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Mercredi 31 juillet 1996, à 23h00
LOUIS GUILLOUX
Notes liminaires
Louis Guilloux est un homme d'émotion, et de retenue, sans rien en lui qui pèse ni ne pose. Cette discrétion désenchantée lui vaut d'acquitter un lourd tribu à la postérité : trop rares sont ceux qui le connaissent. Je souhaitais, le temps d'un film offrir au plus grand nombre de spectateurs possible l'envie de faire connaissance tant avec l'homme qu'avec son oeuvre.
Un homme infiniment attachant. Une oeuvre qui l'est tout autant. L'un et l'autre profondément marqués par les déchirements d'un siècle qui les dote d'une lucidité qui n'est pourtant jamais tout à fait désespérée.
Guilloux, n'était dupe de rien, et surtout pas de l'image que l'on pouvait donner de lui. Il fuyait les journalistes.
" On ne fait pas une biographie ! Le plus important c'est ce qui est dans les livres. " Le film tend ainsi en permanence des fils entre la vie, les images de cette vie et les livres qui s'inspirent de cette vie là pour en éclairer le sens.
Louis Guilloux a inscrit la thématique du miroir au coeur même de son dispositif romanesque. Il met immédiatement en garde le lecteur : le romancier ne copie pas le réel, il le recompose et explore ses fractures pour en faire jaillir la dimension fantastique. Le premier mot du Sang noir, son roman le plus connu avec La Maison du Peuple est " Maïa " . La maîtresse de Cripure, le héros déchu, porte le nom de la déesse de l'illusion et dans La Confrontation, le narrateur enquête sur un disparu qui n'est autre que son double lui-même.
Dans le film, deux hommes transportent un miroir sorti des eaux de la baie de Saint Brieuc à travers la ville natale du romancier. Et c'est dans un miroir qu'apparaît pour la première fois le visage de Guilloux. " Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie " ...La mer balaye le miroir, Guilloux et les porteurs...
Mais la ville les ramène. Ils s'arrêtent là où le romancier lui-même a grandi, non pas tant pour illustrer les " stations " de sa formation que pour donner d'emblée idée de la relation très particulière que Guilloux entretint sa vie durant avec la cité briochine. Amour et haine. Le miroir ne se promène dès lors plus dans la vie réelle, mais dans ce que l'écrivain en a fait aussi bien dans Sang noir que dans Le Pain des rêves.
Fidèle au monde de son père et à celui de tous les exilés en général, Louis Guilloux avait le don de l'amitié. Au cours de la préparation, frappée par l'enthousiasme avec lequel tout ceux qui ont pu le connaître ont tenu à me parler de lui, j'ai souhaité construire ce portrait comme une ronde.
De Roger Grenier à Marcel Maréchal, en passant par Robert Gallimard, Roger Vrigny et
Pierre Moinot ou encore le briochin Yannick Pelletier, tous interviennent au cours du film
à titre amical : chacun à sa manière et avec ses souvenirs propres raconte le "
jeu de patience " de cette vie où " Rien n'est jamais fini " ... Guilloux
tendit toute sa vie à la plus grande simplicité d'expression. Le ton des entretiens est
celui d'une de ces conversations à bâtons rompus où l'on a l'impression que les gens
racontent ce qui leur vient à l'esprit. Une seule rencontre tranche, celle d'une ancienne
réfugiée espagnole. Consuello Pollano ne parle pas, elle écoute un vieil homme, le fils
d'un compagnon de Guilloux, lui faire la lecture des pages du Journal que l'écrivain
consacre aux siens au moment de la Guerre d'Espagne.
Son silence et ses larmes renvoient aux larmes de Guilloux lui-même et à l'injuste silence qui s'est aujourd'hui fait autour de son oeuvre.
LOUIS ARAGON
Si Louis Guilloux est un Cervantès, cette question l'histoire en est juge : mais j'affirme que Cripure est un Don Quichotte, le Don Quichotte de la faillite de la bourgeoisie. Je me complais à cette image, j'aime à imaginer toute l'histoire d'une classe entre ces deux spectres, le Don Quichotte qu'elle a bafoué, le Don Quichotte qu'elle a produit. J'affirme que Cripure est nécessaire à la pleine compréhension de l'homme de ce temps-ci, comme Don Quichotte à celui de jadis. J'affirme que Cripure est une arme pour l'homme de demain contre l'homme d'hier.
Le Sang noir n'est pas l'expression directe du combat où pourtant Louis Guilloux a sa place marquée, mais il jouera cette partie imprévisible de l'oeuvre d'art dans la transformation des hommes, qui suppose le bouleversement de l'économie, la lutte des classes dont ici on n'entrevoit que les grandes ombres sur les murs d'une petite ville, mais qui n'est pas nécessairement la transcription directe de ce bouleversement, de cette lutte.
Je dis, je répète, que Cripure est le Don Quichotte d'aujourd'hui.
Dans la littérature française contemporaine, je ne connais qu'une figure qui lui soit
concurrente, et c'est ce Docteur Bardamu qui est né de Louis-Ferdinand Céline.
LOUIS GUILLOUX PAR LUI-MEME
ESSAI DE BIO-BIOBLIOGRAPHIE : Y. Pelletier
" On ne fait pas une biographie ! Le plus important, c'est tout ce qui est dit dans les livres. "
15 janvier 1899 :
Naissance de Louis Guilloux, rue du Chapitre à Saint-Brieuc. Sa mère y tient, peu de temps, un petit commerce.
Son père, artisan cordonnier - à part un intervalle de " deux ou trois ans où il est concierge à l'école Baratoux " -, est un actif militant socialiste. Louis Guilloux a deux soeurs : " L'une avait deux ans de plus que moi, l'autre quatre. " .
1912 :
Entre au Lycée en qualité d'élève boursier. Etait-il content ?
" J'étais un enfant obéissant " . On demande un jour à Alexandre Dumas qui sortait d'un dîner, comment c'était : c'était gai ou quoi ? Il a répondu : " Sans moi, je me serais beaucoup ennuyé " . C'était cela, le Lycée. (...) Il y avait environ trois cents lycéens, dont quatre boursiers. (...) Je dois dire à l'honneur des professeurs qu'il y en a eu un seul qui m'ait fait sentir que j'étais boursier Un seul, le plus c... d'ailleurs. C'était un prof d'arithmétique, en 5ème.
1914 :
" J'ai fait un voyage en Angleterre (...). Toute ma vie je me suis demandé comment mes parents m'avaient laissé partir pour l'Angleterre à quinze jours de la guerre. Ça veut tout de même dire que personne n'y croyait. "
Retour d'Angleterre, au mois d'octobre : " Le quai du Légué était couvert de soldats et au lycée tout était changé parce que les dortoirs étaient transformés en hôpitaux et qu'alors les ex-internes logeaient en ville, ce qui était une transformation des habitudes : on se retrouvait dans la rue, on allait dans la chambre des copains, etc.. C'était une grande nouveauté et cela a eu beaucoup d'importance. "
1916 :
" J'ai renoncé à ma bourse pour me faire engager comme pion au Lycée. "
Pour quelle raison ? " Je les avais vus. Ils ne m'intéressaient pas. Par ailleurs, moi je ne voulais pas être... Je voulais gagner ma vie quoi ! "
Début de l'amitié avec le professeur et philosophe Georges Palante.
1917 :
Louis Guilloux rencontre à la bibliothèque municipale de Saint-Brieuc Jean Grenier,
le futur philosophe et professeur d'Albert Camus à Alger. D'emblée va naître entre les
deux jeunes gens une amitié indéfectible
1918 :
Départ pour Paris. " J'y étais au moment de l'armistice. Trois jours de saturnales. Extraordinaire. Mais il y avait des femmes qui fermaient leurs volets parce que leur mari était mort à la guerre "
1921 :
" Je suis entré à L'Intransigeant que dirigeait un poète, Fernand Divoire qui était un homme extrêmement gentil. J'y suis resté quatre ans comme traducteur d'anglais au service étranger, (...) Trois heures de travail payé par jour, ça suffit à faire un homme indépendant. "
1921-1926 :
Louis Guilloux écrit pour lui même, selon sa propre expression. Fréquente Grenier, Henri Petit. Se lie d'amitié avec André Chamson.
1925, 5 août :
Suicide de Georges Palante, à Hillion près de Saint-Brieuc. Il revivra, en partie sous les traits de Cripure dans Le Sang noir.
l926-1927 :
Présenté par André Chamson à Daniel Halévy, il fait, chez ce dernier, la connaissance de Jean Guéhenno et d'André Malraux. Il rencontre André Billy qui lui fait écrire des feuilletons pour Le Matin et Le Petit Journal.
Rédaction et publication de La Maison du Peuple (Grasset) qui lui vaut la Bourse Blumenthal.
En 1927, l'écriture " est devenue mon métier, ça l'est resté depuis. Je n'ai rien fait d'autre. "
1929 :
Lettres de Proud'hon (en collaboration avec Daniel Halévy) (Grasset).
1930 :
Retour de Louis Guilloux à Saint-Brieuc.
Dossier Confidentiel (Grasset).
1931 :
Compagnons {Grasset).
Souvenirs sur Georges Palante, (O.L. Aubert, Saint-Brieuc) ; réédition de Calligrammes. 1980.
1932 :
Naissance d'Yvonne, fille de Renée et Louis Guilloux.
Quand s'était-il marié ? " Je ne me souviens pas, 24 ou 25, je ne sais plus... "
Hyménée (Grasset),
l933 :
Début des activités " politiques " : " On m'a demandé de prendre la responsabilité du Secours Rouge pour le département.
J'ai accepté bien sûr (...). J'avais à m'occuper, avec d'autres très naturellement, des réfugiés allemands, autrichiens, polonais, sarrois, que sais-je ? "
Louis Guilloux s'occupe aussi des chômeurs et " ça a duré jusqu'à la guerre " .
Le lecteur écrit (Gallimard).
1934 :
Angélina (Grasset).
1935 :
Le Sang noir (Gallimard) manque de peu le prix Goncourt au profit de Sang et Lumière (Grasset) de Joseph Peyré.
Louis Guilloux est " secrétaire " du Congrès mondial des Ecrivains antifascistes, " où sont venus des soviétiques dont Pasternak que j'ai vu là pour la première fois et que j'ai revu à Moscou ; Babel qui a été fusillé par Staline, Pilniak. Enfin beaucoup de monde "
1936 :
" Je suis allé en Russie avec Gide "
Histoire de Brigands (E.S.I.).
l937 :
En raison de son refus de prendre parti contre Gide et son Retour d'U.R.S.S. (N.R.F. 1936), Louis Guilloux doit quitter son récent poste de responsable de la page littéraire de Ce soir (quotidien dirigé par Aragon et J.R. Bloch). Nizan le remplace.
" Action en faveur des réfugiés espagnols, avec l'abbé Yallée, le pasteur Crespin, et aussi les copains communistes.. Ils s'arrangeaient tous très bien, d'ailleurs. Ce sont de bons souvenirs, ça "
1940-41 :
" Je débrouillais des copains. Je logeais des personnes qui faisaient un travail clandestin " .
1942 :
Le Pain des Rêves (Gallimard), Prix Populiste : " Le Populisme est une notion qui a été inventée par deux personnes, deux écrivains, dont l'un est Thérive, l'autre Lemonnier, Ils ont même fondé un Prix Populiste dont j'ai été le brillant lauréat. "
C'était une mauvaise année à tout point de vue puisque c'était en 1942. Décès du père de Louis Guilloux.
1943 :
Perquisition de la Milice au domicile de L. Guilloux : " Ils sont venus perquisitionner parce que, justement, on venait d'arrêter quelqu'un qui habitait chez moi. " L. Guilloux se réfugie quelque temps à Joigny, " chez des amis de " Résistance " .
1944:
Louis Guilloux doit de nouveau quitter Saint Brieuc pour Toulouse.
" A ce moment-là, c'est devenu très sérieux. Ici c'était très chargé d'Allemands car nous étions à la fois front de mer et zone interdite, ( ) Il n'y avait aucune raison de se foutre dans leurs pattes. "
Août : Libération de Saint-Brieuc.
" Vous savez, c'est une chose très difficile que d'être du bon côté. "
Louis Guilloux est interprète auprès de l'armée américaine (Cf. 0.K. Joe !, paru en 1976.
1949 :
Décès de la mère de Louis Guilloux.
Publication du Jeu de Patience (Gallimard), Prix Théophraste Renaudot. Voyage en Egypte.
1952 :
Absent de Paris (Gallimard)
1954 :
Parpagnacco ou La Conjuration (Id).
1960 :
Les Batailles perdues (id).).
1961 :
" J'ai fait un périple assez long depuis Hambourg jusqu'à Salonique et Athènes en passant par Munich, Salzbourg, Vienne, puis Trieste, Rome, Capoue, Naples. Je faisais ça pour le Haut Commissariat aux Réfugiés, m'arrêtant partout où il y avait des camps de personnes qui avaient été déplacées par l'événement de la guerre et qui n'avaient pas été envoyées encore dans des pays d'accueil. "
Cripure (Gallimard), pièce tirée du Sang Noir.
1967 :
Compagnons adapté à la télévision.
Cripure créé par le théâtre du Cothurne.
Louis Guilloux obtient le Grand Prix National des Lettres.
La Confrontation (Gallimard)
1968 :
mai : " J'étais à Paris. Très bien, très bien, très bien, très bien. Bravo. " Juin : Dommage. Oui, dans un certain sens. Mais ce n'est qu'un début, comme vous le savez... "
Action en faveur de l'instauration des maisons de la Culture, ainsi Orléans, Bourges...
1971 :
Décès de Jean Grenier.
" Le 5 mars 1971 Jean est mort. mon plus vieil ami, l'ami de toute ma vie depuis l'été 1917 où nous nous étions rencontrés à la Bibliothèque municipale de Saint-Brieuc. Il était d'un an mon aîné. Près de lui j'étais toujours bien, lui près de moi. Nous goûtions ensemble une paix que nous n'avions pas toujours avec grand monde. Nos pensées se complétaient, se précédaient. De lui à moi, de moi à lui, tout était reçu et donné dans une même facilité. Il me semble avoir poursuivi avec lui pendant toute la vie la même conversation que nous avions engagée le jour de notre première rencontre. " (L'Herbe d'oubli.)
1973 :
A la télévision, les Thibault de Roger Martin du Gard, adaptation de L. Guilloux.
Grand Prix de Littérature de l'Académie française.
La Bretagne que j'aime (Sun) ; réédition sous le titre Ma Bretagne, Folle Avoine, 1933.
1974 :
Le Pain des Rêves adapté à la télévision.
l975 :
5 août : à l'initiative de Louis Guilloux, à Hillion, cérémonie intime et non officielle en souvenir de Georges Palante qui s'est suicidé, il y a cinquante ans. Novembre : Apposition d'une plaque commémorative en l'honneur de G. Palante, au Lycée de Saint. Brieuc. " En principe, n'est ce pas, il devait être opposé à ce que nous faisons. Je pense qu'un homme qui se suicide rompt complètement avec la vie, avec les gens, mais qu'il y a un devoir sacré des vivants et que c'est cela, sans liturgie, qui nous a animé (...). Il y a une dégradation du respect des gens (...). Si bien que, pour moi, un des motifs de faire ce que nous faisons aujourd'hui c'est qu'il soit au moins conservé le souvenir des hommes qui ont eu une présence humaine et sont l'âme de la société "
Parution du disque Le Sang noir (textes lus par l'auteur), Velia, Saint-Brieuc ; réédition C.D, Coop-Breich, 1994.
1976 :
Salido, suivi de O.K Joe ! (Gallimard).
1978 :
Coco perdu (id)
Carnets (1921-1944) Grand Aigle d'Or de la Ville de Nice. Prix de Bretagne.
1980,
14 octobre : Décès de Louis Guilloux
17 octobre, obsèques à la cathédrale Saint-Etienne de Saint-Brieuc. " J'aime le silence et l'ombre de la cathédrale (...)N'est-ce pas ici, tout compte fait, que l'essentiel des choses s'est passé depuis quinze siècles ? N'est ce pas ici que tout a commencé, ici que tout aboutit ? Entre les fonds baptismaux devant lesquels je passais, et le catafalque que j'apercevais devant le choeur, ne tenais-je pas les deux termes de la question ? " (Le Jeu de Patience)
1981
Grand Bêta Folio-Benjamin.
1982
Carnets (1944-1974) (Gallimard)- 1984 : L'Herbe d'oubli (id),
TROIS ROMANCIERS DE LA CONDITION HUMAINE : LAWRENCE, GUILLOUX, FAULKNER
Jean-Claude Larrat : André Malraux, Théoriciens de la littérature
( )
Dans les oeuvres de Louis Guilloux qu'il présente, en juin 1932, dans Europe, Malraux retrouve l'enfance, l'adolescence et les rêveries des collégiens, mais aussi une réalité sociale âpre, simple et rude, évoquée sans emphase, ni prophétisme. Il aperçoit dans le héros-narrateur de Dossier confidentiel un rêveur éveillé encore proche de ceux de Battling le ténébreux et il reconnaît dans " la maison du grand vent " - qui abrite puis fascine ce héros au point de finir par gouverner sa vie - une " atmosphère poétique " qui n'est pas sans analogie avec " la rue des Merveilles " ou avec " la cour où Battling se réfugie entre les poubelles des rêves et sa méchanceté " . Malraux note aussi la pitié et l'admiration discrète que Guilloux paraît éprouver pour ses personnages :
" Dans leur humiliation, il cherche leur grandeur. (...) Chez lui, ajoute-t-il, l'atmosphère poétique est pour [Malraux souligne] l'homme, non contre lui. " Mais cette dernière appréciation montre bien que Malraux aperçoit, " derrière " l'univers des premiers romans de Guilloux, comme une menace ou une tentation possibles (qui se concrétiseront largement dans Le Sang noir), un monde de misère morale et de décomposition, propre à une littérature romanesque qui, dans les années trente, retrouve quelque audience. Sanctuaire est sans doute l'un des plus forts exemples de cette littérature où l'homme est " écrasé " , " broyé " - les deux mots reviennent alors souvent sous la plume de Malraux - par un destin sans grandeur, ni noblesse. Malraux retrouvera encore, d'une certaine façon, cette littérature de l'homme broyé et tourné en dérision ou ignoré par des dieux aveugles dans Les Traqués de Matvéev, ou même dans Indochine S.O.S d'Andrée Viollis.
Quant à lui, il prétendra " sauver " , dans ses romans, l'homme et son aspiration au sublime, mieux et plus clairement que Guilloux : " J'ai cherché des images de la grandeur humaine, je les ai trouvées dans les rangs des communistes chinois écrasés, assassinés, jetés vivants dans les chaudières " , déclare-t-il, en 1933, à propos de La Condition humaine. Et il proteste avec la dernière vigueur lorsque, la même année, Brasillach lui reproche son goût sadique du sang. Brasillach admettait pourtant qu'il ait pu partager avec " Eschyle, Shakespeare, Ford, Webster ou Racine " ce qui serait l'î un des secrets de l'art dramatique " : " L'écrasement de l'homme est peut-être la seule manière de nous faire connaître sa grandeur. "
Ces quelques aperçus sur les textes de 1932-1935 nous montrent que la réflexion sur l'individualisme change de perspective au moment où Malraux découvre d'une part ce qu'on a appelé la littérature de la déchéance, d'autre part, le tragique surgissement du nazisme. Malraux entend rester fidèle à son refus de l'individualisme et du réalisme littéraire, mais il ne veut pas se laisser entraîner sur cette pente du nihilisme, de la déchéance de l'humain, de cet " anéantissement bouddhique de la volonté " , où auraient pu, logiquement, le conduire certaines de ses professions de foi de 1926-1927, dans D'une jeunesse européenne, par exemple. Tout se passe comme si Malraux avait aperçu dans les premières manifestations d'une littérature antihumaniste et dans leur contrepoint du nazisme les dangers possibles de l'appel " oriental " à l'impersonnalité. Le terme d'homme revient fréquemment désormais sous sa plume pour être opposé à " individu " ; on est loin dans cette période, de la suggestion de Ling (à laquelle A. D. ne souscrit d'ailleurs pas) : " L'homme est mort, après Dieu " .
En avril 1930, Malraux fut amené à prendre la défense de Gide contre le jeune écrivain catholique Jean-Pierre Maxence qui dénonçait en Gide un cynisme que n'excusait aucune aptitude pour l'exploration des gouffres. Malraux admet implicitement que Gide, dans ses ouvrages, n'a pas pris la mesure de cet affrontement de l'homme avec les dieux et la mort qu'il avait trouvé chez Nietzsche et chez Dostoïevski. Il reste, dit-il, que se dégage des oeuvres de Gide un idéal spécifiquement humain qui transcende l'individualisme forcené prêté habituellement à leur auteur comme à leurs personnages. Malraux, non par une réflexion propre, mais par le hasard d'une polémique, est ainsi amené à prendre position dans une querelle sur la responsabilité de l'écrivain dans la défense de la dignité humaine. L'exemple de Gide montrerait qu'un certain individualisme n'est pas un obstacle majeur dans cette lutte contre tout ce qui s'oppose à la grandeur humaine. Dans les livres de Guilloux, Malraux découvre le monde de ce que la critique nommera, plus tard, l' " antihéros " . Dans Dossier confidentiel, dit-il, " la matière du livre, personnage, sujet, atmosphère, est systématiquement médiocre " . Ce dernier qualificatif montre bien que le problème de l'individu (et du personnage individualisé) n'est plus seulement une question d'existence, de puissance ou d'intelligibilité, mais aussi une question de valeur. Malraux lit alors des oeuvres où s'exprime avec force un désespoir de la bassesse et de la dérision qui n'a plus rien du désespoir secourable, cornélien, principe d'action et de généreuse grandeur qu'il avait évoqué à la fin d'î André Malraux et l'Orient " ou à travers certains personnages de ses deux premiers romans. Il ne s'agit pas des oeuvres de Guilloux lui-même mais d'oeuvres dont il a voulu se distinguer, tout en s'en inspirant : Les Golovlev, du Russe Saltykov Chtchédrine, et Le Démon mesquin, de Fédor Sologoub. La traductrice de Chtchédrine, Sylvie Luneau, définit le premier de ces romans comme " l'histoire de la déchéance, lente d'abord puis accélérée, d'une famille de petite noblesse et de condition aisée où les êtres, incapables de se rassembler par l'énergie ou par l'amour, sont petit à petit happés par le néant " . Le Cripure du Sang noir, qu'on a souvent rapproché du célèbre " Pr. Unrat " , doit certainement aussi plus d'un trait au personnage de Peredonov, anti-héros du Démon mesquin. Le couple de Cripure et de Maïa, par exemple, avec ses scènes pleines de vulgarité et de violence, avec ses lancinants projets de mariage, rappelle assez précisément celui que forment, dans Le Démon mesquin, Peredonov et Varvara. Mais Malraux a raison de dire que Guilloux " sauve " Cripure - conçu d'ailleurs en grande partie sur le modèle de son ami, Georges Palante - par une pitié et une admiration qui font du personnage " un appel " , pour le moins, à la noblesse et à la dignité humaines. Comme le remarque Edouard Prigent, c'est plutôt dans le personnage de Kaminski, l'abject et cynique hôte-séducteur de Mme de Villaplane, qu'il faudrait chercher un digne émule de Peredonov.
On voit bien, à travers l'exemple de Louis Guilloux, que le problème de la valeur de l'individu oblige à considérer les rapports entre l'auteur et ses personnages d'un point de vue différent de celui qui avait, jusque-là, intéressé Malraux. Certes, le personnage demeure, pour lui, la manifestation secondaire d'une obsession, d'une folie ou d'une angoisse tragique prédominantes et propres à l'auteur, mais on doit aussi prendre en compte la distance nécessaire à ce dernier pour que s'exprime, d'une manière ou d'une autre, le jugement de valeur qui orientera celui du lecteur : il ne peut y avoir pitié, admiration, amour ou haine qu'au prix de cette distance. Dans " En marge d'Hyménée " , en 1932, Malraux ne voit que deux façons, pour un écrivain, de mettre à distance ses personnages médiocres ou déchus : " La tragédie n'a jamais que deux frontières, la délectation morose (ou sadique, ou sanglante, mais la délectation) et la contemplation ; la question fondamentale posée par l'ensemble de ses livres est de savoir comment Guilloux parviendra à la contemplation. " Cette notion de " contemplation " nous parait faire problème, alors que celle de " délectation morose ou sadique " est immédiatement compréhensible. Cette " contemplation " ne se réduit sans doute pas à une sereine et indifférente absence de jugement par laquelle l'auteur se détacherait complètement de ses personnages ; on ne voit pas, en effet, ce qui assurerait alors ce " salut " que Guilloux, selon Malraux, veut leur apporter. Guilloux est d'ailleurs si loin de ce détachement que, chez lui, dit Malraux, " malgré telle matière pouilleuse, le personnage reste le " fraternel semblable " de Baudelaire, ne devient jamais ou pas encore - l'être fascinant, fait d'une de nos angoisses, d'une de nos bassesses isolées et monstrueusement développées que suscitent Chtchédrine ou Sologoub "
Dans le cas de Guilloux, cependant, contrairement aux prévisions - d'ailleurs inquiètes - de Malraux, il semble que Le Sang noir penche plus du coté de la " délectation morose ou sadique " que du côté de la " contemplation " : la peinture des personnages et de leur univers y est beaucoup plus âpre que dans les quatre premiers romans de Guilloux étudiés dans " En marge d'Hyménée " . Malraux le reconnaît d'ailleurs dans " Le sens de la mort " : " Une certaine complaisance à l'égard de la défaite y (dans Le Sang noir) prête à confusion : la pitié n'est pas ici sans haine ; même à l'égard des moins impurs, et Guilloux se venge sur ses personnages, en les décrivant, de ce qu'ils soient tels. " Avec L'Espoir et La Condition humaine, Malraux se serait engagé lui-même sur la voie qu'il indiquait à Guilloux et que celui-ci n'a guère suivie.
A travers la réflexion qui se dessine dans " En marge d'Hyménée " , on voit que Malraux va désormais chercher dans le refus de l'individualisation des personnages un moyen de résister à la tentation de " la délectation morose ou sadique " . La haine et la cruauté, en effet, individualisent sans doute plus volontiers et plus spontanément leur objet que la pitié ou l'admiration ; c'est l'humanité universelle que ces dernières prétendent sauver, alors qu'il n'y a de haine que du particulier. Et l'on voit surtout bien clairement ici que Malraux refuse de confondre cette humanité universelle avec cet état de vie impersonnel qu'était, pour D. H. Lawrence, l'érotisme -
" comme l'opium pour le Chinois des dernières dynasties " . " Lawrence ne veut être ni heureux, ni grand, disait encore Malraux, il veut être. "
Mais le problème de la valeur, la nécessité d'un jugement de valeur qui soit universel, ne disparaissent pas du simple effet de cette volonté d'être, si puissante soit-elle ; c'est à cela que se marque la rupture de Malraux avec son nietzschéïsme de la fin des années vingt.
Les personnages des premiers romans de Guilloux ignorent presque tout érotisme (il n'en sera pas de même dans Le Sang noir) ; ce n'est pas là, aux yeux de Guilloux, un passage possible de l'individu à l'homme. Le secret de Guilloux est d'une si désarmante simplicité qu'un critique plus délicat que Malraux se serait gaussé de sa banalité : c'est l'amitié. Elle est le seul vrai sujet de Compagnons, bref récit dont les personnages font indéniablement l'objet d'une " contemplation " et non d'une " délectation morose ou sadique " . Ces trois ouvriers compagnons qui forment une petite entreprise artisanale, opposent à toutes les angoisses de leur vie individuelle, y compris à celle de la mort, une amitié sans phrases -
" amitié populaire, où la personne [affirme Malraux] joue un rôle assez faible " , sans doute parce qu'il s'agit en même temps et indissolublement d'une solidarité (voire d'une fraternité) proprement ouvrière (mais nullement politique). Voici toute l'histoire de Compagnons telle que la voit Malraux.
Des hommes se sont rencontrés qui ont voulu travailler ensemble. Ils existent bien plus par cette volonté que par leur caractère, pour leur biographie : si l'on remplaçait l'un des trois par un étranger, presque rien ne changerait, à la seule condition que cet étranger fût, lui aussi, fidèle et courageux. Et leur individualité existe si peu, en effet, qu'aucun différend, aucune rupture n'interviendra : ils seront séparés, battus, rejetés par la mort de l'un d'eux. Il y a là chez Guilloux un élément de talent auquel il y a peut-être lieu d'attacher beaucoup d'importance : l'aptitude à poser le drame hors de l'individu sans en affaiblir l'intensité.
Cette aptitude fait évidemment de Louis Guilloux, aux yeux de Malraux, un écrivain éminemment moderne. Hyménée, récit de la fuite (oblique) d'un jeune sportif devant les responsabilités du mariage, est d'ailleurs, malgré son sujet et son titre, " un des très rares romans français où les individus ne soient pas individuels. Parti du tragique (...) mais contraint par sa nature même à ne poser ici ni le drame de l'histoire, ni le drame de l'esprit, ni le drame de la chair, Guilloux est contraint, comme les poètes grecs, à remplacer chaque individu par une destinée. " Cette dernière phrase éclaire quelque peu, nous semble-t-il, ce qui a aussi frappé Malraux dans l'art romanesque de Guilloux : l'absence de recours à un quelconque mythe existant ( " drame " supra-individuel ici) qui viendrait dépouiller les personnages de leur individualité. La simplicité de l'univers romanesque de Guilloux, par laquelle il réussit à échapper à toute forme de complaisance gidienne pour l'individu et ses
" différences " , tout en imposant un drame humain profond et convaincant, exerce sur Malraux l'attrait d'un petit miracle.
Malraux observe aussi chez Louis Guilloux un procédé analogue à celui qu'il avait déjà noté à propos du Mellors de Lawrence. Dans un roman comme Compagnons, les personnages n'entrent dans aucun de ces conflits, de ces différends par lesquels les romanciers ont coutume d'individualiser leurs personnages, de les caractériser, en les opposant les uns aux autres. Cette méthode de çàractérisation " dynamique " , en actes, pourtant plus séduisante que les analyses psychologiques et autres portraits statiques, exige des repoussoirs dont Louis Guilloux, en privilégiant l'affrontement de l'homme avec sa destinée sur celui des individus entre eux, parvient à se passer. C'est donc bien Guilloux qui est implicitement reconnu par Malraux comme modèle lorsqu'il présente ainsi Le Temps du mépris.
Le monde d'une oeuvre comme celle-ci, le monde de la tragédie, est toujours le monde antique ; l'homme, la foule, les éléments, la femme, le destin. Il se réduit à deux personnages, le héros et son sens de la vie ; les antagonismes individuels, qui permettent au roman sa complexité, n'y figurent pas.
La réussite de l'oeuvre de Guilloux vient de ce qu'elle a su éviter des écueils qui tiennent à la sensibilité des lecteurs modernes - ceux que Malraux dénonce, par exemple, dans son compte rendu du 1er Congrès des écrivains soviétiques, à la Mutualité, le 23 octobre 1934, publié sous le titre L' Attitude de l'artiste : " L'accord des hommes devant une oeuvre d'art ne se fait plus, en Occident, que dans le comique et nous ne retrouverons de communion réelle que pour rire de nous-mêmes. " (Malraux pense, dit-il, aux films de Chaplin). La sympathie que les personnages de Guilloux appellent du lecteur
" universel " n'a rien d'une dérision, ni même d'une moquerie ; c'est une sympathie élémentaire et proprement tragique - dans un sens qui est, alors plus aristotélicien que nietzschéen, c'est-à-dire une sympathie où se mêlent l'admiration et la pitié. Mais c'est bien là ce qui fait de Guilloux une exception dans une civilisation où seul le rire de la dérision est encore, apparemment, universel. Dans la conclusion de ce même discours, Malraux ajoutait : " Il est grand temps de montrer que l'union des hommes est autre chose qu'une image de première communion. (...) Nous reprendrons, bien au-delà de toute sentimentalité dérisoire, les valeurs pour lesquelles les hommes s'unissent, et redonnerons son sens à la fraternité virile. " Guilloux, aux yeux de Malraux, y était parvenu, mais l'auteur du Temps du mépris, qui regrettait encore, dans sa préface, que " l'histoire de la sensibilité artistique en France depuis cinquante ans pût être appelée l'agonie de la fraternité virile " , n'a pas connu avec ce livre - il l'avouera lui-même plus tard - la même réussite. Ce " navet " (Malraux dixit) donnera raison à l'individualiste démoniaque qui avait soutenu un jour qu'on ne fait que de la mauvaise littérature avec de bons sentiments.
Faulkner est plus proche que Guilloux de Chtchédrine - encore évoqué dans la préface à Sanctuaire- ou Sologoub. Anti-héros s'il en fut, ses personnages n'ont à espérer aucun " salut " semblable à celui dont Guilloux voudrait gratifier les plus médiocres des siens. Au nom de quoi le leur accorderait-il ? La pitié, l'admiration ne peuvent exister que par référence à un certain idéal humain, au moins pressenti ; or, " il n'y a pas d'homme, de Faulkner, ni de valeurs " . On chercherait en vain, chez lui, cette " affirmation éthique " , voire cette " doctrine " que Malraux apercevait chez D.H. Lawrence : la fiction n'est ici l'expression d'aucune éthique. Inutile, donc, de chercher dans Sanctuaire une quelconque forme de dépassement de l'individu vers l'homme, qu'il soit " érotique " , amical ou fraternel. Le seul sentiment qui " rôde " autour de tels personnages, sans être assez précis pour dessiner leur individualité, mais suffisamment pour leur conférer, malgré tout, quelque humanité, c'est, dit Malraux, " la haine " du narrateur - une haine irraisonnée et primitive, qui relève de la fascination et qui tire son origine d'une horreur éprouvée face au réel. C'est à peu près le contraire de cette pitié que Malraux avait observée chez Guilloux et dont Claude-Edmonde Magny, dans une remarquable comparaison avec les personnages de Malraux lui-même, note aussi l'absence chez Steinbeck, absence qui contribue à l'impersonnalité de ses personnages. Faulkner crée ainsi un monde tragique dont toute Grâce est, d'avance, exclue - c'est un des sens du titre que Claude-Edmonde Magny donne au chapitre IX de son livre, L'Age du roman américain : " Faulkner ou l'inversion théologique. "
Par bonheur pour Faulkner, il existe, dans le domaine de la littérature réaliste, un genre qui lui permettra d'exprimer l'angoisse tragique qui lui est propre en la faisant " entrer dans l'univers des choses conçues et dominées " , le roman policier, qui ne connaît, dans son principe, que les lois et la justice humaines et ignore toute transcendance morale ou divine. Encore faut-il à Faulkner un roman policier débarrassé de toute la mythologie du héros faite pour susciter l'admiration fruste d'un public populaire : " Faulkner sait bien que les détectives n'existent pas ; que la police ne relève ni de la psychologie ni de la perspicacité, mais bien de la délation. " A cette condition, Sanctuaire pourra être : " L'intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier. "
Tout cela fait sinon l'inhumanité des personnages de Faulkner, du moins ce qu'on serait tenté d'appeler leur " humanité négative " - au sens où Malraux parlera en 1934, à propos du Sang noir, de la
" photo négative d'une fresque héroïque " . Mais qu'en est-il de leur individualité ? Bien que la question de la valeur des personnages semble avoir pris le pas sur celle de leur individualisation, cette dernière question ne laisse pas de préoccuper Malraux. " Ecrasés "
" broyés " , les personnages le sont dans leur individualité romanesque elle-même : leur " moi " , mal soutenu par un nom propre déroutant (Temple, Popeye) et parfois absent (la femme de Goodwin, par exemple), a-t-il même assez d'unité et de consistance pour autoriser Claude-Edmonde Magny à parler d'eux comme de " types " ? On peut en douter. La même Claude-Edmonde Magny nous paraît cependant avoir parfaitement montré, en s'appuyant largement sur les
" intuitions " découvertes dans la préface de Malraux, en quoi les personnages de Sanctuaire, comme tous ceux de Faulkner, échappent à l'individualité romanesque classique. Rappelons ici le passage le plus important de la préface, à ce sujet : Je ne serais nullement surpris que [Faulkner] pensât souvent ses scènes avant d'imaginer ses personnages, que l'oeuvre fût pour lui non une histoire dont le déroulement détermine des situations tragiques, mais bien, à l'opposé, qu'elle naquit du drame, de l'opposition ou de l'écrasement de personnages inconnus, et que l'imagination ne servît qu'à amener logiquement des personnages à cette situation conçue d'abord.
Malraux lie donc très directement la question des personnages à celle du déroulement de l'histoire. Dans le roman classique, dit-il, les personnages, déjà largement " connus " du lecteur, sont conduits par l'histoire (de leurs relations, des circonstances, etc.) à des " situations tragiques " . Or, Claude-Edmonde Magny remarque que Sartre, Jean Pouillon et " tous ceux qui se sont occupés de Faulkner ont (...) noté l'altération singulière que subit le temps dans ses récits " .
Chez Faulkner, le personnage n'est pas connu avant la situation qu'on le voit vivre ; il n'y a pas de passé qui permette au lecteur de comprendre (à divers degrés) le présent. Par une sorte de perversion de la conscience du temps, il arrive même que ce présent soit conçu comme un passé déjà vécu : le personnage pressent une catastrophe tellement irrémédiable, il est tellement pénétré de son impuissance à y résister qu'elle lui paraît s'être déjà produite. Tout se passe comme s'il n'était là, de toute éternité, que pour vivre cette catastrophe ; elle le fascine comme s'il était une victime désignée et submerge sa conscience au point de la faire entrer dans un temps non biographique, non historique, un temps tragique où se brouille la distinction entre 1'î "avant " et 1' " après " . L' " éternité retrouvée " , c'est l'instant pressenti de la catastrophe, à partir duquel tous les événements qui y conduisent deviennent figés comme dans un passé révolu immuable. Temple, " dans la maison des gangsters " , note Malraux (mais ce serait aussi vrai dans la suite de ses relations avec Popeye), vit dans " une impuissance d'esclave pleinement ressentie " , et l'atmosphère d'ensemble où évoluent les protagonistes est celle d'un " absurde irrémédiable " : " Une force sourde, parfois épique, se déclenche chez [Faulkner] dès qu'il parvient à affronter un de ses personnages et l'irrémédiable. Et peut-être l'irrémédiable est-il son seul vrai sujet. " Claude-Edmonde Magny cite les deux exemples, dans Sanctuaire, du meurtre de Tommy, puis du meurtre de Red par Popeye, tels qu'ils apparaissent à la conscience de Temple. Ainsi, juste avant que Popeye ne tue (avec préméditation) Red, son amant, tel est l'état de conscience de Temple (alors qu'elle est encore en tête à tête avec Popeye). Elle fut persuadée qu' [elle était ivre] depuis quelque temps déjà, qu'elle avait perdu conscience et que la chose avait déjà eu lieu. Elle put s'entendre dire : J'espère que ça y est. J'espère que ça y est. Alors elle ne douta plus que celà ait eu lieu réellement et elle se sentit envahie par la sensation d'avoir perdu un être cher et de le désirer de tout son corps.
La " situation tragique " n'est donc pas de celles qui contribuent à approfondir, achever ou transformer la connaissance que nous avons d'un personnage, elle est, de fait, celle qui " broie " le personnage, en l'arrachant à toute forme d'existence biographique ou historique normale. En termes bergsoniens, on pourrait dire que le " moi " du personnage est pris dans une durée tragique tellement étrangère au temps des horloges qu'il perd les caractéristiques temporelles minimales de l'individu. A l'intérieur d'une temporalité romanesque aussi pervertie et aberrante, la construction d'une personnalité fictive devient impossible. Les notions d'unité et d'identité du " moi " n'ont de sens que si ce " moi " peut traverser une étendue chronologiquement mesurable, or, les personnages de Faulkner ne vivent qu'aspirés irrésistiblement par des " instants d'éternité " , sans lien entre eux, car tous nécessairement sur le même plan temporel. Il faudrait ajouter que, dans cet univers romanesque, il y a, comme le remarque Claude-Edmonde Magny, " escamotage des moments cruciaux " - celui du viol avec l'épi de maïs étant le plus célèbre. Tout se passe comme si le personnage préférait envisager la catastrophe comme déjà arrivée parce qu'il ne parvient justement pas à concevoir, à formuler, ce qui se passera au moment précis où elle arrivera, ni, plus tard, ce qui s'est passé au moment où elle est arrivée. Par exemple, au lieu d'affronter directement la pensée claire de son possible viol, Temple, pendant la nuit qu'elle passe " en état de viol virtuel " , dit le roman, se réfugie dans le rêve d'être transformée en garçon. L'impensable, l'indicible, disparaît tout à fait au moment de la catastrophe, avec la conscience elle-même, qui sombre tout entière alors dans le néant, hors du temps. On pourrait soutenir que Malraux, avant même, peut-être, d'avoir lu Faulkner, a cherché, avec ses personnages, à faire précisément le contraire. L'instant crucial, si redouté soit-il, est vécu jusqu'au bout, dans la fièvre, souvent, mais toujours avec le maximum de conscience possible, que ce soit par Perken (devant les Moïs), par Tchen (le meurtre, l'attentat...), par Kyo et Katow (le préau) ou même par Hernandez (dans la scène de son exécution) personnage pour lequel, justement, Malraux s'est peut-être souvenu de la temporalité romanesque de Sanctuaire. La durée dans laquelle sont plongés les personnages de Malraux n'est pas moins tragique, mais on voit apparaître clairement, sur ce point précis, tout ce qui peut séparer la tragédie héroïque d'une tragédie de la déchéance, tout ce qui sépare une éternité sublimée de l'éternité du néant.
Faulkner achève donc, aux yeux de Malraux, la démonstration commencée par Chtchédrine et Sologoub, et trop timidement niée par Guilloux : il y a, dans le désir de faire l'expérience de " la haute mer dionysienne " comme dans l'acharnement à lutter contre les conceptions individualistes de l'homme, le danger de voir se décomposer le " moi " dans une tragédie sans grandeur aucune, où l'homme, au lieu d'errer en aveugle vers une transcendance qu'il appelle, titube avec des râles de bête autour des gouffres du néant.
Le problème des personnages, dans la préface au Sang noir, est, nous l'avons vu, dominé par cette question de la dignité humaine, et non par celle du combat contre l'individualisme. Elle prend toute son importance dès le deuxième paragraphe, où Malraux évoque ainsi la " leçon " du Sang noir : " Les hommes ne sont pas au niveau de leur douleur - les hommes ne sont pas dignes de leur mort. " -
telle est la " vérité " que chuchote l'auteur tout au long de son livre. " Tous ces hommes, note encore Malraux, sont d'autant plus respectueux des valeurs sociales qu'ils sont plus bas ; car le plus fort destructeur de l'homme en l'homme c'est le rite. " Sur la vie sociale tout entière règne, dans cette obscure province, une " atmosphère de perroquets sur un cimetière " . C'est là encore, le risque, plus grotesque que tragique, cette fois, d'un refus trop paresseux de l'individualisme : être dévoyé vers toutes les faciles bassesses du conformisme social. " La guerre, ajoute Malraux, sur tout le pays, ne reflue que par l'approbation la plus servile " - ce qui suppose qu'elle puisse faire, dans le feu même de l'action, l'objet d'une approbation moins " servile " , voire d'une approbation héroïque et, peut-être,
" fraternelle " . Guilloux ne présente jamais la guerre elle-même, mais
toujours ses à-côtés : déserteurs, " planqués " , hôpitaux, bassesses de
l' " arrière " , révolte anarchiste, etc. Malraux, au contraire, est fasciné
par l'action guerrière, et dès 1930, il lui donne un rôle important dans sa réflexion
sur la dignité humaine et la fraternité
LA MAIA DE CRIPURE
Etiemble
Le 14 octobre 1935, les presses de l'imprimerie moderne de Châtillon, à Montrouge, achevaient d'imprimer Le Sang noir. Sur mon exemplaire, je lis ma signature et " nov. 1935 " . Rien de plus. Alors que mon Voyage au bout de la nuit, que j'avais lui aussi dévoré avec enthousiasme quand il parut, en déplorant seulement qu'il fût un peu trop rose, est couvert de points d'exclamations, de gribouillis, de confessions, que mainte phrase est soulignée ou signalée en marge, ce qui me fournit de précieux repères sur les insuffisances du lecteur que j'étais en 1932, mon Le Sang noir est vierge. C'est en le relisant le 16 octobre 1977 que j'y corrigeai quelques coquilles (dont deux fois : mâter, mâterons, pour mater, materons, mais nous sommes dans un port de mer) ; elles sont rares, du reste, indice et même indication touchant les qualités artisanales du cher Guilloux.
Rien donc ne me renseigna ce jour-là sur l'idéologie, les fantasmes, l'inconscient de celui qui, en 1935, s'immergea dans l'histoire : " Maïa entra, en claquant des sabots " . Le journal intime qu'en ce temps-là je tenais me laisse en suspens : j'y retrouve des allusions à diverses lectures ; sur Le Sang noir., rien. Dans une lettre que j'adressais à Yassu Gauclère le 7 janvier 1936, ces quelques mots, toutefois : " Je vous envoie aujourd'hui Le Sang noir, La Belle lurette et Augusta " . Le 11 janvier 1936, elle me répondait : " J'ai lu depuis hier la moitié du Sang noir. ; les passages que j'apprécie le plus sont ceux qui ne concernent pas le héros du livre. Ce Cripure est dépeint sans adresse et avec trop de longueur. J'aime beaucoup mieux la famille du notaire ou la pension de famille tenue par Mme de Villaplane. Cripure fait l'effet d'un personnage mythique ou d'un symbole à force de charges ; il y a trop de discours sur lui et il est trop bien placé, trop en lumière. Les autres sont plus justes " . Si je risquais une analyse ou même une psychanalyse de ce jugement d'un écrivain de ma génération, je dirais que Yassu Gauclère appréciait la pension de famille parce que, pensionnaire sans famille, elle avait connu longuement cette vie là, et douloureusement ; et que, si elle refusait Cripure, c'est que, professeur de philosophie elle-même, et des années durant accoutrée d'une façon aussi ridicule que lui, elle lui opposait une dénégation, au sens freudien de ce terme. Dénégation d'autant plus nécessaire qu'elle n'était pas moins tourmentée que ce personnage en effet symbolique et mythique, où elle pouvait, où elle devait normalement s'identifier. L'identification lui étant trop périlleuse, restait le refus, le rejet.
Puisque vous me le demandez, j'essaierai moi aussi, sans complaisance, de me situer lisant ce Guilloux-là, (ou cette Belle lurette qui ne me secoua pas moins).
Après des études de lettres à Normale Sup, quelques années de chinois et de droit, une année de service militaire comme sous-lieutenant de réserve à l'Etat-Major de la XXe Région, celle de la ligne Maginot (à la mobilisation de laquelle j'avais dû travailler, ce qui m'avait enfin ouvert le monde infernal du prolétariat des usines), j'étais devenu en 1933 pensionnaire de la Fondation Thiers où je travaillotais à une thèse sur " culture physique et métaphysique dans la philosophie taoïste " , cependant que j'écrivais d'autres livres moins exotiques. En 1934, dans une délégation d'enseignants pour une grande part communistes, que dirigeait Georges Cogniot, j'avais entrevu Moscou, assisté au Congrès international des écrivains, poussé jusqu'au Dnieprostroï, mangé dans plusieurs kholkozes, salué Pasternak. Durant tout le voyage, je m'étais pris de bec avec la fraction du Parti, qui me tenait pour trotskisto-freudien. J'admirais l'écrivain Trotsky, c'est vrai, et je lisais du Freud, voire la Crise sexuelle de Reich, que les communistes français avaient osé traduire et publier dans la collection Problèmes, aux très orthodoxes Editions sociales internationales. Au retour, on me demanda d'écrire quelques pages sur la galerie Tretiakov, en vue de la brochure que la délégation se devait de publier, en guise de remerciement, ou d'actions de grâces. J'y confessai ma déception : la niaiserie du guide qui nous expliquait par l'oppression féodale les fonds d'or de la peinture byzantine, ou les toiles de Gauguin par la décadence du capitalisme colonialiste dans sa phase descendante. Recale, bien entendu, j'acceptai quand même, lorsque Malraux me le proposa, le secrétariat de l'Association des Amis du peuple chinois. Le sectarisme ouvriériste de l'AEAR me découragea bientôt, et m'éloigna de cette association ; quand l'oeil de Moscou, qui trafiquait le Bulletin Chine dont j'avais officiellement la responsabilité, me rendit la vie moralement pour moi intenable, j'acceptai de travailler encore, mais ailleurs, avec les communistes : comme secrétaire exécutif de l'Association internationale des écrivains pour la défense de la culture. C'est Malraux une fois encore qui m'avait proposé ce travail, sans doute parce qu'il me savait quelque peu hérétique. Ce dont très tôt s'aperçut ma secrétaire, autre oeil de Moscou, qui ne me cacha pas sa réprobation pour ce que j'écrivais : je publiais pourtant des articles dans Commune et dans Europe, en même temps que dans la NRF où je prenais le parti de Gide-compagnon-de-route. Mais la mâtine avait du flair, et faisait fort bien son métier. Les massacres par lesquels Staline avait répondu à l'assassinat de Kirov me donnaient des cauchemars, que je redécouvre dans mes journaux de l'époque ; mais quoi, pouvais-je, comme on dira plus tard, pouvais-je décourager Billancourt ? Je taisais donc publiquement des scrupules que je confiais à mon tiroir secret.
Politiquement, j'en étais là quand je me ruai sur Le Sang noir.. Nous corrigions les épreuves du Rimbaud qui allait sortir en 36 chez Gallimard sous la signature Etiemble -Yassu Gauclère ; j'avais achevé L'Enfant de choeur et travaillais aux cinq tomes du premier des romans qui devaient continuer l'histoire d'André Steindel : c'était le temps du roman-fleuve : Forsyte Saga, Thibault, etc...). Le chapitre Rimbaud communard ? était sous presse pour Commune ; Aragon se bornerait à supprimer le point d'interrogation, à corriger, par des citations de Staline, ce qu'avaient d'inquiétant ces pages où j'osais critiquer une revue du Parti.
Comment n'aurais-je pas approuvé Le Sang noir, jubilé en m'ébrouant dans cette Chrestomathie du désespoir, où les seuls adolescents acceptables, à peine esquissés, Simone, Lucien, choisissent de foutre le camp, " Somewhere East of Suez " , vers cette Asie qui nous était déjà le paradis terrestre, parce qu'elle avait mieux que l'Europe résisté aux valeurs judéo-chrétiennes ; lui, de déserter - nous sommes en 1917 ? Quand je lisais la malédiction de Simone contre sa famille, " You bloody sinner, I'm leaving you and the old witch " , j'étais Simone, la fille du notaire. A la dernière ligne du roman, lorsque Lucien s'éloigne sur un bateau qui depuis plus d'une heure avait levé l'ancre, j'étais Lucien. Moi, j'attendrais quelque temps encore avant de foutre le camp, de déserter cette Europe qui ne m'offrait le choix qu'entre Hitler et Staline : entre les procès de Moscou et les camps de la mort nazie. J'attendrais 1938.
Sur 433 pages de 3150 signes, le très gros roman de Guilloux contait une journée de 1917, les vingt-quatre heures de la tragédie classique. Sa dialectique tragico-dérisoire de l'histoire contemporaine s'y inscrivait tout entière : pendant qu'on décore de la légion d'honneur, au lycée, l'épouse du député local, le fils du proviseur attend d'être fusillé, parmi tant d'autres innocents mutins de 1917, décimés à la romaine par les héritiers de nos aïeux les Gaulois. Le noeud de l'oeuvre se situe au centre géométrique du roman, entre la p. 213 (quand le vil Nabucet va entamer le discours, dont, coup de maître, le lecteur ne connaîtra rien parce qu'il le sait d'avance, par coeur : il sait que la France, l'esprit, l'emportera sur la matière, l'Allemagne, ainsi que l'a proclamé le grand Bergson ; solaire et lumineux, le génie latin fatalement vaincra l'épaisseur nocturne de la barbarie teutonique, et nos vaillants petits poilus, poil au cul etc...) entre la p. 213 donc, et les prochaines, où Guilloux, en contrepoint, décrit la manifestation pacifiste, puis la gifle dont, p. 260, Cripure étourdit Nabucet, le prof qui braille : " Nous les materons " . Moi qui alors m'activais à préparer la célébration des 70 ans de Romain Rolland, comment n'aurais-je pas administré sur l'autre joue de Nabucet une gifle aussi vigoureuse que celle de Cripure ? Ce Romain Rolland n'était pour Nabucet qu'un " détestable " Français. Admirateur, alors, pour ne l'avoir pas lu, de Matérialisme et empiriocriticisme, comment n'aurais-je pas applaudi Guilloux qui évoque le " repris de justice " qu'était Lénine pour les Nabucet du roman ? Toute l'idéologie me bottait : ce pacifisme, en tout particulier : je ne savais pas encore m'avouer que ma peur de ma mort, ma lâcheté devant le néant, n'étaient pas pour rien dans ce choix politique. J'avais quelques excuses : la complaisance pour le fascisme que manifestaient les officiers de réserve que je rencontrais aux cours de perfectionnement (eh, oui ! pacifiste, mais inscrit aux cours de perfectionnement, je ne me fais pas meilleur que j'étais, et le privilège de voyager en première avec un billet de troisième, j'ai bien peur que ce ne fut le plus sérieux de mes motifs) ; en fait de guerre, je n'acceptais que la guerre civile, mais (ne me faisons pas pire que nature) je ne la mêlais point avec la littérature : " Pasternak : la poésie, écrivais-je alors dans mon journal ; Deman Biedny, la lutte de classes. Ne pas confondre svp " .
Le pacifisme, à la bonne heure ! Et le sordide, donc ! " Abject, ignoble, répugnant, dégueulasse " notais-je dans mes journaux ; " les adjectifs violents explosent dans mon langage " . La laideur de ce monde, que Rimbaud avait hurlée, je ne pouvais la supporter ; je l'aimais donc dans Le Sang noir., grouillant de larves, d'êtres vils : potaches cruels, qui dévissent les écrous du vélo de Cripure ; profs médiocres, lâches, ou flics ; administrateurs hypocrites (pléonasme, dira plus tard l'ami briochin de Guilloux, Jean Grenier). Je vérifiais au Sang noir. que rien n'avait changé de 1917 à 1927, date à laquelle s'achève après sept ans d'initiation, L'Enfant de choeur. Mon sordide à moi se diluait en effet sur sept ans, et quelques lueurs l'éclairaient : le visage du P. Barrier, le curé, par exemple, ou le prof " de gauche " , ou l'infirmière dont on avait fusillé le mari en 17, ou Moustache, le communiste. Le Sang noir., c'était 433 pages de sordide bien concentré en vingt-quatre heures, et dont le cortège de Cripure agonisant donne le ton : " Flanqué de cette femme qui avait l'air d'une harengère, jeté comme un ivrogne au fond de ce vieux fiacre délabré et sale dont les roues grinçaient à vous arracher les dents (je souligne) " , le Cripure, c'était moi qui me transportais moi-même dans les mains dérisoires qui allaient bientôt refermer Le Sang noir.
Vivant, Cripure était-il capable de m'aider en 1935 ? D'aider les autres militants ? Dans cette Europe que je voyais se ruer à son suicide collectif comme Athènes jadis et Sparte, pour le seul profit d'un futur Philippe de Macédoine, n'y avait-il d'autre issue que le pacifisme et que le défaitisme ? Notre provocateur " Allons-nous en de la Patrie " , que nous chantions parfois, pour bafouer notre Marseillaise, allait-il vaincre Adolf Hitler ? Si Turnier-Lequier qu'on ne fait qu'entrevoir, et sur lequel Cripure avait écrit un essai, si cet homme apparemment estimable et certainement libre, " dont toute la vérité était dans son amour " , si l'homme qui ne vit que d'amour, que pour l'amour, par amour déçu, est lui-même acculé à nager inlassablement vers le large, jusqu'à la mort, ce n'est pas Cripure qui peut nous ravigoter, nous écrire L'Espoir. Certes, ce condensé onomastique de la Critique de la raison pure devait un instant séduire l'adolescent que j'étais encore, et pour qui le problème moral se posait avec plus de rigueur encore que le problème politique : le Kant de la Raison Pure avait composé cette Métaphysique des moeurs où l'enfant hagard que j'étais en débarquant de sa province avait découvert une morale moins provisoire, moins conformiste surtout que celle de Descartes ; l'impératif catégorique m'avait corseté, cuirassé de " tu dois parce que tu dois " . Mais si " tout est raté " , si " tout est foutu " , ne faut-il pas se foutre de la vie, selon les préceptes de Cripure, et d'abord de la morale ? Ne suffit-il pas de se réciter Le Bateau ivre, comme fait le prof de philo, après une soûlerie commandée par le désespoir ? Parce qu'aisément je m'identifiais à l'athée, au " farouche ennemi des hommes de Dieu " que ses collègues dénonçaient en Cripure, ou encore à ce " détraqué " qui vivait anxieusement " l'abandon d'un homme dans un monde supplicié " , j'extrapolais ce fascisme contre lequel je m'étais fait un devoir de lutter. En paroles du moins.
En fait, Le Sang noir. nous démobilisait, nous désarmait. Beaucoup d'entre nous ne seront déniaisés qu'aux accords de Munich : " Ah ! les cons ! " comme disait Daladier de ceux qui l'applaudissaient au retour de sa capitulation. Alors seulement, bien trop tard, ils comprendront que le pacifisme, justifié en 17 (la guerre de 14-18 n'étant qu'impérialiste), ne l'était plus du tout en 35 où Hitler voulait s'asservir l'Europe, instituer le racisme en économie et religion d'Etat : Blut ist Ehre, suprême déshonneur.
De sorte que j'aimerais ne pas me tromper quand je me demande aujourd'hui si le premier
mot du roman : " Maïa " , ce nom de la goton, de la servante-maîtresse qui
cocufie Cripure tout en lui servant de vase naturel, n'évoque pas autre chose encore.
Puisque Simone veut aller en Asie chercher des valeurs nouvelles, et si la Maïa de
Cripure était aussi l'autre Maïa, Mâyâ, l'illusion cosmique ? Et si Cripure couchait
comme il pensait : avec une illusion cosmique dont le lecteur léger fera une illusion
comique, alors qu'elle nous induit, la double Maïa, en quelque tragique illusion ?
LE STYLE AU MICROSCOPE :
jeunes gloires Criticus
R.Merle
On s'excuse bien de consacrer une étude à Louis Guilloux dans un volume sous-intitulé Jeunes Gloires. Voilà quinze ans que l'ex-lauréat du Prix Populiste semble plutôt désigné pour donner des prix que pour en recevoir.
Enfin ! Le dernier Prix Renaudot l'a, dit-on, ramené à la mode.
Je lis, sur mon exemplaire du Jeu de Patience, 69e édition, et c'est un chiffre dont n'osait plus trop rêver, je pense, le retraité de Saint-Brieuc.
Je soupèse son ouvrage in-8°: 800 pages (un petit kilo !), et, avec la révérence que m'inspire le souvenir du Pain des Rêves et du Le Sang noir., je transcris ci-dessous le début de cette montagne imprimée :
" Et alors, le type ?
- Il a foutu le camp, me répondit Hubert, en riant d'un petit air pointu. Il ajouta : Que voulais-tu qu'il fasse ?
J'étais assis devant une table chargée de mon habituel fatras de papier, mais ce jour-là, en plus du fatras : un échiquier et un journal ouvert. C'était il y a quatre ans, le matin du 25 février 1943, soit trente et un ans jour pour jour après certains événements dont j'aurais voulu quelque part faire le récit.
Hubert était venu me voir de très bonne heure, le cher Hubert, le poète et l'amoureux, l'ami des songes, le prophète Hubert, toujours aussi jeune et beau, aussi grand adolescent que jamais, bien qu'il ait hélas ! dépassé la trentaine.
Il ne dit plus rien. Debout, une main posée sur ma table, il me regardait en souriant.
" Tu dis que... l'autre avait une carriole ? lui demandai-je.
- Pas une carriole, une vieille auto, qui faisait un boucan terrible à travers la lande. Il se modernise. Et, de nouveau, le petit rire pointu.
" Evidemment. Drôle d'histoire ! Pas très neuve.. Tu dis que dans la carriole, enfin l'auto, il y avait un chien ?
- Un grand chien noir.
- Attaché ?
- Oui. Mais arrivé dans la cour il a détaché le chien, qui a sauté par la fenêtre.
- Et qu'est-ce qu'il faisait pendant que le chien ?
- Rien. Il restait dans la cour, avec son grand manteau, son grand chapeau de velours à larges bords. Même pas l'air de s'occuper.
- C'était le soir ?
- A la nuit tombée. "
" Et alors, le type ?
- Qui parle ?
On l'apprendra à la ligne suivante, et que c'est justement l'auteur. Un auteur qui
affiche, vous le constatez, une certaine désinvolture.
- Il a foutu le camp, me répondit Hubert,
" Foutu " ne choque plus personne. Ce qui pourrait choquer quelques-uns, c'est le caractère ténébreux de ce dialogue sans points sur les " i "
en riant d'un petit rire pointu.
" Virgule " inutile avant " en " , et certain agacement du lecteur... qui n'aime guère qu'on " rie " sans lui (surtout d'un " rire renseigné " comme ce semble être le cas).
Il ajouta : Que voulais-tu qu'il fasse ?
Deux anomalies :
1° Tout cela pêle-mêle sur la même ligne, au lieu de deux " à la ligne "
Une " majuscule " après " deux points " .
Ceci dit il est acquis :
1° Qu'Hubert est un " intime " . (On se tutoie.)
2° Que le dit Hubert se moque de l' " imparfait du subjonctif " . (Comme il a raison !)
Liberté de l'écriture, et de l'écrivain !
J'étais assis devant une table chargée de mon habituel fatras de papier. Liberté..., sans-gêne, désordre !...
" fatras habituel " .
L'écrivain (célibataire peut-être) paraît parler de lui sans fard et se présenter tout à trac.
Résultat : au bout de quatre lignes, nous le connaissons pas mal. Beaucoup de choses en peu de mots.
Mais ce jour-là, en plus du fatras : un échiquier et un journal ouvert.
Obsession de la concision : ces nouveaux " deux points " remplacent quelque chose comme : " Il y avait aussi sur ma table... "
Goût des échecs, qui trahit (probablement) le provincial. (On n'a pas le temps, à Paris !) " Journal ouvert " (Quel " journal " ?) montre que notre " provincial " (sauf erreur) n'est cependant pas entièrement détaché du monde extérieur.
C'était il y a quatre ans, le matin du 25 février 1943.
Singulière précision de date, destinée à nous confirmer (nous l'avions flairé déjà) que, bien plutôt que d'un roman (désaffection du roman !), il va s'agir ici d' une chronique.
" quatre ans " ... Machinalement, on se porte à la 811e page, et l'on cherche, sous le mot " Fin " ...
Eh ! non, pas d'indication de date.
Tournons la page : dépôt légal : 3e trimestre
Mettons que l'oeuvre ait passé quelques mois chez l'imprimeur...
Guilloux nous déclare s'y être mis en " février 47 " .
Il aurait donc travaillé moins de deux ans sur cette " chronique-Mississipi " .
Pas dû flemmarder !
soit trente et un ans jour pour jour après.
Un intérêt exceptionnel s'attache-t-il à ce " jour pour jour " ? Scepticisme poli de notre part.
certains événements dont j'aurais voulu quelque part faire le récit.
Scepticisme... qui frise à présent l'énervement !
Quels " événements " ? Pourquoi les taire, s'ils ont quelque rapport avec cette chronique ?
Si non..., pourquoi en parler ?
Savez-vous ? Nous avons affaire à un " vieux garçon " (même marié) maniaque, quelque peu tyran, qui n'aimerait pas faire grâce d'une seule de ses " histoires " (le contraire de l'écrivain classique, Si ménager de son lecteur !)
Ici, Guilloux ne détesterait pas qu'on lui souffle : " Mais tout de suite ! Allez-y... " Nous n'insistons pas. Bon, il passe. Mais il nous en veut un peu. (Et nous, n'avons-nous pas envie de l'envoyer au diable !)
Hubert était venu me voir de très bonne heure, Tracé sans la moindre recherche.
Encore " deux-points " ! Guilloux semble raffoler, lui aussi, de ce signé de ponctuation qui lui épargne quantité de mots de transition, de présentation, etc.
le cher Hubert, le poète et l'amoureux,
On sent que l'auteur est de la même " race " . Qui se ressemble...
l'ami des songes, le prophète Hubert,
Cependant, nous ne les avions ni l'un ni l'autre vus tout à fait sous cet aspect (le " foutu le camp " , le " rire pointu " !).
toujours aussi jeune et beau, " toujours " .
Ils ne se connaissent pas d'hier. " Jeune et beau " Eh ! Eh ! Est-ce que Guilloux serait de la confrérie ?... Edité à la N. R...!
Mais non, il aurait mieux " réussi " !
aussi grand adolescent que jamais
Absence systématique de style. Cet écrivain écrit d'une façon minutieusement lâchée, il faut en prendre son parti.
bien qu'il ait hélas ! dépassé la trentaine.
Huit mots de " rattrapage " : Guilloux se " repent " de nous avoir sans doute aiguillés à tort avec son " grand adolescent " .
Et culte païen de la jeunesse : la " trentaine " passée mérite déjà un " hélas " . (Que dire de la cinquantaine !)
Il ne dit plus rien.
Indigence... (à moins que ce ne soit sobriété. " Si vous voulez dire qu'il pleut... " ).
Debout, une main posée sur ma table, il me regardait en souriant.
Ce n'est plus le " petit rire pointu " , " Hubert " s'humanise en une ligne.
" Tu dis que... l'autre avait une carriole ? lui demandai-je.
Est-ce une marotte de l'auteur qui le pousserait à faire précéder de " guillemets " - et non d'un " tiret " comme d'usage-ses répliques personnelles ?
On le dirait. Cf. la première ligne du livre, et, plus loin,
" Evidemment " .
Et pourtant non... Le " tiret " paraît bientôt après. Guilloux se fiche (vous ne vous doutez pas à quel point !) de ces questions de ponctuation !
" l'autre " Attention ! " L'autre " , surtout précédé de " plusieurs points " ne figure pas ici au hasard. Destiné, de toute évidence, à piquer au vif l'attention. Quelque suspect ? Quelque... criminel ?
(Guilloux rit sous cape, en songeant : " Encore mieux ! " ).
- Pas une carriole
Conversation.
une vieille auto, qui faisait un boucan terrible à travers la lande.
Le " personnage énigmatique " a donc fui en faisant tant de raffut ! Au risque de !! ... Les " héros " du livre, remarquez-le, savent apparemment de qui ils parlent. Nous... pas encore. (Guilloux semble spéculer derechef sur notre agacement.
N'a-t-il pas raison ? N'est-ce pas de cette manière qu'il nous " a " ?
" Il se modernise. "
" Il " souligné, ce qui accroît encore l'envergure du " personnage énigmatique " .
- La langue au chat !
- Mais non, faites un effort.
- Ce ne serait pas, tout de même ?...
- Pourquoi pas ?
Et des " guillemets " à la fin de cette réplique d'Hubert ! (Tant pis si ça ne vous plaît pas !)
Et, de nouveau, le petit rire pointu.
" pointu " , " pointu " ! Comme des... pieds, comme... des cornes..., comme...
Evidemment. Drôle d'histoire ! Pas très neuve... Entendez le vieux paperassier (qui ne veut pas paraître épaté) remâchant le récit extravagant (dont nous ne connaissons, nous, que des bribes) que vient de lui esquisser " Hubert " .
" Pas très neuve " prononcé ironiquement pour sauver la face " .
Tout cela remarquablement rendu, avec un peu d'auto-moquerie, et toujours la nique au lecteur.
Tu dis que dans la carriole, enfin l'auto, il y avait un chien ?
" carriole " ..., " auto " ... semi-confusion typique d'un qui a peine surtout à encaisser l' " auto " ! (A-t-on jamais mêlé une " auto " à ce genre d'histoire !!!)
- Un grand chien noir.
Ce " grand chien noir " ne nous mettrait-il pas sur une piste ? Est-ce que le... (Celui dont on n'ose pas dire le nom ?...)
- Attaché ?
Comique ! On sent pointer certaine peur chez l'auteur (sous ses beaux airs incrédules).
(Autant de nuances bien finement saisies.)
- Oui. Mais arrivé dans la cour il a détaché le chien, qui a sauté par la fenêtre.
Toujours ce " il " souligné (et prononcé d'un ton spécial) !
" sauté par la fenêtre " . L'expression signifie d'ordinaire " sortir " .
Ici " entrer " , ce qui nous fourvoie pour... un cinquième de seconde.
- Et qu'est-ce qu'il faisait pendant que le chien ?. . .
L'auteur, notez-le, épouse dorénavant la même intonation spéciale qu'' " Hubert " sur le " il " (en italiques). Est-ce pour " faire plaisir " à celui-ci ? Pour le moquer ? N'est-ce pas plutôt parce qu'à son tour, il " marche " (un peu) ?
- Rien. Il restait dans la cour, avec son grand manteau, son grand chapeau de velours à larges bords.
Enfin des détails sur " il " ! Qu'il convient d'interpréter. " Il " est en costume d'apparat... De " seigneur " breton du moyen-âge ! Or, nous sommes en 1943. Alors ?
" Hubert " ne vient-il pas de voir le film les Visiteurs du soir avec Jules Berry dans le rôle du DIABLE et à peu près dans le costume décrit ici ?
Même pas l'air de s'occuper.
Détachement d'un-de-l'au-delà ? Traduit dans le langage " à flanc " de la jeunesse d'aujourd'hui
- C'était le soir ?
- A la nuit tombée. "
L'enveloppement fantasmagorique de la nuit sur cet étrange tableau.
(Et des " guillemets " pour conclure, non moins fantasmagoriques.)
Pas à dire, l'atmosphère y est ! (Indéniablement " bretonne " .) Deux interlocuteurs bien vivants : le jeune... un peu piqué, le vieux voulant se montrer sceptique... Le lecteur, qui ne saisit guère encore, et que l'auteur semble négliger. Tout ce début assez peu fait, malgré tout, pour mobiliser le snobisme.
Promenons notre " microscope " sur la suite :
Mon Dieu que ce genre à ëhistoires me fatiguait. Mais Hubert était toujours ainsi et, la dernière fois qu'il était venu me voir, de quoi m'avait-il parlé. ? Des " Esprits " qui la nuit venaient l'appeler et qui bientôt l'emmèneraient chez eux. Il se frottait les mains en pensant au " chouette pays " où il irait avec eux.
" Tu crois beaucoup à ces histoires-là, mon petit Hubert ?
- Mais, mon vieux, se récria-t-il avec un petit geste de recul, pas toi ?
- Continue. Que s'est-il passé ensuite ?
- Le type s'est mis - comment dire ?- à courir après le chien. Mais le chien,- le chien s'est fait tout petit et il a foutu le camp par la cheminée.
- Parbleu !
- Le chien est revenu dans la cour, il a repris sa taille primitive. L'Autre a fait un signe, le chien a sauté dans la bagnole et ils sont repartis tous les deux à travers la lande.
- Très belle histoire. Il y a une suite ?
- Comment donc ! Il est revenu le lendemain. Mais cette fois-là le type s'y attendait.
Et alors ?
- Il a pris son fusil et il s'est barricade. A la nuit tombée, il entend la bagnole. A peine s'il a le temps de regarder que la voilà arrêtée dans la cour comme la veille. Il détache le grand chien noir qui se met à grimper le long du mur à la verticale. "
Mon Dieu que ce genre d'histoires me fatiguait ! Pas de " virgule " après " Mon Dieu " . Encore moins un " point d'exclamation " . Non-conformiste même en cela ! " me fatiguait " (Qu'il dit !) Le narrateur se rappelle tout à coup qu'il a un lecteur, et - encore qu'il n'envisage à son endroit aucune concession- il n'aimerait pas (bourgeois quand même !) jouer par devers lui le rôle d'un niais. D'un niais qui " marche " dans ce " genre d'histoires " ! D'où cette assertion qu'elles le " fatiguent " . (Ne l'écoutez pas. Il en raffole)
Guilloux, même quand il déforme la vérité, nous la laisse entrevoir. A-t-on jamais été plus franc !
Mais Hubert était toujours ainsi
Style résolument parlé.
et, la dernière fois qu'il était venu me voir, de quoi m'avait-il parlé ?
Le tour interrogatif, tellement plus vivant que l'affirmatif !
Des " Esprits "
" Majuscule " qui correspond sûrement, elle aussi, à certaine nuance dans
l'intonation. (Ironique ? Pas seulement.)
qui la nuit venaient l'appeler. Cet " Hubert " , décidément, serait-il un demi-fou ? Ou simplement un de ces " illuminés " tels qu'il en foisonne en Bretagne ? Rappelons que ce nom de province n'a pas été prononcé mais que, depuis longtemps (la " lande " , cette histoire " bizarre " , ce
" spirite " de terroir !), c'est au pays d'Armor que nous sommes invinciblement transportés.
La puissance de suggestion, apanage des grands écrivains !
et qui bientôt l'emmèneraient chez eux.
" chez eux " ? De l' " autre coté " .
Si, après cela, " Hubert " vient à mourir au cours du récit, nous aurons le sentiment fatal d'avoir été avertis. Jalon troublant, et de haute classe.
Il se frottait les mains en pensant au " chouette pays " où il irait avec eux.
D'autant qu' " Hubert " -l'innocent !-, se réjouit du " destin qui l'attend " . " Impressionnant ! " N'est-ce donc pas lui qui a raison de vivre en marge " ? Ne serait-il pas une manière de saint ?
(Et tant pis pour cet " avec eux " qui suit de si près " chez eux " !)
" Tu crois beaucoup à ces histoires-là, mon petit Hubert ?
(De nouveau la " loufoquerie " des " guillemets " prenant la place du " tiret " !)
Une inflexion de voix attendrie à l'égard du " petit " " Hubert " ... qui ne fera peut-être pas long feu sur terre.
" histoires " , une fois de plus, parce que le terme est quasiment irremplaçable. (Blagues et mots analogues fausseraient l'ambiance.)
- Mais, mon vieux, se récria-t-il
" se récria-t-il " Les puristes réprouvent cet emploi d'un verbe mitigeant le sens de " dire par celui d'une " nuance d'attitude " . Guilloux abhorre les puristes.
" mon vieux " Nulle allusion à l'âge. L'expression prouve au contraire que le " jeune " traite son aîné en " copain " .
avec un petit geste de recul,
Le pendant du " petit rire " . " Hubert " a quelque chose d'étriqué. (Comme s'il marchait sur des oeufs.)
pas toi ?
Si juste, et si rapide.
Continue. Que s'est-il passé ensuite ?
" Que s'est-il " Un tantinet académique. On " entendrait " plutôt " Qu'est-ce qui ?... "
- Le type s'est mis- comment dire - à courir après le chien.
Moins heureux. Assez obscur. Le " type " ! Qu'est-ce que ce " type " ? (Ce n'est pas " Il " .)
- Très joli de nous jeter en plein milieu d'une " histoire " sans un brin d'explication ! Mais.. c'est se fiche du monde !
- D'accord. Guilloux adore ça. (Et - ce qu'il y a de plus curieux - sans esprit formel de mystification.)
(Le " comment dire ? " déconcerte aussi.
Avec ce " point d'interrogation " !!)
Le " type " doit être, lui d'intérieur du logement.
Mais le chien-le chien s'est fait tout petit et il a foutu le camp par la cheminée.
Egalement tiré par les cheveux ! Le " chien n'avait qu'à repartir par la " fenêtre " . Ou encore puisqu'il est magicien-à jouer le " passe- muraille " ...
Seulement, cette version assez sotte (Le " chien " qui se rapetisse... pour filer par le tuyau de la cheminée) est peut-être la seule - expressément - au niveau mental d' " Hubert " .
- Parbleu !
L'auteur, cette fois, s'est complètement ressaisi. Il " s'amuse " carrément à laisser marcher " Hubert " ; mieux, à feindre de l'encourager.
- Le chien est revenu dans la cour, il a repris sa taille primitive.
En fait, tous ces " bobards " ne mériteraient plus qu'un haussement d'épaules. Un écrivain ordinaire (j'entends un " bon écrivain " ) éprouverait le besoin de couper, d'écourter, crainte d'ennuyer. Louis Guilloux n'est justement pas un " écrivain ordinaire " (et se fiche d'être un " bon écrivain " ). Il s'est juré de nous dire tout. Il a huit cents pages devant lui.
L'Autre a fait un signe, le chien a sauté dans la bagnole.
" L'Autre " en italiques, ni plus ni moins que le fameux " il " , dans l'espoir, toujours, de nous émoustiller. Seulement, seulement..., nous en avons " soupé " !
et ils sont repartis tous les deux à travers la lande.
Desinit in piscem... L'envie de sauter à la page suivante.
- Très belle histoire.
Murmure l'auteur- qui en a assez, lui aussi.
Il y a une suite ?
Pour le coup, c'est tenter... le diable, que de tendre la perche à ce bavard d' " Hubert " !
- Mais ça s'est passé comme ça !
- Mais, cher Guilloux, l'art est un choix.
- Comment donc ! Il est revenu le lendemain. Mais cette fois-là le type s'y attendait.
Et " Hubert " qui la saisit, cette perche ! Bien que lui-même ne croie plus guère à ce qu'il raconte (son " il " privé des italiques). Toute cette " fin de scène " , elle aussi, est bien observée, assez drôle. Guilloux, dans son bled, n'a rien d'autre à faire que de dresser un inventaire de tout ce qui se passe et se dit autour de lui, y compris les balivernes.
Le malheur, c'est que nous, nous n'avons pas le temps.
(Et alors, la postérité !...)
- Et alors ?
Sérénité malicieuse et inaltérable.
- Il a pris son fusil et il s'est barricadé. A la nuit tombée, il entend la bagnole.
" il entend " Ce gentil minus habens d' Hubert se rend compte lui-même que son récit est en train de devenir imbuvable. Il éprouve le besoin de l'animer en repassant à l'indicatif présent (avec mimique à l'appui).
A peine s'il a le temps de regarder que la voilà arrêtée dans la cour comme la veille.
Long, filandreux. " Hubert se demande comment s'en tirer. (Invente-t-il tout ? Croit-il tout ? Ou brode-t-il sur ce qu'il croit ? Plutôt ! Ses propres inventions l'excitent.)
Il ne manque pas d'êtres de ce genre. Un type !
Il détache le grand chien noir qui se met à grimper le long du mur à la verticale. "
Ce malheureux " Hubert " est sur des épines... Il voit bien que son interlocuteur le prend de moins en moins au sérieux. Alors, le rattraper, le clouer ! De nouveau un " il " (prononcé d'un ton encore plus effrayant que jamais), et cette invention... saugrenue du " grand chien noir qui se met à grimper... " , etc.
Hélas, il est trop tard.
Guilloux- qui n'a rien d'autre à faire - prête peut-être encore l'oreille...
Le lecteur, lui, a lâché.
CONCLUSION
Et voilà la raison sans doute pour laquelle un romancier qui possède des dons si précieux : la " vie " , le mouvement, le sens du pittoresque,
le génie de camper des personnages, de créer une atmosphère sans lourdeurs explicatives, qui excelle à mettre sous chaque mot un contenu substantiel, voilà comment Louis Guilloux rate le succès-apothéose !
Car le Prix Renaudot 49 ne va pas le sauver à tout jamais.
Il expie... son péché d'orgueil, sa prétention d'être convaincu qu'il dit seul toute la vérité.
IL succombe à une tâche impossible. Dire tout ? Quelle témérité, d'abord, quelle faute de renoncer au choix !
Et de nos jours !!! Guilloux ne voit donc pas à quel point la vie nous presse ? Il s'est promis de nous imposer ses huit cents pages privées d'action. (Les best-sellers, eux, en regorgent !)
Il se dit qu'il y a le précédent de Proust ? Mais toute une coterie mondaine marchait
avec ce dernier, et aura beaucoup fait pour sa gloire, qui - soyons francs - est fort
capable de laisser ce raseur de grand romancier de Guilloux moisir, oublié, dans son
trou.
UNE VOIX HUMAINE
Jean-Louis Bory
Nous sommes nombreux, je l'espère, à la mythologie desquels appartient Cripure. Docteur Faust à la manque ou Jean-Jacques Rousseau soumis, Cripure erre dans nos mémoires. Je crois encore entendre éclater à mes oreilles les vociférations d'une classe en chahut " Crip ! Crip ! Cripure ! " , qui noient la protestation lamentable : " Je m'appelle Merlin ! " Cripure c'est d'abord pour moi ce martyr dépossédé de son nom, aux pieds épouvantables ; ce monstre lunaire, errant sur les frontières du roman russe, et pourtant profondément fraternel par les contradictions qui le déchirent et qui n'ont pas cessé de déchirer les Cripure que nous sommes. Il balance entre l'envie de se révolter contre les " ils " , les âmes mortes, les cloportes et les cloportissimes comme Nabucet l'immonde, et l'impuissance à se révolter ; entre le refus d'obéissance et la soumission - à un moment (1917) où le refus d'obéissance prendrait tout son sens. On comprend que Cripure, écartelé par le désespoir de cette impuissance, l'horreur de cette soumission, par des haines et des souffrances compliquées de délectation morose, se fasse du " mauvais sang " .
Le Sang noir est un roman de guerre - de la guerre 14-18. Ou plutôt il est aux romans de guerre ce que le sang noir est au sang rouge : un négatif. Le négatif d'une fresque héroïque. Il est au roman de
" poilu " ce que le Don Quichotte est au roman de chevalerie : un contre-poison. LG contre-poison de ce poison que sont le mensonge et la lâcheté. " En bref, Le Sang noir est le roman de l'arrière " , avec, pour décor, une petite ville de province très " province " non loin d'une mer couleur d'huîtres et, pour personnages, la société de cette province, les dérisoires, les grotesques, les haïssables pour qui la guerre ne signifie que l'approbation la plus servile - et les gentils, les meurtris, les révoltés, englués dans cette longue agonie comme des mouches, et battant des ailes.
Lorsque Le Sang noir parut en 1935, la presse l'accueillit comme un roman d'extrême gauche : non seulement antimilitariste et pacifiste mais communisant. Les lecteurs d'alors, sensibilisés par la forte pression politique contemporaine considérèrent le héros comme un symbole : Cripure, professeur autrefois révolté, n'était-il pas la caricature d'un homme à la fin d'une civilisation et qui n'a plus que la ressource du suicide ? On voulut surtout retenir du livre la scène où Cripure agonisant, grotesquement vautré dans une troïka lamentable, est lentement conduit à travers la ville, jusqu'à l'hôpital militaire, entre deux agents cyclistes au ralenti.
Politisation outrancière, à coup sur, et qui limite abusivement la portée du Sang noir. Si Cripure se suicide, c'est qu'il fallait qu'il se suicide ; l'époque, si elle joue, ne joue que comme raison supplémentaire. Au vrai, Louis Guilloux était " habité " depuis plusieurs années par le suicide d'un de ses amis, le philosophe Georges Palante, et c'est de cette mort qu'il a nourri le destin de Cripure. Il n'empêche que Le Sang noir possédai-possède-une certaine " force de frappe " , comme on dit aujourd'hui. Roman engagé, comme on disait hier, il porte témoignage. Il peint, à travers le récit d'une journée de l'année 1917, la société provinciale française lors du bouleversement de la Grande Guerre. Avec Le Sang noir, Louis Guilloux poursuivait ce qu'il avait entrepris dès cette Maison du peuple que Camus aima tant : une très large fresque romanesque où toute l'époque se reflétait - et que continuent Le Jeu de patience et Les Batailles perdues, le premier recouvrant le temps écoulé de 1912 à 1949, le second dressant chronologiquement un tableau de la France allant de la fin de l'année 1934 au mois de juillet 1936.
Peinture qui s'enracine fortement dans le réel historique.
Au besoin Louis Guilloux compulse les journaux de l'époque, collectionne les faits divers. Il se documente, et organise le trésor de ses découvertes autour de ce coeur géographique qu'est pour son oeuvre la Bretagne et Saint-Brieuc-les-Choux, la ville du Le Sang noir. Les multiples intrigues, dont le subtil embrouillamini constitue la trame du roman, s'étayent des événements affectant la province bretonne.
Mais Louis Guilloux, est-il besoin de le préciser, n'entend pas écrire un livre d'histoire. Ses romans sont " oeuvres d'art " à laquelle l'histoire sert de charpente. C'est dire que le point de vue individuel ne cesse pas de l'emporter sur l'historique. L'Histoire, ça n'existe pas. La vie, oui. Et Cripure, Maïa, Nabucet, Moka, Lucien, voilà la vie. Le concret. L'humain. Voilà ce qui passionne Guilloux, ce qui l'attire : cette chaleur. Guilloux appartient à la famille de ceux qui ont faim de la présence des autres. D'où l'importance, dans son univers romanesque, des lieux collectifs, bistrots, auberges, hôtels, pensions de famille : on y peut assouvir cette faim-là.
D'où, aussi, une certaine soumission aux données de l'expérience humaine : il faut accepter le monde comme il est. Ce qui ne va pas sans mélancolie. L'un des aspects les plus désolants du métier de romancier est qu'il faille si souvent avoir recours à ce qu'il y a de moins beau dans l'homme. Cette vie est la vie, bourrée de cette souffrance, de ces haines et de ces amours contradictoires, et de cette douleur d'être homme qui crucifie exemplairement Cripure sur l'horrible Golgotha de cette province. Accepter la vie. Mais il y a façon et façon de l'accepter. On ne s'en tire pas en disant " c'est la vie " . Avec ou sans soupir. Guilloux est un " montreur " , soit - un peu comme un montreur d'ours-mais il ne jouit pas du grotesque de ses bêtes.
" J'accepte d'être dans un certain sens un montreur, mais je refuse de laisser croire que j'y prends la moindre joie, bien au contraire. Je suis victime des évidences. Ce n'est pas ma faute si ce qu'elles enseignent est tel. " A cette déclaration (Louis Guilloux en fait fort peu) dénichée dans son Absent de Paris, art poétique et art de vivre (pour Louis Guilloux quelle différence ?), il ajoute : " Bien naturellement, il faut faire très attention. Il faut montrer la douleur mais il ne faut pas faire la grimace. Tout le problème est là. En un mot, il faut savoir se tenir. "
C'est à ce détour que ce que Guilloux entend par " interpréter l'absurde " se greffe sur la peinture de l'absurde. L'indispensable réel et sa chaleur n'offrent qu'un départ. " Il ne suffit pas de décalquer la réalité pour dire qu'on fait un roman, surtout quand on est aussi maladroit que je le suis et que le décalque bave de tous les côtés. C'est une très mauvaise pratique qui ne conduit à rien de soulevé " . Guilloux ne cherche pas à transporter la réalité " comme on ferait d'un objet qu'on changerait de lieu, qu'on déménagerait du souvenir dans la page " , mais il se sert de cette réalité pour passer aux signes.
" Dans mes jours de philosophie, il m'arrive de me dire que le roman doit exprimer, à partir du réel, le possible. "
Pour tout poète, le soulevé " , le " possible " , " passer aux signes " , revient à imposer sa réalité au réel. Ou plutôt : à corriger la peinture du monde par sa façon de voir le monde - bref : à interpréter l'absurde. Louis Guilloux a voulu que la matière foisonnante de son livre subisse la rigueur des unités classiques de temps et de lieu. Il a enfermé son Le Sang noir à l'intérieur de vingt-quatre heures et d'une ville. Cette ville, qui est la Ville de province, la ville de l'arrière en temps de guerre, Cripure l'appelle Mortgorod- facétie lugubre qui trahit une double obsession : celle de l'influence du roman russe sur Guilloux et sur ses personnages, et celle de la Mort ; c'est la mort qui, coiffant les unités de temps et de lieu, donne au livre son unité. Mais plus encore, l'unité profonde de ce gros livre tout grouillant de personnages et de drames plus ou moins divergents, je la verrais dans la personne même de Guilloux, dans le ton de sa voix, dans la couleur que prend la vie sous son regard et qui n'est qu'à lui : mélange de merveilleux breton très différent, on s'en doute, de la bretonnerie folklorique ! il " poétise " les hasards romanesques et jusqu'aux détails policiers, voire feuilletonesques, des intrigues) et de mélancolie.
Surtout la mélancolie, on l'a vu. Mélancoliques catégories d'humanité que ces cloportes du Sang noir, ces saints, toutes ces victimes. Ces perdants. " J'aime les causes perdues " , dira plus tard un des personnages des Batailles perdues. Guilloux aussi. Ou plutôt il aime, avec une tendresse qui réchauffe sa pitié ou ses caricatures, ceux qui se perdent en perdant leur cause. Non seulement les opprimés, mais les déprimés-qui oscillent entre la révolte, les plaisirs amers du cynisme bouffonnant, ou l'incurable désenchantement. Qui, pour continuer à vivre, ont besoin du rêve. Ah, partir pour Java ! tel est un des leitmotivs du Sang noir. On rêve, on rêve, on rêve. Un des livres de Guilloux s'appelle Le Pain des rêves.
Mais il est de la nature du rêve d'être inaccessible. Irréalisable. Cripure ne s'évade de son monde que par la mort, gorgé de ce sang noir qui l'étouffe comme un caillot de ténèbres. Vivants, nous restons prisonniers de ce monde. Les gros livres que Guilloux écrit, ce sont, selon le mot de Jean Grenier, le " gros livres de prisonniers " . Prisonniers, oui, " et nous ne rêvons que de liberté quand c'est la délivrance qu'il nous faut " .
Les échecs conduisent à la dernière bataille perdue qu'est la mort. Ils sont les signes d'un malheur plus profond. Guilloux est comme Cripure : il se fait lui aussi du " mauvais sang " . La confrontation de l'homme et de sa souffrance souligne la décomposition, dans l'homme, de la dignité humaine. Le drame, la douleur, pour Guilloux, la source de ses haines et de ses tendresses, c'est la constatation, qu'il ne cesse de faire, que " les hommes ne sont pas toujours à la hauteur de leur souffrance " . Que de cloportes parmi les victimes. Que de saints, même, sont grotesques ou dérisoires. Les hommes ont tort, et ils le savent. Peu de gens peuvent plaider l'ignorance. Ils savent tous à quoi s'en tenir. Ils savent tous ce qu'il faudrait faire. Pourquoi vont-ils presque toujours dans le sens du pire ? Comment le leur faire comprendre ? Comment le comprendre pour soi-même ? Pas facile. Il y faut une grande " patience, beaucoup de courage, et, pour commencer, le courage de ne pas se mentir à soi-même. C'est cette bataille-là, au bout du compte, qu'il importe de ne point perdre.
" Romancier de la douleur " , a-t-on dit de Guilloux. Au moment de sa parution, Le Sang noir portait sur la bande publicitaire : " La vérité de cette vie, ce n'est pas qu'on meurt, c'est qu'on meurt volé. " Dans cette découverte amère, je n'arrive pas à voir, malgré tout, le fond du désespoir. Oui, ces fantoches sont lamentables, mais il n'y a pas que des Nabucet ; oui, Cripure meurt, et meurt volé, mais Maïa s'appelle comme la Terre. Et Le Sang noir comporte certains prolongements poétiques (je serais tenté d'évoquer encore le merveilleux breton), qui font que l'on attend toujours quelque chose de Cripure, même mort. Et Louis Guilloux l'a lui-même avoué : dans son esprit, Le Sang noir supposait un deuxième livre. Le Sang noir ne se termine pas sur le suicide de Cripure et les sanglots de Maïa - mais sur le départ du jeune Lucien. La dernière image du livre est celle d'un bateau qui a levé l'ancre. A cause de cet espoir, de cet optimisme malgré tout, ce deuxième ouvrage devait s'appeler Le Blé. Lucien en aurait été le héros. On aurait vu se construire un monde où la respiration eût été possible. Louis Guilloux n'a pas écrit ce livre il est vrai. Pas encore... Sans doute vivons-nous " dans la contrariété " . Mais de batailles perdues en batailles perdues, l'humanité se cahote peut-être " en avant sur la route de l'Idéal " ? Après tout il y a des défaites plus importantes pour l'évolution de l'humanité que bien des réussites : l'histoire du Christ n'est-elle pas l'histoire d'un échec ? De ce possible, au-delà duquel il ne faut peut-être pas chercher, on peut s'employer de toutes ses forces à explorer l'étendue, qui est immense. A Moscou, Pasternak reprochait à Guilloux d'avoir en quelque sorte " terminé " Le Sang noir :
" Pourquoi vous avez tué Cripure ? Il avait encore quelque chose à dire à Maïa. " Oui, et pas seulement Cripure, et pas seulement à Maïa, mais tous les personnages de Guilloux ont encore, livres fermés, quelque chose à nous dire. Ne serait-ce que pour nous murmurer " patience " , ou " il faut déclarer l'Amour " , ou pour nous indiquer une façon de " s'équilibrer à l'absurde " - et particulièrement à cet absurde que sont injustice et misère - et de sauver (selon la formule sur laquelle Malraux clôt son introduction au Sang noir " ce qui peut être sauvé des vies les plus dérisoires en les ensevelissant dans ce qu'elles ignorent de grand en elles " .
Je ne peux lire une ligne de Guilloux sans l'entendre dite par la voix même de
Guilloux. Voix douce mais incisive : la tendresse désabusée y tempère les acidités de
l'ironie - tendresse et ironie camouflant pudiquement un grand feu, une espèce
d'emportement profondément enfoui. " J'aime mon travail. Le monde est peut-être
absurde, on le dit, mais vouloir le peindre ou l'interpréter ne l'est pas. C'est
peut-être même la seule manière de s'équilibrer à l'absurde. " Voilà qui aide
à " ouvrir " Le Sang noir. Guilloux y travaille contre l'absurdité du monde.
Bataille dont le succès est à chaque seconde remis en question, et que Louis Guilloux,
pour sa part, et sur le plan de l'art, n'a pas perdue.
CRIPURE
NOUS INTERROGE
Jean Mambrino
" Tous les hommes voulaient la profondeur de l'être, celle qui pouvait être impartie à n'importe quel imbécile " .
Le Sang noir
De ce roman terrible et puissant, Guilloux a tiré une pièce de théâtre admirable, et par le resserrement des thèmes lui a conféré une complexité, une intensité qui nous brûle jusqu'au coeur. Cripure (avec la voix, le corps, le visage bouleversants de Maréchal) nous interroge tous et nous somme de répondre, de livrer le sang de notre âme.
L'oeuvre entière de Guilloux, enracinée dans l'Histoire, dévoile en chacun cette profondeur de l'être qui est " la part non historique de l'homme historique " (Eliade), et par là échappe au fanatisme
doctrinaire comme au désespoir de la lucidité. Il nous élargit jusqu'à ce misérable, ce médiocre ou ce lâche qu'il nous forcé à reconnaître au fond de chacun de nous. Nous avons tous notre Cloporte dont la présence est moins accusatrice qu'humiliée, lorsqu'elle apparaît à la fenêtre de notre existence.
L' actualité de Cripure dépasse nos querelles éphémères (si sanglantes
soient-elles). " Ce ton uni et pur, cette voix un peu sourde qui est celle du
souvenir " (selon le mot de Camus sur Guilloux) combat contre l'injustice de la Cité
ou de la condition humaine, et pour une profonde patrie commune où nul ne serait plus
méprisé ni condamné. " Oui, je crois, je suis certain qu'-il y a toujours un
recours possible, un recours à la vérité de l'être. Que le pire coupable peut être
désarmé. I1 faut seulement trouver le secret. " Chacun a son secret " .
Lorsqu'un homme commence à découvrir cela, ses yeux s'ouvrent enfin sur le monde, et
libéré de l'intolérance, du scepticisme ou du désespoir, il perçoit que l'inexorable
est dépassé.
" Cripure vous salue ! "
s'écria-t-il en levant
son verre.
Il le vida d'un trait.
" A la santé
des hommes vivants ! "
On vit
comme si on avait
une vie
pour apprendre.
Oui, dit l'autre,
mais ils baisent le couteau
qui les tue.
La vérité de cette vie,
ce n'est qu'on meurt,
c'est qu'on meurt volé.
Philosophia, blalogia,
hypocritologia
Philosophie européenne
Entre nous, mon cher,
quelle idée
de se balader toute une vie
avec ce seau de toilette
à bout de bras !
Le sang noir
BIBLIOGRAPHIE
Actuellement disponibles :
Ma Bretagne 1973 Sun/1993 Folle avoine
Salido 1977/1992 Gallimard
Angelina 1991 Grasset
Coco perdu 1978/1990 Gallimard
Dossier confidentiel 1987 Grasset
Souvenir sur Georges Palante 1980/1987 Gallimard
L'herbe d'oubli 1984 Gallimard
La maison du peuple 1983 Grasset
Le pain des rêves 1983 Gallimard
Carnets 1944-1974 1978/1982 Gallimard
Le grand bêta 1981 Gallimard
Le sang noir 1935/1980 Gallimard
La confrontation 1968/1980 Gallimard
Cripure 1977 Avant-Scène
Le jeu de patience 1969 Gallimard
Les batailles perdues 1960 Gallimard
Parpagnacco 1954 Gallimard
Absent de Paris 1952 Gallimard
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