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Mercredi 09 octobre 1996, 23 heures
André Gide
Notes liminaires
Le film évoque les moments forts de la vie et de l'oeuvre d'André Gide, avec de nombreux documents inédits ou rares, films et photos, et des témoignages directs.
Les auteurs n'ont rien voulu occulter des zones d'ombre de la vie de l'écrivain, qualifié encore souvent de scandaleux, mais au contraire tenter d'en éclairer la démarche, sa franchise et sa nouveauté.
Une vie d'une remarquable continuité, avec comme personnages centraux Madeleine
Rondeaux, sa cousine, sa femme, vivant recluse et solitaire à Cuverville en Normandie,
mais qu'il aimera jusqu'à sa mort ; Marc Allégret, le compagnon, le disciple, qui le
" trahira " pour se marier lui aussi ; et enfin, les amis Van Rysselberghe, la
mère et la fille, l'une confidente et l'autre qui acceptera d'être sa maîtresse.
Catherine Gide n'a appris qu'elle était la fille de Gide qu'à l'âge de treize ans et
presque par hasard. Elle raconte la vie avec son père, ses secrets, son humour, mais
aussi les petits travers du Gide quotidien.
Danielle Allégret, fille de Marc, et Bernard Houssiaux, biographe du cinéaste,
parlent librement de la liaison amoureuse entre André Gide et Marc Allégret et de ses
répercussions sur l'oeuvre des deux hommes.
Michel Drouin, neveu de Gide, replace l'écrivain dans son temps et dans le nôtre, en
insistant sur sa lucidité et son courage.
Un portrait vivant, documenté, émouvant. Un portrait partisan.
Chronologie
par Bernard Delvaille
1869, 22 novembre.
Naissance à Paris, 19, rue de Médicis, tout prés de l'actuelle place Edmond-Rostand,
d'André Paul-Guillaume Gide, fils de Paul Gide (1832-1880), professeur à la Faculté de
Droit, né à Uzès, d'une famille protestante, et de Juliette Rondeaux (1835-1895), née
à Rouen. " Je naquis le 22 novembre 1869. Mes parents occupaient alors, rue de
Médicis, un appartement au quatrième ou cinquième étage, qu'ils quittèrent, quelques
années plus tard, et dont je n'ai pas gardé souvenir. Je revois pourtant le balcon, ou
plutôt ce qu'on voyait du balcon : la place à vol d'oiseau et le jet d'eau de son
bassin-ou, plus précisément encore, je revois les dragons de papier, découpés par mon
père, que nous lancions du haut de ce balcon, et qu'emportait le vent, par dessus le
bassin de la place, jusqu'au jardin du Luxembourg, où les hautes branches des marronniers
les accrochaient " . (Si le grain ne meurt).
1875
Installation, 2, rue de Tournon.
1877
Entre à l'Ecole Alsacienne, rue d'Assas, d'où il est renvoyé, au bout de trois mois,
pour " mauvaises habitudes " . Vacances passées entre La Roque-Baignard
(Calvados, pays d'Auge) et Cuverville (Seine Inférieure, pays de Caux), propriétés de
la famille Rondeaux.
1879
Mis en pension, en classe de 8e, chez M. Vedel, instituteur de l'Ecole Alsacienne.
1880
28 octobre. Mort de Paul Gide.
1881
En classe de 6e au lycée de Montpellier.
1882
mai. Cure à Lamalou-les-Bains, pour soigner des " crises nerveuses " .
Fin décembre : à Rouen, il a la révélation fortuite de l'inconduite conjugale de sa tante Mathilde et de la souffrance de sa cousine Madeleine (née en 1867) dont il s'éprend. " Non, de tout cela je ne devais rien comprendre que plus tard " mais je sentais que, dans ce petit être que déjà je chérissais, habitait une grande, une intolérable détresse, un chagrin tel que je n'aurais pas trop de tout mon amour, toute ma vie, pour l'en guérir.
Que dirais-je de plus ?... Je découvrais soudain un nouvel orient à ma vie. "
(Si le grain ne meurt).
1883
mai. Installa¦ion rue de Commaille. En pension chez M. Bauer, à Passy. " Alors
l'adolescent soudain tressaille en écoutant, à l'aube, le chant du merle (rue de
Commaille, où j'habitais alors avec ma mère, la fenêtre de ma chambre ouvrait sur un
jardin profond) ; il rougit d'entendre son secret palpitant divulgué ; puis se rassure :
la ville entière dort encore ; il est seul à entendre ; c'est affaire entre le merle et
lui ; et quand l'homme à son tour s'éveille, l'oiseau se tait. " (Feuillets
d'automne).
1886
janvier. Fréquente la pension Keller.
1887
octobre. Entre en classe de rhétorique à l'Ecole Alsacienne. Il y fait la
connaissance de Pierre Louis, qui deviendra Pierre Louys. " Une chose est certaine,
c'est que Pierre Louis est profondément pratique et que je le suis peu. Un des trucs de
Louis, qui lui a toujours réussi, c'est de se figurer qu'on désire par goût et avec
passion tout ce qui vous est utile " . (Journal, 1891).
1888
octobre. Entre en classe de philosophie au lycée Henri IV. Il s'y lie avec Léon Blum.
1889
Recalé au baccalauréat. Voyage en Bretagne. Les premières pages publiées du journal
sont datées de l'automne de cette année. " Belle-Isle. Le Palais. Le soir
tombait... J'ai voulu voir la mer, alors que la nuit l'envahit. L'air était tiède. J'ai
couru jusqu'à la falaise. Le soleil était couché ; les teintes étaient déjà mortes.
A peine, à l'horizon, quelques lueurs violettes, puis grises ; et le crépuscule
s'étend. " (Notes d'un voyage en Bretagne).
1890
Mort du père de Madeleine, Emile Rondeaux : " Il me semblait que s'étaient
consacrées nos fiançailles " . Eté. Séjour au bord du lac d'Annecy. Il écrit les
Cahiers d'André Walter. Décembre. A Montpellier, rencontre de Paul Valéry. Leur amitié
durera jusqu'à la fin de leur vie. " A Montpellier, le jardin botanique. Je me
souviens qu'avec Ambroise, un soir, comme aux jardins d'Académus, nous nous assîmes sur
une tombe ancienne, qui est tout entourée de cyprès ; et nous causions lentement, en
mâchant des pétales de roses. " (Les Nourritures terrestres).
1891
Parution des Cahiers d'André Walter (Librairie Académique Perrin) à compte d'auteur et présenté comme un livre posthume. Au nom de Madeleine est substitué celui d'Emmanuèle. Madeleine Rondeaux refuse sa demande en mariage. " Je protestai que je ne considérais pas son refus comme définitif, que j'acceptais d'attendre, que rien ne me ferait renoncer " .
2 février :
Est présenté à Mallarmé par Maurice Barrès au cours d'un banquet en l'honneur de Jean Moréas. Il sera un des familiers de la rue de Rome. Poésies publiées dans La Conque (revue de Pierre Louys) et dans La Wallonie (revue d'Albert Mockel). Le Traité du Narcisse paraît dans les Entretiens politiques et littéraires de Bernard Lazare.
Novembre. Rencontre, à Paris, d'Oscar Wilde.
" Ceux qui n'ont approché Oscar Wilde que dans les derniers temps de sa vie,
imaginent mal, d'après l'être affaibli, défait, que nous avait rendu la prison, l'être
prodigieux qu'il fût d'abord... C'est en 1891 que je le rencontrai pour la première
fois. " (Prétextes).
1892
Printemps. Séjour à Munich.
Fin avril. Parution les Poésies d'André Walter, oeuvre posthume ( Librairie de l'Art indépendant)
Juillet. A La Roque, écrit Le voyage d'Urien
Août. Voyage en Bretagne, en compagnie d'Henri de Régnier. Novembre : Service
militaire à Nancy. Gide est définitivement réformé pour " tuberculose " .
" Quand l'amère nuit de pensée, d'étude et de théologique extase fut finie,
mon âme qui depuis le soir brûlait solitaire et fidèle, sentant enfin venir l'aurore,
s'éveilla distraite et lassée. Sans que je m'en fusse aperçu. ma lampe s'était
éteinte ; devant l'aube s'était ouverte ma croisée, Je mouillai mon front à la rosée
des vitres, et repoussant dans le passé ma rêverie consumée, les yeux dirigés vers
l'aurore, je m'aventurai dans le val étroit des métempsycoses. "
1893
Mai. Parution du Voyage d'Urien.
Passe les fêtes de Pâques, avec sa mère, à Séville.
Grâce à Eugène Rouart, il fait la connaissance de Francis Jammes.
" Francis Jammes était une réussite du Bon Dieu. Il a pleinement rempli sa tâche et, depuis nombre d'années déjà, le glissement vers le paradis n'était que trop sensible et dans son oeuvre et dans sa vie. Dirais-je même que ce deuil m'apporte une satisfaction : celle de pouvoir faire figurer dans l'anthologie des poètes que je prépare (et où ne doivent point figurer les vivants) un abondant choix de son oeuvre. " (Feuillets d'automne).
18 octobre : en compagnie de Paul-Albert Laurens (né en 1870), fils du peintre Jean-Paul Laurens (1838-1921), il s'embarque à Marseille pour la Tunisie, puis l'Algérie.
Novembre. Installation à Biskra, où il restera jusqu'à la fin février de l'année suivante. Inquiète, Madame Gide vient les voir. A Sousse, première expérience homosexuelle. Il partage, avec P.-L. Laurens, les faveurs d'une jeune Ouled-Naïl, Mériem.
" Le vêtement tomba ; il rejeta au loin sa veste, et se dressa nu comme un dieu.
Un instant il tendit vers le ciel ses bras grêles, puis, en riant, se laissa tomber
contre moi. Son corps était peut-être brûlant, mais parut à mes mains aussi
rafraîchissant que l'ombre. Que le sable était beau ! Dans la splendeur adorable du
soir, de quels rayons se vêtait ma joie !... " (Si le grain ne meurt).
1894
Retour en France par l'Italie. Juin. Se rend en Suisse pour consulter, à Genève, le
docteur Andrea. Cure de grand air à Champel. Octobre. S'installe à La Brévine, où il
écrit Paludes.
1895
Janvier. Nouveau séjour en Algérie. A Blidah, il rencontre Oscar Wilde et lord Alfred Douglas. Printemps. Installé à Biskra, il commence d'écrire Les Nourritures terrestres. Mai : Parution de Paludes (Librairie de l'Art indépendant). 31 mai. Mort de sa mère. Un médecin lui confirme que ses tendances homosexuelles s'éteindront avec son mariage. 17 juin. Fiançailles avec Madeleine Rondeaux.
7-8 octobre. Mariage d'André Gide et de Madeleine Rondeaux au temple d'Etretat et à
la mairie de Cuverville. Voyage de noces en Suisse (ils séjournent à Saint-Moritz), en
Italie, en Tunisie et en Algérie. Rencontre de Paul Claudel chez Marcel Schwob. "
Blidah ! Blidah ! fleur du Sahel ! petite rose ! Je t'ai vue tiède et parfumée pleine de
feuilles et de fleurs. La neige de l'hiver avait fui. " (Les Nourritures terrestres).
" Je me revois dans le hall de l'hôtel. Mes yeux tombèrent par hasard sur un
tableau d'ardoise où les noms des voyageurs étaient inscrits, que, machinalement, je
commençai de lire. Le mien d'abord, puis des noms d'inconnus ; et tout à coup mon coeur
sursauta : les deux derniers noms de la liste étaient ceux d'Oscar Wilde et de lord
Alfred Douglas. J'ai raconté déjà, par ailleurs, ce premier mouvement qui me fit
aussitôt prendre l'éponge, effacer mon nom. Puis, je payai ma note et partis à pied
pour la gare... Mais, sur le chemin de la gare, tout en marchant, je réfléchis que
peut-être Wilde avait déjà lu mon nom, que ce que je faisais était lâche, que...bref,
je fis recharger malle et valise, et je revins. " (Si le grain ne meurt). " Il
ne restait à quoi me raccrocher que mon amour pour ma cousine ; ma volonté de l'épouser
seule orientait encore ma vie. Certainement je l'aimais ; même je me sentais l'aimer plus
que je ne m'aimais moi-même... Je crus que tout entier je pouvais me donner à elle, et
le fis sans réserve de rien. A quelque temps de là, nous nous fiançâmes.. " (Si
le grain ne meurt). " A chacun des fréquents mais brefs arrêts du train, penché à
la petite fenêtre de côté que j'avais baissée, ma main pouvait atteindre le bras d'un
des trois écoliers, qui s'amusait à se pencher vers moi, de la fenêtre voisine, se
prêtait au jeu en riant ; et je goûtais de suppliantes délices à palper ce qu'il
offrait à ma caresse de duveteuse chair ambrée. Ma main, glissant et remontant le long
du bras, doublait l'épaule... Madeleine, assise en face de moi, ne disait rien, affectait
de ne pas me voir, de ne pas me connaître...Arrivée à Alger, seuls dans l'omnibus qui
nous emmenait à l'hôtel, elle me dit, enfin, sur un ton où je sentais encore plus de
tristesse que de blâme : " Tu avais l'air ou d'un criminel ou d'un fou " .
" (Et nunc manet in te).
1896
Janvier : Publication de Ménalque dans le premier numéro de L'Ermitage. Jusqu'en
avril, voyage, en compagnie de Madeleine, en Italie et en Tunisie. Mai : Est élu maire de
La Roque-Baignard. Durant l'été, il y écrit El Hadj. Rencontre de Charles-Louis
Philippe, probablement chez Mallarmé.
1897
Mars. Quitte la rue de Commaille et s'installe 4, boulevard Raspail. Se lie avec le
docteur Henri Vangeon (en littérature Henri Ghéon), collabore à L' Ermitage jusqu'en
1906, date de la disparition de la revue. Parution au Mercure de France de Réflexions sur
quelques points de littérature et de morale (repris dans Prétextes, et de Les
Nourritures terrestres (tirage à 100 exemplaires). Jusqu'à La Porte étroite, tous les
livres de Gide sont publiés à compte d'auteur. Au printemps : départ avec Madeleine
pour l'Italie et la Suisse. " Au cours de l'été, à La Roque, écrit Saül. Août :
parution de Feuilles de route, écrites en mars-avril 1896, et qui seront reprises dans
Amyntas (1906). Visite à Oscar Wilde, à Berneval.
1898
Janvier-mai : séjour en Italie et au Tyrol avec Madeleine, A Rome, retrouve Maurice Denis. Février. Publication dans L'Ermitage de A propos des Déracinés, de Maurice Barrès. 9 septembre. Mort de Mallarmé.
Automne. Termine Philoctète, commencé dès 1894.
" Né à Paris, d'un père uzétien et d'une mère normande, où voulez-vous,
Monsieur Barrès, que je m'enracine ? J'ai donc pris le parti de voyager. "
(Prétextes). " Stéphane Mallarmé est mort.-Notre coeur est empli de tristesse.
Comment parlerai-je aujourd'hui de rien d'autre ? La figure si belle qui disparaît vit
presque encore ; nous sentons encore plus à présent combien elle était unique ; c'est
d'elle, avant qu'elle soit plus écartée, que je voudrais parler surtout, et de son
exemple admirable. On a tout le temps désormais pour parler de son oeuvre ; ceux qui
viendront après nous , pourront mieux en parler encore ; elle couvre ce nom très aimé
d'une gloire sans rumeur. mais pure ; tout y est d'une beauté sans tristesse et presque
sans humain émoi ; d'une tranquillité déjà et d'une sérénité immortelle ;-la plus
belle des gloires,-la plus belle et la plus amère des gloires. " (In memoriam,
Prétextes).
1899
Printemps : voyage en Algérie avec Madeleine. Juin : parution au Mercure de France de
Philoctète, El Hadj et Le Prométhée mal enchaîné. Premier véritable contact avec
Paul Claudel, alors consul en Chine, à qui il envoie ses livres. " La qualité de
votre esprit est rare autant que sa démarche est particulière... Votre esprit est sans
pente. Et j'ai trouvé un grand plaisir aussi à étudier votre style, où les mots et les
phrases s'assemblent, non par un concert logique ou par la nécessité de l'harmonie
qu'ils recèlent, mais par une sorte d'attraction humide, de circulation secrète qui
anime tout l'ouvrage et qui semble faire de lui tout entier la métamorphose d'un même
mot. N'ai-je pas eu autrefois le plaisir de vous rencontrer chez Mallarmé ou ailleurs. Il
me semble que si. " (Paul Claudel à André Gide, 28 août 1899).
1900
1er février : commence à collaborer à la Revue Blanche. 29 mars : conférence à Bruxelles : De l'influence en littérature (repris dans Prétextes). Parution au Mercure de France des Lettres à Angèle, déjà publiées dans L' Erm¦tage (reprises dans Prétextes). Décembre. Après avoir vendu le château de La Roque-Baignard, les Gide s'installent à Cuverville, près d'Etretat, propriété de Madeleine.
A la fin de l'année, et jusqu'en mars 1901, séjour à Biskra avec Henri Ghéon et
Madeleine.
1901
9 mai. Représentation par Lugné-Poe, au théâtre de l'oeuvre, de Le Roi Candaule,
publié par L'Ermitage, en mars.
1902
Parution de l'Immoraliste, au Mercure de France.
1903 Avril.
Début de l'amitié de Gide et de Jacques Copeau.. Juin : parution de Saül au Mercure
de France. 5 août : à la cour de Weimar, conférence de Gide : De l'importance du public
(reprise dans Nouveaux Prétextes). Octobre. Voyage en Algérie, où Madeleine le rejoint.
Parution de Prétextes au Mercure de France.
1904
25 mars : conférence à Bruxelles, à la " Libre Esthétique " : De
l'évolution du théâtre (reprise dans Nouveaux Prétextes). Entre au comité de
rédaction de L'Ermitage. Début d'une longue amitié avec Jean Schlumberger.
1905
juin : commence d'écrire La Porte étroite. Claudel, dont il admire les Cinq grandes
odes, tente de le convertir au catholicisme. " Chez Fonta¦ne. Paul Claudel est là,
que je n'ai pas revu depuis plus de trois ans. Jeune, il avait l'air d'un clou ; il a
l'air maintenant d'un marteau pilon. Front très peu haut, mais assez large ; visage sans
nuances, comme taillé au couteau ; cou de taureau continué tout droit par la tête, où
l'on sent que la passion monte congestionner aussitôt le cerveau. " (Journal,
décembre 1905). Cette description sera reprise en ces termes dans le Journal, 19 novembre
1912 : " Paul Claudel est plus massif, plus large que jamais; on le croirait vu dans
un miroir déformant ; pas de cou, pas de front ; il a l'air d'un marteau-pilon. "
1906
17 février : installation dans la maison que Gide a fait construire à Auteuil, villa
Montmorency. Parution de Amyntas au Mercure de France.
1907
Janvier : voyage à Berlin en compagnie de Maurice Denis. Mai : publication dans Vers et Prose de Le Retour de l'enfant prodigue.
Juillet : voyage dans le Sud-Ouest, en compagnie d'Eugène Rouart. Se lie d'amitié
avec François-Paul Alibert. Séjour à Jersey avec Jacques Copeau.
1908 Mai
Publication dans La Grande Revue d'un long article sur Dostoïevsky d'après sa
correspondance (repris dans Dostoïevsky, 1923). Juin : voyage en Bretagne. Tente de
relancer avec Francis Viélé-Griffin la revue Antée, 15 novembre : parution du numéro
" zéro " de la Nouvelle Revue Française. Au comité de rédaction : Marcel
Drouin, le beau-frère de Gide (en littérature Michel Arnauld), Jacques Copeau, Henri
Ghéon, Eugène Montfort, André Ruyters et Jean Schlumberger. BrouiIle avec Montfort.
Rencontre avec Rainer Maria Rilke.
1909
1er février : parution du premier numéro de la Nouvelle Revue Française.
Publication, en trois livraisons, de La Porte étroite, repris en volume, en mai, au
Mercure de France. Août : première des " décades " de Pontigny, fondées par
Paul Desjardins, auxquelles Gide participera longtemps. Fin décembre : assiste aux
obsèques de Charles-Louis Philippe, à Cérisy, en compagnie de Larbaud et de Fargue,
entre autres. " Certains l'ont mal connu, qui n'ont vu de lui que sa pitié, sa
tendresse et les qualités exquises de son coeur ; ce n'est pas avec cela seul qu'il fût
devenu l'admirable écrivain qu'il put être... Il porte en lui de quoi désorienter, et
surprendre, c'est-à-dire de quoi durer. " (Journal, 1909).
1910
Parution d'Oscar Wilde, au Mercure de France. Voyage en Andorre. La relation en
paraîtra dans Nouveaux Prétextes, puis dans le Journal. Dans le cours de l'été, écrit
les deux premiers dialogues de Corydon, qui paraîtra en mai 1911, sous le titre C.R.D.N.
tiré à onze exemplaires hors-commerce. La Nouvelle Revue Française ouvre un comptoir
d'éditions avec pour gérant Gaston Gallimard. Gide lui confie le manuscrit d'lsabelle. 5
novembre : conférence sur Charles-Louis Philippe, au Salon d'Automne.
1911
Janvier, mars : publication d'Isabelle dans la Nouvelle Revue Française. Juillet : à
Londres, Valery Larbaud présente Gide à Joseph Conrad. Publication, dans la Nouvelle
Revue Française, d'une traduction d'extraits des Cahiers de Malte : Laurids Brigge, de
Rilke. Parution de la conférence sur Charles-Louis Philippe chez Figuière et des
Nouveaux Prétextes au Mercure de France.
1912
Février : parution aux éditions de la Nouvelle Revue Française du Retour de l'enfant
prodigue, précédé de cinq autres traités : Le Traité du Narcisse, La Tentative
amoureuse, El Hadj, Philoctète et Bethsabé. Parution de Bethsabé à la Bibliothèque de
l'Occident d'Adrien Mithouard. Avril : séjour à Florence, en compagnie d'Henri Ghéon et
de Valery Larbaud, qui écrit A. O. Barnabooth. Gide écrit Les Caves du Vatican. Mai :
juré à la Cour d'Assises de Rouen. Décembre : à la suite d'une lecture trop rapide,
refuse le manuscrit de Du côté de chez Swann, de Proust, pour les éditions de la
Nouvelle Revue Française. Séjour en Angleterre.
1913
Avril, mai : voyage en Italie en compagnie de François-Paul Alibert, Henri Ghéon et
Eugène Rouart. Octobre : ouverture du Théâtre du Vieux-Colombier, créé par Jacques
Copeau, dans le sillage de la Nouvelle Revue Française. Novembre : se lie d'amitié avec
Roger Martin du Gard, qui vient de publier Jean Barois aux éditions de la Nouvelle Revue
Française. Parution de la traduction par Gide du Gitanjali (L'Offrande Lyrique) de
Rabindranath Tagore.
1914
Janvier : parution des Souvenirs de la Cour d'assises. Mars : rupture avec Paul Claudel, qui a lu, dans la Nouvelle Revue Française, Les Caves du Vatican, repris en volume en mai. " Hambourg, 2 mars 1914. Au nom du ciel, Gide, comment avez-vous pu écrire le passage que je trouve à la page 478 du dernier n° de la N.R.F. ? Ne savez-vous pas qu'après Saül et L'Immoraliste vous n'avez plus une imprudence à commettre ? Faut-il donc décidément croire, ce que je n'ai jamais voulu faire, que vous êtes vous-même un participant de ces moeurs affreuses ?... Si vous n'êtes pas un pédéraste, pourquoi cette étrange prédilection pour ce genre de sujets ? Et si vous en êtes un, malheureux, guérissez-vous et n'étalez pas ces abominations. Consultez Madame Gide ; consultez la meilleure part de votre coeur... Il m'en coûte de vous parler ainsi, mais il me semble que je suis obligé à le faire. Votre ami attristé. Paul Claudel. " " De quel droit cette sommation ? " , répond Gide le 7 mars.
Avril-mai : voyage en Italie, Grèce et Turquie, en compagnie d'Henri Ghéon et de Mme Mayrisch. Ecrit La Marche turque (repris dans le Journal).
A partir d'octobre, et jusqu'en septembre 1915, donne tout son temps au " Foyer
franco-belge " , oeuvre d'aide aux réfugiés des territoires envahis, avec Charles
Du Bos et Mme Théo Van Rysselberghe (la " Petite Dame " ) rencontrée dès 1898
chez Emile Verhaeren.
1915
Joue beaucoup de piano : Albenitz et Chopin. Conversion de Ghéon au catholicisme.
" Ghéon m'écrit qu'il a " sauté le pas " . On dirait d'un écolier qui
vient de tâter du bordel... Mais il s'agit ici de la table sainte. " (Journal, 17
janvier 1915).
1916
Février : début d'une longue crise religieuse et morale, relatée dans le "
cahier vert " , et qui sera, dédié à Charles Du Bos publié en 1922 sous le titre
Numquid et tu... ? Juin : ouverte par mégarde, une lettre de Ghéon révèle à Madeleine
la vie secrète de son mari. " La guerre religieuse que je pressens inévitable, ce
n'est pas entre protestants et catholiques qu'il faut la laisser se déclarer... mais bien
entre païens et athées... Au revoir. Je relis en pensant à toi le chapitre XV de
l'Evangile de S. Jean. Il n'y a pas plus de lumière. Adieu-toi qui m'as devancé-que
" ta joie soit parfaite " . "
1917
Février : achève la traduction de Typhon de Joseph Conrad. Juin : lettre de Madeleine : " Ne t'adonne pas trop excessivement chez les A. Je crois qu'il y a là quelque danger " .
Août : Séjour en Suisse avec Marc Allegret (1900 -1973), fils du pasteur Elie
Allegret qui avait été son précepteur à La Roque-Baignard.
1918
18 juin : départ pour l'Angleterre, où il restera quatre mois, avec Marc. Il y
rencontre le peintre Simon Bussy et sa femme Dorothy Strachey, qui tombe éperdument
amoureuse de lui. Parution de la traduction de Typhon de Joseph Conrad et des OEuvres
choisies de Walt Whitman, pour lesquelles il a traduit, entre autres, Chant de moi-même
et des extraits d ë Enfants d'Adam. 11 novembre : Mme Theo (Maria) Van Rysselberghe
commence la rédaction de ses " Notes pour l'histoire authentique d'André Gide
" , qui deviendront les Cahiers de la Petite Dame, publiés en 1973-1977.
Il apprend que Madeleine a brûlé toutes ses lettres :
" Après ton départ, lorsque je me suis retrouvée toute seule dans la grande maison que tu abandonnais, j'ai brûlé tes lettres, pour faire quelque chose " . " Je quitte la France dans un état d'angoisse inexprimable. Il me semble que je dis adieu à tout mon passé. " Journal 18 juin 1918).
" Madeleine a détruit toutes mes lettres. Elle vient de me faire cet aveu. Elle a fait cela, m'a-t-elle dit, après mon départ pour l'Angleterre. Oh ! je sais bien qu'elle a souffert atrocement de mon départ avec Marc ; mais devait-eIle se venger sur le passé ?... C'est le meilleur de moi qui disparaît
et qui ne contre-balancera plus le pire. Durant plus de trente ans, je lui avais donné
(et je lui donnais encore) le meilleur de moi, jour après jour, dés la plus courte
absence. Je me sens ruiné tout d'un coup. Je n'ai plus coeur à rien. Je me serais tué
sans effort. " (Et nunc Manet in te, 21 novembre 1918).
1919
Juin : reparution, sous la direction de Jacques Rivière, de la Nouvelle Revue
Française, dont la publication avait été interrompue en août 1914. Décembre :
parution de La Symphonie pastorale.
1920
Février : début de la publication d'extraits de Si le grain ne meurt dans la N.R.F.
Avril : Publication d'un article sur Dada (repris dans Incidences). Juin : représentation à l'Opéra, par les soins d'Ida Rubinstein, de la traduction d'Antoine et Cléopatre. Parution de Corydon (21 exemplaires) et du premier volume de Si le grain ne meurt (12 exemplaires). " En général je crois qu'il n'est pas bon de se cramponner trop au passé, ni d'une étreinte trop craintive. Je crois que chaque besoin nouveau doit créer sa forme nouvelle. Je crois enfin, selon le mot si sage de l'Evangile, que c'est une folie de chercher à couler " le vin neuf dans de vieux vaisseaux " .
Mais j'espère pourtant que dans cette nouvelle barrique le meilleur vin de la jeunesse
ne va pas tarder a se sentir un peu renfermé. " (Incidences).
1921
Parution du deuxième volume de Si le grain ne meurt (13 exemplaires) et de deux
volumes de Morceaux choisis, dont un " à l'usage de l'adolescence " (C-G.
Crès). Novembre : début de la polémique avec Henri Massis.
1922
Février, mars : conférences sur Dostoïevsky, au théâtre du Vieux-Colombier. Mars :
parution de Numquid et tu... ? et de la traduction d'Amal et la lettre du Roi de
Rabindranath Tagore. 16 juin : première représentation de Saül au théâtre du Vieux
Colombier. Eté. A Hyères, vacances en compagnie des Van Rysselberghe et de leur fille
Elisabeth.
1923
Janvier, février : voyage en Italie avec Elisabeth Van Rysselberghe. Mars, avril :
voyage au Maroc avec Paul Desjardins. 18 avril : naissance, à Annecy, de Catherine Gide,
fille d'André Gide et d'Elisabeth Van Rysselberghe. Elle ne sera adoptée par son père
qu'après la mort de Madeleine (1938). Il semble que celle-ci en ait eu connaissance, mais
se montre d'une discrétion absolue. Août. Voyage en Corse. Septembre-octobre. Voyage en
Tunisie avec Marc AIlégret. Parution de Dostoïevsky et des traductions du Mariage du
Ciel et de l'Enfer, de William Blake et de La Dame de pique, de Pouchkine (en
collaboration avec Jacques Schiffrin).
1924
Avril : parution d'Incidences, de Corydon et de Si le grain ne meurt (trois volumes). Octobre-novembre. André Rouveyre publie dans Les Nouvelles littéraires trois articles intitulés :
" Le Contemporain capital : André Gide " . Henri Béraud publie La Croisade
des longues figures, où il prend à partie Gide et ses amis de la N.R.F. et reproche à
Giraudoux, alors au Quai d'Orsay, de favoriser l'exportation de leurs oeuvres. Léon
Daudet prend la défense de Gide.
1925
Vente de la maison de la viIla Montmorency. 27-28 avril : vente d'une grande partie de
la bibliothèque de Gide. 8 juin : achève Les Faux-Monnayeurs, publié dans la N.R.F.
(mars-août). Succède à Anatole France à la " Royal Society of Literature "
de Londres. En sera exclu après ses prises de position pro-communistes. Parution de
Caractères.14 juillet. Départ avec Marc Allegret pour le Congo et le Tchad.
1927
Juin : parution du Voyage au Congo. Octobre : publication dans La Grande Revue d'un
long article intitulé De la détresse de notre Afrique équatoriale. " ... régime
abominable imposé aux indigènes par les grandes compagnies concessionnaires. Au cours de
notre voyage nous aurons l'occasion de voir que la situation faite aux indigènes, aux
baigneurs de caoutchouc " , comme on les appelle, par telle ou telle de ces
Compagnies, n'est pas beaucoup meilleure que celle que l'on nous peignait ci-dessus ; et
ceci pour le seul profit, pour le seul enrichissement de quelques actionnaires. Qu'est-ce
que ces Grandes Compagnies, en échange, ont fait pour le pays ? Rien. Les concessions
furent accordées dans l'espoir que les Compagnies " feraient valoir " le pays.
Elles l'ont " exploite " , ce qui n'est pas la même chose ; saigné, pressuré
comme une orange dont on va bientôt rejeter la peau vide. " (Voyage au Congo).
1928
Janvier : numéro spécial de la revue Le Capitole, en hommage à Gide. Août : installation 1 bis, rue Vaneau, où Gide habitera jusqu'à sa mort. Parution de Faits divers, chroniques précédemment publiées dans la N.R.F. et de Le Retour du Tchad. " En soutane, ce que vous cherchez, c'est la permission d'écrire Destins ; la permission d'être chrétien sans avoir à brûler vos livres ; et c'est ce qui vous les fait écrire de telle sorte que, bien que chrétien, vous n'ayez pas à les désavouer. " (A François Mauriac, 24 avril 1928).
Voyage à Alger. Mai : Parution de L'Ecole des femmes. Juin : parution de l'Essai sur Montaigne (destiné à une " Histoire de la littérature française " dirigée par André Malraux) et de Un esprit non prévenu.
Février : parution des Faux-Monnayeurs. Juin. Retour à Paris. " Entame une
campagne contre les exactions des grandes compagnies concessionnaires et les injustices du
système colonial : enquête administrative, débat à la Chambre, vives polémiques dans
la presse " . Claude Martin.
1929
Octobre : parution du Journal des Faux-Monnayeurs. " D'abord procéder à
l'inventaire. On fera les comptes plus tard. Il n'est pas bon de mêler. Puis, mon livre
achevé, je tire la barre, et laisse au lecteur le soin de l'opération ; addition,
soustraction, peu importe ; j'estime que ce n'est pas à moi de la faire. Tant pis pour le
lecteur paresseux ; j'en veux d'autres. Inquiéter, tel est mon rôle. Le public préfère
toujours qu'on le rassure. Il en est dont c'est le métier. Il n'en est que trop. "
(Journal des Faux-Monnayeurs).
1930
Janvier : parution de Robert, suite à L'Ecole des femmes. Crée et dirige chez
Gallimard la collection " Ne jugez pas " (Gide entend se placer en face des
faits " non pas en romancier mais en naturaliste " ) dont les deux premiers
titres sont La Séquestrée de Poitiers et L'Affaire Redureau. Octobre : parution d'OEdipe
dans la revue Commerce, dirigée par Paul Valéry, Valery Larbaud et Léon-Paul Fargue.
Novembre, décembre : voyage en Tunisie. Parution de Lettres.
1931
Parution d'OEdipe et de Divers, qui regroupe Caractères, Un esprit non prévenu,
Dictées et Lettres. Début de la publication du Journal. Juillet : voyage à Berlin.
Septembre. Au Lavandou, mariage d'Elisabeth Van Rysselberghe et de Pierre Herbart.
Décembre. Publication dans La Revue Musicale de notes sur Chopin.
1932
Janvier : séjour à Carcassonne, chez François-Paul Alibert, et à MarseiIle.
18 février : Georges Pitoëff crée OEdipe au théâtre de l'OEuvre. Publie dans la
N.R.F. des fragments de son journal révélant son intérêt pour la cause du communisme
et pour l'importance de Staline dans son avènement. Début de la publication des OEuvres
complètes, établie par Louis Martin-Chauffier, édition qui sera interrompue en mars
1939 au tome XV.
1933
Juin-juillet : publication des Caves du Vatican en feuilleton dans L'Humanité.
Novembre. A Lausanne, dirige l'adaptation théâtrale des Caves du Vatican chez les jeunes
" Belletriens " . " En cet automne 1933, devant l'arrogant redressement des
nationalismes, devant la glorification des vieilles idoles au nom desquelles on mène les
peuples au combat, l'anniversaire de la révolution russe prend une particulière
importance. Il nous faut en profiter pour resserrer notre union... L'exemple des journées
d'octobre a réveillé les peuples de l'accablement où l'oppression capitaliste les
maintenait. Le grand cri poussé par l'U.R.S.S. a réveillé tous les espoirs ; mais
n'aurait point trouvé d'écho s'il ne répondait point, pour tant de coeurs, à tant de
gémissements étouffés ; pour tant d'esprits, à tant d'évidentes faillites. "
(Journal, 1er septembre 1933).
1934
4 janvier : à Berlin, avec André Malraux, pour demander aux autorités du IIIe Reich la libération de Giorgi Dimitrov et des communistes arrêtes après l'incendie du Reichstag le 25 février 1933. Février : séjour à Syracuse. 30 avril : représentation, à l'Opéra, par les soins de Jacques Copeau et d'Ida Rubinstein, de Perséphone, opéra en trois tableaux, musique d'Igor Stravinsky.
juin : parution de Pages de Journal (1929-1932). Juillet, août. Voyage en Europe centrale : Karlsbad, Prague. Entre au Comité de vigilance des écrivains antifascistes.
" Que le communisme doive être dépassé, il se peut. Mais tout d'abord il faut
l'atteindre. Les " au-delà " viendront après... " (Journal, 26 juillet
1934).
1935
23 janvie : débat public à l'î Union pour la Vérité " sur le thème : André
Gide et notre temps. Mars-avril. Voyage en Espagne et au Maroc avec Jef Last. 21-25 juin.
Prononce le discours d'ouverture et préside le Premier Congrès international pour la
défense de la culture, qui se tient au Palais de la Mutualité. Octobre. Parution des
Nouvelles Nourritures. " Toi qui viendras lorsque je n'entendrai plus les bruits de
la terre et que mes lèvres ne boiront plus sa rosée-toi qui, plus tard, peut-être, me
liras-c'est pour toi que j'écris ces pages car tu ne t'étonnes peut-être pas assez de
vivre ; tu n' admires pas comme il faudrait ce miracle étourdissant qu'est la vie. Il me
semble parfois que c'est avec ma soif que tu vas boire, et que ce qui te penche sur cet
autre être que tu caresses, c'est déjà mon propre désir. " (Les Nouvelles
Nourritures).
1936
Février-avril : voyage à Dakar et en Afrique occidentale. 17 juin-21 août. Voyage en
U.R.S.S., invité par le gouvernement soviétique, avec Eugène Dabit, Pierre Herbart, Jef
Last, Louis Guilloux et Jacques Schiffrin. 20 juin : discours, sur la Place Rouge, à
Moscou, à l'occasion des funérailles de Maxime Gorki. 21 août : retour précipité en
France après la mort mystérieuse, à Sébastopol, d'Eugène Dabit. Décembre : signature
de la déclaration des intellectuels contre la non-intervention (gouvernement Léon Blum)
de la France en Espagne. Parution de Geneviève (dernière partie de la trilogie
commencée avec L'Ecole des Femmes et Robert), de Nouvelles Pages de Journal (1932-1935)
et de Retour de l'U.R.S.S. " L'U.R.S.S. n'a pas fini de nous instruire et de nous
étonner. " (Retour de l'U.R.S.S.).
1937
La plus grande partie de l'année à Cuverville. Août. Séjour à Sorrente. Parution
de Retouches à mon Retour de l'U.R. S. S. (titre primitif : Le Ver dans le fruit). "
Je n'ai jamais su dire encore tout ce que je dois à l'Italie, ni combien j'étais et
reste amoureux d'elle. " (Journal, 5 août 1937). " Parce que les communistes me
repoussent et que je me félicite toujours plus d'être désavoué par eux à mesure que
le parti s'écarte davantage de ce qui m'approchait de lui, vous croyez tout de suite que
j'ai " reconnu mes erreurs " et que " nous allons pouvoir nous entendre.
" (Billet a Angèle, en réponse à Jean Guéhenno, 20 décembre 1937).
1938
Janvier, mars : voyage en Afrique occidentale. 17 avril (dimanche de Pâques). Mort de
Madeleine Gide. Automne. Commence d'écrire Et nunc manet in te. " Me trouvant
complètement seul et sans presque aucun travail à faire, je me décide à commencer ce
carnet que, depuis quelques mois, j'emportais avec moi d'étape en étape, dans le désir
d'y écrire tout autre chose que ce que voici ; mais depuis que Em. m'a quitté, j'ai
perdu goût à la vie et, partant, cessé de tenir un journal qui n'aurait plus pu
refléter que désarroi, détresse et désespoir. " (Journal, 21 août 1938).
1939
Février-mars : voyage en Grèce et en Egypte en compagnie de Robert Lévesque. Ecrit
les Carnets d'Egypte, repris à la suite du Journal 1939-1949 dans la Pléiade. Mai.
Parution, dans la Bibliothèque de la Pléiade (premier ouvrage d'un auteur vivant) du
Joual 1889-1939. Septembre. S'installe à Cabris, chez Mme Mayrisch, à la villa " La
Messuguière " .
1940
Séjourne dans la Midi : Cabris, Nice et Vence. 14 juin : approuve le maréchal
Pétain. 24 juin : se rallie au général De Gaulle. " L'allocution de Pétain est
tout simplement admirable : " Depuis la victoire, l'esprit de jouissance l'a emporté
sur l'esprit de sacrifice. " (Journal, 14 juin 1940). " Hier soir nous avons
entendu avec stupeur à la radio la nouvelle allocution de Pétain. Se peut-il ? Pétain
lui-même l'a-t-il prononcée ? Librement ? On soupçonne quelque ruse infâme. Comment
parler de France " intacte après la livraison à l'ennemi de plus de la moitié du
pays ? Comment accorder ces paroles avec celles, si nobles, qu'il prononçait il y a trois
jours ? Comment n'approuver point Churchill ? Ne pas donner de tout coeur son adhésion à
la déclaration du général De Gaulle ? Ne suffit-il pas à la France d'être vaincue ?
Faut-il en plus qu'elle se déshonore ? " (Journal, 24 juin 1940).
1941
Mars : rupture avec la N.R.F. reparue sous la direction de Drieu La RocheIle.
21 mai : à Nice, la Légion des Combattants interdit sa conférence sur Henri Michaux.
Juillet. Parution de Découvrons Henri Michaux. Octobre. Installation à Nice chez les
Bussy. Novembre. Début de la publication dans le supplément littéraire du Figaro (et
jusqu'en août 1942) des Interviews imaginaires. " Tu sais sans doute que j ëai
rompu, non avec Gallimard, mais avec la N.R.F. et sa nouvelle direction... Tu as appris
peut-être que la Légion m'a empêché, il y a deux mois, de prononcer la plus anodine
des conférences, se plaisant à ne voir en moi qu'un " apôtre de la jouissance
" qui désormais n'avait plus qu'à se taire et se cacher. " (A Paul Valéry, 15
août1941).
1942
Avril : parution de Théâtre (Saül, Le Roi Candaule, OEdipe, Perséphone et Le Treizième Arbre). Mai : Jean-Louis Barrault lui demande d'achever sa traduction de Hamlet.
4 mai : départ pour Tunis. Valéry l'accompagne, à Marseille, jusqu'au bateau.
Installation à Sidi-bou-Saïd chez les Théo Reymond de Gentile. 31 août : fin de la
traduction de Hamlet.
1943
27 mai : quitte Tunis pour Alger, où il restera jusqu'en mai 1945, tout d'abord chez
les Heurgon (Anne Heurgon est la fille de Paul Desjardins des " décades " de
Pontigny), où il commence d'écrire Thésée. 25 juin : dîner avec le général de
Gaulle : " Quand, mon général, avez-vous appris à désobéir ? " Parution,
chez Edmond Charlot, de Attendu que... et, à Lausanne, des Interviews imaginaires.
1944
Février : fondation par Jean Amrouche et Jacques Lassagne de la revue L'Arche, sous le patronage de Gide, qui y publie quelques pages de journal et une pièce de théâtre : Robert ou l'Intérêt général. Avril. Voyage au Maroc et en Afrique occidentale. 21 mai : termine Thésée. Juin. Parution de Pages de journal 1939-1942 et de la traduction de Hamlet, chez Jacques Schiffrin, à New York.
" Si je compare à celui d'OEdipe mon destin, je suis content je l'ai rempli.
Derrière moi, je laisse la cité d'Athènes. Plus encore que ma femme et mon fils, je
l'ai chérie. J'ai fait ma ville. Après moi, saura l'habiter immortellement ma pensée.
C'est consentant que j'approche la mort solitaire. J'ai goûté des biens de la terre. Il
m'est doux de penser qu'après moi, grâce à moi, les hommes se reconnaîtront plus
heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l'humanité future, j'ai fait mon
oeuvre. J'ai vécu. " (Thésée)
1945
5 mai : reçoit un ordre de mission pour rentrer en France. 6 mai : retour à Paris.
20 juillet : mort de Paul Valéry. Octobre. Fondation par Pierre Herbart de
l'hebdomadaire Terre des Hommes, patronné par Gide. Novembre. Parution de Jeunesse (Ides
et Calendes, Neuchâtel). Décembre. Départ pour l'Italie, le Liban et l'Egypte (jusqu'en
avril 1946) en compagnie de Robert Lévesque.
1946
1er et 12 avril : prononce à Beyrouth une conférence : Souvenirs littéraires et
problèmes actuels (reprise dans Feuillets d'Automne). 16 avril : retour à Paris. Juin.
Parution de Thésée (publié tout d'abord chez Jacques Schiffrin à New-York). 17 octobre
: création de la traduction de Hamlet par Jean-Louis Barrault, au théâtre Marigny.
Parution de Le Retour (Ides et Calendes), livret d'opéra inachevé, écrit vers 1901 et
dont Raymond Bonheur, ami de Jammes et de Samain, devait composer la musique.
1947
Mars, avril : séjour à Ascona et à Ponte Stresa. 5 juin : Docteur Honoris Causa de
l'Université d'Oxford. Fin juin : prononce un discours au Congrès de la Jeunesse, à
Munich. Juillet : début de la publication du Théâtre complet (Ides et Calendes) en huit
volumes. Septembre : parution de Poétique (Ides et Calendes), préface à l'Anthologie de
la Poésie française. 10 octobre : création de l'adaptation théâtrale du Procès de
Kafka, au Théâtre Marigny par la compagnie Madeleine Renaud-Jean-Louis Barrault. 13
novembre. Prix Nobel de littérature.
1948
Janvier : parution de la Correspondance avec Francis Jammes. Avril. Parution de Préface et de Rencontres (Ides et Calendes). Achète une propriété à Lévis-Saint-Nom (Seine et Oise) qu'il baptise " La Mivoie " . Juillet : séjour à Torri del Benaco (Lac de Garde).
Parution d'Eloges (Ides et Calendes) et de la farce théâtrale tirée des Caves du
Vatican. Octobre. Parution des Notes sur Chopin (L'Arche).
1949
Janvier, avril : entretiens radiophoniques avec Jean Amrouche. 12 juin : interrompt
définitivement son journal ( " Ces lignes insignifiantes datent du 12 juin 1949.
Tout m'invite à croire qu'elles seront les dernières de ce Journal. André Gide, 25
janvier 1950 " . Il s'agit d'une note sur la prosodie de Victor Hugo). Parution de
Feuillets d'Automne, Robert ou l'Intérêt général et de l'Anthologie de la Poésie
française. Eté : séjour dans le Midi, à Cabris. Novembre : parution de la
Correspondance avec Paul Claudel.
1950
Parution du Journal 1942-1949. Avril : parution de Littérature engagée. Séjour à
Juan-les-Pins. Avril, juin : voyage en Sicile. Juin :parution de la Correspondance avec
Charles Du Bos. 24 juillet : commence Ainsi soit-il ou Les Jeux sont faits ( " Je ne
sais ce que ça donnera : j'ai résolu d'écrire au hasard... " ). Marc Allégret
réalise le film Avec André Gide. 13 décembre : création à la Comédie Française, en
présence du Président de la République, Vincent Auriol, de l'adaptation théâtrale des
Caves du Vatican.
1951
Janvier : projet d'un voyage au Maroc en compagnie d'Elisabeth Herbart.
13 février : dernières lignes d'Ainsi soit-il ou Les Jeux sont faits (publié en
1952). 19 février : mort d'André Gide, 1 bis, rue Vaneau. 22 février : obsèques
religieuses (à la demande de la famille de Madeleine Gide) à Cuverville. Septembre :
parution d'Et nunc manet in te (déjà publié à tirage limité aux Ides et Calendes, en
l947). La totalité de l'oeuvre d'André Gide est inscrite à l'lndex librorum
prohibitorum.
" Non ! Je ne puis affirmer qu'avec la fin de ce cahier, tout sera clos ; que c'en
sera fait. Peut-être aurai-je le désir de rajouter encore quelque chose. De rajouter je
ne sais quoi. De rajouter. Peut-être. Au dernier instant, de rajouter encore quelque
chose... J'ai sommeil, il est vrai. Mais je n'ai pas envie de dormir. Il me semble que je
pourrais être encore plus fatigué. Il est je ne sais quelle heure de la nuit, ou du
matin... Ai-je encore quelque chose à dire ? Encore à dire je ne sais quoi. Ma propre
position dans le ciel, par rapport au soleil, ne doit pas me faire trouver l'aurore moins
belle. " (Ainsi soit-il ou Les Jeux sont faits).
Gide en son journal
Eric Marty
Marqué par le multiple et la variation, le Journal de Gide reflète les permanents
conflits de l'anthume et du posthume, de la révélation et du secret. Histoire de ses
diverses éditions.
Le journal intime est un objet des plus complexes à publier, et peut-être même des plus impubliables. Les problèmes d'édition tiennent essentiellement au fait qu'à l'inverse de la fiction, le journal ne peut pas, ne doit pas être " falsifiable " : texte sans " retouches " dans la mesure même où chaque rature est aussi signifiante-sinon davantage que tel accès subit de sincérité violente. Et comment publier des ratures sans s'approcher d'un seuil d'illisibilité qui n'est pas alors sans relation avec la vérité approchée au plus près, cernée au jour le jour, à l'instant, brûlante et opaque, décisive et pourtant contingente ? L'idéal de tout journal serait une publication du manuscrit en fac-similé dans laquelle, jusque dans le tremblement de la graphie, dans les taches d'encre, dans les déchirures des feuillets, se tramerait alors, ne varietur, ce qu'on peut bien appeler : l'écriture du
Jour.
Or, toute l'histoire de l'édition du Journal de Gide par lui-même, si elle est
marquée par la tentation de totalité, fait la démonstration inverse : ce qui la
définit, c'est précisément l'extrême pluralité et variabilité de ses éditions que
l'existence des deux volumes " Pléiade " masque difficilement.
On peut très brièvement retracer la typologie de ces diverses éditions. Il y a tout
d'abord et presque originellement, l'utilisation à des fins romanesques du matériau
journalier : soit une utilisation quasi littérale du Journal (Les Cahiers d'André
Walter, Les Nourritures terrestres...) soit une utilisation indirecte (Les
Faux-Monnayeurs, L'Immoraliste...). En second lieu, il y a ce qu'on pourrait appeler les
" tirages à part " du Journal, c'est-à-dire les prépublications de fragments
autonomes (Journaux de voyage : ceux du séjour en Afrique de 1925-26, Feuilles de route
de 1895-1896 en Italie et en Afrique du Nord..., le journal mystique de l'année 1916
Numquid et tu....). En troisième lieu, il y a le monnayage éditorial du journal sous la
forme de chroniques : le " Journal sans date " publié dans La N.R.F.
(1909-1919). Bref, avant même que ne soit conçu le projet concret de la publication du
Journal comme tel, celui-ci avait fait l'objet d'une gestion éditoriale déjà marquée
par le multiple, la variation et la parcellisation, comme si, finalement, en raison de
l'extrême affinité de Gide et de cette forme d'écriture, celui-ci ne pouvait être
conçu sous son seul angle introspectif et mémorialiste, mais était déjà pris par
d'autres enjeux : esthétiques, ludiques, politiques, religieux..., comme si donc, dès
l'origine, l'idée naïve du journal comme somme, comme totalité secrète d'une vie avait
déjà été profanée.
C'est en janvier 1930 que Gide fait le choix explicite d'une édition intégrale de son
Journal. Il s'agit alors avant tout de sauvegarder le Journal. de la destruction, de la
falsification, et de l'anéantissement par méfiance à l'égard d'une publication
posthume. L'idéal, alors, c'est évidemment une publication posthume faite de son vivant.
C'est vers ce premier choix que Gide se tourne : publier de manière clandestine les
cahiers à un très petit nombre d'exemplaires, réservés aux proches dont un pour "
l'amateur américain qui l'achèterait très cher " explique Gide qui trouve "
inutile " que cela lui en coûte. C'est ainsi que trois cahiers seront imprimés en
secret en 1931 et 1932. Nous sommes alors au coeur de ce qu'il faut bien appeler le
fantasme de l'intime, de l'occulte, du désir de posthume " dès à présent " .
Cette première réalisation doit demeurer, autant que faire se peut, proportionnelle à
l'écriture : confidentielle. Si ce projet aboutit comme on l'a vu, c'est cependant
accompagné d'autres décisions qui vont dans le sens le plus inverse. Dès février 1931,
Gide, sous la pression de Malraux et de Martin-Chauffier qui dirige alors le projet
d'édition des oeuvres complètes, se laisse convaincre d'accompagner chacun des tomes du
fragment de Journal. qui lui correspond chronologiquement. Non seulement, Gide dénonce,
au moment même où il le fait son projet de publication clandestine, mais il brise
l'unité du Journal en l'éparpillant au fil des tomes dans une logique purement
illustrative. L'une des raisons qu'il donne à ce revirement est savoureuse : " Je
vois dans cette publication la possibilité naïve d'être... mettons : plus aimé "
. Cette publication commencera en décembre 1932 et s'achèvera en 1939 avec le tome XV
des OEuvres Complètes.
Comme si cette première contradiction n'était pas suffisante, Gide, la même année, commence à publier parallèlement ce qu'il nomme " Pages de Journal " dans La N. R. F. , non plus sous la forme abâtardie des chroniques du " Journal sans date " , mais presque telles quelles, avec un léger décalage temporel entre le moment d'écriture et le moment de publication : c'est le numéro de juin 1932 de la revue qui inaugure ce nouveau mode de publication avec des pages du journal de 1929-1930.
Ce qu'il est essentiel de voir dans cette démarche tortueuse, c'est le désir (la
pulsion ?) de brouiller une logique dans laquelle Gide se sent mal à l'aise. D'un côté,
pèse la séduction mythique d'une oeuvre à part, souterraine, forte d'être occulte, de
l'autre l'idée que le Journal, tout en étant l'arche invisible de l'oeuvre, doit
l'éclairer, l'illuminer et faire aimer son auteur. Mais, comme pour syncrétiser cette
opposition trop symétrique de l'ombre et de la lumière, du secret et du dévoilement, la
tentation est grande (et donc vite acceptée) de trancher le noeud par une publication
quasi-immédiate de ce qui est en train de s'écrire. Cette manière de " passer
outre " ne sera pas sans effets de retour sur Gide lui-même. Ainsi écrit-il en 1936
à propos de la publication de ses " Pages de Journal " dans La N.R.F. : "
La fâcheuse habitude que j'ai prise ces temps derniers de publier dans la N. R.F.
quantité de pages de ce Journal (par impatience un peu et parce que je n'écrivais plus
rien d'autre) m'a lentement détaché de lui comme d'un ami indiscret à qui l'on ne peut
rien confier qu'aussitôt il ne le redise. Combien plus abondante ma confidence, si elle
eut su rester posthume. Et encore, écrivant ceci, je l'imagine imprimé déjà...î
C'est évidemment ici que se joue la complexité de toute auto-édition d'un journal,
ce qu'on a appelé son " impubliabilité " , comme si pour être délivré de
toute facticité, son édition devait être confiée à un Autre que soi-même ou plutôt
comme si l'écrivain devait être délivré de toute responsabilité face à la
publication de son propre texte. Gide se sortira de cet imbroglio, dés avril 1938, en
acceptant le projet de Jacques Schiffrin, de publier d'un seul coup et d'un seul bloc son
Journal dans l'édition de " la Pléiade " : le volume qui va de 1889 à 1939,
annule, de fait, toutes les précédentes en faisant " oeuvre à part " et d'une
certaine manière, en étant la première oeuvre d'un écrivain vivant publiée dans cette
collection, fonctionne, comme l'approche la moins malaisée d'une conciliation entre le
fait d'être dès à présent posthume et le désir du dévoilement. On le voit, le
Journal n'est pas " un " , il est multiple, partiel et total, tantôt mis en
réserve, tantôt publié trop tôt, dans le permanent conflit de l'anthume et du
posthume.
Reste le fait que de cette masse imposante d'imprimés, il existe encore aujourd'hui
une part importante d'inédits contenue dans les quelques quatre vingt-six cahiers
déposés à la Bibliothèque Doucet et de nombreux carnets ou feuillets appartenant à
des collectionneurs privés. Gide, dans ses confidences à la Petite Dame, expliquait
qu'il n'avait supprimé de ses cahiers que les passages concernant sa femme Madeleine ; il
n'en est rien. Que dire de ces suppressions et de quel ordre sont-elles ? La tentation
serait évidemment facile de voir en elles la censure. Et si l'on voulait simplifier, on
pourrait nommer rapidement les trois axes de cette censure : la famille, l'argent, le
sexe, c'est-à-dire les trois tabous de la conscience bourgeoise. Ce n'est qu'une "
demi-vérité " . La publication des Carnets d'Egypte, qualifiés par Gide lui-même
de " scabreux " , en juillet 1949 dans la revue 84, sans compter d'autres
exemples, montre que de ce point de vue-là Gide n'avait de leçons à recevoir de
personne. En réalité, si Gide supprime certains dérapages politiques (notamment au
début de la Seconde Guerre mondiale), certains récits d'ordre sexuel ou bien certains
passages concernant sa famille, il en publie suffisamment pour que l'idée de censure
tombe d'elle-même. Il est vrai que, par exemple, en ce qui concerne ce qu'il est convenu
d'appeler " les moeurs " , ce qui est supprimé du Journal. relève plus de la
comptabilité maniaque de la jouissance que de l'exaltation lyrique : ainsi les nombreux
" X " qui dénombrent les masturbations ou bien les récits crus de "
drague " de très jeunes adolescents. Mais, là encore, c'est moins par pudibonderie
que Gide les supprime que par crainte du reproche de forfanterie qui lui avait été fait
à propos de certains passages de Si le grain ne meurt..
L'idée même que ces inédits pourraient révéler quelque chose d'absolument neuf sur
Gide demeure dans une perception mythique du journal pour laquelle le caché serait
toujours plus vrai ou plus authentique que le dévoilé, or ce que démontre le Journal
c'est que le vrai est toujours déjà là, dans la moindre des notations, mais qu'il est
infini, interminable à exposer, à décliner, qu'il ne va jamais vers un plus de
vérité, mais qu'il se répète et s'échelonne sans fin, sans possibilité de se clore
en une totalité sans défaut. Et l'on donnera comme autre exemple, allégorique dans son
ironie, de ces suppressions, ces quelques belles lignes que Gide n'a pas reprises et qui
datent du 15 août 1905 :
" La tête rompue par deux nuits d'insomnie ; inquiétudes atroces, crispation des
muscles de la poitrine d'où presque impossibilité de respirer sans geindre ;
exaspération des pensées. Forme physique du remords. Ah ! pouvoir arracher de ma vie
cette page... "
Aucun secret dans ces lignes à dissimuler, mais, dans leur suppression, la
réalisation partielle de ce que Gide souhaite mais ne fait pas : arracher de sa vie cette
page.
Faire l'amitié
par Claude Martin
Partenaires, confidents, entraîneurs ou complices : de très nombreux amis ont
accompagné Gide tout au long de sa vie. De l'amitié envisagée comme une oeuvre.
Je voulais des amis, je n'ai eu que des amants. " Cette confidence que Gide aurait
faite à Pierre Louys, il l'a souvent répétée, lui qui disait dans sa jeunesse vouloir
" faire l'amitié " comme on fait l'amour-au sens ancien de l'expression (Titus,
chez Racine : " Ah lâche ! je fais l'amour, et renonce à l'empire... " ) où
le verbe désignait mieux qu'aujourd'hui l'acte créateur d'une réalité nouvelle. Des
amitiés, des amis vrais et divers, il en a fait beaucoup ; sur aucun des chemins, droits
ou sinueux, unis ou accidentés, qu'a suivis sa longue vie il n'a jamais été
qu'accompagné d'amis, qui furent autant de partenaires : Andy (Martin du Gard), de
confidents (la Petite Dame), d'entraîneurs (Ghéon), de complices (Journal des
Faux-monnayeurs : " Un ami, c'est quelqu'un avec qui on serait heureux de faire un
mauvais coup " ), voire d'ennemis intimes (Claudel)... A certaines de ces amitiés,
seule la mort mit un terme (avec Valéry, Martin du Gard...); d'autres se rompirent,
souvent brutalement mais jamais à l'initiative de Gide (avec Louys, Claudel, Du Bos...);
d'autres, après une période active (comme on dit d'un volcan), entrèrent en somnolence
ou en tiédeur (avec Jammes, Alibert...); quelques-unes traversèrent des orages, des
déserts (avec Rouart, Ruyters...) ; de chacune, l'abondante correspondance de Gide (qu'on
commence à bien connaître, à travers les quelques vingt-cinq mille lettres, échangées
avec plus de deux mille correspondants, aujourd'hui recensées dont environ la moitié a
été publiée) nous dessine la courbe particulière. A nous, lecteurs, d'en estimer la
saveur et le poids, quand lui-même n'a pas eu le loisir de faire ses comptes là-dessus ;
à nous, qui disposons du recul nécessaire : " Pour bien juger, écrivait-il dans
Caractères, il faut s'éloigner un peu de ce que l'on juge, après l'avoir aimé. Cela
est vrai des pays, des êtres et de soi-même. "
Mais Gide, c'est un écrivain, et seuls nous importent ses livres, diront ceux qu'irrite le biographique et qui pensent, pour avoir mal lu Proust, que tout ce qui touche la vie de " l'homme " n'a qu'un rapport illusoire, voire délétère, avec " l'oeuvre " . Celle-ci demeure seule vivante, et peu nous chaut que celui qui se trouve l'avoir produite ait eu ou non le sens de l'amitié et ait empli ou non son quotidien d'échanges et de rencontres en quoi s'émiette le moi social, radicalement autre que le moi créateur...
-Mais si ! ces amitiés étaient aussi des oeuvres ; ou, plus exactement, si "
faire l'amitié " procédait chez Gide du même besoin, du même dynamisme que la
création littéraire et ne pouvait donc en être dissocié ? Il n'avait guère plus de
vingt ans, son amitié avec Paul Valéry, " le petit Montpelliérain " que Louys
lui avait " recommandé " , venait de naître ; de cette amitié (ou plutôt de
leur correspondance qui commençait à l'incarner), il lui écrivit : " j'aimerais
qu'elle ait certaine un¦té, certaine teinte fixe, certaine originalité stable, qui lui
donne une saveur toute spéciale (
). Chacune de ces lettres serait quelque subtil
paysage d'âme, plein de frissonnantes demi-teintes et de délicates analogies
s'éveillant comme des échos aux vibrations des harmoniques ;- quelque spécieuse vision,
que suivraient doucement découlées, les déductions de nos rêves. Et ces sortes de
confidences nous révélaient bizarrement et délicieusement l'un à l'autre, en apprenant
à l'un comment chez l'autre s'associent ces frêles images... " Passons sur l'humide
style d'époque... Reste assez évident que Gide parle ici de l'amitié qu'il commence à
" faire " comme d'un livre en chantier, d'un recueil de poèmes.
Que chaque amitié, différente avec chaque ami différent, ait sa couleur, son dessin
et son goût propre, voilà qui n'a rien que de banal-mais qui prend un sens particulier
chez Gide.
On l'a décrit divisé voire déchiré, contradictoire voire incohérent, ondoyant
voire fuyant, protéiforme (l'homme des sincérités successives..., l'Edouard des Faux
Monnayeurs : " Je ne suis jamais que ce que je croîs que je suis-et cela varie sans
cesse, de sorte que souvent, si je n'étais là pour les accointer, mon être du matin ne
reconnaîtrait pas celui du soir. Rien ne saurait être plus différent de moi, que
moi-même. " ) ; lui-même a éprouvé très tôt sa division intérieure : " Tu
me sais compliqué (écrivait-il en 1902 à Francis Jammes), né d'un croisement de races,
assis à un carrefour de religions, sentant en moi toutes les directions de Normands vers
le sud, de Méridionaux vers le nord, portant en moi de si multiples raisons d'être
qu'une seule peut-être me demeure impossible : être simplement. " Et plus tard,
dans Si le grain ne meurt : " Je suis un être de dialogue ; tout en moi combat et se
contredit. " Après le constat vient l'explication, la théorie : " Souvent je
me suis persuadé que j'avais été contraint à l'oeuvre d'art, parce que je ne pouvais
réaliser que par elle l'accord de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés
à se combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi. "
Autrement dit, le mouvement premier, le drame originel est chez Gide l'impossibilité
de choisir, ou le refus du choix (cette " peur de s'appauvrir " que devait
durement stigmatiser Henri Massis) ; Les Nourritures terrestres le disaient lyriquement :
" Formes diverses de la vie, toutes vous me parûtes belles !... La nécessité de
l'option me fut toujours intolérable ; choisir m'apparaissait non tant élire, que
repousser ce que je n'élisais pas. " Trente ans après, dans un Esprit non prévenu.
" Mon esprit est, avant tout, ordonnateur. Mais mon coeur souffre de laisser rien à
la porte. " Quand on ne peut se résoudre à choisir entre ses possibilités
contradictoires, entre les routes divergentes qui s'ouvrent devant vous avec un égal et
urgent attrait, la création artistique, l'oeuvre d'art qui actualise l'imaginaire
apparaît comme la voie royale pour " s'en sortir " , pour vivre des vies qui,
dans l'ordinaire réalité, sont exclusives l'une de l'autre. On peut à la fois se couler
dans la peau de Michel pour vivre l'aventure immoraliste, dans celle d'Alissa pour faire
l'expérience du renoncement mystique, dans celle de Lafcadio ou du pasteur de la
Symphonie... On n'est certes ni Michel, ni Alissa, ni Lafcadio, mais comme, si l'on
n'avait pas fait un autre choix, on avait en soi de quoi devenir l'un ou l'autre... Telle
est, dit Gide, ma " méthode " de création ; et tel est le vrai romancier,
ajoutât-il en recopiant (à la fin du Journal des Faux Monnayeurs) une formule de
Thibaudet : " Le romancier authentique crée ses personnages avec les directions
infinies de sa vie possible ; le romancier factice les crée avec la ligne unique de sa
vie réelle. "
Comrnent ne pas voir que les amitiés-comme aussi les voyages, les polémiques, les engagements (notamment politiques : contre le colonialisme, pour le communisme puis contre le stalinisme)...-répondent alors au même besoin ? Edouard parle-t-il des personnages de son futur roman ou de ses amis lorsqu'il écrit : " Mon coeur ne bat que par sympathie, je ne vis que par autrui ; par procuration, pourrais-je dire, par épousaille, et ne me sens jamais vivre plus intensément que quand je
m'échappe à moi-même pour devenir n'importe qui " ? C'est son coté Protos (son
coté diabolique, a-t-on dit jadis...),ce qui lui faisait dire à un Lafcadio de rencontre
(Conversation avec un Allemand quelques années avant la guerre, dans Incidences) : "
J'aime mieux faire agir que d'agir " ...
Faire l'amitié, pour Gide, c'est, presque autant qu'en faisant oeuvre littéraire, se multiplier, se compliquer, juxtaposer (en les ordonnant) dans sa vie les plus divers engagements, étendre sa figure. Goethe, Flaubert, Malraux ont dit que l'écrivain moderne n'écrit pas " des livres " , mais ses OEuvres complètes : chez Gide, les amitiés en sont des tomes, indissociables des autres titres, des vrais titres.
Ce qui, soit dit en passant, explique peut-être en partie la difficulté qu'il y a à lire Gide aujourd'hui, quarante ans après sa mort, quand il n'est plus le " contemporain capital " , c'est-à-dire la référence vivante, mouvante et imprévisible, d'une génération : pour entrer en Proust, il " suffit " de lire la Recherche ; pour entrer en Gide, c'est non seulement trente ou quarante livres, autonome chacun et qui s'opposent les uns aux autres, mais aussi tout le reste de sa " figure " qu'il faut prendre en compte-tout ce reste qui, d'ailleurs, se trouve aussi dans des livres, mais qui n'ont pas toujours Gide pour auteur : à côté de ses correspondances, les témoignages et souvenirs de ses amis, les travaux des historiens et biographes...
Un beau livre serait à écrire- mais difficile à construire- qui ordonnerait dans une
sorte de tableau vivant, simultanément, les divers avatars que Gide s'est offert en se
coulant tant dans ses divers personnages de fiction que dans ses diverses amitiés
vécues. Mais ce livre, nous l'avons peut-être déjà, idéalement du moins, si l'on
s'essaye à juxtaposer, en les reliant, en les imbriquant entre eux, les OEuvres, produits
de son imaginaire, les écrits autobiographiques (y compris, entre autres hybrides, le
Journal des Faux Monnayeurs, strate intermédiaire entre le journal d'Edouard et celui de
Gide lui-même), les correspondances, et les témoignages de ses familiers et amis. Cela
ressemblerait certes à une biographie " à l'anglaise " (Life and letters...),
mais donnerait la mesure de ce que fut cet écrivain singulier ; non pas maître à penser
ni gourou, mais amoureux exemplaire de la vie et des êtres dans le libre épanouissement
de leurs différences
L'oeuvre théâtrale
Bernard Delvaille
On connaît mal-et il y eut un peu de sa faute-l'oeuvre dramatique d'André Gide. Le
volume intitulé Théâtre, publié en 1942, contenant cinq pièces Saül, le Roi
Candaule, OEdipe, Perséphone (opéra en trois tableaux écrit pour Ida Rubinstein sur une
musique de Stravinski et Le Treizième arbre, " plaisanterie en un acte " . Les
huit volumes des éditions Ides et Calendes de 1947 en contenaient dix-sept ! Il est vrai
qu'y avaient été ajoutés des récits de jeunesse, plus ou moins dialogués (comme Le
Retour de l'enfant prodigue ou Bethsabé), des fragments d'oeuvres inachevées (Ajax ou Le
Retour), des traductions (celles d'Antoine et Cléopâtre et de Hamlet), l'adaptation du
Procès de Kafka et des adaptations d'oeuvres de Gide lui-même comme Robert ou
l'intérêt général ou Les Caves du Vatican. La première pièce, Saül, écrite en
1896, fut publiée en 1903 à cent vingt exemplaires. La première représentation des
Caves du Vatican " La pièce est naturellement sortie du livre. Quant à comprendre
comment le livre est sorti de moi " eut lieu à la Comédie Française le 16
décembre 1 950 :
L'oeuvre théâtrale de Gide s'échelonne sur un demi siècle !
Les poètes symbolistes-à commencer par Mallarmé-avaient toujours été préoccupés
(sans doute sous l'influence de Wagner et des auteurs scandinaves) par la scène. En 1
889, Octave Mirbeau avait " lancé " avec fracas La Princesse Malène de
Maeterlinck et, dès 1890, Claudel publiait la première version de Tête d'Or, sans
oublier les brèves scènes dialoguées de Francis Jammes, dont Un jour (1895) que Gide
fit imprimer à ses frais
Bref, l'oeuvre théâtrale de Gide, à la fois par son contexte historico-littéraire
et par la réelle importance qu'il y attachait lui-même mérite plus de considération
qu'on ne lui en accorde d'habitude (
).Paul Suret écrivait " Gide fut le
premier à deviner le parti qu'un dramaturge pouvait tirer des légendes bibliques ou des
fictions antiques pour exprimer son éthique personnelle " . Et, même dans Le
Treizième arbre, on retrouve l'ironie gidienne des soties. comme dans Robert ou
l'intérêt général, ses préoccupations sociales des années trente.
Théâtre critique. Théâtre ironique ? , telle est l'interrogation dernière .
André Gide
Remy de Gourmont : Les livre des masques
J'écrivais en 1891, à propos des Cahiers d'André Walter, oeuvre anonyme, ces notes :
ì-Le journal est une forme de littérature bonne et la meilleure peut-être pour
quelques esprits très subjectifs. M. de Maupassant n'en ferait rien : le monde est pour
lui le tapis d'un billard, il note les rencontres des billes, quand les billes
s'arrêtent, il s'arrête aussi, car s'il n'a plus aucun mouvement matériel à percevoir,
il n'a plus rien à dire. Le subjectif puise en lui-même dans la réserve de ses
sensations emmagasinées ; et, par une occulte chimie, par d'inconscientes combinaisons
dont le nombre approche de l'infinité, ces sensations, souvent d'un très loin jadis, se
métamorphosent, se multiplient en idées. Alors on raconte, non pas les anecdotes, mais
sa propre anecdote à soi, la seule que l'on dise bien et que l'on puisse redire bien
plusieurs fois, si l'on a du talent et le don de varier les apparences. Ainsi vient de
faire et ainsi fera encore l'auteur de ces cahiers. C'est un esprit romanesque et
philosophique, de la lignée de Goethe ; une de ces années, lorsqu'il aura reconnu
l'impuissance de la pensée sur la marche des choses, son inutilité sociale, le mépris
qu'elle inspire à cet amas de corpuscules dénommé la Société, l'indignation lui
viendra, et, comme l'action, même illusoire, lui est à tout jamais fermée, il se
réveillera armé de l'ironie : cela complète singulièrement un écrivain : c'est le
coefficient de sa valeur d'âme. La théorie du roman, exposée en une note de la page
120, n'est pas médiocrement intéressante : il faut espérer que l'auteur, à l'occasion,
s'en souviendra. Quant au présent livre, il est ingénieux et original, érudit et
délicat, révélateur d'une belle intelligence : cela semble la condensation de toute une
jeunesse d'étude, de rêve et de sentiment, d'une jeunesse repliée et peureuse. Cette
réflexion (p. 142) résume assez bien l'état d'esprit d'André Walter : " Ô
l'émotion quand on est tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher- et qu'on
passe. "
Il y a un certain plaisir à ne pas s'être trompé au premier jugement porté sur le
premier livre d'un inconnu ; maintenant que M. Gide est devenu, après maintes oeuvres
spirituelles, l'un des plus lumineux lévites de l'Eglise, avec autour du front et dans
les yeux toutes visibles les flammes de l'intelligence et de la grâce, les temps sont
proches où d'audacieux révélateurs inventeront son génie, feront sonner, pour qu'il
sorte et s'avance, la trompette de la première colonne. Il mérite la gloire, si aucun la
mérita (la gloire est toujours injuste), puisqu'à l'originalité du talent le maître
des esprits a voulu qu'en cet être singulier se joignît l'originalité de l'âme. C'est
un don assez rare pour qu'on en parle.
Le talent d'un écrivain n'est souvent que la faculté terrible de redire en phrases
qui semblent belles les éternelles clameurs de la médiocre humanité ; des génies
même, et gigantesques, comme Victor Hugo ou Adam de Saint-Victor furent destinés à
proférer d'admirables musiques dont la grandeur est de recéler l'immense vacuité des
déserts ; leur âme est pareille à l'âme informe et docile des sables et des foules ;
ils aiment, ils songent, ils veulent les amours, les songes, les désirs de tous les
hommes et de toutes les bêtes ; poètes, ils crient magnifiquement ce qui ne vaut pas la
peine d'être pensé.
Le genre humain, sans doute, en son ensemble de ruche ou de colonie, n'est que parce que nous en sommes prééminent au genre bison ou au genre martin-pêcheur ; ici et là c'est le triste automate ; mais la supériorité de l'homme est qu'il peut arriver à la conscience : un petit nombre y parvient. Acquérir la pleine conscience de soi, c'est se connaître tellement différent des autres qu'on ne sent plus avec les hommes que des contacts purement animaux : cependant entre âmes de ce degré, il y a une Paternité idéale basée sur les différences-tandis que la fraternité sociale l'est sur les ressemblances.
Cette pleine conscience de soi-même peut s'appeler l'originalité de l'âme-et tout
cela n'est dit que pour signaler le groupe d'êtres rares auquel appartient M. André
Gide.
Le malheur de ces êtres, quand ils se veulent réaliser, est qu'ils le font avec des gestes si singuliers que les hommes ont peur de les approcher ; ils doivent souvent faire évoluer leur vie de relation dans le cercle bref des fraternités idéales-ou, quand la foule veut bien admettre de telles âmes, c'est comme curiosités et pièces de musée. Leur gloire finalement est d'être aimés un peu de loin et compris presque, comme vus et lus des parchemins dans le coffre aux vitres scellées.
Mais tout cela est raconté dans Paludes, histoire, comme on sait, " des animaux vivant d
ans les cavernes ténébreuses et qui perdent la vue à force de ne pas s'en servir.
" ; c'est aussi, avec un charme plus familier que dans Le Voyage d'Urien, un peu de
l'histoire ingénue d'une âme compliquée, très intellectuelle et très originale.
On ne peut se permettre...
Jean Cocteau : Mes monstres sacrés
On ne peut se permettre de juger André Gide en ligne droite. Il fut méandre, et
c'était la manière de sa ligne d'être droite. Car l'inflexibilité d'une ligne de cette
sorte ne se présente pas géométriquement, mais grâce à l'étrange géométrie et aux
perspectives singulières de l'âme humaine.
Arthur Cravan, qui fut à l'origine de Lafcadio, nous rapporte qu'après la visite de
Gide sur les quais de la Seine, il le guetta par la fenêtre. Gide, écrit-il, avait le
choix entre la merveilleuse vitrine d'une boutique de coquillages et celle d'un
bouquiniste. Il hésita et se décida pour le bouquiniste. Cette note lafcadienne nous
présente Gide toujours partagé entre la vie et les textes qui l'exaltent. En voyage,
Gide chasse les insectes, les collectionne, herborise, se baigne, entre deux actes de
Shakespeare ou deux chapitres de Goethe.
La voix d'un homme me renseigne beaucoup. Lors de la mort de Proust, c'est sa voix que
j'étudiai dans la Nouvelle Revue Française. Celle de Gide montait, descendait, glissait,
s'amincissait, s'enflait, musicale et tortueuse. Il savait y mettre en relief quelque
terme, sur lequel, comme un peintre, il appuyait la touche blanche de l'éclairage, le
point que les portraitistes chinois font payer si cher, lorsqu'ils les placent, le dernier
jour de pose, dans l'oeil du modèle. Parfois, il semblait que les mots fussent halés par
lui des profondeurs d'une citerne.
Mes rapports avec Gide ont été de malice et de grâce. Il me taquinait et m'aimait,
comme en témoignent ses lettres intimes en marge d'un journal où il se montre souvent
fort injuste à mon adresse. Il fallait le comprendre, ne pas se blesser stupidement des
boutades d'une susceptibilité à vif qu'il tenait de Jean-Jacques et qui peuvent
surprendre chez un héritier des encyclopédistes. Ce mélange compose toute la beauté
d'un homme qui se tourne autant contre lui que contre les autres. Il juge et se juge d'une
plume unique et ne craint jamais de se contredire, n'étant pas esclave d'un engagement
extérieur à sa personne. De ce perpétuel échange entre un vieux maître et un jeune
élève, entre le fort en thème et le cancre prestigieux de la classe, émane un parfum
qui déroute l'analyse, sauf si le coeur s'en mêle. Nos anicroches sont bien anciennes et
Gide m'en parlait comme de vieilles disputes de famille, l'année dernière, pendant ses
longues haltes dans ma maison de Seine-et-Oise. Il désirait que je tirasse un film
d'Isabelle. Je lui conseillai de viser plus haut et de tenter le découpage des Caves.
Rien de plus jeune ni de plus désinvolte que ce spectacle des Caves à la
Comédie-Française. On y retrouvait la joie de notre enfance aux féeries du Châtelet et
à ce Tour du monde en quatre-vingts jours où nous eûmes la révélation du théâtre.
Pas l'ombre de pédantisme. Pas l'ombre de faux-sérieux. A peine l'ombre d'un message,
atténué par le fait que Lafcadio fit école et que ses disciples ressemblent aux
illuministes qui voulurent porter les méthodes de Luther à l'extrême.
Jadis Gide me montra les adorables cimetières de Varengeville et de Cuverville. Il m'y
entretenait, sans crainte, de la mort, et, avant mon départ pour l'Egypte, il me déclara
qu'il " s'amusait " de la grimace que ses crises donnaient à sa bouche. Il me
surprit par une bravade qu'il opposait aux misères physiques. Le mélange dont j'ai
parlé, il le poussait jusqu'à mélanger prudence, crainte et parfaite imprudence et
méconnaissance du danger que les enfants possèdent. Une flamme joyeuse, enfantine,
dominait sa cendre et sa braise. On la voyait dans son regard, ce regard dont la vrille
pénétrait toute chose malgré l'âge et ses lassitudes.
La dernière vision que j'ai de Gide est celle d'un Erasme à calotte noire, en robe de chambre, au centre de livres et d'objets pensifs, auprès d'un piano où il se reposait d'exprimer en laissant Chopin s'exprimer à sa place. Nul mieux que Gide ne prouve que toute oeuvre grave est un auto-portrait et que la ressemblance avec celui qui peint est plus importante que la ressemblance avec le modèle employé par l'artiste au seul titre de prétexte.
Jean Paulhan m'écrit : " A peine mort, Gide s'est pétrifié, est exactement
devenu de pierre. " J'y reconnais le privilège des souverains que la mort change en
gisants, et qui voyagent sur les eaux profondes.
Gide
Maurice Nadeau : Grâces leur soient rendues
J'appartiens à une génération pour qui Gide a encore beaucoup compté,
Entre dix-huit et vingt ans, je préfère des liqueurs plus fortes : Breton, Eluard ou Crevel, je lis " vraiment " Rimbaud, mais à l'âge où l'on cherche des " maîtres " , Gide, oui, s'impose. il n'est pas encore embaumé à mes yeux il ne le sera jamais, et c'est dans l'exaltation que je me souviens avoir lu Les Nourritures. C'était dans le wagon de troisième classe d'un train qui me menait à l'Ecole normale de Nancy. Je feignais d'ignorer que tout contre moi une inconnue lisait les pages que, rougissant et de ce contact et de ma lecture, je tournais lentement pour lui donner le temps de m'accompagner, Je nous sens accordés dans la même vibration étonnée. Je n'ai qu'à lui adresser la parole pour que nos destins peut-être se rejoignent. Gide m'y invite, je ne l'ose pas. " 0 toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais. " Arrivés à destination, nous nous séparons sur des regards navrés.
Quelques années plus tard, Gide s'orientait vers le communisme et me donnait par là de nouvelles raisons de l'admirer. Je ne suis pas encore inscrit au Parti, mais tout m'y pousse : la lecture des surréalistes, celle des romanciers soviétiques, Poulaille et Ramuz, Giono et Victor Serge, Nietzsche et André Baillon. Savoureuse mêlée. Ils auraient dû me détourner de Gide dont le côté grand-bourgeois ne m'échappe pas, et c'est pourtant chez Gide que je prends des leçons de vie et d'écriture. J'admire son courage, cette façon qu'il a de larguer les amarres, de donner à son combat, lui l'indivualiste, un horizon où il rejoindra cette nouvelle humanité en gestation à l'Est. Si je me destinais à la littérature, c'est comme lui que je voudrais écrire : avec la même économie de moyens, la même subtilité, la même maîtrise, le même amour pour une langue dont il fait goûter la saveur.
Le militantisme trotskyste me fait me déprendre de Gide et de ses Nourritures pour fils de famille émancipés. Je n'appartiens pas à ce monde-là, et de voir Gide parader sur les estrades à côté des Cachin et des Vaillant-Couturier, des Barbusse et des Malraux pour des causes dont-j'ai fini par l'apprendre-Staline tire les ficelles, ne me le rend pas plus sympathique. Il a voulu aller au peuple, et c'est bien en effet le peuple qui l'écoute dans ces vastes meetings pour la paix ou contre le fascisme, mais c'est un peuple abusé et crédule qui sert de masse de manoeuvre à l'homme du Kremlin et de ses séides. Je comprends mal qu'à ceux-ci il apporte la caution de son nom-c'est tout ce qu'on lui demande-alors que son oeuvre plaide contre l'embrigadement, les slogans, la réduction de la pensée aux mots d'ordre.
Après des mois d'hésitations, il décide de répondre à l'invitation que lui font les Soviétiques de se rendre en U.R.S.S. Il y est somptueusement accueilli. On peut craindre le pire : que, comme tant d'autres avant lui, il cède à l'amitié que lui montrent les foules, qu'il entonne le los d'un régime dont on ne lui aura montré que les aspects capables de l'enchanter. De retour en France, c'est le contraire qui se passe. A ses proches Mme Van Rysselberghe, Bernard Groethuysen, il fait le récit de son voyage, il dit sa confiance en U.R.S.S., mais il n'entend pas cacher les aspects d'une vie quotidienne qu'il a pu connaître en dépit des efforts faits pour les soustraire à sa vue. L'épanouissement de l'homme dont il faisait le but du communisme, il ne l'a pas rencontré, il souffre au contraire de constater l'assujettissement des masses ouvrières et paysannes à un pouvoir qui n'admet pas la contradiction, il s'étonne du culte voué à la personne de Staline, il déplore le manque de libertés individuelles jusque dans le domaine des moeurs, bref, cette révolution à l'Est en qui il a placé ses espoirs, en particulier pour la jeunesse-cette jeunesse à laquelle il a dédié ses Nouvelles Nourritures-, le déçoit.
Son ami Pierre Herbart, qui l'accompagne à Moscou où il jouit d'un statut officiel, n'est pas pour rien dans cette déception : il a contribué à lui ouvrir les yeux.
Les communistes français s'inquiètent. Aragon, qui a tant fait pour ce voyage, fait courir sur la conduite de Gide en U.R.S.S. des bruits infâmes, Malraux le met en garde : en plein combat antifasciste contre Hitler et contre Franco, il n'appartient pas à Gide de livrer au public le récit d'une déconvenue. Ne va-t-on pas croire d'autre part à une nouvelle palinodie de la part d'un homme déjà réputé pour sa répugnance à se ranger dans un parti ? Sa figure n'en sortira pas grandie, au contraire....
Gide n'écoute ni conseils ni objurgations. Il publie Retour de l'U.R.S.S. qui fait l'effet d'un coup de tonnerre. Il devient alors l'objet, de la part des communistes, des calomnies les plus outrancières, tandis que la Gauche presque tout entière- l'honnête Jean Guéhenno, directeur de l'hebdomadaire Vendredi, en tête-voue son ouvrage à d'ironiques appréciations, Que pouvait-on attendre d'autre du caméléonesque Gide, de cet esthète perpétuellement assis entre deux chaises, de cet homme de lettres qui préfère sa personne au combat en train de se livrer contre les forces du Mal ?
Ils sont peu nombreux, ceux qui pensent que Gide a placé la vérité au-dessus de la situation confortable que lui avaient aménagée ses anciens amis. Cette vérité, il avait pris quelque précaution pour la dire, croyant avoir affaire à des hommes capables de l'entendre, désormais il va la livrer tout entière dans ses Retouches... qui, cette fois, mettent le feu aux poudres. Il est ouvertement fustigé comme " un ennemi déclaré de l'U.R.S.S. " , comme " un complice objectif de Franco " .
J'ai suivi, avec mes amis trotskystes, les phases de ce combat inégal entre un écrivain, célèbre certes mais réduit à ses seules forces, et une Gauche antifasciste à qui les arbres sont en train de cacher la forêt. Si elle n'a à opposer à Hitler et Franco que le stalinisme et l'idéologie du Front populaire, non seulement elle n'est pas en état de mener son combat, mais elle va le perdre. Déjà pour les républicains espagnols sonne le glas. Hitler a envoyé ses stukas sur Guernica. En U.R.S.S. Staline fait fusiller ses meilleurs généraux et, par un pacte fameux qui abasourdit la Gauche (sauf les communistes français), laisse à Hitler les mains libres pour envahir la Pologne, l'Autriche, la Tchécoslovaquie. Mai 40, la Wehrmacht envahit la France.
Après la débâcle, Gide, parmi beaucoup d'autres, est rangé par les pétainistes parmi ceux " qui nous ont fait tant de mal " .
L'innocente conférence qu'il voulait faire à Nice sur Henri Michaux n'aura pas lieu. Son Journal montre ses hésitations sur le sens de l'entreprise hitlérienne. Pas plus que le Malraux des années 41-42, il ne songe à une forme organisée de résistance, mais il répudie la N.R.F. de Drieu La Rochelle, vouée à la " collaboration " , et se réfugie à Tunis, puis à Alger où il demeure jusqu'après la défaite allemande. De retour à Paris en 1946, il éclipse ses pairs, vieillis, ou dévalorisés par leur tenue sous l'Occupation, il règne sur de plus jeunes comme Sartre et Camus, les Suédois lui donnent le Prix Nobel, la Comédie-Française lui fait un triomphe avec Les Caves du Vatican. Dans Combat, il m'arrive plus d'une fois de parler de Gide.
Il s'est laissé enrôler, par téléphone, dans la croisade que je mène en faveur d'Henry Miller. Pour ses quatre-vingts ans, en 1949, je lui confectionne dans ma page littéraire un bouquet fait de témoignages et d'appréciations de son oeuvre où, d'ailleurs, ne manquent pas les épines. Il m'en sait gré, c'est du moins Adrienne Monnier qui m'en avise. Ma première rencontre avec Gide a lieu dans les jardins de la N.R.F, lors d'un des cocktails de l'éditeur. Henry Smadja vient de me régler mon salaire en coupures crasseuses de cinq francs provenant directement de la vente du journal à la criée, je porte le paquet dans ma poche d'imperméable, Gide s'approche et me demande de le lui montrer. Rires. Les gens font cercle puis s'écartent pour nous laisser en tête à tête. Gide gravit les marches du perron, m'entraînant à sa suite, s'arrête, se retourne face au public, comme s'il voulait nous faire le point de mire de centaines d'yeux braqués sur nous. Nous sommes tous deux conscients de l'honneur qu'il me fait. J'ai une deuxième rencontre avec Gide. Elle a été ménagée par Pierre Herbart, rue Vaneau.
Ce sera la dernière et elle tourne à ma confusion.
Herbart n'aimait pas Camus. Parce que Camus était un protégé de Gide-il avait habité chez lui-et sans doute aussi pour des raisons littéraires : rien de plus étranger à Herbart que le moralisme de Camus. Un jour que, dans mon bureau du Combat de Smadja, nous parlons de Camus, je me laisse aller à un de ces jugements à l'emporte-pièce qu'on regrette aussitôt qu'ils ont été formulés : " Camus ? Un chrétien qui s'ignore.-Intéressant, ce que vous me dites là. Je serais curieux de savoir ce qu'en pense André Gide. "
J'ai oublié cette conversation quand, quelques jours plus tard, Herbart m'informe qu'il m'a ménagé un rendez-vous avec Gide : " Il serait content de mieux vous connaître. "
Je me rends rue Vaneau. C'est Herbart qui vient m'ouvrir, me fait entrer dans ce vestibule tant de fois décrit, me dit d'y attendre Gide qu'il va chercher. Je me trouve brusquement en face de Gide, vêtement flottant, sur le crâne un drôle de bonnet, il n'a pas le sourire de notre première rencontre.
" Vous vouliez me parler de Camus... " Je ne m'attendais pas à cela. Je balbutie, Herbart vient à mon secours :
" André Gide serait heureux que vous lui répétiez ce que vous m'avez dit de Camus... "
Mis au pied du mur, je répète, honnêtement, le jugement hâtif que je me suis laissé aller à formuler sur Camus dans le cours de ce que je croyais une banale conversation. Gide me regarde, un long temps s'écoule, puis prend la fuite sur un " Cela me semble un peu épais " qui me cloue au sol " Ne vous formalisez pas, me dit Herbart, Gide est coutumier de ces volte-face... "
C'est alors que j'ai le sentiment d'être tombé dans un traquenard. Herbart est parvenu à ses fins quelque peu perverses. Je ne reverrai plus Gide.
Ce " Cela me semble un peu épais " me résonne aux oreilles. J'ai la naïveté de raconter la scène à des amis. Je retrouverai ce " Cela me semble un peu épais " prononcé par Gide dans un roman de Jean-Louis Curtis. Décidément, rien ne se perd.
La mort de Gide me donne l'occasion de dire une fois de plus l'admiration que je porte
à l'homme, à l'écrivain. Elle est assez connue pour que Gaston Gallimard me demande de
préfacer les " romans " de Gide dans la Pléiade, pour que plus tard j'écrive
le texte de l'album offert aux acheteurs de la même collection, mais de cela j'entretiens
mon lecteur plus loin.
" Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? " demandait ironiquement
André Breton à celui qu'il rêvait de supplanter auprès des jeunes gens de la première
après-guerre. " Monsieur André Breton, où en sommes-nous avec le temps ? "
Pour les jeunes d'aujourd'hui, il est à craindre qu'ils ne reposent tous deux dans le
linceul des dieux morts. N'empêche que cet " alibi littéraire " que
dénonçait Breton, il avait, avec Gide déjà, du plomb dans l'aile. Le plus "
émancipateur " des deux n'est peut-être pas celui qu'on pense.
Bibliographie
Lire Gide...
... dans La Pléiade (Gallimard) : le volume Romans, récits et soties, oeuvres
Lyriques (éd. Yvonne Davet et J.-J. Thierry, préface de Maurice Nadeau) recueille toutes
les grandes oeuvres de fiction, à l'exception d'André Walter ; les deux autres volumes
de la collection, Journal 1889-1939 et Journal 1939-1949 -Souvenirs, joignent au Journal
(dont une nouvelle édition critique et en deux volumes est parue en 1993-1994, éd. Eric
Marty et Martine Sagaert) les principaux écrits plus ou moins autobiographiques (Si le
grain ne meurt, Souvenirs de la Cour d'assises, Voyage au Congo, Le Retour du Tchad,
Feuillets d'automne, Et nunc manet in te, Ainsi soit-il...) ; deux volumes sont en
préparation (éd. Claude Martin) qui réuniront les Essais et oeuvres antiques. Dans la
collection, l'Anthologie de la Poésie française est due à Gide. Enfin, signalons qu'un
Album de la Pléiade a été consacré à Gide en 1985.
... dans Folio (Gallimard) : où 15 titres sont disponibles :
Paludes (n°436)
Les Nourritures terrestres et Les Nouvelles nourritures (117), L'Immoraliste (229),
Le Retour de l'Enfant prodigue,
Le Traite du Narcisse,
La Tentative amoureuse,
El Hadj
Philoctète et Bethsabé (1044),
La Porte étroite (2l0),
Isabelle (144),
Les Caves du Vatican (34)
La Symphonie pastorale (18),
Corydon (2235),
Si le grain ne meurt (875),
Les Faux-Monnayeurs (879),
L ëEcole des femmes,
Robert & Geneviève (339),
La Séquestrée de Poitiers et l'Affaire Redureau (977),
Thésée (1334) et Feuillets d'automne (1245).
... dans Poésie/Gallimard :
Les cahiers et les Poésies d'André Walter
ed. Claude Martin, n° 208).
... dans Idées (Gallimard) :
Dostoïevski (n° 48)
Retour de l ëURSS
Retouches à mon Retour de l ëURSS (396).
... et puis :
non encore recueillis dans la Pléiade, non disponibles en collection de poche,
Prétextes et Nouveaux Prétextes (Mercure de France), Journal des Faux-Monnayeurs
(Gallimard), Incidences (Gallimard), Interviews imaginaires (Gallimard), Théâtre -. un
volume (Gallimard) : Saül, Le Roi Candaule, OEdipe, Persephone et Le Treizième Arbre,
Les Caves du Vatican (Gallimard, farce tirée de la sotie)...
Editions posthumes d'inédits : Le Récit de Michel (Ides & Calendes, éd. Claude
Martin), Conseils au jeune écrivain (Proverbe, éd. Dorninique Noguez), A Naples et Fata
Morgana, éd. Claude Martin, dessins de Valerio Adarni,). Le " texte intégral des
Entretiens radiophoniques de Gide avec Jean Amrouche a été publié dans le Gide d'Eric
Marty (La Manufacture, coll. " Qui êtes-vous ? " ).
Rappelons enfin l'édition des OEuvres complètes (très incomplètes- 15 vol.,
Gallimard 1932-1939, en bibliothèque ou chez les bouquinistes), où l'on trouvera maints
textes devenus aujourd, hui difficilement accessibles.
La Correspondance est très dispersée : à côté d'innombrables publications de
lettres isolées, on pourra trouver (pas toujours en librairie) une quarantaine de
volumes, chez divers éditeurs, rassemblant des échanges à deux voix. Les plus
irnportants : chez Gallimard, les Correspondances avec Claudel, avec Jammes et avec
Valéry, avec Suarès, avec Martin du Gard, avec Mauriac, avec Ghéon, avec J-Em. Blanche,
avec Dorothy Bessy, avec sa mère, avec Copeau, avec Larbaud ; au Mercure de France, avec
André Rouveyre ; chez Flammarion, avec Jules Romains ; aux Presses Universitaires de
Lyon, avec Fr.-P. Alibert, avec Jef Last, avec Fr. Vielé-Griffin, avec André Ruyters ;
chez Corréa, avec Charles Du Bos, avec Rilke ; chez Droz, avec Arnold Bennett, avec
Albert Mockel.
Pour le découvrir ou le mieux connaître...
On se repor tera aux périodiques et séries qui lui sont consacrés : le Bulletin des Amis d'André Gide (revue trimestrielle, 97 numéros parus depuis 1968 :
quelque 10000 pages) et les Cahiers André Gide (éd. Gallimard, 16 vol. parus),
publiés par l'Association des Amis d'André Gide (président : Claude Martin, 3 rue
Alexis-Carrel. 69110 Ste-Foy-lès-Lyon, tél. 78.59.16.05), ainsi que la série André
Gide de La Revue des Lettres Modernes (éd. Minard, 9 vol. parus).
Brèves monographies d'initiation disponibles en librairie : Claude Martin, Gide (Seuil, " Ecrivains de toujours " ) ; E. Marty, Gide (la Manufacture, " Qui êtes-vous ? " ) ;
J.-J. Thierry, André Gide (Hachette).
Au premier rang des souvenirs et témoignages : les fameux Cahiers de la Petite Dame, 1918-1951, de Maria Van Rysselberghe (Gallimard, 4 vol., éd. Cl. Martin).
Les Notes sur André Gide de Roger Martin du Gard (Gallimard),
les Conversations avec André Gide de Claude Mauriac (Albin Michel, rééd. augm. 1990),
le Gide familier de Jean Lambert (Julliard, 1958)
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