le culte de soi

Mona Guérin

Fernand X... était un homme méthodique qui avait par-dessus tout horreur du temps inutilisé. Aussi, quand il sortait avec ses enfants, s'il prévoyait une longue station dans la voiture, il leur suggérait d'emporter un de leurs livres scolaires afin qu'ils puissent étudier au moins une leçon, au lieu de rester le nez en l'air.
 
Un après-midi que sa femme menaçait de prendre racine chez sa couturière, Fernand demanda à l'une de ses filles qui lui tenait compagnie dans la voiture et qui avait depuis longtemps fini d'étudier une fable de La Fontaine, de la lui réciter afin qu'il puisse contrôler si la leçon était sue. La leçon était sue et la fable fort intéressante.
- C'est une belle fable ! lança sentencieux Fernand, sans doute dans le but d'inculquer à sa fille l'amour de La Fontaine.
 
Au même instant, deux femmes passaient dans la rue, tout près de la voiture : une brunette maigrichonne à l'air triste, et une grimelle plutôt vilaine mais aux rotondités percutantes. La grimelle se pencha vers la portière, fit son plus beau sourire à Fernand et lui dit d'une voix suave :
- Merci Monsieur...
 
Puis elle s'éloigna, jouant brusquement de la croupe. Interloqué, Fernand mit quelques secondes à réaliser que l'une de ces femmes avait entendu "C'est une belle femme !" au lieu de "C'est une belle fable !" et avait automatiquement pris le compliment pour elle...
 
La dame, avant de s'installer avec sa compagne dans sa voiture qui se trouvait en stationnement à quelques mètres de celle de Fernand, se tourna pour lui adresser un sourire plus aimable que le premier.
 
Fernand trouva la méprise amusante, la conta à sa femme et toute la famille se divertit de l'histoire.
- Mais qui est cette dame ? demanda la femme de Fernand.
- Comment veux-tu que je le sache ? C'est la première fois que je la vois !
L'incident était clos et une demi-heure plus tard, on n'en parlait plus chez Fernand.
 
Les deux femmes, elles, s'étaient éloignées mais gardaient le silence tandis que la voiture filait. Josette, la brunette, ruminait comme d'habitude ses sombres pensées et Mireille, sa belle-sœur tenait, dans les conjectures actuelles, à avoir le triomphe modeste. Tout au moins pour l'instant. Car elle était certaine, mais là alors absolument certaine que ce n'était pas à cette maigrelette austère que cet homme (un connaisseur, cela ne faisait pas de doute !) avait lancé le compliment. Et dire que son mari avait souvent l'air de mépriser ses charmes ! À la première occasion, aujourd'hui, elle lui racontera l'histoire afin qu'il puisse réaliser que d'autres, au moins, savaient l'apprécier. À ce point de vue, il était nécessaire qu'elle connaisse le nom de cet admirateur. Le silence hostile que sa belle-sœur gardait valait donc la peine d'être rompu. Elle la retint par le bras au moment où elle descendait de la voiture devant la maison :
- Tu connais le nom de cet homme ?
- Quel homme ? répondit Josette avec une parfaite mauvaise foi.
- Mais celui qui vient de me dire que je suis une belle femme !
 
Josette jeta un coup d'œil sur le visage de sa belle-sœur, sur ses yeux étroits et jugea que le nom d'un homme qui avait aussi mauvais goût méritait d'être divulgué.
- Il s'appelle Fernand X..., dit-elle. C'est un avocat très connu. Mais cela m'étonne qu'à son âge il ne porte pas de lunettes...
 
Mireille préféra ignorer la dernière phrase et ses yeux brillèrent de plaisir. Puisque ce compliment émanait d'un homme connu, cela ajoutait à la valeur du propos. Et cela tombait surtout à point, à une époque où son mari la dévalorisait par son attitude hargneuse. Pourvu que Frédéric soit déjà rentré ! pensa-t-elle en appuyant davantage sur l'accélérateur.
 
Frédéric était rentré. De mauvaise humeur par surcroît. Mais comme la mauvaise humeur faisait partie de son image de marque, Mireille passa outre et lui demanda immédiatement d'un petit ton suffisant :
- Tu connais Fernand X... ?
- L'avocat ? Bien sûr. Pourquoi ?
- Il vient de me dire que je suis une belle femme...
- Eh bien, gé msieu pété, répondit Frédéric.
- Au lieu d'admettre que c'est un connaisseur, tu préfères me dire une grossièreté évidemment !
- Un homme qui fait des déclarations à la femme d'un autre homme n'est pas un connaisseur à mon avis, mais un vieux cochon.
- Vieux cochon ? Bel gaçon ça ?...
 
Et Mireille s'éloigna d'un pas langoureux...
 
Le coup avait porté. On a beau être un mari grognon et solennel, on ne tient pas moins à ses droits de propriétaire. Frédéric rattrapa Mireille au pied de l'escalier qui menait à l'étage et la bombarda de questions. Où avait-elle rencontré ce salopard ? Que lui avait-elle dit d'abord pour qu'il se permît ensuite de lui parler sur ce ton ? Qu'avait-elle répondu ? Et de plus savait-elle que lui, Frédéric, il était capable d'aller casser la gueule de ce vicieux ?
 
Pour toute réponse, Mireille esquissa un sourire digne de la Joconde et gravit l'escalier avec l'assurance de Raquel Welsh, dans un show télévisé.
 
Il restait deux solutions à Frédéric : la suivre en criant encore plus fort ou se calmer et réfléchir. Un début de rhumatismes qui lui rendait toute ascension pénible, le porta à choisir la seconde solution. Frédéric s'assit donc et se mit à réfléchir. Sa femme, bien plus jeune que lui, certes, avait toujours été une personne irréprochable qui n'avait jamais cherché à s'attirer les hommages masculins. De plus, il fallait bien l'avouer, elle n'était pas précisément une belle femme, loin de là. Donc, il n'y avait qu'une conclusion à tirer : si Fernand X... lui avait tenu des propos déplacés, c'était dans le but de le provoquer et même de l'avilir, lui Frédéric, homme respectable de la cité. Il fallait alors trouver les raisons de cette étrange animosité. En cherchant bien, Frédéric trouva que vers les années 1972, il avait été question pour lui et Fernand X..., de faire partie, à des titres différents, d'une délégation qui devait représenter Haïti en terre étrangère. Pour des raisons qu'il ignorait jusqu'à présent, Fernand X... n'était pas parti tandis que lui, Frédéric, avait été choisi. Brusquement sidéré, l'ancien délégué réalisa qu'il n'avait jamais soupçonné qu'à cause de ce voyage, cet homme le détestait au point de vouloir perturber son foyer...
 
Il téléphona à Luc, son meilleur ami qui avait été mêlé aux préparatifs de ce voyage et lui demanda pourquoi, à l'époque Fernand X... n'était pas parti, lui aussi. Luc lui dit de raccrocher afin qu'il puisse contacter son cousin Michel qui s'était personnellement occupé de cette délégation. Michel, contacté à son tour, appela le Secrétaire Général du Bureau intéressé pour lui demander s'il se souvenait de l'affaire et de la position de Fernand lors de ce voyage. Le Secrétaire Général déclara que si ses souvenirs étaient exacts, Fernand X... n'avait pas fait le voyage pour des raisons de santé. Le renseignement refit le même chemin pour aboutir à Frédéric qui remercia, raccroc et hocha la tête en pensant : Voilà un homme qui, au lieu de s'en prendre à sa mauvaise santé, me hait d'avoir été choisi à sa place...
 
Et il appela Mireille pour lui expliquer avec indulgence et presque affectueusement, qu'elle avait été victime d'une mesquine vengeance. Mireille lui répondit froidement qu'elle n'avait pas à entrer dans tous ces détails après qu'un hommage aussi sincère lui ait été rendu, non par celui qui aurait dû le lui rendre constamment dans son foyer, mais par un admirateur spontané.
 
Dépité, Frédéric dut renoncer à la convaincre.
 
Quelques jours plus tard, alors que Fernand X... attendait le feu vert au coin d'une rue, une puissante voiture vint se ranger à côté de la sienne. Le conducteur (était-ce Frédéric Z... il ne l'avait pas vu depuis longtemps !) se pencha, retroussa sa lèvre supérieure et lui lança cette phrase : Mon cher... l'incitation à la débauche est une arme vile qui ne saurait m'atteindre ! Puis il démarra en trombe.
 
Jusqu'à présent, Fernand X... cherche à comprendre.
 

Mona Guérin


sapriphage - numero 22 - juillet 1994