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L'un est séronégatif, l'autre est séropositif. Malgré ce handicap, ils sont tombés – et restés – amoureux l'un de l'autre. Cette relation est devenue la plus importante de leurs vies. Aujourd'hui, il peut arriver à chacun d'entre nous de vivre l'une de ces histoires d'amour à l'époque du sida.


extrait

« Les couples sérodiscordants sont probablement l'un des plus importants sujets que les gays ont à affronter aujourd'hui. Tout au long de l'histoire de l'épidémie, les homosexuels ont cherché à se protéger du VIH, soit grâce au safer-sex, soit grâce à une sélection plus accrue lors de la drague. Au milieu des années quatre-vingt, par exemple, certains Américains ne baisaient qu'à l'intérieur d'un cercle de sex buddies : des partenaires dont le statut sérologique était négatif. Bien sûr, il est vite devenu évident qu'il était illusoire de croire que le VIH ne parviendrait pas à pénétrer à l'intérieur de milieux artificiellement cloisonnés. Quelques années plus tard, certains séropositifs ont fait le chemin inverse. En réaction aux rejets subis lors de la drague, ils se sont mis à sortir uniquement avec d'autres séropositifs, probablement parce qu'ils jugeaient que les relations seraient plus simples. Les séropositifs se trouvent souvent sur la même longueur d'onde et ont en commun certaines choses que d'autres ne peuvent pas comprendre. Les notions d'urgence et de survie sont partagées. Cette envie de restreindre les relations amoureuses aux personnes de même statut sérologique que soit est une autre tentative de se protéger.
Mais aujourd'hui, les choses sont autrement plus compliquées. D'abord, personne ne choisit celui dont il tombe amoureux. Il arrive heureusement qu'il soit séronégatif et c'est à partir de ce moment que se développe une histoire dont les codes sont bien plus complexes que ceux de la vie courante d'un homosexuel.
L'annonce est déjà le premier cap difficile à passer. Aujourd'hui, de plus en plus de séropositifs s'affirment comme tels dès l'amorce de la moindre rencontre. C'est sûrement parce que l'ostracisme envers les séropositifs est désormais moindre et que la banalité de l'épidémie a tout de même quelques rares aspects positifs. Ensuite, tout le monde connaît forcément, dans son entourage, au moins un séropo. Surtout, chacun comprend maintenant qu'une relation intense ne peut être fondée sur un mensonge. Mais cette annonce, même si elle est accueillie avec intelligence (Ah bon ? Dis-moi plutôt quelque chose qui me ferait vraiment peur.), avec humour (Ce n'est pas le sida qui m'inquiète, ce sont plutôt tes chaussettes Burlington.) ou même avec expérience (Mes deux boyfriends précédents étaient séropos, ça ne me fait plus peur.), cela ne veut pas dire que tout est gagné d'avance.
Une relation amoureuse entre deux personnes est construite sur plusieurs aspects : le sexe, l'entente, la projection dans l'avenir. Ces trois facteurs sont profondément affectés par le sida et plus l'épidémie s'installe dans la durée, plus la psychologie des personnes touchées par le VIH devient complexe. Ce constat se vérifie tous les jours dans les domaines de la prévention (le phénomène du relapse) et de l'activisme (l'épuisement des associations).  »


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Fabien :
« Il y a deux ans, j'ai rencontré Emmanuel au Privilège. Nous sommes tombés amoureux, il était séropositif, mais il ne me l'a dit que trois mois après. Je m'en doutais un peu : il ne parlait jamais du sida ou de ses projets. C'est le premier séropositif que je rencontrais, mais j'ai assimilé tout de suite, je n'ai pas pleuré. Je voyais qu'il avait peur que je le quitte. Je n'étais pas très safe, mais lui oui. Nous n'avons pas de pratiques à risques. Cela m'énerve de ne pouvoir envisager Emmanuel sans penser au sida. Je l'aime beaucoup. On revient de trois semaines en Grèce. Inconsciemment, je le force à avoir la vie que j'aimerais qu'il mène. Je ne sais pas s'il faut être plus ou moins dur avec lui. En tant que séronégatif, je ne culpabilise pas : je n'ai aucune notion du destin ou de la fatalité. J'ai très vite dit à mes parents que j'étais gay, ils l'ont bien accepté. Ils aiment beaucoup Emmanuel. Cette relation n'est pas la plus longue de ma vie, mais c'est la plus forte. Je suis en train de monter une pièce de théâtre sur le sida. Je me suis toujours dit que je ne voulais pas passer ma vie avec la même personne, mais je m'aperçois que c'est peut-être ce que je suis en train de faire. »

Emmanuel :
« J'ai fait mon test il y a deux ans. Je m'en doutais, mais j'ai quand même craqué. Ensuite, je suis allé à mes cours. C'était le seule chose à faire. J'ai parlé à mes amis, ils n'ont pas su quoi dire. Je ne connaissais pas de séropos. C'est quatre mois après que j'ai déprimé : toute ma vie s'écroulait. Puis j'ai rencontré Fabien et nous sommes tombés amoureux tout de suite. Mais il a fallu du temps pour que je lui dise, alors que je l'ai dit tout de suite à mes parents. J'avais besoin d'aide et ça s'est bien passé, même si je suis fils unique. Je vis toujours chez eux, parce que je viens juste de finir mes études. Fabien passe avant tout. Dès que j'aurai un boulot, nous habiterons ensemble. Je suis asymptomatique, 500 T4. Je suis au début de ma vie, mais je sais qu'un jour je tomberai malade. Je ne fais pas partie de ceux qui disent : Je ne tomberai jamais malade. Je suis à Act Up : je sais comment ça se passe. J'aimerais vivre ailleurs avec Fabien. J'ai envie de bouger, de faire uniquement ce que je veux. C'est aussi pourquoi je pose pour la photo : je veux montrer l'exemple, parce que, si j'avais été dans une association quand j'ai appris ma séropositivité, je n'aurais pas culpabilisé et paniqué comme je l'ai fait. »



Dossier publié dans le Têtu n° 3 - Octobre 1995


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