Article paru dans le journal Vivre N°10 1998, Page 14,
Rubrique "Enseignement". Ecrit par Silvain Dupertuis

Big bang et création

L'univers a-t-il six mille ans ou quinze milliards d'années? La réponse n'est pas dans la Bible... et celle de la science reste encore incertaine. Plutôt que d'opposer science et foi, ou tenter de prouver l'une par l'autre, il s'agit de les lire dans leur langage propre. Ce chemin permet de dissiper des malentendus stériles. Il conduit aussi à une interpellation salutaire et à un émerveillement renouvelé devant l'oeuvre du Créateur...

Les relations ambiguës entre la foi et la science ne datent pas d'aujourd'hui. L'affaire Galilée, en 1633, représente un épisode exemplaire de ces relations difficiles. En réalité, dans cette affaire, les torts étaient mieux partagés que ce que la mémoire collective a retenu. C'était l'idée de la place de la terre au centre du monde créé qui était alors l'enjeu du débat. Cette dispute n'est plus à l'ordre du jour, mais on retrouve des controverses semblables sur les deux grandes questions de l'origine du monde et de l'histoire de la vie. La science moderne y répond à travers deux grands modèles descriptifs, la théorie du big bang, qui décrit l'histoire de l'univers dans son ensemble, et celle de l'évolution, qui décrit l'histoire de la vie sur notre petite planète. Dans cet article, nous nous arrêterons sur la première, laissant pour un prochaine contribution la seconde, celle qui suscite les plus vifs débats... Dans les deux cas, à notre sens, c'est en lisant les textes sacrés et les théories scientifiques dans leur génie et leur langage propres que se dissipent les malentendus. Alors seulement peut s'établir un dialogue fructueux.

Pendant longtemps, l'âge de la terre a constitué un point de focalisation de l'opposition entre la science et la foi. Au XVIe siècle, l'archevêque Uscher avait calculé (d'après la Bible) que la terre avait été créée en 4004 avant Jésus-Christ (le 26 octobre à 9h!). Progressivement, les observations géologiques conduisent à des durées plus longues, avec plusieurs théories contradictoires sur le rôle des catastrophes dans les processus géologiques. Parallèlement, on se met à lire la Genèse d'une manière moins littérale en admettant des durées longues pour les 6 «jours» de la création.

Ce n'est qu'au début du XXe siècle, grâce à la découverte de la radioactivité, qu'apparaissent des moyens de mesurer d'une manière précise l'âge de la terre. Son âge est maintenant déterminé de manière très fiable par un faisceau de preuves concordantes ­ n'en déplaise aux partisans du mouvement créationniste ­ à environ 4,5 milliards d'années.

L'apparition de la théorie du big bang, dans le courant du XXe siècle, va amener une réaction bien plus favorable dans les Églises. La «preuve» que l'univers a une histoire, qu'il a même un «commencement» (même s'il faut ajouter quelques zéros au chiffre «biblique» de 4000 ans...), apparaît comme une confirmation manifeste de la Bible. C'est ainsi que le pape Pie XII accueille avec enthousiasme cette théorie, et que l'historien protestant Pierre Chaunu la considère comme une preuve éclatante de la «supériorité» des écrits judéo-chrétiens, par rapport aux conceptions religieuses d'un univers cyclique et éternel d'autres traditions.


Selon cette théorie, la matière et l'univers se sont formés à partir d'une gigantesque explosion initiale, il y a environ 15 milliards d'années. En constatant que toutes les étoiles et les galaxies s'éloignent les unes des autres à des vitesses proportionnelles à leurs distances, on a rapidement imaginé, en remontant le temps, que tout l'univers a dû commencer par être concentré presque en un seul point. Une des conséquences, d'après les connaissances acquises sur le fonctionnement des particules dont la matière est formée, est que cet événement initial devait avoir laissé une trace sous forme d'un rayonnement homogène dispersé dans tout l'univers. Le physicien Gamov a exposé cela dans un article publié en 1948, mais qui fut vite oublié. Cette idée d'un «commencement» semblait à l'époque si étrange d'un point de vue scientifique qu'on ne s'est même pas avisé de chercher ce rayonnement dit fossile, et qu'on ne l'a découvert qu'en 1965, tout à fait par hasard. Ce fut la preuve déterminante qui accrédita ce modèle dit «modèle standard» ­ s'ajoutant à un réseau de concordances entre les prévisions et les données, notamment quant à la composition chimique des étoiles et des gaz interstellaires.

Mais il faut garder la tête froide et rester prudent. Chez les scientifiques, le modèle du big bang a suscité une grande résistance ­ précisément parce qu'il semblait apporter tant d'eau au moulin de la théologie. Il a tenu le coup malgré les multiples tentatives de trouver d'autres modèles pour expliquer les données. Cependant, plusieurs questions restent ouvertes, et on ne saurait accorder à cette théorie un caractère définitif.

Une leçon à retenir, c'est qu'il faut renoncer à chercher Dieu au bout des équations, des télescopes ou des microscopes, et abandonner l'idée de trouver dans la Bible l'âge et l'histoire de la création. Un dieu bouche-trou, qui servirait à expliquer ce que la science ne comprend pas, ne serait qu'un faux dieu. D'autre part, chercher à prouver scientifiquement telle ou telle lecture de la Genèse biaise la recherche et aboutit à une pseudo-science. Car si la Bible et la science répondent bel et bien à une même interrogation fondamentale, c'est avec un langage, des outils et une visée différents.

A la fin du XIXe siècle, on croyait la science presque achevée. Au regard des découvertes et des mises en question qui allaient suivre, quelle naïveté et quelle arrogance! aujourd'hui, cette attitude «scientiste» a fait long feu, les scientifiques sont en général devenus plus modestes, et les questions qui restent ouvertes apparaissent très difficiles. Mais la naïveté, dans tous les camps, n'a pas vraiment disparu...

Il faut aussi comprendre que si la création biblique se situe «au commencement», elle est dans une certaine mesure en dehors du temps. D'ailleurs Gn 1.1 peut se traduire aussi: «Quand Dieu commença à créer le ciel et la terre...», et il ne faut pas y projeter notre concept moderne de création ex nihilo. Le temps et l'espace appartiennent eux-mêmes à la création et Dieu est plus grand que le temps. Cela apparaît déjà dans le récit de la Genèse, où les trois premiers jours voient apparaître des «espaces» (le jour et la nuit, donc le temps, au premier jour, puis la terre et le ciel, enfin la mer et le sec) qui seront «habités» de manière parallèle dans les trois jours suivants. Plusieurs expressions bibliques, par la manière de jouer avec le temps des verbes, montrent aussi que Dieu dépasse le temps: «Je suis celui qui suis» (ou «qui je serai» , Ex 3.14), «Avant qu'Abraham fût, je suis» (Jn 8.58), pour Dieu «mille ans sont comme un jour» (Ps 90.4 et 2 Pi 3.8).

Le concept du temps utilisé en physique depuis la révolution relativiste d'Einstein va dans le même sens. Le temps et l'espace sont des paramètres interdépendants, liés à la matière, formant un «espace-temps» courbé par la matière qu'il contient et qui est peut-être fini, à l'instar de la surface de la terre, même si cela n'apparaît pas ainsi au canard qui nage au milieu d'un lac apparemment plat...

Dieu n'est pas simplement un grand horloger qui aurait donné la chiquenaude initiale à la mécanique de l'univers, quitte à y ajouter quelques interventions en cours de route, comme la création des espèces animales ou les miracles. Il est le créateur de l'univers dans sa totalité et non seulement dans son commencement. Il est l'auteur de la vie et notre créateur à travers l'ensemble merveilleux des processus qui nous ont fait naître. Il l'a fait en donnant à cet univers «forme» et «contenu» (par opposition au «tohu-bohu», l'«informe et vide», de Gn 1.2), ou, dit en langage moderne, de la matière structurée par des lois, qui lui accordent un certain degré d'autonomie. Cette autonomie nous offre un espace pour l'exercice de notre liberté et de notre responsabilité, et fournit les conditions qui permettent l'activité scientifique. Il y a ainsi dans la vision biblique du monde une distance entre le créateur et la création, qui n'est pas étrangère à l'apparition de la science dans la civilisation judéo-chrétienne, malgré les ambiguïtés que nous avons évoquées dans les relations entre l'Église et les scientifiques.

La révélation du Dieu créateur ne dépend donc pas des théories et des modèles qui décrivent scientifiquement l'histoire de l'univers et celle de la vie. Elle donne une réponse à des questions plus profondes qui échappent par définition au champ de la science: Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Pourquoi l'univers est-il si merveilleusement ordonné? Et surtout, comment se fait-il que je sois là à observer l'univers et à me poser la question: «Comment se fait-il...» Cette question infinie, qui donne le vertige, restera pour toujours hors de portée de l'approche scientifique du monde. La réponse est de l'ordre de la foi.

Les critiques des théories scientifiques au nom de la foi (même parées d'une aura scientifique), courantes dans une certaine littérature évangélique, ne font en fait que prolonger cette chaîne ininterrompue de malentendus qui commence dès l'avènement de la science moderne ­ laquelle a par ailleurs eu besoin pour se développer du terreau d'une civilisation marquée par le christianisme. De leur côté, lorsque les scientifiques s'aventurent sur le terrain de la philosophie ou de la religion, ils répondent légitimement à une quête de sens universelle. Mais ils tombent souvent dans un piège symétrique, tendant à revêtir dune quasi-infaillibilité scientifique des affirmations qui sortent du cadre scientifique.

C'est aujourd'hui sur le terrain de l'éthique et de la question du sens que la rencontre entre science et théologie ouvre des perspectives fécondes. La place de l'homme dans le monde vivant, celle de notre système solaire dans l'immensité vertigineuse des espaces inter-sidéraux, l'apparente insignifiance de l'histoire humaine en regard de celle de l'univers, nous invitent à une très biblique modestie, loin des conceptions géocentriques d'il y a quelques siècles... Les avertissements de nombreux scientifiques quant à la gestion de notre environnement nous rappellent à notre responsabilité, en réponse à la vocation que les récits de la création de la Genèse confient à l'être humain. Et l'image du monde qui se dégage de la recherche scientifique, malgré ses incertitudes, est pour le croyant une source inépuisable d'émerveillement, au-delà des questions ­ salutaires ­ que la science pose à la compréhension traditionnelle des récits bibliques.

• Silvain Dupertuis