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Doriotiste

J. Vago

Ras l'front n°32, novembre 1995.

Alexis Carrel se retrouve de nouveau sous les projecteurs d'associations lyonnaises (Agir ensemble pour les droits de l'Homme, Cercle Marc Bloch, Golias, Ras l'front, SOS Racisme). Celles-ci ont en effet apporté un éclairage nouveau sur la vie et l'oeuvre d'Alexis Carrel : son appartenance au parti de Doriot, le grand Jacques en chemise brune.

On comprend encore mieux l'attachement du parti de Le Pen à sa triste figure. Bruno Gollnisch, valeur lepéniste en hausse, est intervenu au conseil municipal de Lyon pour défendre, avec les frères Lumière, cette incarnation du "génie lyonnais". De nouveaux éléments pour la campagne de débaptisation.

Il y avait déjà les théories racistes, l'idée de l'élimination des déficients "au moyen de gaz appropriés", qui en faisait le "père de l'écologie" version vert-de-gris. Mais voilà, en plus, Alexis Carrel avait sa carte au Parti populaire français (PPF) au moins depuis 1938 (les amis de Doriot disaient "parmi les membres de la première heure", et la première heure, c'était 1936, quand le Front populaire leur faisait si peur !). Carrel n'était pas placé n'importe où dans la hiérarchie des "élites" du parti doriotiste : il était tête de liste.

"Le Parti populaire français a déjà dix-huit mois d'existence. Il est maintenant un grand et vigoureux gaillard. Des épreuves l'ont aguerri, lui ont donné la santé et la force", écrivait l'organe officiel du PPF, l'hebdomadaire L'Émancipation nationale, le 14 janvier 1938, dans une interview du plus proche collaborateur de Doriot, Henri Barbé : "Les intellectuels avec nous". "Je vois une des preuves de notre dynamisme dans ce fait que toute une pléiade d'écrivains, de savants, d'artistes n'ont pas hésité à s'inscrire dans les rangs de notre parti. La liste de ceux qui sont avec nous, qui sont effectivement membres de notre parti est magnifique. Dois-je citer, parmi tant d'autres (1), les professeurs Alexis Carrel, Balthazar, Fourneau, et Drieu la Rochelle. Et ceux qui nous sont "sympathisants", tels Abel Bonnard, Thierry Maulnier, Robert Brasillach, de Broglie, Pierre Gaxotte, etc.".

Beaucoup de ces noms sont connus, on y trouve les principaux cadres de l'ultra-collaboration.

Le 4 mars 1938, à l'occasion du deuxième congrès de ce parti fasciste, L'Émancipation nationale revient sur l'appartenance de Carrel à la rubrique "Les élites" : "Mais ce qui permet de mesurer vraiment l'influence et le tonus du PPF c'est de constater l'adhésion des élites. À l'appel de Jacques Doriot, homme du peuple, tout ce que la France compte de mieux dans le domaine de l'intelligence a répondu. Des noms ? En voici. D'abord les savants : le professeur Alexis Carrel, considéré comme un génie dans les deux hémisphères, l'ami de Lindbergh ; le professeur Balthazar, doyen de la faculté de médecine, et Fourneau. Les hommes de lettres : notre grand ami Drieu la Rochelle". Rappelons au passage que Charles Lindbergh, le célèbre aviateur, ami de Carrel, était également l'un des principaux animateurs du lobby pro-nazi aux États-Unis.

Comme les défenseurs d'Alexis Carrel (on a eu l'occasion de s'en rendre compte) sont assez retors et qu'ils essayent de trouver à leur bon ami toutes sortes d'excuses, ils vont peut-être oser l'argument " mais cela, c'était avant la guerre", avant que les bandes doriotistes ne se fassent auxiliaires de la Gestapo, avant qu'elles ne rackettent et ne torturent les Juifs, avant qu'elles ne pourchassent et n'assassinent les Résistants, avant que Doriot ne crée la LVF, avant qu'il ne parte lui-même pour le front de l'Est combattre sous l'uniforme nazi... Alors, il nous faut rappeler ce qu'était le PPF avant-guerre. Selon Pierre Milza, le "Parti populaire français fut le seul grand parti fasciste de masse qui se soit développé en France [...] Fasciste, le parti de Doriot l'était dans son aspect extérieur (cérémonial, drapeaux, insignes, salut à la romaine, méthodes violentes...) comme il l'était dans son idéologie" (Pierre Milza, Le Fascisme, MA Édition, 1986). Jean-Paul Brunet, auteur d'une biographie de Doriot, rappelle que "dans une France déchirée qui vient de porter au pouvoir le Front populaire, le voici qui émerge comme le fondateur du Parti populaire français, le premier et seul parti véritablement fasciste. Plus tard, sous l'Occupation, Doriot se range parmi les plus ardents partisans de la collaboration. Sa haine désormais viscérale pour le communisme le conduit à fonder la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, au sein de laquelle il combat sous l'uniforme de la Wehrmacht. Certains l'ont appelé le Führer français" (Jean-Paul Brunet, Jacques Doriot, Balland, 1986).

Ajoutons que le PPF était financé par Mussolini. On trouve dans le journal intime de Galeazzo Ciano, ministre italien des Affaires étrangères et gendre de Mussolini : "L'homme de confiance de Doriot me demande que l'on continue à verser des subsides et réclame des armes. Il prévoit un hiver de conflits" (septembre 1937).

Les membres du PPF étaient tenus de prononcer un serment : " Au nom du peuple et de la patrie, je jure fidélité et dévouement au Parti populaire français, à son idéal, à son chef. Je jure de servir jusqu'au sacrifice suprême la cause de la révolution nationale et populaire d'où sortira une France nouvelle, libre et indépendante ".

On peut douter de sa compatibilité avec le serment d'Hippocrate. Est-il besoin de poursuivre ?

Nous nous contenterons de livrer à la publicité un nouveau document oublié : la "une" du journal de Doriot du 21 février 1942 qui annonçait la fondation dont Carrel était nommé régent par Pétain : "On connaît le docteur Carrel, son livre admirable L'homme, cet inconnu, les travaux qu'il poursuivit à New York en compagnie de Lindbergh et le surcroît de prestige que ses découvertes ont valu à la science de notre pays. Le docteur Carrel est indiscutablement, à l'heure actuelle, l'une des valeurs françaises les plus précieuses". 1942 : Doriot et ses semblables tenaient le haut du pavé pour encore deux longues années de persécutions et de déportations.

Poursuivre l'effort

Il est certain que les révélations sur l'engagement doriotiste de Carrel ne vont pas plaire à la commission universitaire très dévouée qui, à Lyon, avait conclu pour la tranquillité de l'Institution, que Carrel ne faisait pas de politique. Il est curieux que ces "spécialistes " n'aient pas été informés. Mais "Alexis Carrel, doriotiste", au fronton d'une faculté de médecine ou sur une plaque de rue, cela fait encore plus mauvais effet.

On espère que les communes de gauche qui ne l'ont pas encore fait vont se dépêcher de débaptiser leurs rues mal nommées, de même que les villes de droite n'ayant pas envie de fréquenter les "amis de l'occupant". D'ailleurs, les associations de résistants et de déportés, avec nous, les y aideront.

Le nom d'Alexis Carrel a disparu du fronton de la faculté de médecine de Lyon. Une victoire obtenue par l'obstination des associations lyonnaises. La lutte pour que Alexis Carrel ne puisse plus être "honoré" nulle part continue dans de nombreuses villes. Ras l'front ne manque pas de faire le point chaque mois. (Ras l'front n° 33, déc./janv. 1996)

(1) Parmi tant d'autres (suite) : Alfred Fabre-Luce, Georges Suarez, Ramon Fernandez, Bertrand de Jouvenel, Jean Fontenoy, Paul Chack, Romain Roussel, Marcel Espiau, Denys Amiel, Jean des Vallières, Marcel Jouhandeau, Henri Duclos, Jacques Saint-Germain, Yves Dautun, Jean de Fabrègues, etc.


© La résistible ascension du F. Haine - Ed. Syllepse, 1996

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