HERVE JOSEPH LEBRUN
ALBRECHT BECKER
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Interview JADE Magazine
D'où est née l'envie de faire la série qui est exposée actuellement ?
J'avais une exposition dans un musée à Berlin, dont Albrecht Becker est l'un des mécènes. C'était la première série de 4 photographies racontant la trajectoire du caillou jusqu'à la sodomie. Lorsque j'ai pris rendez-vous avec Albrecht Becker j'ai cherché à le photographier très rapidement. Je voulais le rencontrer pour faire un reportage sur ce vieil homosexuel sadomasochiste persécuté par les nazis pendant la deuxième guerre mondiale et l'un des rares survivants. Je n'avais pas prévu de faire avec lui le remake de Mon beau galet, mais il s'est trouvé que, dans ses placards, il y avait énormément de cailloux qui lui servaient de godemichés. Pour moi c'était une coïncidence incroyable. Personnellement, je n'ai pas la pratique de stone fucking. Au départ c'était vraiment une idée abstraite, absurde, une petite digression sur la nature. C'est par hasard que j'ai découvert qu'il le faisait. En le rencontrant je ne savais pas que son sexe était comme il est. En tant que photographe-reporter, cela a été une vraie surprise. Chez Albrecht Becker il y a beaucoup de choses à dire. L'histoire de sa persécution par les nazis. Il a été enfermé de 1936 à 1939 par la Gestapo, emprisonné à la prison de Nuremberg, il n'a pas fait du camp, c'était une prison normale, on le traitait assez bien. Une fois relâché, en 1939 -ils ont vidé les prisons des anciens détenus pour en mettre des nouveaux-, il s'est retrouvé tout seul mais a très vite reçu un courrier lui demandant d'être soldat et il l'a été, sur le front russe, de 1940 à 1944. Il était en compagnie de soldats Autrichiens qui l'ont initié au tatouage. Il avait souffert du régime par son incarcération, il avait été victime des rafles homo. Ils les avaient tous attrapés, interrogés, on leur a demandé de faire de la délation de leurs amants et de ceux qui étaient homosexuels dans la ville... puis Albrecht se retrouve quand même soldat allemand ! C'est là qu'il commence à se tatouer. Il explique le sadomasochisme relatif au tatouage disant : " La première fois où je me suis planté des aiguilles, ça m'a fait bander et j'ai éjaculé."

C'était une libération ?
Je me demande dans quelle mesure ça n'a pas été une force de vie pour lui. Après la guerre, en 46, il est à Würzburg sur le tournage d'un film, je crois que ça s'appelait L'arche de Noé. C'est là qu'il rencontre Herbert Kirchhoff, l'architecte-décorateur du film, qui deviendra son amant. C'est comme ça qu'Albercht débute sa carrière de décorateur au cinéma, qu'il poursuivra pendant 40-50 ans. Il y a actuellement quelques universitaires qui sont en train de faire une recherche sur l'esthétique du décor chez Albrecht Becker et Herbert Kirchhoff. C'est le kitsch allemand, du style Sissi, Ernt Marichka ou Hans Deppe. Il envisage également le tatouage comme corps/décor. En fait, il y a un cheminement entre sa souffrance du départ, relative à l'homosexualité, la persécution de la guerre et son travail sur le corps. Et là il n'arrête plus. Il se tatoue tout le corps et il le sur-tatoue. Dès qu'il y a un morceau non-tatoué, il se fait des traits à la lame de rasoir et y badigeonne de l'encre. C'est la recherche d'une douleur relative à la lame de rasoir. En 1960, il commence ses injections d'huile de paraffine dans les testicules, c'est ce qui donne cette masse au niveau de son sexe. Par la suite, il dut aller voir un médecin, parce que cette huile de paraffine, initialement injectée dans les testicules elles-mêmes, s'est diffusée dans l'ensemble du corps, principalement dans la partie pubienne. Il s'en est injecté une très grande quantité, peut-être deux ou trois kilos en tout. Le médecin lui a dit qu'il était impossible de la retirer parce qu'elle s'est mélangée avec les tissus. Il aurait fallu enlever tous les tissus, c'est à dire retirer toute une partie de la chair de son bassin, faire un trou et il ne l'a jamais fait. Puis en 1988, c'est la mort d'Herbert Kirchhoff. A partir de cette date là, Albrecht commence à faire des photographies pornographiques. La quantité d'autoportraits d'Albrecht Becker est immense, tous très artistiques, il y a du collage, du découpage, du coloriage, c'est un travail très minutieux. On peut être étonné par la qulité photo elle même. Pour lui, sa revendication par rapport à cela est : "C'est de la photo à 1 franc."

Ça s'est passé comment pour toi ?
Tu sais, ma réaction n'est pas loin de celle d'un médecin. On a fait des photos pornographiques où, par exemple, j'étais obligé par rapport au cadrage, à la façon de laquelle je tenais mon appareil photo de m'approcher du sujet et qu'il fallait qu'il ait un godemiché en gros plan. Il arrivait, sans être sexuel entre lui et moi, que ce soit moi qui lui enfonce le godemiché avec mon genou. C'était plutôt un acte chirurgical, comme les infirmiers font dans les hôpitaux. En faisant du nu masculin, tu peux ressentir un émoi, c'est logique, ici avec Albrecht l'émoi était d'une autre dimension. Plus de la fascination, du respect. C'est un très vieil homme.

Cette série de photos provoque t-elle des réactions de rejet ?
C'est très délicat de faire une exposition de pornographie gérontophile. A Paris, l'expo était dans une galerie du Marais, le quartier homosexuel, mais comme on avait eu un article dans Libération il y a beaucoup de gens qui n'étaient pas du milieu gay qui sont venus voir. Il y avait des résistants ou des vieux hommes ayant vécu la guerre, mais ceux-ci n'étaient pas du tout choqués de voir ça, comme si ça faisait écho à des choses qu'ils avaient gardées en eux. Ça fait écho parce que le viol a été très présent dans les camps et qu'il y a eu des expériences effroyables.

Cette série de photos, ça a été une expérience particulière dans ton parcours ?
Je qualifie ça de photographie intrusive. Parce que elle est de l'ordre du très intime. Ce travail est aussi un témoignage pour la cause homosexuelle : ne pas passer sous silence le fait que, comme les juifs, les homosexuels ont aussi été persécutés par les nazis. Pour synthétiser, je dirai qu'Albrecht becker a vécu le siècle et c'est comme s'il avait le siècle gravé en lui.

Entretien Lionel Tran, Jade, Six pieds sous terre.

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