LE MOINE ET LA PRÊTRESSE

Une nouvelle fantastique par Anne Lardeux, Mars 2002

 


 

Camilla vivait en Avalon.

  « Quand » ne veut pas dire grand chose, car il y a déjà bien longtemps, en termes de lunaisons de la Terre, que les Druides réunis en assemblée solennelle ont séparé les deux mondes.

  La belle île d'Avalon a suivi son chemin propre, noyée dans des brumes protectrices de plus en plus opaques, et rares sont ceux - celles, plutôt - qui savent encore franchir la porte entre les mondes. En Avalon, Camilla était une des Servantes de la Déesse, Prêtresse d'Avarra la Sombre Mère. Elle avait subi une initiation longue et rigoureuse, et avait ensuite appris, entre autres choses, à trouver son chemin dans la brume. Quand elle aurait besoin d'aller sur la Terre des humains, elle appellerait l'immémoriale barge et, debout à sa proue, à la seule force de son esprit, elle naviguerait entre les univers. Jusque là, elle n'en avait jamais éprouvé aucune envie, et pour son grand bonheur elle n'avait jamais eu besoin de faire appel à ses capacités de navigatrice.

  Elle remplissait ses devoirs de Prêtresse, dans le calme de son âme toute tendue vers la recherche de l'ineffable et stable Vérité qui gît au delà des apparences. Une fois le mois, lorsque la Lune était en son plein, elle participait à la cérémonie nocturne qui voyait une longue procession de robes noires et de robes blanches mêlées monter le sentier qui serpentait jusqu'au sommet du Thor. Une fois qu'elle avait atteint le cercle de pierres qui en couronnait le faîte, Camilla saisissait sa grande harpe de bois sombre et précieux, présent fait jadis à Kevin le Barde par un antique Roi gaulois. Elle laissait rêveusement ses doigts effleurer les cordes, et elle tirait de l'instrument des mélodies inspirées par la Déesse, mélodies qui conduisaient ses compagnes sur les chemins secrets du Mystère. A l'aube, elle se réveil-lait, pourrait-on dire, elle sortait de sa transe, ayant encore en l'esprit, comme de fins lam-beaux de brouillard au soleil levant, des fragments de ce qu'elle avait joué, des arpèges et des mélodies dont le souvenir la ravissait. Car là était le véritable trésor de Camilla : sa musique. Elle ne prêtait aucune attention aux biens matériels, ni à tout ce qui les accompagne -Pouvoir, notoriété et honneurs - non, elle se contentait paisiblement de la chaleur de la sororité des Prêtresses, et des accords et chants qui habitaient son âme...

Bien souvent elle s'éloignait du petit village des prêtresses et, seule, au bord d'un étang ou au sein d'un des bosquets qui jouxtent le domaine des Fées, elle rêvait, elle méditait, non en mots mais en musique. Ses pensées n'étaient qu'harmonies pures, notes qui s'égrenaient en gouttelettes d'eau vive, et de ses réflexions naissaient les hymnes à la Terre Mère qui guideraient ses Sœurs lors de la prochaine Lune.

  Frère Orlando, après une vie déjà longue et passablement agitée, avait suivi l'exemple de ces Chevaliers des temps arthuriens qui, ayant «jeté leur feu» et accompli d'innombrables prouesses, se retiraient dans la calme mais vibrante atmosphère qui régnait, parfois, dans les monastères. On aurait pu dire qu'il venait d'une autre époque que Camilla, mais comme ils vivaient sur des plans d'existence séparés, là encore, cela n'avait pas grand sens...

La sérénité du lieu, la spiritualité profonde qui émanait du monastère de Glastonbury et des Frères qui l'occupaient, tout à la fois apaisaient son âme et simultanément lui autorisaient des envolées de l'esprit qu'il n'aurait jamais cru pouvoir vivre alors qu'il était plongé dans le monde profane.

Ynis Witrin, ou Glastonbury comme la nomme le vulgaire, est un lieu où les forces de la Nature, les forces spirituelles dont Dieu avait béni cette parcelle de terre, stimulaient les meilleurs, et faisaient fuir, épouvantés, ceux qui étaient noirs en leurs cœurs.

  Frère Orlando donc aurait lui aussi passé des jours paisibles si une passion dévorante n'avait brûlé son âme. Ce n'était point un vice, Dieu qui voit tout, mais il y était plus accroché qu'un junkie à sa dose d'héroïne ! Orlando ne vivait que pour l'orgue. Il connaissait tout le répertoire, tous les grand Maîtres qui s'étaient succédés en Occident. Buxtehude était son ami, Bach son mentor et Daquin son complice. Il avait fait la tournée de tous les pays d'Europe, connaissait tous les organistes titulaires de ces merveilleux instruments, et de la Sicile à la Suède, il avait touché le clavier de toutes les orgues importantes du vieux continent. Hélas, malgré l'afflux incessant de pèlerins et de simples touristes, Glastonbury était pauvre. Non que les rentrées d'argent fussent minimes mais, fidèles à leurs vœux de pauvreté et d'amour de tout ce qui pleure ici-bas, les Frères redistribuaient aux laissés-pour-compte de la civilisation de consommation la plus grande partie de leurs revenus. Aussi un orgue comme ceux qu'il connaissait, même le plus modeste d'entre eux, il n'y fallait point songer.

  Maigre consolation, un riche pèlerin qui l'avait entendu jouer ailleurs lui avait offert un orgue électronique. Maigre consolation en effet, car le son était rachitique, dur, machinal, et les deux claviers et le pédalier auraient été indignes même de l'orgue liturgique le plus pauvre. Mais enfin. Frère Orlando avait remercié Dieu pour cette aubaine, et même s'il eut fait cent fois mieux sur le plus pauvre des instruments à tuyaux, il se disait que c'était mieux que rien. Doté d'un talent et d'un feu incomparable, il tirait de cette ombre d'instrument des harmonies à faire pleurer les Anges du ciel.

  Camilla avait un lieu de prédilection. Issue du royaume des Fées, une petite rivière traversait une partie du territoire d'Avalon et se jetait dans l'océan, se perdant, se diluant dans les marais côtiers qui constituaient une partie des rivages de l'île. Elle était bordée de bosquets d'oyats, de bouleaux argentés, de peupliers et de saules. Un remous obstiné avait au fil des ans creusé une minuscule crique entre les racines noueuse d'un vieux saule pleureur. Sous la voûte de son feuillage régnait une atmosphère étrange, dorée, irréelle, où dans les rayons d'or teintés de vert par le feuillage des myriades d'insectes dansaient l'éternelle danse de la Vie.

Camilla avait là son lieu à elle, entre deux racines. Blottie là, des après midis entières, elle contemplait cette danse merveilleuse sur les rayons du soleil. Le clapotis étouffé de l'eau rafraîchissait son âme et lui rappelait que, de même qu'elle était issue de l'eau de la Mère, à l'eau primordiale elle retournerait un jour... Dans ces moments bénis, elle s'évadait presque de son corps, et dans son âme quasiment libérée naissait la Musique. Ce n'était pas la transe hypnotique, loin s'en faut, qu'elle expérimentait chaque mois sur le Thor mais, sans en avoir l'intensité, cet état l'avait bien souvent mise en retard à la cérémonie du soir. Le coucher du soleil ne se trahissait, sous la voûte de feuillage, que par l'apaisement du vrombissement des bestioles ailées et par l'éveil de la vie nocturne. Entre ces deux phases, le bref moment de silence se faisait si assourdissant, zone neutre dans le Temps, que même les mélodies intérieures de Camilla se taisaient. Elle reprenait alors conscience des réalités et se hâtait, mi-pestant contre sa distraction, mi-souriante de ses rêveries, se sachant incorrigible, mais ravie au fond d'elle-même de l'être...

 Ce soir là, volonté de la Déesse ou caprice du Destin, elle refit surface dans le monde sensible un peu plus tôt qu'à l'accoutumée, et se dit avec un peu d'autodérision que pour une fois elle ne serait pas la dernière à arriver à la cérémonie vespérale. Elle se leva, épousseta sa longue robe d'un bleu si foncé qu'il en paraissait noir, ajusta sa ceinture à laquelle pendait sa courte dague de Prêtresse, et se mit en devoir de s'extraire de sa caverne de dentelle arachnéenne.

 Frère Orlando en avait marre ! Ras le béret ! Il se reprocha mollement l'intensité même de son exaspération, car il n'était plus le soldat, le mercenaire qu'il avait été, vendant son épée à des causes justes, mais aussi parfois moins claires, et il tâchait de déposer sur le granit de son caractère, couche après couche, un verni de civilité qui lui avait jus-que là été totalement étranger. Non qu'il ne sut faire preuve d'une grande gentillesse à l'occasion. C'était le meilleur des hommes, au fond, mais il avait si souvent eu à se mesurer à de franches canailles que son abord évoquait plus celui du hérisson que la douceur du bichon maltais.

 Toute l'après-midi, au lieu de se consacrer à son clavier, il avait du assister le Père Abbé et l'Économe pour faire la clôture du bilan comptable de l'Abbaye, car la fin de l'année civile approchait à grands pas. On était presque au dernier dimanche de l'Avent et, comme tous les ans à cette époque, alors qu'il aurait désiré composer un nouveau Noël, encore plus beau, encore plus éclatant que les précédents, ou bien encore mélancolique et tendre, il avait du s'asseoir devant un autre genre de clavier et saisir sur l'antique ordinateur du monastère des colonnes de chiffres censées représenter quelque chose d'intelligible aux seuls yeux du Fisc. Aussi était-il franchement exaspéré en sortant de l'Abbaye ce soir là, bien décidé à sécher l'office du soir. Il estimait avoir aujourd'hui donné assez de son temps à Dieu, et qu'il convenait de consacrer ces heures crépusculaires à la Musique.

 Il saisit un solide bâton de chêne poli par l'usage, vieille habitude tant de paysan que de soldat, et s'engagea d'un pas gaillard sur le sentier qui s'éloignait de Glastonbury. Son corps était resté le solide véhicule qu'il était au temps de ses campagnes et, comme un chien robuste et sain, il avait besoin de se dépenser. Pendant ce temps son âme, elle, s'envolait vers cet espace doré et lumineux, peuplé de notes et de lignes mélodiques, cet espace où il s'était toujours senti vraiment chez lui d'aussi loin que remontaient ses souvenirs. Ce soir pourtant, même dans ce lieu privilégié, il se sentait mécontent, car il butait !

 Rangeant son armoire, il était retombé sur un vieux recueil de partitions qu'il connais-sait par cœur, les douze Noëls français de Louis-Claude Daquin. Un sourire qu'on aurait pu dire tendre avait illuminé sa face rude alors qu'il passait sa main, aux doigts longs mais robustes, sur la couverture qui tombait en ruines. Puis tout soudain, il avait froncé les sourcils, son visage avait exprimé un mélange de perplexité, d'agacement et de curiosité mêlés.

 Ces Noëls, il les connaissait par cœur. Il en avait étudié d'innombrables interprétations, de la plus sèche à la plus moelleuse, de la plus intimiste à la plus triomphante. Et pourtant, en un éclair, il avait entrevu comme un mouvement vif et furtif, joyeux et tendre, dans l'espace doré où le Noël XII, le fameux « Noël Suisse » , déroulait ses volutes... Mais comme d'un petit animal aperçu du coin de l'œil, il n'aurait su dire ce qu'il avait si brièvement entrevu. Et cela l'agaçait, comme les lambeaux obsédants d'un rêve qu'on poursuit vainement au réveil. Or Frère Orlando, caractère impérieux et vif, détestait qu'une idée le fuie ! Son pas se fit plus énergique, son bâton sonna plus clairement sur les cailloux du chemin, et il se lança de toute son âme à la poursuite de son insaisissable gibier.

 Au soir tombant montaient les brumes. Camilla ne les craignait pas, elle qui savait comment diriger la barge d'Avalon dans celles de l'entre-deux mondes. Elle avançait donc elle aussi d'un bon pas, perdue dans ses pensées, se hâtant vers le village des Prêtresses.

 Un choc brutal l'envoya presque à la renverse. Il n'y avait pourtant pas d'arbre à cet endroit du chemin, se dit-elle, ou alors il avait poussé là depuis sa dernière visite, et c'était assurément un grand prodige !

 Un peu sonnée, elle se fit cependant la réflexion que les arbres ne parlaient pas et que même si, par la volonté de la Déesse, ils avaient parlé, ce n'aurait probablement pas été en ces termes.

 «Vous ne pouvez pas regarder devant vous, par la Sainte Trinité ? » ronchonnait une voix grave mais, se dit-elle, pas désagréable. Elle sourit intérieurement, se disant que la Déesse en elle n'était pas insensible au charme qui émanait de cette voix chaude et légère-ment rocailleuse, même si pour l'heure la voix était peu amène...

La source de la voix se rapprocha, ayant sorti d'on ne sait où une lampe électrique qui se trouvait maintenant braquée sur la Prêtresse. « Mille excuses ma Sœur, pour mon inadvertance » , poursuivit la Voix, nettement radoucie maintenant. « Mais que diable faites vous sur ce chemin à une heure pareille ? Vous rendiez-vous au monastère ? Et de quel Ordre êtes-vous ? »

 

**  Fin du prologue **

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