Maryse Condé

Columbia University

 

FOUS-T- EN DEPESTRE; LAISSE DIRE ARAGON

 

L’épisode littéraire qui est le thème de cette communication illustre assez les rapports entre la littérature française et la littérature francophone. Ce sont au mieux, des rapports d’ignorance, d’indifférence. Les Aragoniens ne connaissent pas cette querelle si importante pour les francophones que fit naître la publication du "Journal de la Poésie Nationale" d’Aragon en 1954 aux Ecrivains Réunis.On peut souhaiter que se comble cette distance, que la communication s’établisse entre deux champs d’études si voisins et qu’ils’interpénètrent pour le plus grand bonheur de la recherche.

Au premier abord, le "Journal de la Poésie Nationale" d’Aragon semble présenter une double contradiction. Contradiction entre ce projet qui se veut national et la perspective marxiste, c’est à dire internationaliste du poète.

Contradiction entre ce retour à des formes traditionnelles, classiques de la part d’un ex-surréaliste, c’est à dire d’un ex-avant-guardiste.

À ces objections, Aragon rétorque que s’il se veut national, c’est afin d’être populaire et de servir paradoxalement, la révolution prolétarienne internationale. Il voit dans la renaissance des formes traditionnelles, dans le retour à la rime qu’il appelle "l’âme du vers":

"une sorte de galvanisation de l’esprit national qui exprime assurément, au-delà des leçons prises à l’heure de la Résistance contre les Nazis, le besoin des poètes,à l’heure du grand combat pour la paix, contre l’entreprise atlantique qui se base sur la renonciation à la souveraineté nationale, de rétablir le courant profond de l’esprit national, de donner à la conscience française, son chant, sa voix, sa force de revendication".

Mon propos n’est pas de critiquer Aragon, d’intervenir dans la polémique franco-française que ses idées suscitèrent, mais d’en étudier l’impact dans le monde littéraire caribéen francophone.

Au mois de juin 1955, parait en première page des "Lettres Françaises", une lettre d’un certain René Depestre, poète haïtien vivant en exil au Brésil, commentée par Charles Dobzinski.

"Je suis en train de résoudre, dit cette lettre, grâce à Aragon le conflit où se débattait mon individualismne formel ... Je me suis théoriquement rallié aux enseignements décisifs d’Aragon".

Il m’a été impossible de savoir ce qu’Aragon lui-même pensait de ce ralliement. Il n’y fait aucune allusion dans les "Lettres Françaises". Par contre, le monde francophone s’enflamme.

"Le verbe marronner, Réponse à René Depestre, poète haïtien (éléments d’un art poétique)", poème d’Aimé Césaire parait quelques mois plus tard dans la revue "Présence Africaine" créee en 1947 par Alioune Diop avec ses amis L-S Senghor, Aimé Césaire, L-G Damas, Jacques Rabémanjara ... sous le patronage d’intellectuels français tels que André Gide, Jean-Paul Sartre, Michel Leiris ... Ce poème est repris dans la revue haïtienne "Optique" et est suivi d’un article du critique Lucien Montas.

En septembre de la même année, Félix Morrisseau-Leroy, un autre poète haïtien connu pour ses textes en créole (Antigone créole) écrit à son tour une réponse à Depestre:" Quittez Aragon bouler".

En février 1956, René Depestre répond à Césaire par un article intitulé "Introduction à un Art Poétique", publié dans la revue "Optique".

En mars 1956, Césaire lui répond à nouveau et pour la dernière fois par un article intitulé "Sur la poésie nationale", toujours publié dans la revue "Optique". Puis, la querelle s’éteint.

Aujourd’hui, nous avons difficilement connaissance de ces textes, largement parus dans des revues défuntes (Optique). Le poème de Césaire a été épuré des fameux vers:

"et pour le reste

que le poème tourne bien ou mal sur l’huile de ses gonds

fous-t-en Depestre fous-t-en laisse dire Aragon"

Ces trois vers ne réapparaitront que dans "La Poésie", volume complet des oeuvres poétiques de Césaire, édité au Seuil en 1994 par les soins de Daniel Maximin et Daniel Carpentier. Essayons néanmoins de voir clair dans ces évènements qui eurent tant d’écho à l’époque.

Qui est René Depestre? Ce poète haïtien est né à Jacmel en 1926. Cette simple phrase contient deux éléments importants. D’abord, le lieu: Jacmel. Jacmel est la capitale sprirituelle de Haïti, la ville magique qui hantera les tableaux du peintre Préfète-Duffault, qui sera l’héroïne du roman de Jean Métellus : "Jacmel au crépuscule". Elle est considérée comme un haut lieu de traditions. Être Jacmellien est un privilège. Deuxièment, la date indique que René Depestre est né pendant la première occupation américaine. Cette première occupation qui dura de 1915 à 1934, eut de telles conséquences qu’il est possible de diviser l’histoire d’Haïti en deux périodes: Avant ou après cet évènement historique. Jusqu’à 1915, Haïti qui, rappellons-le,obtint son indépendance en 1804 au prix d’une guerre sanglante contre les armées de Napoléon Bonaparte, n’avait qu’un souci: prouver au reste du monde qu’elle méritait de compter parmi les nations "civilisées", que les Africains barbares et "chamarrés" d’autrefois avaient donné naissance à de respectueux citoyens. Ses romanciers ré-écrivaient tous "La Comédie Humaine". La bourgeoisie souffrait de ce que les critiques appellent un "bovarysme collectif". A dater de 1915, tout change. Sur le plan paysan, l’établissement d’un système de corvée par les Américains entraine la révolte des "cacos", sous la conduite de Charlemagne Péralte. Les intellectuels, quant à eux, découvrent qu’ils sont selon les termes qu’emploiera plus tard Frantz Fanon des "Peaux Noires, Masques blancs". Ils découvrent qu’ils ne sont pas des Occidentaux. D’origine africaine, marqués par l’esclavage, ils possèdent une langue forgée dans le système de plantation, le créole et une religion syncrétique formée à partir de croyances Nago-Yorouba et de catholicisme. C’est le sens d’ "Ainsi parla l’Oncle"(1928), ouvrage du Dr Jean Price-Mars qui ambassadeur à Paris, quelques années plus tard, contribua à l’élaboration du mouvement de la Négritude. René Depestre grandit, s’éveilla donc dans cette athmosphère brûlante. Il aime affirmer que sa mère est vodouisante et sert les loas.

A 16 ans, avec son ami, le futur romancier Jacques-Stéphen Alexis, l’auteur de "Compère Général Soleil" qui mourra assassiné par François Duvalier, il rencontre le Cubain Alejo Carpentier et est illuminé par sa théorie du réalisme merveilleux. Il écrira de nombreux articles sur ce thème. En décembre 1945, il fait partie de la cohorte de jeunes qui entoure le poète surréaliste André Breton lors de sa visite historique à Port-au-Prince et à l’issue de sa conférence "Poésie et Révolution", il marche sur le Palais Présidentiel. Cette émeute renverse le régime en place. A la suite de ces évenements, il est d’abord arrété, puis libéré par le nouveau pouvoir et expédié en France avec une bourse d’études octroyée en grande partie pour se débarrasser de lui. À Paris, il se liera au groupe de la Négritude tout en devenant le protégé d’intellectuels marxistes (Aragon, Pablo Neruda). Au moment où éclate la querelle, il a déja écrit:

"Etincelles" (1945), receuil qui l’a rendu célèbre à 20 ans, "Gerbes de sang"( ),et en 1951 et 1952, respectivement: "Végétation de Clarté" et "Traduit du Grand Large"

Comment caractériser sa poésie? Je dirai qu’elle se ressent de toutes les influences qu’a traversées le jeune poète. Réalisme merveilleux, surréalisme, militantisme, mysticisme vodou. À l’évidence, René Depestre ne s’est pas encore doté de la voix qu’il fera entendre dans "Un Arc-en-ciel pour l’Occident Chrétien"(1967).

En face de lui, Aimé Césaire, le poète martiniquais qu’on ne présente plus. Rappellons seulement l’enthousiasme de André Breton qui le découvrit lors de son voyage à la Martinique en 1941: "Il manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier". De même, dans "Orphée Noir", préface à l’"Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et Malgache" que publia Léopold Sédar Senghor en 1948, Jean-Paul Sartre le couvre d’éloges. Il écrit:

"Un poème de Césaire éclate et tourne sur lui-même comme une fusée, des soleils en sortent qui tournent et explosent en nouveaux soleils, c’est un perpétuel dépassement".

Sur le plan politique, il est député de laMartinique. À ce titre, il a été rapporteur de la "loi d’assimilation" qui en 1946, a fait de son pays, de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Réunion, des Départements Français d’Outre-Mer, pêché qu’il n’a pas fini d’expier au jour d’aujourd’hui. Il est aussi maire de Fort-de-France, c’est à dire qu’il poursuit une double carrière politique et poétique. Au moment de la querelle, il a publié:

"Le Cahier d’un Retour au Pays Natal" (1939)- "Les Armes Miraculeuses" (1946)- "Soleil coupé"(1948)- "Corps perdu"(1950).

Il jouit d’un prestige inégalé dans le monde négro-africain à cause de sa théorie de la Négritude..

Il est certain que le ton de la lettre de René Depestre peut irriter par ce qu’elle contient de soumission digne d’un néophyte:

"Je suis persuadé, écrit Depestre, qu’avec du travail, de la méditation, je parviendrai dans les mois à venir à élever le niveau de ma poésie, à partir des idées d’Aragon"

Ou encore:

"Nous allons ensuite écouter Aragon dire les poèmes extraits de les "Yeux et la Mémoire" dont l’enregistrement vient d’arriver ici. Ce livre ne quitte pas mon chevet depuis que je l’ai acheté et j’y fais mes classes de poésie".

On éprouve un certain malaise quand ìl declare humblement s’essayer à l’alexandrin blanc et se préparer à la grande aventure de l’alexandrin et des autres formes traditionnelles françaises qu’il est en train d’étudier. Néanmoins, en dépit de ces réserves, il serait erroné de voir dans cette lettre de Depestre un pur et simple reniement de sa personnalité.Depestre a sûrement vu des similitudes entre la France qui se relève à peine de l’occupation allemande et son pays humilié par plus de 15 ans d’occupation américaine. Le peuple haïtien comme le peuple français a besoin de recouvrer foi en lui-même et ce sera l’oeuvre de ses poètes. Il ne manque pas de se justifier, lui, poète haïtien, d’ intervenir dans un débat national français. S’il le fait, c’est parce que le domaine linguistique français s’est élargi au-delà des frontières de la France et que rien de ce qui est Français n’est totalement étranger à ceux qui parlent le français. C’est là -avant la lettre- toute la définition de ce qu’on appelle aujourd’hui la francophonie. Il pense que le livre d’Aragon, le "Journal d’une Poésie Nationale" déborde le cadre de l’Haxagone et interpelle tous les poètes à condition qu’ils appliquent ses trouvailles "aux données spécifiques du développement de la poésie de leur pays". Grâce à lui, croit-il,c’est l’occasion d’entamer le combat contre le "cosmopolitisme".

Dans le cas d’Haïti, Depestre affirme qu’il convient de prendre en compte les éléments africains qui interviennent dans la culture et pense que cette dualité rendra "plus difficile la compréhension des voies réalistes de la poésie". Ainsi, il prend pour exemple le poète cubain Nicolas Guillen qui dans son oeuvre, illustrant magistralement son poème "Mes deux aïeuls", a su intégrer des éléments essentiels africains aux formes venues d’Espagne. À lq lecture de ce texte, somme toute assez anodin, on peut se demander ce qui irrite Césaire et provoque une réponse si moqueuse. On peut avancer plusieurs éléments de réponse:

a)- Il est évident qu’à travers René Depestre, Césaire vise Aragon lui-même, considéré comme un traître par les Surréalistes. Il joint ainsi sa voix aux critiques de ses amis.

b)- Aimé Césaire qui s’est toujours déclaré ainti-raciste (Dans le Cahier ...: "Ne faites pas de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine ...") n’en est pas moins très méfiant vis à vis des mots d’ordre venus du monde occidental, du monde blanc qu’il croit fondalement incapable de comprendre la société à laquelle il appartient. D’où son anti-communisme. L’engagement de Césaire au Marxisme a toujours été très tiède. Il ne s’y est résigné que sous la pression de ses compagnons de route qui l’ont persuadé que cette idéologie entrainerait la fin du colonialisme. Avec son ami Léopold-Sédar Senghor, il souhaite l’avènement d’un "socialisme africain", c’est à dire d’un socialisme qui tienne compte de l’ethnicité, de l’histoire, de la géographie.Il est important de se rappeller que cette "Réponse à René Depestre" s’inscrit peu avant "La Lettre à Maurice Thorez" publiée en 1956 qui marque sa rupture officielle avec le Parti Communiste. La réponse contient en filigrane les réserves que Césaire apportait au Marxisme, idéologie venue d’Ailleurs.

c)-En troisièmelieu, cette Réponse exprime une conception radicalement différente de la poésie. Les expressions "réaliste, réalisme socialiste, voies réalistes de la poésie" que René Depestre a apprises d’Aragon, font horreur à Césaire.

LES MOTS POESIE ET REALISME NE SAURAIENTETRE ASSOCIES. LA POESIE EST MAGIE.

Dans le numéro de janvier 1945 de la revue Tropiques quíl fonda à Fort-de-France avec entre autres sa femme Suzanne et René Ménil, Césaire écrit "Poésie et Connaissance", un de ses rares textes théoriques. Il le reprend dans l’édition du Seuil de 1994, ce qui signifie qu’il ne l’a pas renié. Au contraire.

"La poésie est cette démarche qui par le mot, l’image, le mythe, l’amour et l’humour m’installe au coeur vivant de moi-même".

C’est une définition anti-réaliste, anti-analytique. Ce qui préside au poème, ce n’est pas l’intelligence, la sensibilité, ou la sensation, c’est l’expérience toute-entière. Pour ce révolutionnaire, a poésie ne saurait être un outil térvolutionnaire. C’est une arme miraculeuse.

D)- Enfin et c’est peut-être le plus important, Depestre et Césaire se situent en opposition fondamentale en ce qui concerne leur vision des Caraïbes. Depestre ne cache pas son rêve d’une culture syncrétique en Haïti et dans la région: "Nous devons discerner dans le patrimoine culturel qui nous vient d’Afrique, ce qui peut s’intégrer avec harmonie à l’héritage prosodique français". Césaire est au contraire hanté par des notions de pureté, d’authenticité, de retour aux sources. Il a toujours prétendu minimiser- parfois de façon aveugle- l’apport français dans sa créativité. Il a toujours voulu se débarasser entièrement des oripeaux du colonisé, détruire la langue des maîtres pour élaborer un language neuf. La région pour lui ne peut se libérer qu’à condition de se revendiquer comme un prolongement culturel de l’Afrique.

La réponse de René Depestre: "Introduction à un Art Poétique" souligne cette divergence radicale entre les deux poètes et l’absence d’une possibilité de communication. C’est un texte laborieux, truffé de références marxistes (lutte des classes, dictature du prolétariat), prélude au "Métier à métisser" qui paraitra en 1998. Depestre y réaffirme qu’il n’y a pas encore de poésie nationale dans son pays. Il attaque vertement la notion "métaphysique" de Négritude et insiste sur son rêve d’une culture métisse qui naîtra le jour où:

"Haïti se souviendra avec une égale émotion que son goût doit être aussi africain que sont français les mots qui ont vécu au soleil plébeien de Molière".

Après cette réponse, Césaire, convaincu semble-t-il, qu’il est engagé dans un dialogue de sourds avec René Depestre, se borne à une pirouette:

"On parle beaucoup de poésie nationale. Je pense que c’est un faux problème. Que la poésie soit- et c’est tout".

Que reste-t-il aujourd’hui de cette querelle? Quel est levainqueur?

Ni Depestre ni Césaire n’acceptent de revenir sur ces évènements. La Négritude est morte sous les coups de boutoir des tenants de la Créolité, Raphaël Confriant et Patrick Chamoiseau, "l’équipe des démolisseurs", comme les appelle Annie Lebrun. De la même façon, on ne parle plus de poésie nationale. La conception qui se fait jour dans les Antilles est plutôt celle d’une littérature régionale, ou plus précisément, selon la nouvelle terminologie, d’une "littérature des Amériques insulaires". On pourrait donc croire les deux anciens adversaires renvoyés dos à dos. Pourtant nul n’ignore le succès des mots "métis, métissage, créole, créolisation". Il indique qu’il n’y a pas de rejet, de refus de l’apport et des influences européennes. Il illustre la conviction qu’elles ne peuvent se dissocier des autres apports dont l’ensemble compose la culture des Caraïbes et signifie, en fait, la victoire des idées de René Depestre.

Pour conclure, je conterai une anecdote qui prouve bien que Césaire n’a pas le dernier mot:

À l’automne 1995, le ministre de l’Education Nationale, M. François Bayrou l’éliminait des programmes du baccalauréat où deux de ses textes figuraient et les remplaçait ... par ceux d’Aragon.

 

Aimé Césaire

LE VERBE MARRONNER

À René Depestre, poète haïtien

C’est une nuit de Seine
et moi je me souviens comme ivre
du chant dément de Boukmann accouchant ton pays
au forceps de l’orage

DEPESTRE
Vaillant cavalier du tam-tam
est-il vrai que tu doutes de la forêt natale
de nos voix rauques de nos coeurs qui nous remontent
amers
de nos yeux de rhum rouge de nos nuits incendiées
se peut-il
que les pluies de l’exil
aient détendu la peau du tambour de ta voix

Laisse-là Depestre laisse-là
la gueuserie solennelle d’un air mendié
laisse-leur
le ronron de leur sang à menuets l’eau fade dégoulinant
le long des marches roses
et pour les grognements des maîtres d’école
assez
marronnons-les Depestre marronnons-les
comme jadis nous marronnions nos maîtres à fouet

C’est vrai! Ils arrondissent cette saison des sonnets

pour nous à le faire cela me rappellerait par trop
le jus sucré que bavent là-bas les distilleries des mornes
quand les boeufs maigres font leur rond au zonzon
des moustiques

Ouiche! Depestre, le poème n’est pas un moulin à
passer de la canne à sucre ça non
et si les rimes sont mouches sur les mares
sans rimes
toute une saison
loin des mares
moi te faisant raison
rions buvons et marronnons

Gentil coeur
avec au cou le collier de commandement de la lune
avec autour du bras le rouleau bien lové du lasso du
soleil
la poitrine tatouée comme par une des blessures de la
nuit
et pour le reste
Que le poème tourne bien ou mal sur l’huile de ses gonds
fous t-en Depestre fous t-en laisse dire Aragon

Camarade Depestre
C’est un problème assurément très grave
des rapports de la poésie et de la Révolution
le fond conditionne la forme
et si l’on s’avisait aussi du détour dialectique
sur quoi la forme prenant sa revanche
comme un figuier maudit étouffe le poème
mais non
je ne me charge pas du rapport
J’aime mieux regarder le printemps. Justement
c’est la révolution
et les formes qui s’attardent
à nos oreilles bourdonnant
ce sont mangeant le neuf qui lève
mangeant les pousses
de gras hannetons hannetonnant le printemps
Depestre
de la Seine je t’envoie au Brésil mon salut
à toi à Bahia à tous les saints à tous les diables
Cabritos cantagallo Botafogo
Depestre
bombaïa bombaïa
crois-moi comme jadis bats-nous le bon tam-tam
éclaboussant leur nuit rance
d’un rut sommaire d’astres moudangs

Présence africaine- 1955