oublier ces petites lanternes blanches : " je ne saurai plus ce qui est le jour et ce qui est la nuit, je ne saurai plus quoi faire, je vais tourner dans ma cuisine à la recherche de lheure et tout cela me fait bien peur, jeune homme ". Par chance, Zucco est là pour le rassurer. Il connaît cette inquiétude et la comprend. Il sait ce que cest de passer au-delà du jour et de la nuit.
Il ny a pas de Noir dans la dernière pièce de Koltès. Mais Roberto Zucco est peut-être le personnage le plus obscur de son théâtre - bien quil soit aussi " selon un autre point de vue ", une " étoile filante " ; ainsi Koltès voyait-il Zucco, le vrai. " Motifs insensés, illégalité, ténèbres ", repérait déjà le Client chez le Dealer. Que dire ici ? Roberto tue trois fois dans la pièce - dont un enfant sur scène - sans quon comprenne jamais pourquoi ; Roberto est lénigme même. Sa mère, quil va étrangler, sécrie : " Comment as-tu quitté les rails, Roberto ? Qui a posé un tronc darbre sur ce chemin si droit pour te faire tomber dans labîme ? " Mais au cur du trou noir, comme dans QUAI OUEST, il y a la lumière.
Il sagit moins dune chute que dune aspiration au soleil ; et répétant son geste meurtrier Roberto senténèbre en se rapprochant de lastre quil rencontrera dans la dernière scène, au sommet des toits de la prison. " Il tombe ", crie une voix, mais il y a trop de lumière pour quon puisse encore apercevoir Zucco. Non sans ironie, la toute dernière scène du théâtre de Koltès dérobe une fois de plus son sens : celui qui a regardé la mort et le soleil en face est-il un Icare qui sécrase au sol ? Ou un Edouard qui " disparaît dans lespace " ? Un éclat insoutenable et opaque réduit en cendres ces questions métaphysiques ; et déjà il ny a plus ni haut ni bas, ni ciel ni abîme ; le noir et la lumière ont fusionné dans " léclat dune bombe atomique ". Cest lultime déraillage, aussi simple et étrange que celui du vieux monsieur qui se perd dans le métro ; lultime déraillage qui nest pas plus une chute quune apothéose ; le déraillage dans léternité : " Ténèbres, clartés, gouffre. Et puis après ? Toujours ".
" Dans QUAI OUEST, jai cherché à être le plus clair possible sur les enjeux ; ce qui ma poussé à volontairement assombrir les faux enjeux ". Cest feindre dignorer cette fascination pour ce qui est caché et obscur dont il a lui-même doté Claire, le Dealer et le Client, la Gamine, et bien dautres. Toutes ses pièces séduisent par cette combinaison si particulière dacuité et dénigme qui est sa marque. Si déterminés que soient ses personnages à suivre le chemin qui les mène à un point lumineux ou à leur mort, ou à ce point obscur et lumineux quest leur mort - quon pense à Koch, au Client, ou à Zucco - on ignore toujours ce qui les meut. Car la question à poser, a-t-il souvent dit, est " comment ? " et non " pourquoi. "
On se perdrait en effet à reconstruire les soubassements de QUAI OUEST, bien quon y sente chaque personnage lourd de passé. Cest plus vrai encore, peut-être, du RETOUR AU DÉSERT, où on entrevoit que le désir de vengeance de Mathilde repose sur les séquelles dune guerre précédente et dune enfance compliquée, sans pouvoir en savoir plus. Il faut aussi renoncer à savoir si Adrien a assassiné sa première femme, pourquoi Leone a suivi Horn, si Abad a rejeté Charles avant que la pièce commence, et pourquoi Zucco tue. Il est difficile de résister à lattrait de ces mystères ; ce nest pourtant pas en senfonçant dans ces arrières mondes obscurs quon découvrira le secret de ce qui se passe entre les personnages. Car la parole, sur la scène du théâtre de Koltès, se développe dans un espace et un temps qui lui sont propres ; comme un jeu dont la règle très stricte crée un univers séparé, imprévisible et autonome, entièrement suspendu dans le présent.
Malgré lobscurcissement délibéré des causes et des finalités, il est donc peu de scènes, dans ce théâtre, dont le déroulement et les enjeux ne soient magnifiquement clairs, dune théâtralité immédiate ; chaque fragment dune histoire éblouit par sa densité concrète et la multiplicité de ses résonances : TABATABA fait surgir un monde et deux destins en quelques pages ; et ailleurs, on pourrait isoler bien des scènes qui ont lachèvement et lépaisseur dune pièce dans la pièce. Doù cette splendeur singulière : des constellations de langage détachent leur éclat sur les gouffres obscurs de la fiction ; que les scènes soient séparées par une opacité plus ou moins impénétrable les sertit dombre et les sature de clarté. Et lhumour de Koltès nous fait osciller entre le vertige de labîme où sengloutit le sens, et les miroitements du dialogue où il disparaît à nouveau.
On pourrait dire de son théâtre ce que lui-même dit de Koch dans les notes qui suivent QUAI OUEST " La vraie profondeur de Koch, sil en est une, vient de la multitude des barrières quil a élevées entre lui et son secret ; au point que, quand on croit avoir découvert enfin le cur du problème, on peut être certain que ce nest encore quune barrière façonnée pour empêcher quon pénètre davantage, au point quil nest pas sûr du tout quà la fin il y ait un secret. "
Enigmatiques parfois jusquà la provocation - cest le deal de la SOLITUDE dont on ignorera toujours ce qu' il peut concerner, jusquà ce quon se dise quau fond, là nest pas la question ; limpides et directes comme le sont seules les grandes uvres, celles qui, dès les premiers mots, imposent leur monde comme une évidence : cest un des paradoxes de lécriture de Koltès que ces deux aspects ne soient pas contradictoires ; le mystère qui fascine à la première lecture se transforme à la seconde en une vision si claire et si suprêmement élégante quon ne saurait sy dérober ; la troisième fois, on bute à nouveau sur toutes les barrières qui empêchent daccéder au sens ultime de luvre, qui se dérobe : ellipses, motivations insaisissables, ironie de tout langage ; quon y revienne, et tout à nouveau semble absolument simple, et on dit : " donc, ce nétait que cela ".
Littérature infiniment secrète, littérature infiniment donnée, dont les clefs circulent devant nos yeux comme les clefs de la Jaguar de QUAI OUEST, comme celles de la Porsche de Zucco. Quand bien même on parvient à en attraper une et à lintroduire dans une serrure, il y a toujours quelque chose qui fait que la clef ne sert à rien. Ainsi les personnages de QUAI OUEST cherchent-ils en vain à faire démarrer lautomobile, à " quitter le plateau pour retrouver la vraie vie " : sils ny arrivent pas, suggère Koltès, cest peut-être que la vraie vie nexiste pas. Pas plus que la vérité au centre des labyrinthes du langage : " il nest pas sûr du tout quà la fin il y ait un secret, sinon que Koch se présente comme une infinité de cercueils pharaoniques emboîtés les uns dans les autres et destinés à tromper le regard et que vouloir profaner linfini mystère de cette tombe conduirait lexplorateur à découvrir une dernière boîte renfermant quelques cendres mortes et dépourvues de sens. "
Lauteur-dealer ne nous offre rien moins que le monde pris au piège de ses métaphores ; il est de ceux qui pourraient nous en dire tout ce que nous désirons savoir : " moi, je nai jamais appris à dire non, et ne veux point lapprendre ; mais toutes les sortes de oui, je les sais : oui attendez un peu, attendez beaucoup, attendez avec moi une éternité là ; oui je lai, je laurai, je lavais et je laurai à nouveau, je ne lai jamais eu mais je laurai pour vous. Et que lon vienne me dire : mettons quon ait un désir, quon lavoue, et que vous nayez rien pour le satisfaire ? Je dirai : jai ce quil faut pour le satisfaire ". Mais lauteur-client nous refuse son monde à comprendre, il nous fascine par lhumour virtuose avec lequel il consume en cendres toute hypothèse réductrice ; ce théâtre est politique et non, mythologique et non, tragique et non, métaphysique et non. " car je sais dire non et jaime dire non, je suis capable de vous éblouir de mes non, de vous faire découvrir toutes les façons quil y a de dire non, qui commencent par toutes les façons de dire oui ".
Les citations de Bernard-Marie Koltès sont toutes extraites de son théâtre ou de " Un hangar, à lOuest " (Théâtre en Européen° 9, janvier 1986).
Les citations de Victor Hugo sont extraites d" Entre géants et dieux " (LA LÉGENDE DES SIÈCLES)
Autour de moi, sur lîle et sur leau, clair miroir
Laube a beau resplendir, je suis le géant noir ;
Jai la durée obscure et lourde des ténèbres ;
Je sens lénigme en moi liée à mes vertèbres,
Et Pan mystérieux met sa force en mes reins ;
Je vis ; les ténébreux sont aussi les sereins.
Les vers du COLOSSE DE RHODES cités dans ROBERTO ZUCCO sont ceux-ci :
" Cest ainsi que je fus créé comme un athlète ;
Aujourdhui ta colère énorme me complète,
O mer, et je suis grand sur mon socle divin
De toute ta grandeur rongeant
mes pieds en vain :
Nu, fort, le front plongé dans un gouffre de brume,
Enveloppé de bruit et de grêle
et décume
Et de nuit et de vent qui se
heurtent entre eux,
Je dresse mes deux bras vers
léther ténébreux.
B.-M. KOLTÈS : " JECRIS DES PIÈCES, PAS DES SPECTACLES "
RENAUD -BARRAULT, RETOUR AU DÉSERT
Acteurs (Actes Sud, 1988), propos recueillis par Gilles Costaz
La famille Koltès était militaire, Bernard-Marie (quarante ans) est un solitaire, un militant de lindiscipline. Dans le titre de sa dernière pièce, Retour au désert, il y a comme un écho involontaire au mot " déserteur ". Lui-même nest jamais là où les autres sunissent ou se réunissent. Il glisse pour échapper à tout régiment. Chanceux, il donne tous les coups de frein quil peut pour freiner la chance. Traité par beaucoup comme lauteur de théâtre le plus doué de ces dix dernières années, il en rit, rejette toute béatification et assure quil na jamais écrit quelque chose quon puisse prendre au sérieux.
Chéreau-Koltès : lassociation-phare, l'équipe des années quatre-vingt, idéale, qui suscite lenvie. Mais, avant, il y a eu la jeunesse, à Metz et à Strasbourg, le flair dHubert Ginoux qui aide cet inconnu. A Paris, cest Lucien Attoun qui est saisi par la qualité de Combat de nègres et de chiens et qui en donne le livre à Chéreau. 1980, cest La Nuit juste avant la forêt au Petit- Odéon. 1982, cest Combat de nègre et de chiens, avec Piccoli, Léotard, Myriam Boyer à Nanterre-Amandiers, premier épisode de la collaboration avec Chéreau. 1985, cest Quai Ouest, avec Jean-Philippe, Philippe Ecoffey, Maria Casarès, Jean-Marc Thibault. Toujours Chéreau, toujours Nanterre. Mais cest léchec. Tout le monde les attendait au tournant. Lun et lautre, aujourdhui, reconnaissent quils se sont trompés. 1987, cest Dans la solitude des champs de coton. Re-Chéreau, re-Nanterre. Mais, là, cest le triomphe, porté par les deux interprètes, lsaack de Bankolé et Laurent Malet. Le texte senvole, grave et léger faisant disparaître sous les magnifiques métaphores du désir la situation prosaïque dun marchandage entre un dealer et un client.
Puis, en octobre et décembre 1977, puis en juillet 1988, Les Champs de coton rebondissent. Patrice Chéreau reprend le rôle du dealer, écrit par un noir, créé par un noir. Toute la presse le trouve sublime ; à Avignon, le public lacclame, debout. Mais quen pense Bernard-Marie Koltès ? " Je ne veux pas en parler", nous dit-il. Ce silence est éloquent. Koltès nest pas daccord avec Chéreau. En tout cas, pas sur cette interprétation que Chéreau ne devrait plus reprendre, après lavoir donnée quelques jours à Villeurbanne, à Nanterre, à Berlin et à Avignon, pendant fort peu de représentations au total. Il y a deux ans, Patrice Chéreau parlait aussi de monter la première pièce de Koltès, La Nuit juste avant les forêts, afin davoir monté luvre complète. Il semble quil nen soit plus question aujourdhui.
De toutes les façons un nouveau face à face les rapproche, ce Retour au désert, pour lequel Nanterre nest plus dans Nanterre, mais au Théâtre Renaud-Barrault (ex Rond-Point). Deux têtes daffiche à faire courir deux Tout-Paris (on le sait, il y a plusieurs Tout-Paris) : Jacqueline Maillan et Michel Piccoli. Dautres acteurs estimés les rejoignen : Marie Daems et Jacques Debary notamment. Première le 2 7 septembre.
Léditeur de la pièce, aux éditions de Minuit, la résume ainsi : " Dans une ville de province à lest de la France, au début des années soixante, Mathilde Serpenoise retrouve la maison familiale quelle a quittée quinze ans auparavant. Revenant dAlgérie avec bagages et enfants, elle est violemment accueillie par son frère qui laccuse de fuir la guerre et de revendiquer son héritage" et conclut par une phrase sans verbe, pour définir les personnages de la pièce : " Une bourgeoisie qui se dispute obstinément comme des paysans qui se souviennent éternellement des conflits de village sans en connaître lorigine et qui connaissent chaque borne de leur terrain malgré les verites, les hypothèques et les abandons ancestraux. "
Bernard-Marie Koltès habite Montmartre. Il na plus la passion des voyages qui lhabitait il y a quelques années (" Aller dans le tiers-monde pour se donner bonne conscience, plus jamais ", dit-il). Aux questions, il répond rapidement le sourire aux lèvres, comme si parler de soi-même nétait quun amusement, un moment de plus où il ne faut pas se prendre au sérieux. Lentretien sachève de lui-même : cest lheure des actualités télévisées. Bernard-Marie Koltès appuie sur la télécommande. Lactualité, cest sa nourriture. Dailleurs, ça prochaine pièce devrait sinspirer du personnage du meurtrier italien Roberto Succo qui, âgé de 26 ans, sest donné la mort dans la prison de Vincence le 23 mai dernier.
ACTE URS. - Vous dites volontiers : " Je nai jamais écrit quelque chose qui soit à prendre au sérieux. " Est-ce que Retour au désert est à prendre encore moins au sérieux ?
Bernard-Marie Koltès Cest aussi à ne pas prendre au sérieux. Mais je pense surtout que, là, jarrive mieux à faire comprendre quil ne faut pas prendre ma pièce au sérieux. Avant, il me semblait évident que jétais ironique, mais on ne le voyait pas, cela devenait pénible. Maintenant, avec Retour au désert, il est impossible de faire quelque chose de tragique.
A. - Tout le monde attend la création avec impatience. Autour de laffiche Maillan-Piccoli- Chéreau-Koltès, il y a comme une hystérie. Comment le ressentez-vous ?
B -M. K. - Non, je ne sens pas dhystérie. Je ne fréquente personne. Mais jai de grands accès de trac. Cest un truc très risqué pour tout le monde, mais cest Jacqueline Maillan et moi qui prenons le plus de risques. Piccoli, il en a vu dautres. Chéreau aussi. Mais de Maillan, on va dire quelle fait du théâtre intello et de moi que je suis passé au boulevard. Je suis loin de croire que cest gagné, parce que jai lexpérience de léchec de Quai Ouest et parce que ce nest jamais gagné. Cest moins gagné que Maillan dans Lily et Lili ou quune pièce Piccoli- Chéreau.
A. - Vous avez écrit Retour au désert pour Jacqueline Maillan ?
B- M. K. - Jacqueline Maillan a été le coup denvoi. Au départ, il y a eu dix mille projets. Il a été question du Zénith avec des stars, puis de louverture du Festival dAvignon. Des producteurs appelaient. Ce nétait pas possible. Jai craqué. Jai dit que je nécrivais plus. Avignon, cétait une sottise. Il ne faut pas faire de création à Avignon. Cest déjà difficile de faire avaler une grande pièce classique à tant de personnes. Moi, jécris pour une salle de 800 personnes - ce qui est déjà un maximum.
Je nécris pas des spectacles, jécris des pièces. Cette expérience me laura appris.
Finalement, cest Maillan qui ma décidé. Je lai vue dans Lily et Lili de Barillet et Grédy, et je suis allé lui dire : jécris un rôle pour vous, que vous le vouliez ou non. Avec elle, on peut tout faire, jusquà lui faire dire des choses tragiques. Son agent ma appelé. Nous nous sommes vus. Jai rencontré régulièrement Jacqueline Maillan. Nous prenions le thé, nous ne parlions de rien. Elle sintéressait vraiment au projet, mais je ne savais rien dire. Elle a été dune patience infinie. Cétait génial. Il y a très peu de gens avec qui lon peut agir ainsi. Je ne racontais rien, elle ne sénervait pas.
Puis lhistoire est venue, celle dune " maudite à lintérieur dune famille, qui fait des bébés on ne sait comment, qui fait fugue sur fugue. Elle revient dune fugue en Algérie, avec ses enfants, pour revendiquer son héritage auprès de son frère qui gère les biens familiaux. Le frère, cest Michel Piccoli. Lui aussi a été très rapidement associé au projet. Patrice navait pas été très difficile à convaincre ! Je lavais emmené voir Lily et Lili un autre soir.
Nous nous sommes vus tous les quatre, assez souvent. La pièce terminée, ils ont eu lair agréablement surpris. Maintenant, je les laisse répéter. Je vais à la première lecture, puis, de temps en temps, aux répétitions ; mais je préfère parler aux acteurs en dehors des répétitions.
A. - Vous ne vous désintéressez pas de votre pièce ?
B-M. .K. - Non. Mais je pense à tout autre chose parce que je suis dans une autre pièce. Mais jai déjà éprouvé un plaisir incroyable à entendre Jacqueline Maillan lire la pièce autour dune table. Cest une aventure qui vaut le coup. Maillan, depuis très longtemps, na pas travaillé avec un vrai metteur en scène, sur un texte auquel elle ne touche pas. Comme tous les grands, elle se montre dune classe incroyable. Elle ne ma jamais dit : pouvez-vous couper, rallonger ? Je ne laurais pas fait, mais cela ne la pas effleurée.
A. - Vous avez choisi les autres acteurs avec Chéreau ?
B.-M.K. - Pour les autres acteurs, quand il sagit dadultes, Patrice ne se trompe jamais. Sur eux, nousavons absolument les mêmes idées.
A. - Vous avez dit parfois que Patrice Chéreau pouvait passer à côté de lhumour de vos pièces.
B.-M.K. - Quand cest ouvertement drôle, Patrice sait très bien mettre en scène. Il ne sait pas tourner à la rigolade ce qui est dun humour moins évident. Mais ce nest pas seulement Patrice qui manque dhumour, cest le public. Patrice sait monter une comédie qui saffiche comme une comédie. Aux premières lectures, il remplaçait les comédiens absents et il le faisait très bien.
A. - Cette fois, ce nest plus Nanterre, mais le Théâtre Renaud-Barrault, au Rond-Point.
B.-M.K. - Ah, oui, le Rond-Point ! Je nen pouvais plus de la banlieue. La distance, les navettes... Cest là que tout a commencé. Jai bien aimé Nanterre. Mais jespère que je ne serai plus jamais joué en banlieue !
Et puis, cest le système privé. Cest la pure justice ou plutôt, cest la plus juste des injustices. Si ça ne marche pas, on arrête. Si ça marche, on prolonge, chacun est content. Dans le subventionné, on fait parfois survivre des choses dont les gens ne veulent pas.
A. - Vous êtes passé, rapidement, au Festival dAvignon. Vous avez vu Patrice Chéreau reprenant le rôle tenu par lsaack de Bankolé dans Dans la solitude des champs de coton.
B-M..K. - Je ne veux pas en parler. Mais jai vu Hamlet. Un choc pareil, je nen avais pas ressenti depuis La Dispute montée par Chéreau. Plus loin, çavait été lémotion de Maria Casarès dans Médée en 1972. Cela fait un choc de théâtre tous les dix ans, alors quau cinéma jai un paquet de chocs chaque année. Je ne dois pas aimer le théâtre.
Pour Hamlet, jai eu limpression de comprendre cette pièce que je navais jamais comprise. Quant à Avignon, ça me flanque le cafard. Je viens avec des copains et je repars très vite.
A. - Lisez-vous les pièces des autres auteurs ?
B-M.K. - Jen reçois, jessaie de les lire, je memmerde à la troisième page, jarrête. Cest plus facile que de partir pendant une représentation. Pourquoi mimposer des contraintes sous prétexte que jécris du théâtre ? Je suis sûr de ne pas passer à côté de quelque chose. Il vaut mieux lire des choses bien.
Au cinéma, cette année a été incroyable. Il y a eu Rio Ozone qui est un Quai Ouest réussi. Jen avais les larmes aux yeux. Il y a eu Engrenages, Le Ventre de larchitecte, Bagdad Café. Cela me met tellement en forme !
A. - La saison passée, vous avez traduit Le Conte dhiver de Shakespeare. Ce fut une corvée ou un plaisir ?
B-M. K. - Ce fut une expérience incroyable ; je referais une traduction de Shakespeare pour mon seul plaisir. Ce mec ma appris la liberté. Il ma beaucoup libéré par rapport aux règles du théâtre. Quand quinze ans ont passé, quelquun vient le dire, et cest fait : quinze ans ont passé. Le montage des scènes est ahurissant. Shakespeare nous dit aussi quil ne faut pas semmerder avec les décors. Dailleurs, Richard Peduzzi avait retrouvé ça : avec des éléments qui bougent et se remplacent, on résoud tout. A lire ça, je sautais de joie au plafond. Les classiques français, au contraire, nous " foutent dans la merde ". Mon aversion pour eux se développe, quand je lis Shakespeare.
A. - Cest Lucien Attoun qui a découvert quil y avait un auteur nommé Bernard-Marie Koltès ?
B-M..K. - Plus exactement, cest Hubert Gignoux qui ma fait connaître. Il est à lorigine de lengrenage. Javais écrit, à Strasbourg, une adaptation dun roman de Gorki pour un spectacle qui se donnait dans une cave et quon montait entre copains. Ça a marché. Gignoux est venu. Il ma dit : rentrez à lécole du TNS. Je ne voyais pas ce que je pourrais y faire. Mais Gignoux ma fait rentrer, en mobtenant une bourse. Je lui dois cela et je ne veux pas quon loublie.
La deuxième fois, effectivement, cest Lucien Attoun qui a publié Combat de nègre et de chiens chez Stock et qui a donné le livre à Chéreau. Il y a eu ce jour-là le doigt de Dieu se posant sur mon livre !
Le reste, ça sest fait tout seul.
A. - Mais La Nuit juste avant les forêts, cétait avant. Vous avez été joué au Petit-Odéon.
B.-M.K. - la Nuit juste avant les forêts a été créée dans le off-off dAvignon. Cétait joué par Yves Ferry, et il y avait vingt-cinq personnes tous les soirs. Ça sest su, le texte a circulé. Richard Fontana ma appelé, Jean-Luc Boutté a fait la mise en scène.
A. - Vous écrivez pour le théâtre mais vous donnez limpression que vous pourriez arrêter brusquement, que le théâtre, ce serait fini pour vous, que vous passeriez définitivement à autre chose.
B.M. .K. - Je lai cru mais je commence à en douter ! Jai écrit du théâtre par hasard, mais cest une grande envie. Quand on arrive à un certain âge, on se dit quon ne sait rien faire dautre. Quand je reste une année sans une idée de pièce, je suis très malheureux.
Il me faut un déclic. Je suis donc resté un an sans écrire. Auparavant, jétais resté deux ans ainsi. Si je passe un long temps sans un projet décriture, je deviens dépressif. Quand jécris, jécris. Ecrire une pièce me prend un an environ. Les seuls progrès que jai faits, cest, je crois, de savoir raconter une histoire et de comprendre un certain nombre de trucs qui me paniquaient. Quand cest fini, cest fini. Je ne retouche pas. Patrice ne demande aucun aménagement. Quai Ouest, je sais comment je pourrais laméliorer, mais je nen ai pas le courage.
A. Et cette prochaine pièce ?
B-M..K. - Le point de départ, cest lhistoire de Roberto Zucco. Jai vu laffiche sur lui dans le métro, qui était intelligente, élogieuse. A la télévision, je lai vu sur les toits. Jai tellement compris cette histoire, jusquà son suicide en prison.
A. - Et le roman ? Vous en avez écrit un il y a quatre ans : La Fuite à cheval très loin dans la ville.
B.-M.K. - Je suis décidé à en écrire un autre. Le roman, cest le top du top. Mais il y a cette idée de pièce qui a surgi et que jaime bien.
A. - Vous avez eu des projets décriture pour le cinéma ?
B-M.K. - Je ne rêve plus décrire pour le cinéma. Ça ma passé avec une brutalité ! Mon rêve, cétait de tourner moi-même mon scénario, mais le cinéma, cest un travail collectif, pour lequel je ne suis pas fait. Je ne supporte déjà pas le monde du théâtre, je ne vais pas me mettre à supporter le monde du cinéma. Etre auteur, cela consiste à ne voir personne. Cest une tentation que jai pendant des périodes de plus en plus longues.
Mais je pourrais être " touche-à-tout " au cinéma. Mentalement, ça coûte très cher de travailler. Alors il faut travailler avec quelquun avec qui on sentend. Jai un projet de " touche-à-tout " avec Claire Denis, avec qui je mentends très bien. Peut-être irai-je jusquà écrire des dialogues.
A. - Vous êtes très réservé sur les mises en scène qui sont faites de vos pièces à létranger. Nêtes-vous pas injuste ?
B-.M.K. - Jai adopté une position radicale : je ne vais pas voir ,je mintéresse à la première production à Paris. On ne peut pas sintéresser à ce quon a écrit il y a un an et plus. Il y a une pièce pour laquelle je donne automatiquement lautorisation, cest Quai Ouest, parce quelle est ratée et parce que je laime.
Je fais une exception pour lAllemagne. Jy vais quelquefois. Ce sont les droits dauteur en provenance dAllemagne qui me font vivre. Jaimerais que, là-bas, Peter Stein monte une de mes pièces. Jai discuté avec lui et cela me suffit à me donner cette envie. Toutes mes pièces se sont pas mal montées en Allemagne.
Il y a eu notamment une très bonne réalisation à Munich. En Hollande, à Amsterdarn, on a bien monté Retour au désert (dont cétait la création), ma-t-on dit. Pourtant le metteur en scène, qui était venu me voir, mavait paru odieux. Il me posait des questions stupides du genre : pourquoi écrivez-vous du théâtre ?
Je ne suis pas joué aux Etats-Unis mais je nen ai pas envie. Je suis un fanatique de leur ciné ma mais, pour le reste, ils ne sont pas bons. Mais jai très envie dêtre joué en Angleterre. Pourquoi ne suis-je pas joué dans un grand théâtre à Londres ? Peut-être parce que les traductions ne sont pas encore assez bonnes. Jaimerais être joué là-bas, je suis un européen jusquau bout des ongles.
A. - Pourquoi, en France, ne travaillez-vous quavec Patrice Chéreau ? Nêtes-vous pas tenté de collaborer avec un autre metteur en scène ?
B-.M.K. - Il ny a pas un metteur en scène français qui me propose quelque chose. Pas un. Jamais. Je donnerais volontiers les droits. Je les crois incroyablement timorés. Patrice dit la même chose : " Montez-le ! ", leur dit-il. Mais ce sont tous des trouillards. Cest incroyable que, dans mon pays, je sois monté une fois, et terminé. On monte parfois la Nuit juste avant les forêts parce que, dans lesprit de beaucoup, ce nest pas une vraie pièce. Ce sont des acteurs qui la montent. Il sont plus courageux que les metteurs en scène.
Entretien : Bernard-Marie Koltès avec Hervé Guibert
Actualités théâtrales (février 1994)
Cet entretien a paru dans Le Monde en février 1983, sous le titre " Comment porter sa condamnation quelques jours avant la première de COMBAT DE NEGRE ET DE CHIENS dans la mise en scène de Patrice Chéreau.
Chez Bernard-Marie Koltès, aux murs sont accrochés des portraits de Jack London, Bob Marley, Bruce Lee, Bob de Niro, Burning Spear. Il écoute du reggae Le téléphone sonne : il répond en espagnol. Sur la table de travail se trouve une petite photo couleur encadrée : un hangar bâti sur pilotis, dans lancien port de New York, le lieu de sa prochaine pièce tout comme le chantier français perdu en Afrique était le point de départ de COMBAT DE NÈGRE ET DE CHIENS.
Hervé Guibert : Vous avez écrit votre pièce en 1979i1980, elle est jouée maintenant en 1983 ; de quelle façon le temps a-t-il pu passer sur elle, ou la marquer ?
Bernard-Marie Koltès : Dhabitude, pour LA NUIT JUSTE AVANT LES FORETS par exemple, si je ne me force pas, au bout dun an, joublie ce que jai écrit. Cette pièce-là tout en cherchant à garder un intérêt pour elle, et à lentretenir, je men suis détaché, je la relis comme une pièce étrangère. Mais la voir jouer mapporte un regain dintérêt : je revois des choses que javais oubliées, un peu classées. Si je suis distant par rapport à la pièce, je ne le suis pas par rapport au spectacle, et cest ce qui me permet daller aux répétitions sans souffrir, de pouvoir sans effort me ressouvenir de mes premières impressions pour les transmettre aux acteurs.
Découvrir ses défauts, aussi, me rend un grand service pour la pièce que je suis en train décrire. Je voulais que les deux personnages masculins, Horn et Cal, parlent ensemble, et après avoir écrit ce quils disaient, jai dû chercher ce qui les avait réunis, et je les ai placés devant une table de jeu. Ce genre de truc ne marche que sil est vraiment issu du dialogue et de sa raison dêtre, non dune façon extérieure. Si je devais faire rejouer les personnages, il faudrait que, par leur jeu, il se passe quelque chose. Il faut trouver les actions dans un rapport plus dialectique avec le langage.
Le Noir, qui vient chercher le corps de son frère ne mest apparu quà la presque fin du travail. Je voulais que le Noir entre dans lendroit, jétais attaché à la notion dentêtement, et dun langage clair, dune manière directe de voir les choses. A la fin, de toutes les évidences, il nen est plus resté quune seule : il fallait que le Noir vienne réclamer quelque chose. Et ce motif, issu de la pièce, a pu la faire rebondir, il nétait plus simplement un truc.
H.G. : Mais est-ce que le changement de gouvernement, par exemple, qui est intervenu entre le moment où la pièce a été écrite et celui où elle est jouée, na pas pu émousser un peu ses violences ?
B-M. K. : Je ne crois pas. Le fait quil sagisse dun chantier de travaux publics étranger au Nigeria ne change rien aux rapports de violence entre les entreprises des pays occidentaux et lAfrique. Le cadre nest pas de gouvernement à gouvernement. Et je suis content que le lieu dorigine de la pièce ne soit pas un pays faible, ni colonisé. Le Nigeria est un pays fort, de pointe, mais complètement envahi par les entreprises américaines et françaises. Le néo-colonialisme nest pas le sujet de la pièce : on peut, bien sûr, en approfondir toutes les directions, même si elles ny sont pas directement traitées.
H.G. : Dans cette pièce, dailleurs, la lutte des classes nest-elle pas ramenée à ce quon pourrait appeler une lutte des races ?
B-M. K. : Je peux dire oui, je peux dire non. On peut dire quil existe une lutte des classes entre Cal et Horn. Mais je ne crois pas que le conflit soit là, ni dans lune, ni dans lautremême si elles y interfèrent. Le plus grand conflit sélève dans ces murs très hauts, dans ces obstacles très complexes qui existent entre chaque individu. Quand on va au Nigeria, on se retrouve face aux Noirs, on se regarde, on se rencontre, on sent un fossé immense. On en cherche lorigine : est-ce parce quon ne parle pas leur langue, est-ce parce quon est blanc ? Nest-ce pas plutôt une chose plus énorme et plus compliquée ? Le fossé est le même entre les deux Blancs quentre un Blanc et un Noir. Jai été troublé décrire la pièce en Amérique latine, à un moment très fort de bouillonnement politique. Auparavant, si de Paris je pensais à lAfrique, je croyais avoir des idées claires sur la lutte des classes, je me disais quil suffisait de se ramener avec sa bonne volonté pour en parler. Mais quand on est au Guatemala pendant la guerre civile, ou au Nicaragua pendant le coup dÉtat, on se trouve devant une telle confusion, devant une telle complication des choses, quil nest plus possible décrire la pièce sous un angle politique. Tout devient plus irrationnel. En découvrant la violence politique de lintérieur, je ne pouvais plus parler en termes politiques, mais en termes affectifs, et en même temps cet état de fait me révoltait.
H.G. : Dans votre pièce, ce sont les Blancs qui ont une odeur, et la poésie est dans le camp des Noirs...
B.M. K. : Jai dû subir un phénomène dosmose à force de fréquenter, dentendre parler les Blacks. Cest plus quune manière de penser : cest une manière de parler. Je trouve très belle la langue quand elle est maniée par des étrangers. Du coup, ça modifie complètement la mentalité et les raisonnements. On commence à sentir lodeur des gens quand on est avec des étrangers, quand on parle une langue qui nest pas la sienne.
H.G. : Le personnage féminin, Léone, sort " noirci " de la pièce, comme dhabitude on dit blanchi : magnifié. Par une automutilation, elle parjure sa propre race...
B-M. K. Au départ ce nétait pas le sujet de la pièce, mais à la fin cen est devenu le moteur. Léone voit chez le nègre une manière de porter sa condamnation. De plus en plus, de façon à la fois vague et décisive, je divise les gens en deux catégories : ceux qui sont condamnés et ceux qui ne le sont pas. Du point de vue de Léone, les Noirs sont des gens qui portent une condamnation sur leur visage. au sens propre, mais qui ne leur appartient pas en propre : cest davantage une malédiction globale à laquelle ils sont assimilés. Léone sent la sienne dune façon beaucoup plus secrète et individuelle, elle ne peut pas sappuyer sur lidée dêtre le morceau dune âme, comme disent les nègres. Avec sa condamnation, elle se retrouve seule, et incapable dexprimé - son sens ou sa nature : cette condamnation est dessinée derrière elle de façon immémoriale et apparemment précise. Celle des Noirs lui semble plus enviable, elle voudrait échanger, elle est jalouse, elle trouve son fardeau plus lourd et plus con, plus con surtout.
H.G. : Le langage de vos personnages est sans cesse " doublé " : pour les Blancs par le double fond des arrières pensées et du pouvoir, qui en perce la surface, et, pour les Noirs par la poésie ancestrale...
B-M. K : Alboury, le Noir, est le seul qui se sert des mots dans leur valeur sémantique : parce quil parle une langue étrangère, pour lui un chat est un chat. Les autres sen servent comme tout homme français se sert de sa langue maternelle, comme dun véhicule conventionnel qui trimballe des choses qui ne le sont pas. Et ces choses-là peuvent se trouver assez proches de la surface mais parfois au troisième sous-sol. Je ne crois pas quau théâtre on puisse parler autrement. Par exemple, à la première scène, si Horn employait le même langage quAlboury, qui lui dit : " Je viens chercher le corps de mon frère ", il répondrait : " Il est en train de flotter dans l'égout ", ce quil ne dit quà la scène dix-huit et par là la pièce
serait finie.
H.G. : Patrice Chéreau dit que le texte est dur à faire jouer par les acteurs, parce que cest un texte obsessionnel, et quil faut laffronter, quil ne faut pas chercher à le détourner par des indications réalistes...
B- M. K. : Jai limpression décrire des langages concrets, pas réalistes, mais concrets. Et jai limpression déconomiser le plus possible : je passe un temps énorme à couper dans le texte, jessaie de faire en sorte quil ne reste que des phrases utiles.
Jécris comme jentends les gens parler, la plupart du temps, et je ne sais pas trop comment cest fabri qué, je ne suis pas un théoricien.
HG. : Comment avance votre nouvelle pièce ?
B- M. K : Plus elle avance, plus elle est faite de tout petits conflits, qui se succèdent, dont je sais quils ont une unité, mais je ne sais pas encore laquelle. Parfois ce sont des bagarres : un personnage se bat avec les éléments. avec le fleuve. Les histoires se répondent un peu mais elles nont pas trouvé une raison dêtre, un fil. On bute toujours sur le problème des motivations extérieures, de la deuxième réplique des scènes qui fait dire aux personnages pourquoi ils sont là. Je nai pas de deuxième réplique, et je ne peux pas me fier à des solutions policières, jattends. Jattends quune évidente relie les choses entre elles. Le même problème se pose dans la vie, si on cherche à savoir ce qui lie le fait que quelque chose se passe dans la rue et quune deuxième chose lui succède, qui la rattache à une troisième. Dans la vie, cest là, mais au théâtre ça se discute. On ne peut pas envoyer quelquun quelque part sans but et sans motif, et on ne peut pas laisser sécouler le temps. Tous les exemples on les prend dans la vie, où le temps passe tout seul et où les gens se promènent sans raison. Après, il faut inventer une histoire.
H.G. : A partir de quoi se forment les dialogues ?
B.-M. K : Mes premières pièces navaient aucun dialogue, exclusivement des monologues. Ensuite jai écrit des monologues qui se coupaient. Un dialogue ne vient jamais naturellement. Je verrais volontiers deux personnes face à face, lune exposer son affaire et lautre prendre le relais. Le texte de la seconde personne ne pourra venir que dune impulsion de la première. Pour moi un vrai dialogue est toujours une argumentation, comme en faisaient les philosophes, mais détournée. Chacun répond à côté et ainsi le texte se balade. Quand une situation exige un dialogue. il est la confrontation de deux monlogues qui cherchent à cohabiter.
H.G. : Pourquoi écrire du théâtre, et pas des romans ?
B.M. K : Le roman me tente beancoup mais jai encore un peu peur de la liberté formelle quil donne. Ce qui permet décrire, quand même, est laccumulation des contraintes, se mettre à la table jusquà ce que quelque chose arrive qui permette de voir comment on peut bouger. Au théâtre, on pèse ses mots. Si jécrivais un roman, je pèserais autant mes mots et je mettrais dix ans à lécrire.
Michel Vinaver : Alternatives théâtrales (Février 1994)
uvre achevée. uvre interrompue par une catastrophe, la mort au seuil de la maturité, comme lont été luvre de Watteau, Mozart, Kafka. uvre achevée, pourtant, comme la leur.
Trente ou quarante années de plus (si leur avait été consenti un bail normal) pendant lesquelles ils auraient poursuivi leur production, ces trois-là par exemple, et rien ne serait pareil aujourdhui, parce que lhistoire de la peinture, de la musique, de la littérature aurait pris un cours différent. Paradoxe qui confine à limpensable : linterruption catastrophique que cause la mort dun génie jeune fauché en plein élan nous fait éprouver un manque, et en même temps, la mort fait que luvre est achevée, dun coup, pleinement. Tout est dans ce qui est.
Un bail normal consenti à Marlowe, Kleist, Büchner, Tchekhov, voilà qui aurait changé lhistoire du théâtre. En même temps, leur uvre est achevée. Il en va de même pour Koltès. Cest un des grands et sa marque na pas fini de se faire.
Chéreau ne sy est pas trompé qui, occurrence unique en cette deuxième moitié du siècle, a " élu ", lui metteur en scène, un auteur, Koltès précisément, dentrée de jeu et comme a priori ? dans son parcours entier, plutôt que de monter de lui telle pièce et de décider ultérieurement quil monterait la suivante et de nouveau la suivante. Chéreau a reconnu luvre dans sa totalité et dans Son devenir, indépendamment peut-on dire, de toutes ses contingences. Sans doute cette élection a-t-elle aidé luvre à se faire.
Je nai jamais rencontré lhomme, Koltès, et nos travaux ne se rejoignaient en aucun point que je sache. En 1983, découvrant le texte de COMBAT DE NÈGRE ET DE CHIENS, jai eu le sentiment que peut-être il y avait là un grand écrivain de théâtre. Cest beaucoup plus récemment que le sentiment sest changé en certitude.
Quest-ce qui peut amener, sans que sécoule davantage de temps, à percevoir de façon sûre la dimension dune uvre, à prévoir quelle traversera les goûts du jour et demeurera, quelles que soient les éclipses quelle pourra connaître ? Quest-ce qui permet cette assurance notamment dans le domaine du théâtre où il est si difficile par les temps qui courent de faire le départ entre la valeur dun spectacle et la valeur dun texte représenté ? A combien de spectacles nassiste-t-on pas qui sont mémorables à partir de textes oubliables ? Et inversement, combien de spectacles creux ny a-t-il pas dont on sort en se disant que peut-être il y avait là un texte mais que celui-ci sest laissé étouffer ? Enfin, et plus précisément pour ce qui est de lécriture théâtrale, reste-t-il des critères ? Comment se repérer ? Le paysage nest-il pas à la fois confus et dispersé, sans contours discernables ? Bref, quest-ce qui me vaut laudace aujourdhui daffirmer que vivant Koltès lest durablement ? Le souvenir des spectacles de ses pièces ny suffirait pas. Ni limpression densemble que laisse leur lecture. Non. Cest le détail.
Dans le souvenir des spectacles se mêlent trop de composantes que je ne parviens pas à démêler. Limpression densemble que laisse la lecture de ses pièces, je ne my fie pas au point de juger. Disons que limpression densemble est suffisamment forte (celle de la puissance dun souffle, de lampleur du propos, de loriginalité du traitement) pour que lenvie naisse dy aller voir de plus près. Cette envie, faisant son chemin de façon sinueuse et rencontrant les circonstances voulues, ma amené à partir en exploration sur un fragment. Or, au fur et à mesure que javançais, je voyais se déplier un univers illimité dans ses dégagements dénergie, dans ses résonances et ses significations. Cest au niveau moléculaire du texte, où contenu et contenant sont indissociables, que lévidence du génie mapparaissait, source dexultation.
Ce qui se passe, dans la matière même du texte koltésien vu au microscope, cest un incessant phénomène explosif, dordre poétique, par lequel laction progresse, indépendamment de toute causalité. Cest dans lagencement dune réplique à lautre, et des phrases et des mots à lintérieur dune même réplique, que se découvre, fond et
forme ne faisant quun, un jeu tout à fait singulier des passions et des idées, des pulsions fugitives et des grands thèmes universels, à partir duquel une histoire se raconte, des personnages se constituent, des espaces se délimitent et se croisent, des passés et des avenirs entrent en collision ou fusionnent. Une durée se catalyse à partir du passage des instants disséminés.
Un présent simpose, fait de toutes les situations humaines et de tous les mouvements de lâme. Cest le présent théâtral même, cest le théâtre.
Si là est le théâtre, on voit le paradoxe. Le deuxième de cette réflexion. Comment la représentation peut-elle laisser entendre et voir davantage quune faible proportion des richesses vives que lécriture recèle, elle qui est tenue davancer, et de faire avancer le spectateur sans ralenti ni retour en arrière ? La densité du texte est à la fois le stimulant et lobstacle. Plus elle est forte plus le metteur en scène doit choisir et omettre, espérant néanmoins que quelque chose de ce qui nest pas mis en avant sera capté de façon diffuse et entrera dans lincontrôlable effet densemble.
Si lon pense à Shakespeare, exemple extrême de densité textuelle, cest dans la succession des mises en scène dune même pièce, faites et à venir par des metteurs en scène et des acteurs différents, que luvre se réalise. Il y faut la variété des saisies, et le travail de la durée historique. Il faut aussi que la pièce soit non seulement représentée mais lue ? pour autant que le lecteur nest pas captif, lui dun temps imposé, peut choisir son rythme et faire des va-et-vient au gré de ses envies. Les pièces de Koltès, comme celles de Shakespeare, de Marivaux ou de Musset, de Büchner ou de Kleist, sont des hybrides : objets de représentation, elles sont aussi, au sens plein, des uvres littéraires à saisir par lacte de lecture.
En tant quuvres littéraires, elles nen restent pas moins spécifiquement théâtrales. Cest en tant que théâtre que le lecteur les reçoit. Il reçoit les répliques et les renvoie à un théâtre imaginaire dont il se fait le metteur en scène. Non quil imagine nécessairement de façon précise laspect physique et les déplacements des personnages ni le lieu ni les voix ni la lumière mais la pièce se joue, se performe, toute entière à lintérieur de lui, par leffet de l" activité " des paroles échangées. Active théâtralement est la parole qui na de cesse de bousculer lattente et de la combler dans le même mouvement.
Luvre théâtrale de Koltès, ce sont six pièces (dont une traduction) éditées et représentées entre 1981 et 1988, soit sept ans de production. Et chaque fois, dune pièce à lautre, il y a un " saut à lécart " par rapport à la précédente, comme si lécrivain tournait le dos à son passé immédiat, rejetait lacquis, pour faire autre chose ou faire autrement ; prendre le théâtre et prendre lécriture autrement ; se surprendre. Force centrifuge. Et il y a la force centripète, qui fait que lécrivain ne sécarte de ses traces que pour mieux en revenir à la seule chose quil essaie de dire depuis le début, toujours la même. Ce qui fait que, pour nous spectateur ou lecteur, Koltès est reconnaissable en tout instant, en tout fragment. Lunité de luvre simpose avec malice dans lécriture et coexiste avec le parcours en ligne brisée, tout en virages abrupts, en changements de régime.
uvre achevée, Edouard (au public) :... Ainsi, à moins que jaie oublié une règle, à moins quune loi ne mait échappé, quune page soit restée collée sans que je men aperçoive, si tout cela est vrai, si je sautais en lair, que la Terre continue sa course dans lespace, si je saute en lair et ne my maintiens ne serait-ce que deux secondes, je devrais me retrouver, en tombant, à mille quatre cents kilomètres dici dans lespace, la Terre séloignera de moi à une vitesse folle, elle maura échappé, et jaurai échappé à la Terre. Il ny a pas de raison que cela ne marche pas, les calculs sont justes, les savants ont raison. La seule chose qui me trouble, cest que personne, à ma connaissance, nait eu lidée de faire lexpérience avant moi. Mais sans doute les autres sont- ils trop attachés à la Terre ; sans doute personne na envie de se retrouver dieu sait où dans lespace j sans doute les habitants de cette planète sattachent-ils à leur planète avec leurs mains, les ongles de leurs pieds, leurs dents, pour ne pas la lâcher et quelle ne les lâche pas. Ils croient que leur alliance avec leur planète est irrémédiable, comme les sangsues croient sans doute que cest la peau qui les retient, alors que, si elles lâchaient leurs griffes, tout cela se séparerait et voltigerait dans lespace chacun de son côté. Moi, jaimerais que la Terre aille encore plus vite, je la trouve un peu molle, un peu lente, sans énergie. Mais enfin cest déjà un début ; quand je me retrouverai à quelques millions de kilomètres dici, en lair, cela ira déjà mieux. En douce, je largue les amarres. Jespère ne pas donner le mauvais exemple. Ce serait désastreux que la planète se vide, et plus désastreux encore que lespace se peuple. En tous les cas, jessaie ; je nai rien, rien à perdre. Deux secondes en lair et tout ira bien. Je crois que cela va marcher. Je crois les savants, jai foi en eux. Jespère que je nai pas oublié une loi.. je vais le savoir.
l prend son élan, saute, et disparaît dans lespace.
En exergue au RETOUR AU DÉSERT, sa dernière pièce, dont cet extrait provient, Koltès cite deux vers de Shakespeare, pris dans RICHARD III :
" Why grow the branches now the root is witherd ?
Why wither not the leaves that want their sap ? "
quil traduit ainsi :
Pourquoi les branches poussent-elles encore, alors que la racine est desséchée ?
Pourquoi les feuilles ne dessèchent-elles pas, alors quelles sont privées de leur sève ?
avec Jean-Pierre Han, revu par B..M. Koltès. EUROPE, l er trimestre 1983.
Jaime bien écrire pour le théâtre, jaime bien les contraintes quil impose. On sait, par exemple, quon ne peut rien faire dire par un personnage directement, on ne peut jamais décrire comme dans le roman, jamais parler de la situation, mais la faire exister. On ne peut rien dire par les mots, on est forcé de la dire derrière les mots. Vous ne pouvez pas faire dire à quelquun : " Je suis triste ", vous êtes obligé de lui faire dire : " Je vais faire un tour ".
Je vais rarement au théâtre, peut-être trois fois par an. Lorsque jy vais, je me trouve souvent devant un langage très fermé, que je ne comprends pas ; je préfère men tenir à lécart. Jai le sentiment que parfois, les metteurs en scène, les comédiens, travaillent à partir démotions que le théâtre seul leur fournit ; ça sauto-reproduit à lintérieur du théâtre. Comme écrivain, les expériences de théâtre ne me servent à rien, elles me gênent plutôt. Par contre, il marrive souvent décrire en pensant à des comédiens -dans ce cas, mes choix sont la plupart du temps irréalistes, jécris pour de Niro ou Brando !
Je me sens davantage attiré par les cinéastes -surtout les cinéastes américains, Kazan- et par les romanciers -les latino-américains comme Vargas Llosa, les anglo-saxons, surtout Jack London.
Devant un sujet qui nous paraît tout à coup immense et compliqué, il me semble bon dutiliser, et éventuellement de fabriquer, pour le saisir, des instruments à notre mesure. Cest pourquoi dans Combat de nègre et de chiens jai voulu raconter une histoire, avec un début, une évolution, des règles à peu près strictes -malgré moi, car cela ma beaucoup coûté au point que jai coupé à peu près autant de texte que ce qui en reste, et cependant volontairement : parce que jai cru comprendre que cétait seulement si ce que je racontais avait lapparence dune " hypothèse réaliste " que la métaphore prenait son sens et ne devenait pas une simple fantaisie. Je navais pas fait de même avec ma pièce précédente, je ne le fais pas non plus avec celle que jécris en ce moment, chacune mimpose ses propres contraintes.
Pour ma part, jai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, nimporte quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous.
Eté 82
Entretien avec Alain PRIQUE " GAI PIED " - 19 février 1983 - Relu par Bernard-Marie KOLTÈS
La langue française, comme la culture française en général, ne mintéresse que lorsquelle est altérée. Une langue française qui serait revue et corrigée, colonisée par une culture étrangère aurait une dimension nouvelle et gagnerait en richesses expressives, à la manière dune statue antique à laquelle manquent la tête et les bras et qui tire sa beauté précisément de cette absence là. Par exemple, dans ma prochaine pièce tous les personnages parlent le français sans quil soit la langue maternelle daucun deux. Cela apporte une modification profonde de la langue, comme lorsquon fait un long séjour dans un pays étranger dont on ignore la langue et que lon retrouve la sienne modifiée de même que ses propres structures de pensées.
Je ne vais presque jamais au théâtre. Dune part, je naime pas beaucoup le public du théâtre, et dautre part, je comprends rarement les mises en scène, tout cela est vraiment trop français. Jai vu très peu de spectacles dans ma vie qui maient ému, que jaie compris et aimés. La dispute de Chéreau a été lun deux.
Entretien avec Delphine BOUDON " LA GAZETTE DU FRANÇAIS " - Avril 1986 -
Par contre, je nai pas la confiance quont beaucoup de gens du métier dans le théâtre - lidée que ça peut marcher tout seul : un plateau nu, des comédiens... Jai un grand doute à légard du théâtre. Ce que jaime, cest le spectacle. On demande habituellement au spectateur de théâtre une patience infinie. Je nai pas envie de me pencher pour entendre un acteur me chuchoter une phrase essentielle. On nécrit pas des phrases essentielles ; on na rien dessentiel à dire. Je nen sais pas plus sur la vie que nimporte qui. Un écrivain sait mieux comment raconter des histoires, cest tout.
Je crois très sincèrement que le théâtre est un art qui finit, tranquillement. Et cest pour cela que ça devient intéressant. Cest un art qui ne peut pas prendre en compte les autres arts, un art qui doute de lui-même, donc, qui reconnaît mieux ce qui lui est propre. Or, cest peut-être dans ces moments-là quon produit les choses les plus belles.
Entretien avec Michel Genson, LE REPUBLICAIN LORRAIN, 27 octobre 1989
LA PROVINCE
Peut-être est-ce la misanthropie de la quarantaine, mais je supporte de moins en moins les Français et les Occidentaux en général. Larrogance, légocentrisme, la sûreté deux-mêmes des Français pas uniquement, dailleurs, les Français de province. Mais la province est un peu la caricature de cet esprit français-là. Elle est là, elle ignore les lois de Galilée, elle pense vraiment que le monde tourne autour delle, que le soleil tourne autour delle. Cest une vieille manie de lhumanité que de penser quon en est le centre. La province persiste : mais pas elle seulement.
Je suis stupéfait quand je retrouve des gens que jai quittés il y a vingt-cinq ans. Ils sont pareils, on dirait que le monde ne passe pas devant eux, que les événements ne viennent pas jusquà eux. En même temps, je ne les méprise pas, parce que cest quand même la province qui reste la mémoire du peuple. Il y a une espèce de grandeur héroïque, un côté " monuments aux Morts " qui me fait la respecter. Je suis scandalisé mais en même temps je me dis que cest elle qui empêche que le monde explose...
VOYAGES
Je trouve le monde occidental dune arrogance terrible... par rapport au reste de la Terre. Les pays dEurope sont tous plus vaniteux les uns que les autres. Sauf, peut-être, le Portugal. Les Portugais ont toutes les qualités du tiers monde. Ils sont dune gentillesse, dune douceur, ce sont des gens pauvres et en même temps des aristocrates. Je me sens bien avec eux...
Les voyages, cest très important de les faire pendant une période. Ça remet aussi la France à sa place, mais il y a un moment où il faut sarrêter. Je ne veux plus remettre les pieds dans le tiers monde, aller en Afrique, ça devient une souffrance permanente, à me dire constamment " mais quest-ce que je fous là.. " On y occupe la place odieuse des gens riches, des voyeurs...j e ne veux plus y retourner, jai emmagasiné suffisamment dimages pour écrire toute ma vie là-dessus...alors je vais au Portugal.
LE MILIEU
" Devenir lauteur dont on parle, je men fous. Je ne connais aucun critique, je me coupe totalement de tout ça. Un auteur travaille seul, donc il peut entretenir une réputation de misanthropie qui aide beaucoup. Cest très facile de se protéger, quand vous avez refusé trois ou quatre fois des invitations, des interviews et des émissions de télé, à la longue, on vous considère comme inatteignable, et cest très bien. Je ne peux pas fréquenter les gens du " milieu ", je les trouve ennuyeux. Je me rends compte quil ny a que les grands qui sont dune vraie sim
plicité. Je mentends comme un frère avec Piccoli, qui est un homme magnifique. Ensemble, on ne parle jamais
de théâtre, on parle de la vie. Mon autre grand amour de théâtre, cest Casarès, ce sont des gens rares, les meilleurs de tous. Maillan, cest un autre monde sans doute, cest un autre langage, mais cest une femme incroyablement simple, modeste, qui a un beau trac, comme une débutante, toujours. Cest splendide. Quand vous entendez des journalistes parler des grands thèmes de mes pièces... mais je nai pas de grands thèmes, quils attendent que jai 70 ans et que jai fini décrire pour parler de ça ! Chaque fois que je commence une pièce, cest comme si je recommençais à zéro et heureusement. Et quon ne me parle pas de mon style, je nen sais rien ! Ce sont les personnages qui inventent un style à chaque pièce. Après, cest de la technique. Cest du travail décrire une pièce, du pur travail, et très peu dinspiration. Et on peut avoir le même enthousiasme à ce travail que celui dun éclairagiste qui vient de trouver un effet... Ceux avec lesquels je mentends le mieux au théâtre, ce sont les techniciens, parce que jai limpression quon parle de la même chose. Je me fous de la notion duvre, jécris des pièces, les unes après les autres pour me faire plaisir et faire plaisir au public. Mon seul critère, cest que le public les aime aujourdhui. "
Bibliographie, filmographie de Bernard-Marie Koltès
Théâtre
Les Amertumes (inédit 1970)
La Marche (inédit 1971)
Procès ivre (inédit 1971)
L'hèritage (inédit 1972)
Récits Morts (inédit 1973)
Des voix sourdes (inédit 1974)
Le jour des meurtres dans l'histoire d'Hamlet (inédit 1974)
Sallinger (inédit 1977)
La nuit juste avant les forêts (Stock/Théâtre Ouvert-1980, Minuit 1988)
Combat de nègre et de chiens (Stock/Théâtre Ouvert-1980, Biba-Nanterre Amandiers 1983 Minuit1989)
Quai Ouest (Minuit 1988)
Tabataba (Minuit 1990)
Dans la solitude des champs de coton (Minuit 1986)
Le retour au désert (Minuit 1988)
Roberto Zucco (Minuit 1990)
Traduction
Les liens du sang de Athol Fugard (inédit 1982)
Le conte d'hiver de William Shakespeare (Minuit 1988)
Récits
La fuiteà cheval très loin dans la ville (Minuit 1984)
Deux nouvelles sans titre, in Prologue (Minuit 1991)
Prologue d'un roman inachevé (Minuit 1991)
La famille des orties (Douze notes prises au nord) dans un livre avec François Regnault Biba-Nanterre Amandiers)
Scénario
Nickel Stuff (inédit 1985)
Film
La nuit perdue (16 mm, N & B, 90mn, inédit, 1973)
© 06 janvier 2000, tvtel3@france3.fr