samedi 21 décembre 2002

Parents, un dur métier...
L'Express du 23/08/2001
Faut-il interdire la fessée?
par Marie Huret, Blandine Milcent
Prohibée dans nombre de pays européens, elle reste en vigueur en France. Des psychologues et des médecins entendent la combattre

© Coll. Viollet

Une correction paternelle, vers 1900. Plus de la moitié des Français (54,5%) disent donner souvent des fessées à leurs enfants.

Scandaleuse, barbare, archaïque, la fessée? Un vent de puritanisme éducatif souffle sur l'Europe depuis que la Suède, en 1979, a interdit cette pratique familiale. En France, déjà presque débarrassée du martinet par l'ouragan postsoixante-huitard, les militants des droits de l'enfant s'attaquent aujourd'hui à ce grand classique de l'autorité parentale. Humiliante et nocive, la fessée serait en outre inefficace, plaident-ils. Lancée en 1998 par l'association Eduquer sans frapper, cette croisade antitape enrôle de plus en plus de médecins, de psychologues, d'avocats ou d'éducateurs convaincus des méfaits de la fessée. Les enfants de Dolto ne veulent plus qu'on les déculotte.

«Seule une loi peut changer les mentalités»
A la tête du combat, la psychanalyste allemande Alice Miller publie ces jours-ci un essai - Libres de savoir (Flammarion) - dans lequel elle fustige la «cruauté» des pays qui n'ont pas encore proscrit la fessée: «La violence envers l'enfant est à l'origine de la violence chez les adultes», explique-t-elle à L'Express. L'Allemagne, en septembre dernier, a voté une loi interdisant la fessée, la tape ou la gifle. Avant elle, les pays scandinaves avaient légiféré, tout comme l'Autriche, en 1989, puis l'Italie, en 1996. Dans l'Hexagone, selon un sondage réalisé par la Sofres en janvier 1999, 54,5% des Français disent donner souvent des fessées à leurs enfants. C'est «beaucoup trop», selon l'association Eduquer sans frapper, qui, au Sénat, le 27 septembre prochain, entend exiger solennellement la création d'un délit de punition corporelle, à l'occasion des premières Assises de la bientraitance. «Il ne s'agit pas de mettre les parents en prison pour une gifle, mais de lancer une vaste campagne d'information sur les dangers de la fessée», explique Jacqueline Cornet, médecin, fondatrice d'Eduquer sans frapper et auteur d'un livre sur le sujet: Faut-il battre les enfants? (Hommes et perspectives). «Une fessée, même légère, génère un gros stress chez l'enfant, qui s'habitue à ce mode de communication violent, dit-elle. Des études ont prouvé que ceux qui avaient reçu des tapes, même occasionnelles, avaient plus de risques de connaître la délinquance, l'alcoolisme ou le suicide. Seule une loi peut changer les mentalités.»

En France, pour que le juge intervienne lorsque des coups sont portés par des parents sur leurs enfants, il faut des blessures graves. Doit-on pour autant combler ce vide juridique? Pas sûr. La plupart des Français considèrent que l'éducation des enfants est une affaire privée: le choix d'une punition modérée leur appartient, disent-ils, pourquoi l'Etat s'en mêlerait-il? Les magistrats, eux, reprochent aux adversaires de la fessée de ne pas faire de différence entre sévices répétés et corrections occasionnelles, entre parents dépassés et pères fouettards. «Ce genre de loi risque de criminaliser les familles qui utilisent des méthodes normales d'éducation, prévient le magistrat Denis Salas, coauteur de La République pénalisée (Hachette Littératures). Elle me paraît, de plus, difficilement applicable: qui ira repérer les petits abus intrafamiliaux à l'intérieur des maisons?»

«La violence envers l'enfant
est à l'origine de la violence
chez les adultes»

Lorsque la loi sur l'interdiction des châtiments corporels fut votée en Suède, 70% des citoyens y étaient opposés. Vingt ans plus tard, ils ne sont plus que 10%. «Il n'y a quasiment pas eu de parents traînés en justice pour une simple fessée, explique la sociologue canadienne Joan Durrant, qui a enquêté sur le cas suédois. Au fond, l'interdiction a plutôt servi à marquer la réprobation générale à l'encontre de la violence utilisée comme méthode éducative.» Dès l'adoption de la loi, une brochure fournissant des solutions de rechange à la punition corporelle a été distribuée aux familles; pendant deux mois, des conseils ont été imprimés sur les packs de lait. Très vite, les résultats ont été encourageants: «Les cas de maltraitance ont diminué, assure Olivier Maurel, auteur du petit guide La Fessée (éd. La Plage). Entre 1982 et 1995, les placements en foyer ont chuté de 26%.» Plus récemment, l'Allemagne aussi a misé sur la force du symbole: sa loi, qui interdit claques et fessées, ne prévoit pas de sanction. «Il n'était pas question de mettre un procureur dans les chambres des enfants, ne cesse d'expliquer la ministre de la Famille, Christine Bergmann, il s'agissait d'attirer l'attention des parents.»

En France, si l'éducation des enfants appartient au domaine privé, elle est tout de même surveillée: malgré les vigoureuses protestations de Montaigne ou de Rabelais contre la fessée, il faut attendre 1830 pour que la flagellation éducative soit abolie en France. En 1889, on vote une loi menaçant de déchéance paternelle les pères jugés indignes. En 1898, les «mauvais traitements» infligés aux enfants sont bannis. «Aujourd'hui, je doute de l'efficacité d'une loi antifessée puisqu'elle n'agit pas sur les causes de la violence familiale, affirme Eirick Prairat, maître de conférences à l'IUFM de Lorraine, qui vient de publier Sanction et socialisation (PUF). Il serait plus efficace de soutenir les parents dans leur rôle d'éducateurs, de les aider à construire, avec leurs enfants, les interdits de la vie en société.» C'est l'un des leitmotive de Ségolène Royal, ministre déléguée à la Famille et à l'Enfance, qui a mis en place une «aide à la parentalité», visant en particulier à apporter un soutien psychologique aux parents abusifs - quelque 18 500 enfants ont été maltraités en famille en 1999.

«Arrêtons de culpabiliser les parents»
Les pratiques éducatives qui reposaient, en France, sur la répression sont devenues, au cours des années 70-80, synonymes de «pédagogie noire», selon l'expression d'Alice Miller. Adieu calottes et raclées, il fallait désormais parler aux bons petits diables. Du coup, accusés, aujourd'hui, de laxisme et sommés de sévir, les parents, déboussolés, n'osent plus lever la main de peur de passer pour des brutes, ou bien ils font preuve d'un zèle disciplinaire démesuré pour ne pas être accusés de démission. «Arrêtons de culpabiliser les parents, lance la psychanalyste Christiane Olivier, qui a publié Les Parents face à la violence de l'enfant (Fayard). Quand la parole ne suffit pas, une fessée est salutaire. Il y a une différence énorme entre la tape éducative et la tape quand on est en colère. Si un enfant ne veut pas sortir du bain, on lui dit une fois, deux fois et, à la troisième, on lui donne une tape, c'est de l'éducation. Si on le laisse deux heures et qu'on en vient à le tirer par les cheveux, c'est de la violence.» Certains psychiatres ajoutent qu'il est parfois moins pervers de donner une petite tape à un enfant que de le mortifier avec des mots.

Au Canada, les juges considèrent que la fessée ne viole pas les droits des enfants «pourvu que la force ne dépasse pas la mesure raisonnable». Même chose en Grande-Bretagne, qui se refuse à interdire tout châtiment et laisse aux parents la liberté d'appliquer une punition à condition que ce soit dans un «cadre aimant et affectueux». Du coup, le 15 avril 2000, devant la résidence du Premier ministre, Tony Blair, plusieurs centaines d'enfants de tout le pays ont défilé aux cris de «Stop aux fessées!» et «Arrêtez les claques!». Sans succès. Interdire la fessée irait contre l'opinion publique britannique: selon un sondage réalisé en 1999, 88% des parents estiment devoir disposer du droit de frapper leurs enfants. «Il existe pourtant d'autres façons d'imposer des limites, rétorque Jacqueline Cornet. La réprimande, la privation d'un droit, une mesure de réparation sont plus efficaces. Il n'y a jamais de bonne fessée.»


 
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