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L’ORME SAUVAGE N’EST PAS MORT

Semons-le et plantons-le au jardin

 


Au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, une maladie épidémique, la graphiose, a détruit la quasi totalité des ormes présents dans la plupart des régions françaises. Cette épidémie a concerné toute l’Europe occidentale. Il y a une quinzaine d’années, l’orme était considéré comme un arbre condamné à disparaître à brève échéance. Ce constat, qui pouvait sembler alarmiste, ne provenait pas de gens ayant pour habitude de lancer des idées apocalyptiques, mais des services du ministère de l’agriculture.

Étant donné la valeur de son bois, son importance comme arbre d’alignement dans les villes et dans le bocage, les chercheurs ont essayé d’une part de trouver des souches naturellement résistantes à la graphiose, d’autre part de mettre au point des hybrides résistants à la maladie sur la base d’espèces exotiques (orme de Sibérie). Ces hybrides, brevetés, coûtent très chers et sont souvent présentés comme la seule solution à la maladie.
Pourtant, les ormes sauvages ne sont pas morts, ils repoussent un peu partout, et ils sont d’un intérêt biologique autrement plus important que les hybrides sortis des laboratoires.

 

LES ORMES DE FRANCE


Les ormes sont des arbres élevés, dépassant les 30 m, répartis en une vingtaine d’espèces dans toutes les régions tempérées de l’hémisphère nord. Leurs feuilles sont alternes, souvent asymétriques à la base. Les fleurs sortent avant les feuilles, les fruits ou samares sont entourés d’une aile membraneuse rendant leur dispersion aisée par le vent.
La définition moderne des espèces est très différente de celle employée par les premiers botanistes. Il est très difficile pour les non-spécialistes de s’y retrouver entre les espèces vraies, leurs variétés et les hybrides entre espèces. On rencontre 4 espèces indigènes dans notre pays : l’orme champêtre et l’orme à feuille de charme (les plus répandus, souvent confondus dans la littérature sous le nom d’orme champêtre ou d’ormeau), l’orme des montagne ou orme blanc et l’orme lisse.
Les distinctions entre les espèces se font sur l’aspect de l’écorce, la forme des feuilles, des fruits et de la couronne de l’arbre. Dans la suite de cette brochure, nous parlerons des ormes en général, sachant que la plupart des arbres de notre pays sont des ormes champêtres au sens large.

Le bois d’orme est d’une grande valeur pour la menuiserie et l’ébénisterie. Certaines variétés, au bois se fendant très difficilement, étaient utilisées en charronnage. L’arbre lui-même, de croissance rapide, drageonnant facilement, au feuillage pouvant être utilisé comme fourrage d’appoint, était très répandu dans les haies. Sa grande résistance à l’humidité comme à la sécheresse le rendait indispensable dans les zones de marais, dans l’Ouest en particulier. Son port altier l’a fait très tôt planter comme arbre de parc, puis d’alignement dans les villes.
Son omniprésence dans le paysage traditionnel français est marquée par les nombreux noms de lieux (Ormes, Les Ormes, Les Olmes, Lormaye, Ormesson...) et de personnes (Delorme, Dorme, Dhorme, Delormeau, Désormeaux, Lormais, Lormeau, Lormée, Lormelle... ) qui en dérivent.

 

LA GRAPHIOSE, UNE CATASTROPHE ECOLOGIQUE


A partir des années 70, une maladie due à un champignon (Ophiostoma ulmi, autrefois appelé Graphium ulmi), a décimé les populations d’orme en Europe de l’Ouest. La graphiose est apparue vers 1917 aux Pays-Bas. Elle s’est ensuite étendue à la Belgique, à la Grande-Bretagne et à la France. Un peu partout des arbres meurent. D’autres sont seulement atteints à leurs sommets et arrivent à guérir spontanément. La maladie disparaît peu à peu, resurgissant ponctuellement comme en 1947 en Normandie. Mais elle avait passé l’atlantique et causait les mêmes ravages en Amérique.
Il semble que dans les années soixante le champignon repasse l’océan et revienne en Angleterre, avec une virulence nouvelle. Comme la grippe, la graphiose sévit sous des formes différentes, plus ou moins agressives, dont les conséquences dépendent de la résistance plus ou moins grande des arbres. Certaines souches ne sont même pas agressives du tout. Selon une autre hypothèse, le champignon avait continué à vivre en Europe à l’état endémique et, pour une raison encore à déterminer, un certain équilibre avait été rompu, relançant l’épidémie. A partir de 1970, la France est atteinte. Jusqu’en 1975, les surfaces atteintes triplent chaque année. Elles doublent ensuite les années suivantes, jusqu'à couvrir tout le territoire. En quinze ans, les dégâts sont immenses. Dans certains département plus de 99% du volume des ormes sur pied disparaît, affectant gravement les haies, les forêts, les parcs et alignements des villes. Les scientifiques considèrent que cette épidémie a constitué en France la plus grave catastrophe écologique subie par un arbre, bien plus importante que le dépérissement forestier (appelé aussi « pluies acides »).

Les arbres malades sont facilement repérables. Durant l’été, les feuilles jaunissent puis brunissent, finissant par tomber prématurément. Le dépérissement commence par le haut de l’arbre (le houppier) et l’extrémité des rameaux. Pour s’assurer qu’il s’agit bien de la graphiose, il suffit de couper un rameau atteint. La présence d’un anneau grisâtre ou brunâtre dans l’aubier de l’année est le signe visible de la présence du champignon. L’arbre ne fleurit pas l’année suivante et meurt rapidement. Le champignon se loge et se développe dans les vaisseaux de sève, en libérant des substances toxiques. Le développement du mycélium ralentit puis interrompt la circulation de ce liquide vital pour l’arbre. Il meurt en quelque sorte de soif et de faim, puisque l’eau et les sels minéraux puisés dans le sol ne montent plus et les matières nutritives synthétisées dans les feuilles par la photosynthèse ne descendent plus.

L’épidémie a eu un impact aussi important parce que le champignon se transmet d’un arbre à l’autre à une vitesse foudroyante. Il bénéficie en effet de la complicité d’un petit insecte, le scolyte. Les scientifiques distinguent deux espèces responsables de la maladie, le grand et le petit scolyte de l’orme. Elles ont des moeurs très semblables bien que le petit scolyte soit une espèce introduite originaire d’Amérique du nord. Les larves vivent dans le bois. Les adultes se nourrissent des bourgeons et de l’écorce de l’orme. Les scolytes qui ont émergé d’un arbre malade et qui vont aller sur un arbre sain vont transporter des spores du champignon et transmettre la maladie.
Il existe plusieurs autres espèces de scolytes ou d’espèces proches qui attaquent les ormes et transmettent la maladie. Mais ne s’intéressant qu’aux arbres déjà affaiblis par la maladie, ils ne font qu’accélérer la mort des arbres touchés. La maladie semble être favorisée par une moindre résistance des arbres, affaiblis par une attaque d’un ravageur comme la galéruque qui peut défolier un arbre, ou par des conditions c
limatiques exceptionnelles comme la sécheresse de 1976. Les scolytes adultes creusent des galeries à la fourche des jeunes rameaux ou sous l’écorce pour se nourrir, mais aussi pour pondre. Les spores du champignon se développent très vite dans ces galeries, et dans celles creusées par les larves. Quand les adultes émergent, ils emportent une nouvelle cargaison de spores sur leur corps. Le système de galeries sous les écorces forme un motif géométrique caractéristique. De la galerie de ponte, dans le sens du bois, partent de chaque côté de nombreuses galeries de larves, étroites au début et s’agrandissant peut à peu, jusqu'à une logette d’où l’adulte a creusé une galerie de sortie.
Sachant que les scolytes volent très bien et peuvent parcourir plusieurs kilomètres à la recherche d’un arbre, et qu’il peut y avoir deux générations par an, la progression fulgurante de la graphiose, même dans les régions où la densité d’orme était faible, n’est pas étonnante. Mais en l’absence du scolyte, la maladie se serait quand même propagée, à une vitesse plus lente. Les spores sont aussi diffusés par le vent, la pluie, le contact entre les racines.

Étant donné l’importance des ormes comme arbre d’ornement, comme bois d’oeuvre, comme élément du bocage, de nombreuses études ont été menées pour tenter de lutter contre la graphiose. La lutte chimique pour supprimer la maladie a été un échec. Il n’existe pas de traitement efficace, sélectif, peu coûteux et respectueux de l’environnement contre les scolytes, vecteurs d’un arbre à l’autre de la graphiose. Le recours à des fongicides contre le parasite n’est possible que dans des cas très restreints du fait de contraintes techniques et économiques. Enfin il n’existe guère d’espoir de lutte biologique contre le champignon et les insectes qui le transportent. Le seul traitement à peu près efficace mis au point dans les années soixante-dix aurait nécessité d’administrer à tous les arbres une injection annuelle d’un coût unitaire de 100 F, sans compter le prix de la main d’oeuvre... irréalisable.

La seule parade trouvée, ou en tous cas développée, a été de produire par génie génétique des hybrides résistants à la maladie. Dès les années vingt, lors de la première épidémie, les hollandais ont commencé à sélectionner des ormes naturellement résistants à la graphiose. Les recherches ont ensuite évolué vers l’introduction dans les espèces européennes de gènes de résistance d’espèces asiatiques.
Aujourd’hui, plusieurs clones néerlandais et américains satisfont aux critères recherchés, et commencent à être commercialisés en France auprès du grand public. Difficile de les rater dans les catalogues des pépiniéristes : ils coûtent très cher et sont suivi du © indiquant un copyright. Ce qui signifie, entre autres choses, que leur multiplication n’est pas libre...

 

LA RESURRECTION DES ORMES


Les discours alarmistes sur la disparition de l’orme, sur ses populations décimées, sur la nécessité de trouver des souches ou des hybrides résistant à la graphiose, sont tenus par des professionnels (forestiers, pépiniéristes, aménageurs d’espaces verts...) pour qui le seul arbre intéressant est l’arbre adulte, à longue durée de vie (pour les arbres d’ornement ou d’alignement) et produisant un tronc de fort diamètre (pour le bois d’oeuvre). Ainsi, l’inventaire national des ormes lancé à la fin des années 80 ne concernait que des arbres adultes, ceux dont le diamètre mesuré à 1,30 m du sol dépassait 15 cm. Mais les ormes sauvages sont aujourd’hui bien vivants et très nombreux, bien qu’ils soient très jeunes et de petite taille.

Sur le terrain de PONEMA en Charente maritime, une haie d’ormes têtards a été entièrement détruite par la graphiose au milieu des années 80. Le dernier tronc de ces arbres morts sur pied et qui avaient été laissés en place s’est abattu en hiver 1997 lors d’une tempête. Il faisait plus de 80 cm de diamètre. Les racines ont donné des rejets qui sont en parfaite santé, qui dépassent 8 m de hauteur, qui fleurissent et donnent des graines depuis plusieurs années, et qui atteignent ces fameux 15 cm de diamètre à 1,30 m du sol. Le système racinaire est très dynamique puisque des rejets apparaissent régulièrement chaque année dans la pelouse à plusieurs mètres des arbres. Quelques sujets sont aussi issus de semis naturels, les ormes de la haie et du voisinage fructifiant depuis au moins 4 ans.
Cette observation nous a conduit à mener une enquête auprès de nos adhérents pour savoir où en étaient les ormes dans les autres régions. Partout la maladie a détruit les ormes adultes. Sa virulence a été apparemment variable. Le nord-ouest en particulier a été très touché, alors que le sud-est semble plus épargné. Mais cette impression est peut-être due au fait que la maladie s’est installée beaucoup plus récemment dans cette dernière région, et surtout que les populations d’ormes y étaient bien moins importantes que dans le bocage normand par exemple.
Cependant, l’orme semble avoir surmonté cette épreuve. Tout d’abord, un peu partout des ormes adultes ont survécu à la maladie, bien qu’ils soient rares. Certains semblent en parfaite santé, d’autres montrent des signes de maladie, mais ils sont toujours là. D’autre part, le plus souvent seules les parties aériennes sont mortes, et les jeunes ormes issus de rejets de racines sont très nombreux partout. Mais il y a des disparités locales liées à la virulence de la maladie. Dans certaines régions ces rejets dépérissent vite, alors que dans d’autres ils atteignent déjà 10 m de hauteur et produisent régulièrement des graines.

Le secret de la survie des ormes se trouve dans leur capacité à drageonner, c’est à dire à émettre des pousses aériennes à partir des racines. Cette faculté, très répandue chez les arbres et les arbustes (peupliers, robinier faux-acacia, prunellier par exemple) permet, en conditions normales, aux peuplements de se renforcer très rapidement. Le champignon fait mourir les partie aériennes de l’arbre, mais il n’atteint pas les racines qui restent fonctionnelles. Elles émettent alors des rejets, qui ont été au moment du maximum de l’épidémie les seuls capables de perpétuer l’espèce.
Aujourd’hui, ces jeunes ormes issus de drageons fleurissent et produisent des graines. Cette reproduction sexuée normale assure le brassage génétique de l’espèce, et son avenir à long terme. Les mécanismes normaux d’apparition de souches résistantes (ou plutôt de leur diffusion, puisque quelques rares arbres adultes ont survécu à la maladie) sont en place.

Il nous semble que là réside le véritable avenir de l’orme. Après la première épidémie de graphiose, au début du siècle, des variétés résistantes ont été sélectionnées par les pépiniéristes hollandais. Elles n’ont pas résisté à la nouvelle épidémie des années 70. Il y a de fortes chances que si une nouvelle épidémie se manifeste dans quelques dizaines d’années, les hybrides résistants, même brevetés, connaissent le même sort. La nature se défend par sa grande diversité, et il faut donc maintenir une large diversité des gènes des ormes. La plantation massive d’hybrides clonés, donc génétiquement identiques, ne ferait au contraire qu’affaiblir la population d’ormes face à une nouvelle attaque de la graphiose, ou d’une autre maladie.

 

QUEL AVENIR POUR L’ORME ?


A l’heure actuelle les ormes, bien qu’encore communs, sont pratiquement tous très jeunes, à peine trente ans au plus. Ils ont considérablement diminué en nombre. Tous les arbres touchés n’ont pas survécu par leurs racines et beaucoup ont été arrachés, notamment en ville. Les ravageurs et en particulier les scolytes sont aussi moins nombreux et moins susceptibles de transmettre la maladie. En effet, les spores du champignons sont devenus bien plus rares qu’au moment de l’explosion de l’épidémie, puisque les arbres touchés sont maintenant peu nombreux.

Deux scénarios peuvent être imaginés pour l’avenir.

Soit les attaques de scolytes et la propagation de la graphiose reprendront dès que les arbres seront suffisamment âgés et leur écorce assez épaisse pour permettre leur reproduction. L’orme est donc condamné dans cette hypothèse à devenir un arbuste, dont l’emploi sera tout trouvé dans une haie taillée, car son entretien régulier l’empêchera d’atteindre une taille critique.

Soit la graphiose va rester à l’état endémique, mais sans nouvelle épidémie à court terme. Il faut attendre en effet que les conditions soient de nouveau réunies : peuplements adultes d’orme et population de scolytes importants, conditions météorologiques ayant affaibli les arbres, etc. Donc des ormes sauvages adultes vont pouvoir prospérer dans les années qui viennent. L’épidémie qui risque à long terme de se développer pourrait être le fait d’une nouvelle souche du champignon, et donc atteindre aussi les ormes hybrides actuellement qualifiés de résistants. C’est exactement ce qui est arrivé avec les souches sélectionnées dans les années vingt qui ont disparu avec l’épidémie de 1970. La population sauvage génétiquement très variée comprendra vraisemblablement un nombre plus ou moins important d’individus résistants qui assureront à leur tour l’avenir de l’espèce. Dans les deux cas, la conservation des ormes sauvages est préférable à l’utilisation massive des clones hybrides.

 

POURQUOI PREFERER LES ORMES SAUVAGES ?


La première raison, qui serait suffisante à elle seule, est la nécessité de préserver la diversité génétique des espèces, pour leur permettre de mieux résister à toutes les autres agressions qu’elles pourraient subir par la suite.

L’orme est un arbre très important pour les qualités physiques de son bois. Très apprécié pour l’ébénisterie et la fabrication de meubles de luxe (la fameuse loupe d’orme), la dureté de son bois, en particulier au niveau de la souche, le faisait préférer pour des usages très spécifiques comme les moyeux de roue. Son bois de grande valeur se vendant bien, sa plantation est un placement pour l’avenir. Son port imposant, sa croissance rapide, sa tolérance vis à vis des conditions du milieu l’ont fait aussi très tôt apprécier pour l’ornement des parcs et des villes et des villages. Enfin sa capacité à drageonner, son feuillage pouvant être utilisé comme fourrage d’appoint pour les bêtes, son humus très enrichissant pour le sol, sa tolérance aux embruns ou à la sécheresse estival ont été des arguments sérieux pour son emploi massif dans les haies, depuis le bocage normand jusqu’aux marais littoraux de l’Ouest. Pour tous ces aspects, les ormes sauvages et les variétés hybrides sont équivalentes. Ces dernières ont en effet été sélectionnées pour répondre à ces besoins précis : bois de qualité, port esthétique pour l’ornement, plantation dans les haies. Ils correspondent à la demande des forestiers et des services des espaces verts.

Mais il est un point important où les hybrides sont nettement moins performants que les arbres sauvages : pour accueillir toute la faune riche et variée associée aux ormes. Si les vertébrés qui utilisent les ormes pour nicher ou pour en brouter le feuillage ne verront probablement pas la différence, tous ceux qui les pratiquent comme terrain de chasse aux insectes et autres petites bêtes préféreront les ormes sauvages.
Il est toujours très difficile de faire une liste exhaustive des invertébrés dépendant d’une espèce végétale précise. Le domaine est si vaste que les observations sont encore fragmentaires, et beaucoup d’insectes nous sont seulement connu par des exemplaires de collection et leurs lieux de capture, sans élément précis concernant leur biologie. Voici quelques exemples de la riche vie secrète de l’orme, pris dans trois groupes particulièrement bien étudiés et pour lesquels la documentation ne manque pas : les invertébrés provoquant des galles, les papillons et les coléoptères.

Trois acariens, petites bestioles proches des araignées, peuvent attaquer les feuilles de l’orme et y provoquer des galles. La première espèce forme de petites pustules irrégulières de quelques mm, vertes virant au brun en vieillissant. La seconde espèce provoque des galles en forme de bourses allongées, vert clair, de 2 mm de long environ. Ces galles se trouvent sur le dessus des feuilles. La troisième espèce cause l’apparition de sphères vert sombre de 1 mm de diamètre environ, des deux côtés de la feuille. Ces galles apparaissent à la fin du printemps, et parfois presque toutes les feuilles semblent en être couvertes. Trois pucerons forment aussi des galles sur les feuilles d’orme, d’une taille plus respectable. La première provoque l’apparition de bourses jaunâtres de 1 cm de long environ. La feuille réagit à l’attaque de la seconde espèce en s’enroulant partiellement sur elle-même dans le sens de la longueur. Sa couleur va du vert au jaune teinté de rouge. La troisième espèce s’attaque aux bourgeons ou aux feuilles en train de se développer, et les transforme en une sorte de poche à la surface irrégulière ayant jusqu'à 8 cm de diamètre. Ces galles, abandonnées, restent accrochées aux arbres l’hiver alors que les autres feuilles tombent. Elles sont alors très facilement repérables.
Les pucerons responsables de ces trois galles sont longs de quelques millimètres, grisâtres, recouvert d’une sorte de cire. Ils exsudent comme tous les pucerons un liquide sucré, résidu de la sève qu’ils absorbent. Ces exsudations étaient autrefois recueillies pour confectionner baumes et autres remèdes. Ces pucerons ne bouclent pas tout leur cycle sur l’orme. A l’automne, ils passent sur des plantes basses, et recolonisent les arbres au printemps, à la sortie des nouvelles feuilles.

Les chenilles sont très nombreuses à se nourrir du feuillage des ormes. Près d’une trentaine d’espèces différentes a été recensé. Citons la zérène de l’orme, la bien nommée, mais aussi le sphinx du tilleul et l’ennomos du tilleul, qui sont moins exclusifs que le laisse entendre leur nom. D’autres géomètres peuvent se rencontrer, comme la phalène velue, la boarmie recourbée ou la larentie effacée. Parmi les noctuelles, citons la téniocampe ambiguë ou le trapèze, parmi les lymantridés le cul doré, parmi les notodontidés la bucéphale ou la crête-de-coq. Les chenilles de quelques papillons de jour peuvent aussi se nourrir sur le feuillage de l’orme. Un petit lycène, la thècle de l’orme, côtoie trois nymphalidés, le gamma, le morio, et la grande tortue.
Certaines noctuelles varient le menu, s’attaquant aux fleurs ou aux graines, comme la fauvette. Une autre a un cycle comparable à celui des pucerons. La femelle pond à l’automne sur la ronce ou d’autres plantes basses, et les chenilles y commencent leur croissance. Elles passent l’hiver dans le sol, et ressortent pour finir leur développement dans les ormes. La noctuelle-sphinx et la noctuelle-satellite ont un régime très différent, quoique aussi varié et opportuniste. Leurs chenilles broutent le feuillage, et si elles rencontrent par hasard une autre chenille, même de leur propre espèce, elles n’hésitent pas à la dévorer.

Les coléoptères sont aussi une trentaine au moins à vivre aux dépens de l’orme, mais plus souvent de son bois ou de son écorce que de son feuillage. Une espèce cependant broute ses feuilles, et se signale par les dégâts qu’elle peut parfois commettre : la galéruque de l’orme. L’adulte est un petit insecte allongé de 7 mm de long, de couleur jaunâtre. Les larves vivent en été sur la face inférieure des feuilles, qu’elles broutent en laissant les nervures et une mince couche sur la face supérieure. Les adultes apparaissent dans le courant de l’été et se nourrissent aussi des feuilles, qu’ils perforent en respectant les nervures. Ils passent l’hiver à l’abri avant de reprendre au printemps leurs attaques sur les feuilles et pondre à la fin du printemps. Une feuille d’orme mangée par les galéruques apparaît comme percée de milliers de trous d’épingle, les nervures sont respectées et bien visibles.
La plupart des autres coléoptères s’attaquent à l’écorce ou au bois, vivant ou mort. Les scolytes dont nous avons déjà parlé sont au nombre d’une petite dizaine d’espèces. Les larves d’une espèce de coléoptère de la famille des trogossitidés s’attaquent aux scolytes. Plusieurs vivent sous les écorces, dont le splendide pyrochroa rouge sang aux antennes noires en forme de peigne. Parmi les mangeurs de bois mort, citons des longicornes, des buprestes, des charançons, un histéride. Le bois pourrissant nourrit les larves de plusieurs ténébrions et du spectaculaire lucane cerf-volant. Long de plusieurs centimètres, avec un poids de quelques grammes pour les mâles ornés de belles mandibules, c’est l’insecte le plus gros que l’on puisse trouver dans notre pays.

Toutes ces espèces, et bien d’autres encore parmi les punaises, les mouches, les petites guêpes, vivent sur l’orme et grâce à l’orme. Il faudrait ajouter tous leurs prédateurs et leurs parasites, et l’on obtiendrait une liste de plusieurs centaines d’invertébrés. Les essences locales par la richesse de la faune qui leur est associée, sont toujours préférable aux essences exotiques pour qui veut favoriser la vie dans son jardin.

 

COMMENT CULTIVER LES ORMES


L’orme sauvage a une utilisation toute trouvée dans les haies taillées. Il supporte très bien la taille, et les scolytes ne trouveront pas sur ces sujets maintenus nains les conditions nécessaires à leur reproduction. Le risque de voir les arbres de nouveau contaminés par la graphiose est donc réduit. Mais il peut être aussi laissé en arbre de plein vent ou isolé. C’est un pari sur l’avenir. Au pire, si la maladie revient, l’arbre dépérira, mais les drageons repousseront. Dans une haie, ce n’est pas gênant, car la coupe à ras tous les 15 à 25 ans est un mode d’entretien normal. Au mieux, nous reverrons dans quelques dizaines d’années les silhouettes magnifiques de ces arbres au port altier.
Les ormes sauvages ne se trouvent plus dans le commerce. Plusieurs options sont à la disposition de qui veut en planter chez lui.

Première solution, la plus simple : trouver un peuplement d’orme en pleine santé dans la nature et recueillir des drageons. Dans certaines régions, une simple ballade au hasard des chemins permet de trouver son bonheur. C’est parfois plus difficile. En région méditerranéenne par exemple, les ormes se trouvent surtout au bord des rivières et des ruisseaux. Le prélèvement dans la nature ne dispense pas d’obtenir l’autorisation du propriétaire du terrain. C’est assez facile, surtout dans le cas d’une haie en bordure de champ, car les drageons sont considérés comme des envahisseurs et sont détruits au moment des labours. Il ne faut pas effectuer de prélèvement sur les terrains gérés par l’ONF ou dans les milieux naturels protégés : c’est interdit par la loi.

Seconde solution, le semis. Elle a plusieurs avantages : obtention d’individus génétiquement variés, à la croissance très dynamique ; si les graines ont été recueillis sur un arbre adulte ayant résisté à la graphiose, possibilité d’obtenir une souche naturellement résistante à la souche actuelle de cette maladie. C’est particulièrement intéressant dans les régions où l’épidémie est encore présente.
L’orme fleurit à la fin de l’hiver, avant l’apparition des feuilles. Les sujets porte-graines sont alors très faciles à repérer et à choisir. Les graines mûrissent en deux mois environ. Selon les conditions météorologiques de l’année et selon la région, la récolte se fait d’avril à juin. Les graines sont mûres lorsqu’elles commencent à brunir. Il vaut mieux les récolter sur l’arbre qu’au sol, où de nombreuses graines tombent avant de mûrir, et bien peu sont aptes à germer. Les samares fécondes se reconnaissent à la petite graine dure et ronde en leur milieu. Beaucoup de samares sont totalement plates, et ne pourront pas germer.
Il est préférable de mettre à tremper les graines deux jours à la surface de l’eau dans une assiette, une partie de la graine restant à l’air libre. Les samares sont ensuite semée à la surface d’un carré de terre bien ameublie, bien arrosée, débarrassée de sa végétation, enrichie de terreau et tassée légèrement. Les graines sont recouvertes de quelques millimètres de sable, pour éviter qu’elles ne s’envolent tout en restant à la lumière. C’est important pour une bonne levée. Il faut veiller à ce que la terre ne se dessèche pas. Les graines semées immédiatement n’ont pas de dormance et lèvent très vite. Dès l’automne, on peut disposer de plants de 50 à 80 cm de haut. Les graines mises à sécher et conservées à l’abri de l’humidité peuvent être semées le printemps suivant, mais elles doivent alors être stratifiées pour lever leur dormance.

Troisième solution, les boutures. Elles sont très faciles à faire à l’automne, en utilisant des rameaux d’un an prélevés sur de jeunes arbres. Pour bouturer des rameaux de grands ormes adultes ayant résister à la graphiose, la technique est beaucoup plus complexe et délicate à mettre en œuvre. Dans tous les cas, l’utilisation d’hormone de bouturage facilite l’enracinement. Le prélèvement de bouture, s’il reste modéré et ne met pas en danger la forme ou la santé de l’arbre, peut se faire sans avoir à s’inquiéter de demander une autorisation, quand il s’agit d’ormes en pleine nature sur des terrains non clôturés.


L’orme sauvage n’est pas mort. Alors que l’on croyait sa fin venue, il a montré son extraordinaire vitalité et sa résurrection est une nouvelle preuve de l’efficacité des processus naturels de régulation. Nos ormes sauvages, bien adaptés à notre climat, au vaste stock de gènes, faciles à multiplier, nourrissant et abritant un vaste cortège d’espèces animales, sont un trésor à conserver pour l’avenir. Les hybrides résistants, fabriqués à partir d’espèces exotiques, sans diversité génétique puisque clonés par voie végétative, mais servant des intérêts financiers, montrent au contraire l’étroitesse de vue de la science humaine et notre incapacité à attendre l’effet des processus naturels. Alors, faites confiance à la nature, semez, plantez des ormes sauvages.

 
  

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Il y a 4 contribution(s) au forum.

> L’ORME SAUVAGE N’EST PAS MORT
(1/2) 21 novembre 2002, par Eric COLLIN
> L’ORME SAUVAGE N’EST PAS MORT
(2/2) 27 août 2002, par Rene Robichaud




> L’ORME SAUVAGE N’EST PAS MORT
21 novembre 2002, par Eric COLLIN   [retour au début des forums]

J'ai lu avec intérêt votre document sur les ormes sauvages, et je vous ferai parvenir des commentaires, précisions et rectificatifs quand j'aurai un peu de temps (j'espère avant Noël). Dans l'immédiat, je souhaite seulement rappeler que les chercheurs (Cemagref, INRA,...), le Ministère de l'Agriculture (Dir. des Forêts), l'Union Européenne (DG Agriculture de la Commission Européenne) s'intéressent aux ormes indigènes européens depuis de nombreuses années, et que des programmes de recherche et de conservation sont en cours. De très nombreux clones d'ormes indigènes français ont été évalués dans des tests d'inoculation artificielle de graphiose, et les moins sensibles d'entre eux font actuellement l'objet d'observations complémentaires en plantations expérimentales. Il convient néanmoins de patienter encore un peu, et de rester prudent, avant de recommander leur utilisation.

Pour plus de précisions, je vous renvoie à la lecture de mon article "Intérêt de la multiplication végétative pour la conservation des ressources génétiques des ormes" (paru en mars 2001 dans Ingénieries), que j'envoie à Ponema sous forme de fichier 'Acrobat' (.pdf). Vous pouvez également consulter l'article complémentaire ("Stratégies pour la conservation in situ des ressources génétiques des ormes forestiers") paru dans le numéro spécial 2001 "Patrimoines Naturels Forestiers" de la Revue Forestière Française.

Eric Collin

animateur du réseau national de conservation des ressources génétiques des ormes

coordinateur du projet européen "Conservation of Elm Genetic Resources"

> L’ORME SAUVAGE N’EST PAS MORT
27 août 2002, par Rene Robichaud   [retour au début des forums]

Planter des arbustes comme le sureau blanc prévient beaucoup le problème ! !

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