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Mercredi 22 avril 1998
Philippe SOLLERS
L'ISOLE ABSOLU
Auteur: Réalisateur: |
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| Une coproduction:
France 3 Art Production |
Préambule La caméra sapproche de la photographie de Sollers qui fixe lobjectif. Regard attentif, sans trop dexpression. Commentaire dit par Jean-Claude Dauphin. "Voici le plus reconnu et le plus
combattu, le plus sollicité et le plus secrètement haï, le plus turbulent et le plus
gênant, le plus incontrôlable donc le plus intolérable, bref le moins localisable des
écrivains contemporains". La caméra quitte le visage de Sollers et
découvre le titre dun livre, Portrait du joueur,
quouvre une main anonyme. Biographie Catherine Clément : Philippe Sollers (Julliard 1995) 28 novembre 1936
1955-1957
1957
1958
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Encore BordeauxPhilippe Sollers : La guerre du goût (NRF , 1994) "Vivre, cest défendre une
forme." Où que je me trouve, je peux revenir soudain à Bordeaux par la couleur ou par le vin, par un signal lumineux sombre ou par un certain parfum dans la bouche. Avant dêtre la ville où je suis né, Bordeaux est ainsi une information diffuse, distribuée dans les tissus (" une écharpe bordeaux ") ou le contenu des bouteilles. Le mot de bordeaux lui-même, en dehors de létymologie, évoque pour moi la rive, le lieu stable doù lon pourrait voir indéfiniment, couler lespace et le temps. Leau, le vin, le sang transformé en vin, le bord de la durée physique, et voilà une idée de ce que peut être un port dans laventure du corps, " le port de la lune ", en plus, avec son croissant bienveillant et oriental, comme ce poinçon des mille et une nuits en cours de sommeil. Lisons: " Autre particularité de la
Lagune: son sol. Cest le seul cru classé tributaire des graves mindéliennes, fines
et presque sableuses. Cette belle propriété dun seul tenant culmine à seize
mètres alors que cette croupe comporte une dénivellation dune dizaine de mètres.
" En quelques mots, voici donc la mise en rapport des sols et des années, cest tout un roman. La ville est entourée par des centaines de contes de fées protégés. Bordeaux est le château principal des châteaux environnants, une sorte de coffre un peu en retrait de locéan dont la pression douce se fait sentir. Au sud: le brasier permanent des Landes. Au nord-ouest: Iouverture atlantique. Entre le feu résineux et lespace maritime incurvé: une ville tempérée qui résume tous les climats. Supposons maintenant que je sois à New-York, à Tokyo, à Amsterdam ou à Londres: jouvre cette bouteille de La Lagune, je la bois lentement, je vais dormir? et le lendemain matin, je sais que jai été filtré par Bordeaux. Il faut dormir le vin pour le comprendre. Cest dailleurs plutôt lui qui vous comprend, qui vous accepte ou qui vous refuse. Nest pas dans le bordeaux qui veut. Nentend pas les cellules du temps qui veut. Un Bordelais est souvent bavard, mais cest pour mieux cacher son silence. Personne nest aussi trompeur sans avoir à le faire exprès. Cette gaieté ? Peut-être une mélancolie profonde. Cet art de vivre? Sans doute une conscience aiguë du néant. Bordeaux, ou la contradiction: comme une relativité généralisée, dailleurs concentrée dans le livre par excellence, les Essais de Montaigne, " que philosopher cest apprendre à mourir ", pages lues au Lycée. commentées, relues et apprises par cur. Avec les Lettres persanes et LEsprit des Lois, avec le Discours de la servitude volontaire on a linspiration libérale et juridique de la cité frondeuse par excellence, ville de dissidence par rapport au pouvoir central, ville où on préfère les Anglais à Jeanne dArc et à Napoléon, Louis XV à Louis XIV, ville du " Prince Noir " et de la belle Aliénor. " Esprit frondeur ": je retrouve cette annotation à lencre rouge sur mes bulletins décolier, et, avec le temps, je me rends compte quil sagissait plutôt dun éloge, dun encouragement discret sous la réprobation dapparence. La Boétie, Montesquieu, et, plus tard, pendant la Révolution, le parti Girondin, si mal connu et réhabilité par lhistoire. " Les Girondins de Bordeaux " , lappellation persiste au moins dans les championnats de football. LAquitaine, pays des eaux. Mais aussi le mot girond, gironde: " beau, gentil, mignon ". Gironde veut dire aussi: " joyau en forme de médaillon, comme une broche ". Bordeaux, Gironde: le langage, en jouant, dit une vérité oblique. Les syllabes sont encore un vin. Impression de Bordeaux sur les écrivains: cest Stendhal qui note que " sans contredit, Bordeaux est la plus belle ville de France ". Il la compare à Venise, dautres à Versailles. Cest Hölderlin, qui parle " des montagnes de raisin doù la Dordogne descend, où débouchent le fleuve et la royale Garonne, larges comme la mer, leurs eaux unies ". Ici, Baudelaire a embarqué sur le paquebot des Mers-du-Sud. Ici, Lautréamont a débarqué un jour, portant avec lui toute une sauvagerie dAmérique. La place de la Bourse (ex-place Louis XV), les entrepôts Lainé (devenus musée dArt moderne) sont la mémoire de ce temps passé. Comme les deux grandes colonnes rostrales, évoquant la Piazzetta de Venise, consacrées lune au Commerce, lautre à la Navigation. Echanger, circuler: cétait, ce sera de nouveau le destin de Bordeaux. Je ne lis jamais sans émotion ces phrases de Montesquieu dans son Projet dune histoire physique adressée aux savants du monde entier: " Il faut adresser les mémoires à M. de Montesquieu, président au parlement de Guyenne, à Bordeaux, rue Margaux "... Ou encore ce Discours sur lusage des glandes rénales, prononcé le 25 août 1718: "La plupart des choses ne paraissent extraordinaires que parce quelles ne sont point connues; le merveilleux tombe presque toujours à mesure quon sen approche; on a pitié de soi-même; on a honte davoir admiré. Il nen est pas de même du corps humain: le philosophe sétonne, et trouve limmense grandeur de Dieu dans laction dun muscle, comme dans le débrouillement du chaos. " Ou encore, à propos des Lettres persanes: " Lauteur sest donné lavantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de la morale, à un roman, et de lier le tout par une chaîne secrète et, en quelque façon, inconnue. " Rue Margaux... Une chaîne secrète... Laction dun muscle... Le débrouillement du chaos... Autant de formules que peut avoir présentes à lesprit le promeneur marchant, au printemps, dans une capitale en retrait du monde, en pensant, le long des quais, devant le Grand Théâtre ou sur les allées de Tourny, dans le frémissement argenté de lair, aux caves de cette maison de poussière quon appelle la terre.
Philippe SollersEntretiens réalisés par Olivier Germain-Thomas : Agora (Editions la manufacture,1991) Olivier Germain-Thomas: Quentendez-vous par faire votre salut ? Philippe Sollers: Avoir la sensation du salut ou celle dêtre sauvé, de quoi ? Là est le mystère. En fait, je lai ressentie vers cinq ou six ans. Prenant conscience que je savais lire, je me souviens davoir formulé: " Me voilà sauvé ! " Apprendre à lire seffectue graduellement dans une sorte de noir mental, par lintermédiaire dun parcours où mots, borborygmes et expériences diverses permettent dappréhender la chose mystérieuse, le langage, seconde naissance de lêtre humain. Je suis né une seconde fois le jour où je me suis dit: " Je sais lire. ". Quelle euphorie ! Je cours, avec ce " je sais lire ", je le répète, crie à tue-tête, courant par les vignes et la campagne, je me sens sauvé, sauvé sans explication. Cette sensation très forte dêtre tiré par les cheveux dun fluxMoïse est dit sauvé des eaux..., dune chute libre, dun magma, dun enfer, de lexistence ou de la mort... je lai revécue un jour à Rome. Entré dans la basilique Saint-Pierre, je parcourais la chapelle du Saint-Sacrement où avait lieu ladoration du saint sacrement, chose rare, curieux rituel dévolu à des religieuses. Lostensoir rayonnait et deux religieuses vietnamiennes bleues et diaphanes adoraient lhostie, non plus simple morceau de pain, mais passage dune substance à lautre, dans une sorte de transsubstantiation, le corps même de Dieu. Je me suis assis pour regarder, et là encore jai eu limpression de salut. Même lumière salvatrice et pareille sensation dêtre tiré du monde des mortels où le corps nest pas transformable en substance glorieuse. O. G. -T. . Il sagit là dune manifestation extérieure. Le magnifique tableau que vous peignez est purement esthétique. P.S. . Et alors lesthétique nest pas moins vraie que le reste. Chez la plupart des mortels, toute impression de salut, du coucher de soleil à la caresse qui les a touchés, est esthétique. O.G.-T. . Est-ce le plaisir que vous appelez salut ? P. S. . Le plaisir est peut-être le signe du salut. Dans mon premier récit du " je sais lire", il y a extériorisation, objectivation du langage, le fait de sentir que le langage donne une autre vie. Dans le second, il y a un sentiment du mutisme intense dirigé, éclairé, par une prière, par une espèce de vibration liée au langage. Quel écrivain na vu, à travers le langage, la verbalisation, ce type de révélation et de salut ! Luvre de Proust ne se comprend quà travers cette lumière du salut, à travers le langage venant justifier une émotion liée à une sensation particulière et souvent dordre esthétique. Joyce appelait l" Epiphanie " Iinstant de révélation lié à une manifestation conjointe du langage et de la sensation. Le langage, la voix, ou ce qui est porté par le langage, le fait de parler ou de dire, peuvent, en sauvant de la vie précédente, donner une autre vie. Comme si à travers un acte sacramentel, un acte de langage, toute naissance devrait être rattachée, corrigée, transformée, transsubstantiée. La sensation du salut est le moment très fugitif ou très éclatant où mon langage enfermé dans mon corps va vers un autre langage, peut-être divin, pourquoi pas ? Dire le langage (parvenu à cette dimension) ou dire Dieu est la même chose. Dans la tradition occidentale nous avons à faire à un Dieu qui sexprime et dit. Dieu parle dans la Bible et lEvangile, il se définit comme parole, une parole qui sauve, guérit, vient de la parole et retourne à la parole. Voilà une parole qui est chez Dieu chez elle, et qui prend corps, non un corps symbolique, mais revenant à la parole, un corps vrai. Dieu a été défini comme une expérience de paroles, passant par les humains pour leur salut. Dans le monde nucléaire, moderne, dur, physique et étrange, il existe deux façons salutaires de se servir du langage. Lune apparaît à la fin du XIXe siècle. Un médecin intéressé par la pathologie et la neurologie du langage invente une petite technique qui consiste à déclarer aux patients: "Exprimez ce qui vous passe par la tête. " A travers ce discours, leur parole, une thérapeutique nouvelle est née. Pour créer une situation analytique, il nest besoin de rien. (Je ne porte là aucun jugement, je me contente danalyser le principe.) Seul le mot est écouté. Voici une découverte qui se substitue à la grande déflation du sacré et aux systèmes religieux défaillants, effondrement que nous nommons à juste titre lépoque moderne. Freud dit modestement et dune manière triviale: racontez-moi votre dernier rêve, jécouterai votre façon de le dire, je vais faire résonner les mots et vous faire avancer dans la découverte de votre propre discours. Combien parlent sans sentendre, sans savoir ce quils disent ? Etre soudain en relation avec un indicateur de résonances peut transformer leur vie, la situation analytique le prouve. Enfin, à la manière de saints non habilités à lêtre, à la manière dexpérimentateurs, sans communauté ou sans église, sans rien deux-mêmes, tous les écrivains témoignent de cette inquiétude et de cet espoir dans le langage. Proust à lui seul est une espèce de système global. Joyce a fait également une expérience singulière atteignant une sorte duniversalité par la singularité. Céline se sacrifie, se dévoue au langage, à un langage autre qui sera lu ou quil faudra apprendre à lire tel un langage nouveau, continent brusquement surgi des flots ! O.G.-T.: Il y a le langage comme capacité à recréer le monde et permettre éventuellement le salutun salut individuelet puis il y a le contenu même de ce langage, le contenu presque dogmatique... aujourdhui vous êtes fasciné par le dogme, par la capacité du concept à sincarner dans un mot et signifier quelque chose dessentiel. P.S. . Le dogme demeure associé à tort à lidée de contrainte, dabsurdité, de croyance aveugle. Lhistoire des dogmes est le comble de la bizarrerie: lImmaculée Conception, lAssomption, la Trinité... Une invention formidable de langage sy épanouit. Leur fonctionnement, leur complexité menchantent. O. G. -T. . Cette complexité na dintérêt que si elle représente une vérité. P.S. . Oui, mais nest-ce pas par la complexité que satteint la vérité ? O. G. -T. . La complexité pour la complexité ? P.S.: Quand vous avancez dans la connaissance, plus vous avez limpression daller vers une complexité et plus vous pensez être dans le vrai. Jai visité le Centre détudes nucléaires de Genèveoù il est difficile de faire son salut, il fabrique du vide, demeure dans le complexe, dans le jeu sur la matière, une matière importante, observe par enregistrement indirect des événements que personne jamais ne verra. Jai interrogé un physicien de laboratoire: " A quoi cette situation vous fait-elle penser ?A la musique de Jean-Sébastien Bach. " Il y a de la joie à pénétrer dans la complexité. O.G.-T.: Joie, plaisir sont pour vous des signes, des manières daccéder au salut. P.S. . La vérité rend libre, la joie est marque de liberté, la non-vérité est le morose, le sinistre... O. G. -T.: Vous devez être triste dans les églises catholiques daujourdhui ? P.S. . Je ne les fréquente pas. Mais Saint-Pierre de Rome demeure le centre de la chose en question, et cela sans tristesse parce quarchitectes et sculpteurs lont conçue comme un théâtre. Bernini sest emparé du lieu où la messe du pape était dite, en dressant quatre baobabs, quatre colonnes en spirale et un " trou " magnifique censé représenter avec ses rayons dor le Saint- Esprit en gloire. Voilà, sur le plan de lespace, la plus belle chose qui soit au monde. O.G.-T.: Comment appréhendez-vous Venise ? P.S.: Venise navait rien à voir avec ce que javais lu çà et là. Dès larrivée et le choc place Saint- Marc, jai su que cette ville serait le pôle magnétique de mon existence. Jamais je nai trouvé rien de mieux à faire que de revenir à Venise. O. G. -T.: Est-ce une Venise intérieure, fussiez-vous ailleurs ? P.S. . Léglise parfaitement chérubinique des Gesuati sur les Zattere est ma Venise, une ville à contemplation apollinienne entre chérubins et séraphins. Selon que vous êtes à lombre ou au soleil, les uns brûlent, les autres contemplent. A Venise, jai compris " La sacrée conversation ". Les tableaux montrent des personnages mystiques en grande conversation... Les Bellini et les Titien parlent des questions essentielles... Venise entière est une conversation sacrée. O.G.-T.: Dans Portrait du joueur, le narrateur aime se retrouver seul à Venise. Sa journée vénitienne ne consiste-t-elle pas à ouvrir ses fenêtres afin de sassurer quil est à Venise et à les refermer sur une feuille de papier ? P.S.: Dormir. Jaime dormir et dors plus ou moins bien selon les paysages et les lieux. Dormir à Venise. Grâce, sans doute à un alliage subtil entre lair et leau, le corps sallège. A Venise, jai des sommeils dune plénitude aérée. Etre dans le silence et la légèreté de leau, lair entrant dans leau, leau sortant de lair et ainsi de suite... Ces métamorphoses subtiles moffrent une sorte de béatitude, de contemplation. O.G.-T. . Et les Vénitiennes ? P.S. . Apparemment les Vénitiennes sont faites pour être peintes sur le vifdialogue peintre et modèleainsi que la peinture le prouve. Peinture et musique sont de Venise. Ensuite le monde entier saligne sur elle, même Jean-Sébastien Bach. A Venise, il marrive souvent de passer, sans voir la différence, dun plafond extatique de Tiepolo à un coucher de soleil ou un orage, dêtre à lintérieur, exactement en corrélation avec ce quil y a de splendide à lextérieur, et réciproquement. O G -T . La créativité sest arrêtée, tel est le drame de Venise, sa " mort " ? P.S.: Il est difficile de ramer contre linfluence allemande, Thomas Mann, Gustav Mahler... Regardez les Venise de Monet et Manet, elles sont autrement vives... Les réactions individuelles en abordant Venise mintéressent. Pour certains, larrivée est angoisse et perte didentité. Non seulement Venise révèle les caractères mais elle est le centre dune question magnétique de lhistoire. Thème constant: Venise senfonce dans les eaux. Elle se porte bien, elle a attendu pendant un siècle et demi et la fin du vingtième siècle pour se révéler ville du vingt et unième siècle. Au temps des chemins de fer, à lépoque prussienne de la psychologie romantique et du refoulement sexuel généralisé, à lheure des guerres et des charniers continentaux, Venise paraissait avoir fait le mauvais pari, mais aujourdhui, sil fallait choisir une capitale de tout ce quil y a eu dessentiel au monde, quelle autre que Venise ? Venise surnage, Venise vole dans lespace futur. O G -T.: Réserve imaginaire du monde à venir ? P S.: Modèle déquilibre et de liberté dans tous les domaines. Il ne faut pas avoir peur du temps; le magnétisme, sil existe, est irréductible. Philippe Forest : Histoire de Tel Quel (Seuil , 1995) Lidée dÉcrire appartient en propre à Cayrol . Ce dernier compte au nombre des figures les plus prestigieuses et les plus respectées de la vie littéraire française. Né en 1911 à Bordeaux, poète, romancier, essayiste, Cayrol a connu lenfer concentrationnaire. Revenu de Matthausen, il publie en 1945 chez Seghers ses Poèmes de la nuit et du brouillard. En 1947, il obtient le prix Renaudot pour son roman Je vivrai lamour des autres. Dans le vide creusé par lindicible de lhistoire, une nouvelle littérature doit sécrire dont Cayrol nous livre les clés dans son Lazare parmi nous: " une littérature de miséricorde qui sauve lhomme ", .. qui accepte la terre telle quelle est aussi bien dans lunivers concentrationnaire que dans lunivers de la Joie ". Lorsque commencent les années cinquante,
dans ce combat de clans où se dépense pour une bonne part la vie littéraire française,
Cayrol est l'un des rares écrivains sur luvre et le nom duquel une forme
dunanimité puisse être envisagée. Alors que la redistribution des cartes opérée
à la Libération continue de déterminer pour une large part le rapport des forces dans
le champ littéraire, il peut plus que dautres jouir dune légitimité
chèrement acquise dans le combat contre loccupant nazi. Sans se déclarer
ouvertement chrétienne, son uvre manifeste assez dinquiétude spirituelle
pour satisfaire le clan catholique. Sans rompre tout à fait avec une certaine tradition
romanesque, elle introduit une tonalité assez neuve pour quon la rapproche des
expériences davant-garde qui sannoncent à lhorizon littéraire. Le premier numéro de la revue, sous le titre "Le coin de table ", comporte, comme il se doit, un texte-manifeste signé de Cayrol. Ce dernier sy essaie à un " Art poétique " assez en retrait des thèses de son " Pour un romanesque lazaréen ". Il sexplique sur le projet dÉcrire, justifiant celui-ci par un tableau très noir - mais finalement fort juste - de la condition des jeunes écrivains. Donnant une chance à des textes autrement condamnés à ne jamais voir le jour, Cayrol se propose daccompagner des auteurs dans ce moment fragile et crucial où ils naissent à lécriture. Contre ceux qui ne lisent de littérature que lorsque celle-ci figure déjà dans les anthologies et les manuels, Écrire entend donc exploiter un gisement injustement dédaigné: " Pré-littérature, littérature en formation, littérature verte, encore désordonnée, avec des scories, ce timide gravier qui grince entre les phrases, entre les pensées, composée parfois avec des miettes, des reliefs de lecture, deffusion, dans laquelle lécrivain-né fait son or, son magot, sa magie près dun feu qui nattend pas". Au dire de tous ceux qui publièrent dans la revue, l'entreprise fut menée avec une incontestable générosité, Cayrol dépensant son énergie et son temps pour les jeunes inconnus qui sollicitaient son avis et son aide. Ainsi quil se promettait de lêtre, le directeur dEcrire fut bien ce " lecteur de salut public " quil décrivait dans " Le coin de table ": " Un lecteur qui nengage pas les hostilités avec un auteur désarmé, mais qui accepte de sappuyer sur lui pour retrouver aide et confiance dans ses propres rêves et dans ses propres aspirations". LES ÉDITEURS PARISIENS MISENT SUR LA JEUNE LITTÉRATURE On ne saurait oublier cependant quÉcrire constitua aussi un étonnant " coup éditorial ". La preuve en
est que les maisons rivales, déçues de navoir pas découvert dabord le
secret de cet "uf de Colomb ", sempressèrent demboîter le
pas à Cayrol, lançant revues ou collections à limitation dÉcrire:
"Jeune prose ", puis " Le chemin
" de Georges Lambrichs chez Gallimard, " Les chemins de
lécriture " dirigé par Dominique Fernandez chez Grasset ou
encore la formule transformée des " Lettres nouvelles "
de Maurice Nadeau. Tel Quel, à son tour, participera de ce
contexte que suscite Écrire.
UNE LETTRE DE PHILIPPE JOYAUX À JEAN CAYROL Parmi toutes ces lettres, il en est une qui, dans lhistoire dEcrire et plus encore dans celle de Tel Quel, joue un rôle déterminant. Elle est datée du 14 décembre 1956 et signée dun certain Philippe Joyaux, futur Philippe Sollers. Un Jeune inconnu sy adresse ainsi au directeur dune revue dans laquelle il aspire à publier: "Parmi les raisons que
jai de vous écrire, il me plaît de choisir celle-ci, la plus insignifiante:
jai 20 ans et je suis bordelais. Bon, direz-vous, mais quy a-t-il là qui
justifie cette indiscrétion ? Hélas, jai ce malheur de nêtre pas froissé
avec la littérature et davoir contre moi un informe (mais court!) manuscrit dont
jaimerais savoir les faiblesses. Le jeune Joyaux ne néglige davoir recours à aucun argument: de lévocation des solidarités régionales jusquà la discrète flatterie, tout cela culminant en un appel du jeune homme à ladulte, le premier ninvitant le second à se souvenir de ses propres débuts dans la carrière des lettres que pour mieux faciliter les siens: tout comme Joyaux vient de rendre visite à François Mauriac dans sa demeure de Malagar, Jean Cayrol, du temps quil dirigeait la revue Abeilles et Pensées, avait obtenu le soutien du prestigieux romancier bordelais. Cayrol se laissa-t-il entièrement prendre
au piège préparé pour lui avec soin par un jeune inconnu ? Succomba-t-il au charme de
cette "bouteille à la mer " que lui apportait - sans doute avec bien
dautres - Jean-Jacques Brochier: Magazine littéraire, mars, 1993) Femmes, son dernier livre, a le parfum de la provocation. Femmes, comme tous les livres de Philippe Sollers, a le parfum de la provocation. Quon se souvienne du fleuve Paradis, sans un point ni une virgule. Mais, quand Sollers lisait Paradis devant un auditoire, il y mettait naturellement la ponctuation, le ton, Iironie. Femmes regorge de points de suspension, de tirets, de dialogues. Mais quon naille pas croire pour autant que Sollers sest mis à écrire comme Balzac, ou comme Céline. Il écrit comme Sollers. Comme deux Sollers même, puisquil se dédouble en un journaliste américain (il ny a pas si longtemps que Sollers, dans Tel Quel, nous racontait sa découverte de lAmérique !), et en S., farfelu auteur davant-garde dont ce nest pas le moindre des plaisirs que de se voir critiqué, moqué, détesté. Le jeu consiste, dans les personnages de Femmes,
à reconnaître des personnes, ou des personnalités, parisiennes. Il y en a pour qui le
déguisement est clair: Fals/Lacan, Lutz/Althusser, Werth/Barthes. Il y a même sur la
mort de Roland Barthes, pardon, de Werth, quelques pages admirables démotion et
damitié. Mais, après tout, les grands intellectuels ne font-ils pas partie de
notre paysage mental, de nos bibliothèques, de nos vies ? Mais la grande affaire, dans Femmes, ce sont précisément les femmes, et ce que Sollers en dit. On peut en effet voir dans ce livre une machine de guerre contre les femmes, le matriarcat, la gynécocratie. Si lon considère que Sollers parle dans son livre des femmes, de toutes les femmes, de La Femme, alors cest vrai. Mais sil ne parle que de certains femmes, daujourdhui, alors sa violence, son ironie méchante comme sa tendresse sont le droit légitime du romancier. De même quil a le droit de penser,
alors que la liberté sexuelle est une banalité, que lérotisme doit se retremper
dans ce quil estime être la plus grave des transgressions de notre époque, la
religiosité. Jansénisme ? Goût rétro ? Provocation pure ? Pour ceux que la
religiosité laisse totalement indifférents, la provocation fait floc. Mais, à en juger
par les tollés que soulève ce roman, on se dit quelle devait demeurer plus
répandue quon ne pouvait croire. Femmes, un livre du XVIIIe siècle, avec lavion en plus ? Lavion et quelques petites choses. Le XVIIIe est moderne, alors que la passion politique, le socialisme, sont du XIXe, comme cette horrible coupure qua instaurée le puritanisme, et qui pèse encore sur nous. De ce point de vue, je pense que Femmes est un livre progressiste. On peut dater de 1791 lépoque où le monde occidental a basculé dans cette tristesse, et cest pourquoi, au cur du roman, il y a une assez longue discussion sur la Révolution française, sur la Terreur engendrant le terrorisme, sur tout ce qui pèse sur notre mémoire, particulièrement en France. Car si nous avions inventé la plus grande possibilité de liberté, nous avons aussi inventé la pire des contre-libertés. Aujourdhui encore, regardez les passions qui se lèvent dès quon touche aux mythes de la Révolution française. Rien quà propos du film Danton, on a limpression que le sacré de la nation est en jeu. La figure de Sade intervient ici à plein. Mais si, par des travaux patients, remarquables comme ceux de Gilbert Lely, nous ne savions pas ce qui sétait réellement passé dans ces moments là, que par exemple Sade avait été condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, pour modérantisme, nous ne saurions pas déceler dans lhistoire sensuelle, sexuelle de ce pays ce qui sest joué dans ces années-là. Sade était contre la peine de mort. Par définition. Il nadmettait que les passions personnelles, subjectives, jamais celles de ce monstre froid quon appellera plus tard lEtat. Il ne peut évidemment pas accepter la terreur abstraite, qui relève de la vertu et non de la passion. Robespierre, les uvres de Rousseau à la main, cest tout ce que Sade pouvait haïr le plus. A la fin du XXe siècle se pose toujours le même problème: la Nouvelle Héloïse ou Juliette ? La vertu au nom dune héroïne abstraite, qui prétend incarner un modèle de la femme, ou bien les femmes concrètes, avec lesquelles on peut assouvir ses passions et qui assouvissent les leurs ? Aujourdhui les femmes ont la possibilité non seulement de gérer leur propre corps, leur propre jouissance, mais aussi, ce qui ne sétait jamais produit auparavant, de choisir le moment de reproduction, ce qui entraîne un bouleversement complet des rapports humains. Or les romanciers ne nous parlent jamais de ça, ils se cantonnent dans lexotisme, le provincialisme le plus rétrograde. Ils ne font pas leur travail. Depuis Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, livre important, juste dans sa manière dannoncer la révolution que nous vivons en critiquant les images antérieures de la femme, rien navait été dit. Il faut aujourdhui dépasser Simone de Beauvoir. A propos de Simone de Beauvoir, justement: il y a dans Femmes des personnages "à clé ", tout le monde y reconnaît Lacan, Althusser, Barthes et quelques autres. Navez-vous pas limpression davoir réécrit Les Mandarins des années soixante dix ? Cétait un livre important, et que javais beaucoup aimé. Et il ne semble quà lépoque il avait agi dans le sens dune certaine liberté. Il me semble que notre époque est au respect, la dévotion abstraite. Pourtant, un intellectuel, ce nest pas autre chose que les passions qui laniment. Si on reconnaît dans Femmes des personnages, cest sous langle des passions, des intérêts forcenés qui les ont agités, dans la lutte pour les idées, dans la théorie par exemple. Ce quil faut décrire, cest comment, à travers la théorie, la volonté de pouvoir relève de la passion. Tout cela est inscrit dans des corps et cest ce que Femmes veut exprimer. Nous avons tout vécu, dans les vingt dernières années, un vertige de lidentité, ce besoin daffiliation, didentité déléguée. Je crois que tout cela est fini. Il ny a pas de communauté, de communauté sexuelle notamment, il ne peut pas y en avoir. Il ny a que des individus. Il pourrait y avoir communauté peut-être pour lutter contre la loi sociale si elle était répressive, mais comme aujourdhui elle nous laisse en paix, de grâce un peu de liberté dans la description des comportements individuels ! Lun des aspects par lesquels Femmes suscite peut-être le plus de scandale, cest ce parallèle que vous faites entre la transgression queffectue Sade par le sexe contre Dieu, et la transgression inverse, par Dieu contre le sexe, quon peut faire aujourdhui. Doù ces passages sur le pape, sur la Vierge Marie, toutes choses fort anachroniques et qui ne sont belles quen peinture. Les transgressions changent. Il ne faudrait pas croire niaisement que la transgression est établie une fois pour toutes. En France, à cause de lextrême virulence de ce que Joseph de Maistre appelait le philosophisme, nous avons limpression que la dimension religieuse a été une fois pour toutes mise à plat, donc dépassée. Lérotisme consiste à faire fonctionner une contradiction. Sil ny a pas transgression dun interdit, il ny a plus dérotisme. Sade en tant quécrivain nagit pas autrement. Mais avec une infinie lucidité: dès quil voit quau christianisme pourrait se substituer une autre religion, de lEtre Suprême, de la Déesse Raison, sa polémique est immédiate, ses quolibets fusent. Aujourdhui, après deux siècles de positivisme, de platitude rationaliste, nous devons nous demander à nouveau ce que cest que lérotisme. Je ne fais finalement que reprendre une possibilité déjà énoncée par Bataille: la mystique, létat religieux restant une donnée fondamentale, Iérotisme peut sy retremper. Les révolutions issues de la Révolution française ont fait tomber sur le monde la chape de la vertu, de la pulsion de mort, alors quelles auraient pu répandre partout la plus grande liberté. Il faut réfléchir là-dessus. Et le catholicisme, tel quil vit encore, reste, paradoxalement, en Occident, la fonction érotique majeure. Cest ainsi que Nietzsche, après sa négation radicale de Dieu, se demande sil ne devrait pas revenir à laffirmation, pour recommencer le cercle.. Et Nietzsche précise bien, lui fils dun pasteur protestant, quil parle du Dieu catholique. Aujourdhui, si lon fait des descriptions sexuelles, pornographiques, tous sont daccord. Mais parler de lEglise ou de la Vierge Marie, alors les visages se convulsent, les hurlements montent, la répression sexuelle se met en branle. Cest que jarrive là à une situation subversive. Christian Prigent : Ceux qui...(P.OL, 1991) Nous vivons aujourdhui dans un monde sans relève utopique. Cest pourquoi, au rythme du balancier historique, " Dieu " revient ici et là sous ses formes les plus raides pour boucher le trou ainsi ouvert. Ces retours ne comblent évidemment pas la vacuité du sens du présent (le sens du présent échappe toujours et cest même cette fuite étoilée du sens qui définit un temps comme présent). Mais cette vacuité se double alors dune perte désillusionnée du sens de lavenir. Elle se double aussi (symétriquement?), tout alentours nous le montre, dune perte de sens du passé: ce qui vient combler cette perte, cest laccumulation kitsch des citations, les emprunts des axes du sens historique, Iécrasement des valeurs de la mémoire culturelle dans un tout-se-vaut provocant où Homère et Dallas peuvent par exemple être lus avec les mêmes lunettes. Le goût " post-moderne ", en architecture et en peinture, a incarné profusément cette paradoxale amnésie (beaucoup de colonnades gréco-staliniennes, beaucoup de figurines mythologiques réinvesties dans une imagerie de bande dessinée). Le symptôme de cette vacuité, cest
aussi le repli de la philosophie et de la pensée théorique dans le moralisme humaniste
et celui des ex-écritures " modernistes " dans des compromis souriants et
désabusés, soumis à la dictée du goût dominant. Cest alors comme il ny avait
pas dautre choix quune absence atterrée (nihiliste) de choix. Comme sil
fallait à la fois (sauf à sombrer dans linsignifiant) maintenir la perspective
" moderne" (et se projeter alors dans la raideur tragi-comique des visions
davenir façon Char, Ponge ou autres plus ultramodernes) et (sauf à ne plus pouvoir
rien penser du monde où effectivement nous vivons dans un présent sans point de fuite) y
renoncer radicalement (et saffaisser dans des formes néoclassiques chic, des
montages rétro, ou des prudences formelles préoccupées surtout de prendre avec la
langue le moins de risques possible tout en maintenant un label de qualité "
littéraire "). Sans doute sommes-nous dans ce temps où le
refus littéraire de céder à lappel mondain (puisque " nous ne sommes pas au
monde ") tout en posant quil ny a nul autre lieu que le monde présent
(puisquil ny a plus de paradis terrestre ni céleste) ravive la vérité
tragique et nous laisse pantelants face à lin-signifiance du monde quaffirme
le non-sens de la littérature. Cest sans doute pour cela que leffort des
écrivains est souvent déchapper à cette loi dairain. Pour certains, il
sagit dimaginer un lieu de sortie du tragique (une ouverture "
progressiste ", une relève politique, un retour de la perspective religieuse). Pour
dautres, il sagit daccepter le compromis social mondain, en
surenchérissant alors sur tout ce quil peut avoir de compromettant (la littérature
prétexte, la littérature décor, dont je parlais plus haut). Les plus habiles ou les
plus cyniques savent amalgamer les deux. Cest de la littérature tactique et virtuose, mais au fond assez piètre parce que strictement "mondaine " (son objectif est de jouer " au plus malin " et de disposer, mieux que les autres, du savoir et de lintelligence critique). Avec cela on peut faire de brillants essais. La fiction, cest autre chose. Ecrire, ce nest pas parer davance les coups et faire livre de ce type de parade. Ecrire sest soffrir aux coups, comme sans y penser, parce que ce à quoi, écrivant, on " pense ", vient (en partie du moins) dailleurs que de la scène " mondaine " (sociale). 2. On se souvient que, quand Aragon quitta lavant-gardisme surréaliste pour se vouer au " monde réel" (son cycle romanesque), il entama lécriture dun roman intitulé " La Défense de llnfini " (je souligne). 3. Cette victoire se lit peut-être dans lagressivité (dénégatrice?) de Sollers contre ceux qui " ne peuvent écrire que dans la tristesse ou la dépression alambiquée ". Roland Barthes (Seuil, 1979) Situation (1974) Depuis la Renaissance, le savoir a été
dominé par une liberté: celle de concevoir, daccomplir et décrire des
encyclopédies. Cependant, un livre de Flaubert marque le terme dérisoire de cette
possibilité: Bouvard et Pécuchet est la farce définitive du
savoir encyclopédique; conformément à létymologie, les savoirs y tournent bien,
mais sans sarrêter; la science a perdu son lest: plus de signifiés, Dieu, Raison,
Progrès, etc. Et alors le langage entre en scène, une autre Renaissance sannonce:
il y aura des encyclopédies du langage, toute une " mathésis " des
formes, des figures, des inflexions, des interpellations, des intimidations, des
dérisions, des citations, des jeux de mots; tous ces mouvements, autrefois massés et
contenus dans des parcs et des quarantaines (la poésie, le baroque, Rabelais, etc.)
deviennent peu à peu le seul tissu (le seul texte) du sujet humain. Cest ainsi que
je lis H (et queIques-uns de ses contemporains): comme une encyclopédie de
langage, une Comédie de Phrases, un désir de Renaissance. Lui, tient les fils en même temps; il va, double, visant à la fois lavenir social et lavenir textuel; il ne se retourne pas sur larrière du langage. Ses amis ou ses ennemis, il nous maintient tous vivants.
Loscillation (1978) Kafka disait à Janouch: "Je nai rien de définitif." Ce mot dun écrivain nous renvoie à deux conduites, deux thèmes, deux discours: lHésitation, dont je viens de parler, et lOscillation, dont je vais parler. Bien que je ne veuille pas traiter à fond de ce " cas ", parce quil sagit dun ami proche, de quelquun que jaime, estime et admire, et aussi parce quil sagit dun problème " chaud ", de ce quon pourrait appeler " une image en action ", je crois devoir dire un mot de Sollers: demander quon linterprète selon la perspective dune pensée sérieuse, et non à coup dhumeurs et dagacements. Cette pensée sérieuse est précisément celle de lOsciIIation. Sollers, en effet, semble donner le spectacle de palinodies brusques, quiI n'explique jamais, produisant ainsi une sorte de "brouillage " qui déconcerte et irrite lopinion intellectuelle. Quest-ce que cela veut dire? Je voudrais faire ici deux remarques. La première est que, par ses " oscillations ", il est évident que Sollers remet en question le rôle traditionnel de lintellectuel (je dis bien " rôle ", et non " fonction "). Depuis quil existe comme figure sociale (cest-à-dire depuis la fin du XIXe siècle, et plus précisément depuis laffaire Dreyfus), lintellectuel est une sorte de Procureur Noble des Causes Justes. Bien sur, ce nest pas la nécessité de son action quil sagit de contester; cest la consistance dune figure de la Bonne Conscience, cest un drapé quil sagit de déranger. Or Sollers, de toute évidence, pratique une " écriture de vie ", et introduit dans cette écriture, pour reprendre un concept de Bakhtine, une dimension carnavalesque; il nous suggère que nous entrons dans une phase de déconstruction, non de laction de lintellectuel, mais de sa " mission". Cette déconstruction peut prendre la forme
dun retrait, mais aussi dun brouillage, dune série daffirmations
décentrées. Sollers ne ferait en somme quaccomplir un mot du Quotidien
du peuple de Pékin (1973), donné en exergue à un numéro de Tel
Quel: " Nous avons besoin de têtes brûlées, pas de moutons." La
secousse imprimée volontairement à lunité du discours intellectuel est donnée à
travers une série de "happenings ", destinés à troubler le sur-moi de
lintellectuel comme figure de la Fidélité, du Bien moralau prix,
évidemment, dune extrême solitude; car le " happening ,, nest pas reçu
dans cette pratique que je voudrais voir un jour analysée dans une étude qui pourrait
sappeler " Éthologie des intellectuels ". Lintelligentsia oppose une résistance très forte à lOscillation, alors quelle admet très bien lHésitation. LHésitation gidienne, par exemple, a été très bien tolérée, parce que limage reste stable: Gide produisait, si lon peut dire, limage stable du mouvant. Sollers au contraire veut empêcher limage de prendre. En somme, tout se joue, non au niveau des contenus, des opinions, mais au niveau des images: cest limage que la communauté veut toujours sauver (quelle quelle soit), car cest lImage qui est sa nourriture vitale, et cela de plus en plus: sur- développée, la société moderne ne se nourrit plus de croyances (comme autrefois), mais dimages. Le scandale sollersien vient de ce que Sollers sattaque à lImage, semble vouloir empêcher à lavance la formation et la stabilisation de toute Image; il rejette la dernière image possible: celle de: " celui-qui-essaye-des-directions - différentes-avant-de- trouver-sa-voie- définitive" (mythe noble du cheminement, de linitiation: " après bien des errements, mes yeux se sont ouverts": il devient, comme on le dit, " indéfendable "!.
Philippe Jaccottet : Ecrits pour papier journal (Gallimard, 1994) On se rappelle quelle rumeur admirative accompagna la sortie du premier roman de Philippe Sollers, Une Curieuse solitude (Éditions du Seuil). En réservant un accueil plutôt sévère, semble-t-il, au Parc, paru chez le même éditeur, la critique cède peut-être partiellement au désir de faire payer cette gloire précoce au jeune directeur de Tel Quel. Jen conviens, ce livre déçoit, mais il se peut que ce qui déçoit, en lui, soit plus intéressant, plus fécond aussi, que la réussite péremptoire du précédent roman. Il faut y regarder de près. À lorigine de cette uvre, je crois deviner un rêve profond, un peu fou, obstiné, un rêve denfant poursuivi en pleine jeunesse à travers trois expériences majeures: celle de lamour, celle de la mort, celle de la création, ou plutôt, simplement, de lécriture. Ce rêve, pourquoi le cacher, est laliment de presque toutes les uvres, et peut-être de toute vie vraiment vécue: il est de trouver une issue à une condition qui apparaît de plus en plus désespérée, dopposer quelque chose aux menaces de lIllimité. Sur ce rêve, sur cette intention profonde, sur ce projet un peu fou, Philippe Sollers a disséminé dans le livre des indications plus ou moins nettes: soit que, par exemple, décrivant un tableau abstrait contemplé par lui dans un musée, il le décrive comme limage même de ce quil a voulu faire dans son roman (procédé, soit dit en passant, un peu trop " à la mode "); soit quil prête à lun de ses personnages certains propos, volontairement allusifs, tronqués, douteux, concernant une entreprise évidemment très proche de la sienne. Dautre part, la construction même du livre - une succession de scènes ou de fragments de scènes reliées plutôt par lanalogie que par la chronologie -, son répertoire dimages et de thèmes contribuent plus encore que les "aveux directs " à en éclairer lintention. Ainsi sera-t-on frappé par le grand nombre de références à la topographie: cartes, atlas, dessins: par un souci constant de fixer, de situer les scènes (non pas chronologiquement, linéairement, encore une fois, mais comme en cercle autour dun centre à trouver): par lemploi fréquent du mot " spectacle ", par la situation même du narrateur, assis dans sa chambre et regardant lespèce de théâtre qui se découpe dans le rectangle des fenêtres; par limportance de léclairage, par le rôle des rues, des couloirs, des allées; par celui du miroir, des " points de vue "... Ce nest pas le lieu ici de pousser plus loin cette ébauche danalyse (mais cest par elle seule que lon comprendra le livre). Elle suffit à faire voir chez lauteur le souci primordial dordonner un monde qui ne cesse de lui échapper, de changer un chaos fuyant en harmonieux concert; de lutter contre la part nocturne, froide, illimitée et menaçante de la vie. Doù lui vient lespoir quun tel combat ne soit pas sans espoir? De rares instants où fut saisie, ou entrevue, une coïncidence absolue entre le monde et celui qui le regarde et que le monde voudrait sans cesse effacer; expérience centrale, mais qui est peu de chose, qui est presque rien, qui est surtout presque impossible à dire, mais sur laquelle il semble quil faille fonder dautant plus quelle est peu de chose: " Surtout si cela nest rien, presque rien, il faut, croyez-moi, il faut... " Ce sont ces pensées obscures, passionnées, cest la gravité de cette recherche tendant à ce que plus rien néchappe au spectateur angoissé, qui me touchent dans Le Parc; elles prouvent assez clairement, à mes yeux, que ce livre na rien dun jeu de virtuose. Et puis, le souci de construire toute luvre à partir de cette recherche, leffort pour créer un espace particulier où la distinction entre passé, présent et avenir, entre imaginaire et réel, sefface ou change de forme, cela aussi est digne destime. Les qualités délégance, de charme,
de rigueur dont Sollers avait fait preuve dans son premier livre, je ne crois pas
quelles soient absentes de celui-ci; elles y sont simplement au service dun
dessein plus ambitieux; dessein dont jajouterai encore, toutefois, que lauteur
la peut-être entouré dun peu trop dobscurité, comme sil cédait
au goût du jour, qui veut que lon parle de plus en plus " entre initiés
", de certains problèmes, en certains termes.
Philippe Sollers ou le coffre-fort vide Augustin Dubois : Le Lecteur (Montpellier, juin 1997) Philippe Sollers : Studio Cest le visage rouge de honte
sous les lazzis, les quolibets et les ricanements que nous avouons navoir jamais lu
un seul livre de Philippe Sollers. Inimaginable! Quen 1997, un lecteur francophone
curieux de tout ce qui se publie ait pu se faufiler au travers des mailles bien serrées
des trente-quatre ouvrages de ce pivot (au sens du basket-ball) des lettres françaises,
relève dune coupable et suspecte nonchalance! Honte sur nous, daccord. Mais
cest pour souligner incontinent à quel point notre lecture du dernier roman de cet
auteur éminent est neuve, innocente, sans préjugés, vierge de toute aigreur antérieure
et hermétiquement étanche aux petits clins dil pour initiés susceptibles de
se glisser dune uvre à une autre. Bref, une lecture honnête. Bien, direz-vous, et alors? Et bien, rien.
Il ne se passe rien. Il semble que le narrateur fasse partie dun service de
renseignements, la Centrale, dont le but serait de soccuper de la littérature à
venir. Fin de lhistoire. En revanche, les cent premières pages sont truffées de
paragraphes sur tout et sur rien, écrits dans une sorte de sabir où rien nest
défini, et tout y passe: la vache folle, les obsèques de Malraux au Panthéon, Hernu
agent des services de lEst, Ior juif en Suisse, lagonie de Mitterrand,
les meurtres denfants en Belgique, etc. Cest florilège de clichés sur la
télévision, Ientreprise dintoxication de la publicité, les élèves qui
napprennent plus rien, le multimédia qui envahit tout. Lacuité de la pensée
de M. Sollers se mesure au relâchement négligé de son style qui abuse des
énumérations, des pronoms indéfinis (nous, vous, les uns, les autres, on, certains...)
sans quon sache jamais de qui ni de quoi il sagit. Soudain, comme limagination de M. .Sollers ne tient pas la distance jusquà la page 100, on bascule dans
Rimbaud. Rimbaud guidant sa mère et sa sur à Londres, Rimbaud agonisant à
l'hôpital de Marseille, veillé par sa sur. La rimbaulâtrie, inaugurée il y a
plusieurs années de cela par M. Alain Borer, permet à lauteur de citer des pages
entières tirées des uvres complètes du poète, de sa correspondance, de celle de
sa mère. Puis on passe à Hölderlin. M. Jean-Pierre Lefebvre, professeur à
lÉcole normale supérieure, avait écrit un beau livre sur le séjour de Hölderlin
à Bordeaux en 1807. M. Sollers nous inflige des pages entières de description du poète
à Bordeaux puis de sa réclusion dans la tour du menuisier Zimmer, au bord du Neckar,
sans que lon comprenne où lauteur veut en venir. Encore de longues citations
de luvre et de la correspondance de Hölderlin. De temps en temps, comme on
jette une friandise à son chien pour le récompenser de sa fidélité, le narrateur
consent à nous reparler de Vincent, Arnaud, Maria et les autres. Rarement plus de dix
lignes et juste pour nous dire quil sest levé en pleine nuit, a bu un verre
deau et que Marion a téléphoné à ce moment-là. " Cest Marion. Tu vas
bien; Moi, ça va. Et toi? " Fin du paragraphe, la récréation est terminée,
on voit que M. Sollers est un maître du suspense et on repart illico sur Hölderlin.
Les samouraïsJulia Kristeva (Fayard, 1990) "La Terre est brève, disait Edward, me voici à Paris." Dieu sait où il avait encore trouvé cette citation ! Par besoin de se justifier, il répétait: " La Terre est brève, tu vois, la Terre est brève... " En réalité, il venait de Bonn, après une réunion de lO.T.A.N., et participait à une consultation juridique sur la dette du tiers monde qui avait lieu à Paris. Heureux, lun comme lautre, de
conserver lintimité inaltérable des amants qui ne se mentent pas. Pourtant, Olga
lui sembla plus sentimentale et plus alerte à la fois, elle avait perdu cet abandon
généreux qui le subjuguait à lAlgonquin. Lérotisme était pour Dalloway un
univers sonore, et il transposait ses plaisirs en perceptions auditives: il voyageait dans
les résonances, se perdait dans les plis des sons, sommeillait sous les charmes des
timbres. Précise, cristalline, Olga était à présent devenue un clavecin, même
létourdissement de son corps comblé avait quelque chose de lucide et de vif. Elle
nétait plus cette viole à laquelle un musicien espagnol peut arracher des
vibrations graves et noires, à mi-chemin entre la prière et le galop guerrier, comme à
ces concerts de baroque français quils avaient découverts ensemble une nuit à
Carnegie Hallune révélation inouïe, dune voluptueuse et rude parcimonie.
Peut-êtresil restait plus longtemps, si elle se tenait moins aux
aguetsles violes espagnoles reprendraient-elles ? Mais Dalloway navait aucun
reproche à formuler, non, non, quon naille pas soupçonner en lui de
lamertume. Car, au clavecin, laccord plaqué après une fugue nest-il
pas le raffinement suprême ? Catherine Clément : Philippe Sollers (Julliard,1995) Aux Éditions Gallimard: Romans: Femmes (Folio n° 1620); Portrait du joueur (Folio n° 1786); Paradis II; Le cur absolu (Folio n°2013); Les Folies françaises (Folio n° 2201); Le Lys dor (Folio n° 2279); La Fête à Venise (Folio n° 2463); Le Secret; Drame (coll. Llmaginaire). Essais: Théorie des exceptions (Folio/essai n° 28); Improvisations (Folio/essai n° 165); La Guerre du Goût. Le Rire de Rome, entretiens; Les Surprises de Fragonard, album. Aux Éditions de lImprimerie nationale: Femmes, maythologies, avec Erich Lessing. Aux Éditions J.-C. Lattès: Venise éternelle. Aux Éditions Quai Voltaire: Sade contre lÊtre Suprême. Aux Éditions Plon Carnet de nuit.
Aux Éditions de la Différence: De Kooning, vite. Aux Éditions 1900: Photos licencieuses de la Belle Epoque. Aux Éditions du Seuil: Romans: Une curieuse solitude; Le Parc; Nombres; Lois; H; Paradis. Essais: L Intermédiaire; Logiques; Lécriture et lexpérience des limites; Sur le matérialisme. Aux Éditions Grasset, collections Figures (1981), et Aux Éditions Denoël, collection Médiations : Vision à New-York, entretiens. Préfaces à : Paul Morand, New-York, GF Flammarion ; Madame de Sévigné, Lettres, ed. Scala
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