tohu-bohu

Cauvin Paul

L'aérogare sent le parfum des avions. Des avions aux couleurs d'épice venus des îles caraïbes. Les gens montent et descendent au fond des escaliers roulants. Chaque passager porte sous le bras un petit paquet de verveine et d'assa-fœtida acheté à la rue des Fronts-Forts...
L'officier de l'Immigration éternue trois fois, se mouche comme un bouc :
- Bê... Bê... Bê...
Du moins, c'est ça qu'elle croit entendre. Et elle n'a pas tort cette femme. Originaire de Fond-des-Blancs, elle connaît bien le cri des bêtes, surtout celui du bouc, un animal bigarré qui vous repousse de ses cornes étoilées.
- Bê... Bê... Bê...
Dans ce tohu-bohu, la femme perd pied, culbute et tombe. L'officier la fusille des yeux, rajuste son képi sur l'oreille droite. Puis dit :
- Watch out !
Pourtant, elle avait annoncé son arrivée à l'aéroport Kennedy par le vol de "American Airlines" venu directement d'Haïti. Elle avait même expédié une lettre timbrée du recto au verso conformément à la loi et à toutes les règles de bienséances ; lettre écrite par Maître Supplice le meilleur avocat de la rue des Casernes. Mais son fils ne l'a pas reçue.
Ce fils travaille pour le gouvernement fédéral. Ce même fils qui à Saint Louis de Gonzague brillait en instruction civique, connaissait par cœur "la bataille de Vertières", déclamait l'indigénisme et tous les poètes nationaux, aujourd'hui, il est busy and so tired.
Une femme de Fond-des-Blancs a toujours du cran. Alors, elle fonce en avant et dit carrément à l'officier :
- Mon fils est américain...Laissez-moi passer...
L'officier éternue à nouveau, recommence à se moucher :
- Bê... Bê... Bê...
C'est à ce moment que la femme se souvient des conseils de son agent de voyage. Sans perdre de temps, elle descend au fond de son panier de djondjon et remonte avec deux livres : La Grammaire de l'amour et l'Anglais en 90 jours. On lui avait dit à Port-au-Prince que ces deux bouquins sont nécessaires pour obtenir un visa américain. Elle les avait achetés "Aux Livres Pour Tous".
L'officier écume de rage, devient rouge comme du feu. Il arrache le passeport de la main de la femme. Il l'examine feuille après feuille. puis brusquement :
- What's your name ?
La femme patiemment va à son "90 jours". Elle pointe l'index sur chaque mot du livre. Et finalement après cette longue et laborieuse recherche, elle trouve la réponse :
- Je m'appelle Madame Jean-Baptiste Éliancine Dajanson.
- What ?
- Je m'appelle Madame Jean-Baptiste Éliancine Dajanson.
- I beg your pardon ?
- Je m'appelle Madame Jean-Baptiste Éliancine Dajanson.
Le yankee craque une allumette, allume un gros cigare cubain qu'il commence à dévorer de ses dents. Puis nerveusement décrète :
- From now on, your name is Mrs Johnson.
La femme reprend son passeport, franchit les interdits et s'enfonce dans le tohu-bohu de la foule qui passe.
 

Cauvin Paul


sapriphage - numero 22 - juillet 1994