Conférences

 

4 décembre 2002

 

Ce qui m'arrive
est-ce ma faute ?

 

 

Daniel Sibony, psychanalyste, auteur de Nom de Dieu
Michel Tournier
, de l'Académie Goncourt
Paul Valadier, jésuite, auteur de Morale en désordre

 

25 novembre 2002

C'est le bon Dieu qui t'a puni !

Si je me fais mettre à la porte quatre fois de suite d'un emploi, est-ce de ma faute ? Si mes enfants deviennent les uns après les autres des bons à rien, est-ce de ma faute ? Si, à trente cinq ans passés, je ne suis toujours pas marié (e), est-ce de ma faute ?
Oui, je connais bien des personnes qui atteignent 35 ou 40 ans sans avoir pu nouer une relation stable avec un compagnon ou une compagne. Au début, elles imputent cela au hasard, à la malchance, ou bien elles reportent la faute sur les autres. Puis, petit à petit, elles se demandent : ce qui m'arrive, est-ce de ma faute ? Est-ce dû à mon caractère, ou à une forme d'inaptitude chez moi à avoir une relation durable ? Et certaines peuvent même aller jusqu'à se dire que cette série d'échecs est une forme de punition pour avoir, par exemple, écarté à 20 ans un fiancé ou une fiancée possible, et s'être montré trop difficile ou trop ambitieux.

Il y a 50 ans, on disait aux enfants : « c'est le Bon Dieu qui t'a puni ! » Et aujourd'hui encore, on dit : « qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu pour mériter cela ? ». Et si on veut utiliser un langage plus profane, on dira : « ce qui lui arrive, il l'a bien cherché », ou bien « il n'a que ce qu'il mérite ».
Toutes ces phrases expriment une idée toute simple. S'il nous arrive une
« tuile », ce n'est pas forcément par hasard. Oui, pensons-nous « il n'y a pas de hasard ! » Tout ce qui advient est dû à une cause, et cette cause, c'est « nous », tout simplement. Ce n'est pas la peine d'aller chercher midi à quatorze heures.

 

Responsabilité et culpabilité

En fait, il y a deux idées différentes, mais, pour notre inconscient, ces deux idées se rejoignent bien souvent.

La première, c'est que nous sommes responsables de ce qui nous arrive. En fait, c'est nous qui, par notre attitude, avons provoqué ce qui nous tombe dessus. Et bien sûr, il y a bien des cas où c'est vrai. Si nous buvons trop, il ne faut pas nous étonner si nous avons des accidents de voiture. Si nous trompons notre femme, il n'est pas étonnant que tôt ou tard elle nous quitte.

La deuxième, c'est que nous sommes coupables. Et, dans ce cas, ce qui nous arrive est une forme de punition. « C'est le Bon Dieu qui t'a puni ».

A première vue, la différence peut apparaître très floue. Ainsi lorsque Georgina Dufois, à propos de l'affaire du sang contaminé, s'était récriée « certes j'en suis responsable, mais je n'en suis pas coupable ! », la différence entre les deux termes a échappé à beaucoup. Et pourtant, elle existe. Et ce qui le montre bien, c'est que nous acceptons volontiers la notion de responsabilité (ne serait-ce que parce qu'elle figure dans notre Code Civil et notre Code pénal), mais que la plupart d'entre nous récusons la notion de culpabilité, et, spécialement, ceux qui, parmi nous, ont été élevés dans le giron de l'éducation chrétienne.
La culpabilité, nous ne voulons pas en entendre parler ! Et pourtant elle reste présente, en particulier, lorsque nous réalisons que ce qui nous arrive, nous l'avons en fait
« voulu », au fond de nous-mêmes.

Il peut arriver en effet que ce qui se produit advienne en conformité avec un souhait inavoué et plus ou moins inconscient de nous-même. Ainsi si notre mère meurt, nous pouvons nous en sentir coupables si nous avons, consciemment ou non, souhaité cette mort. La culpabilité vient alors du conflit entre ce que je souhaite sans me l'avouer et souvent malgré moi, et ce que j'affirme vouloir. Il y a deux hommes en moi, comme le dit Saint-Paul.

 

Il y a une Justice !

De plus, il y a, chez beaucoup d'entre nous, l'idée qu'« il y a une justice ! ». Cette idée peut prendre des formes différentes.
Certains pensent (et c'était là une idée très répandue dans l'Antiquité) que toutes fautes que l'on a commises entraînent, tôt ou tard, une sanction, même si cette sanction prend une forme qui n'a rien à voir avec la faute commise. C'est ce point que développe, à satiété, les pseudo amis de Job.
« S'il t'arrive un malheur, c'est que tu as dû commettre une faute. Essaie de trouver laquelle ».

Par ailleurs, certains peuvent considérer que si l'on a eu beaucoup de chance pendant un certain temps, il est juste et équitable que l'on ait ensuite de la malchance, comme si les choses devaient s'équilibrer et comme si on devait « payer » la chance dont on a bénéficié. Cette manière de voir est bien connue de ceux qui jouent au loto ou qui investissent en bourse. Sept années de vaches grasses, puis sept années de vaches maigres. C'est ce que l'on appelle le « principe de Joseph ».

 

 

Un texte biblique
l'effondrement de la Tour de Siloé

Toutes ces questions, un texte de l'Evangile nous permet de les aborder de front.

« A ce moment survinrent des gens qui rapportèrent à Jésus l'affaire des Galiléens que Pilate avait massacrés, au moment où ils offraient des sacrifices à Dieu. Jésus leur répondit "qu'est-ce que vous en pensez ? Est-ce que ces Galiléens sont morts de cette façon parce qu'ils avaient commis de plus grands péchés que les autres Galiléens ? Non, je vous le dis. Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Et ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la Tour de Siloé et qu'elle a tuées, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Non, je vous le dis. Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière ». Luc 13,1-4

Dans les deux exemples que donne Luc, il y a des morts absurdes, on pourrait dire « par le fait du hasard ». Les Galiléens ont été massacrés sur ordre de Ponce Pilate sans qu'ils ne puissent être tenus plus responsables, ou plus coupables que les autres Galiléens. Et il en est de même pour les habitants de Jérusalem qui ont été, par le fait du hasard, victimes de la chute de la Tour de Siloé. C'est le destin, la fatalité. La mort semble frapper aveuglement. A moins que ce ne soit la volonté de Dieu ! « Qu'ont-ils fait pour mériter cela ? », se demande la foule.
Dans les deux cas, Jésus répond clairement : il n'y a aucun lien entre le comportement de ces personnes et leur mort violente. Ces évènements ne sont pas une punition de Dieu. Ce qui arrive aux Galiléens, et à ceux qui ont été tués par la tour de Siloé, ce n'est pas de leur faute. Ils ne sont ni coupables ni responsables. L'affirmation de Jésus est radicale. Contrairement à ce que l'on disait à son époque et à ce que l'on dit encore souvent aujourd'hui, Jésus dit : ce qui nous arrive, ce n'est pas de notre faute. Mais, même aujourd'hui, cette affirmation laisse songeur. Ainsi certains ce sont demandés si vraiment, les Américains ne sont ni coupables ni responsables de l'effondrement des tours de Manhattan.

Mais, ensuite, ô surprise, Jésus énonce un deuxième point qui semble contredire la première affirmation. « Si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous également ». Autrement dit, si vous ne changez pas d'attitude et de comportement, vous serez punis ! La même catastrophe tombera sur vous ! Jésus a l'air de supposer que nous sommes responsables de ce qui nous tombe dessus et que ce qui nous arrive, c'est de notre faute.
Comment expliquer cette contradiction ? D'abord Jésus dit : les catastrophes qui nous tombent dessus, cela n'a rien à voir avec une faute que nous aurions commise. Ce ne sont pas des punitions ! Et ensuite il ajoute : à partir de maintenant, agissez sans commettre aucune faute ; sinon, une catastrophe surviendra immanquablement. Et, apparemment, cette catastrophe peut tout à fait être comprise comme une punition ! Mais, notons-le, le texte ne le dit pas explicitement. Il se peut que la catastrophe soit due, non pas à la colère de Dieu, mais seulement à l'imprévoyance et à l'irresponsabilité des hommes.
Je voudrais proposer trois manières de comprendre les propos de Jésus.

 

a. Déculpabiliser et responsabiliser.
En fait, il n'y a pas de contradiction dans les propos de Jésus, et ce parce qu'il faut distinguer culpabilité et responsabilité. Les catastrophes qui surviennent ne sont pas une punition pour une faute dont on aurait à se sentir coupable, mais elles sont la conséquence d'une irresponsabilité.
Notons en effet que les catastrophes qui sont rapportées ici sont collectives, c'est-à-dire indépendantes des personnes qui les ont subies. Il s'agit de catastrophes anonymes et impersonnelles. Elles frappent au hasard c'est-à-dire indépendamment des caractéristiques des personnes sur lesquelles elles tombent. Ceux sur qui elles tombent ne sont pas plus coupables que les autres.
Et pourtant Jésus exhorte chacun, un à un, à une conversion personnelle, c'est-à-dire à une responsabilité personnelle.
Nous n'avons pas à nous sentir coupables de ce qui nous est arrivé dans le passé mais nous avons à nous sentir responsables de ce qui pourrait nous arriver dans l'avenir.

Si la foudre tombe sur la maison voisine, ce n'est pas une raison pour considérer que c'est une punition pour le voisin en question, mais cela doit nous inciter à mettre un paratonnerre chez nous.
Autrement dit, rien de ce qui nous arrive ne doit être considéré comme une punition. Mais les catastrophes qui ont pu avoir lieu dans le passé constituent un signal et un avertissement qui nous sont personnellement adressés. Et si nous ne tenons pas compte de cet avertissement, notre responsabilité personnelle sera alors engagée.
Ceux qui ont été tués lors des massacres des Galiléens et lors de la chute de la tour ne sont pas coupables. Ils ne sont pas plus pécheurs que les autres. Mais si ceux qui ont été avertis par ces catastrophes ne changent pas d'attitude et de comportement, on pourra les considérer comme responsables de ce qui leur arrivera. Jésus appelle les Galiléens à prendre les précautions avec l'occupant romain puisqu'ils savent maintenant ce dont Pilate est capable. Il les incite à agir de manière responsable pour ne pas susciter un nouveau massacre. Et pour ce qui est du deuxième exemple, Jésus incite les habitants de Jérusalem à consolider leurs tours et à ne plus faire de constructions bâclées.
Ainsi
« se convertir », selon l'admonestation de Jésus, cela signifierait : faites attention à ce que vous faites, ne vous comportez pas comme des irresponsables, ne soyez pas des citoyens égoïstes ou des entrepreneurs cherchant des profits à tout prix. Méfiez-vous des systèmes politiques et économiques qui suscitent tôt ou tard l'effondrement des tours de Manhattan, les incendies des préfabriqués, les catastrophes boursières et la montée du racisme.

 

b. Le catastrophisme éclairé.
Notre deuxième lecture s'inspire d'un récent ouvrage de Jean-Pierre Dupuy « Pour un catastrophisme éclairé » (Seuil, 2002).
Ce que nous voulons ici souligner, c'est que la prédiction d'un malheur (
« si vous ne vous convertissez pas, il vous arrivera la même chose ») peut avoir d'utiles effets. Prédire la venue d'une catastrophe, cela peut être une méthode très efficace pour éviter qu'elle n'advienne.
Ainsi, dire à quelqu'un (ou mieux, se dire à soi-même) :
« ce qu'il va t'arriver, ce sera de ta faute », c'est une bonne, saine et sainte pédagogie. Et les « prophètes de malheur » ont raison de l'utiliser.
Nous sommes très souvent gênés par ces prophéties de malheur qui sont présentes non seulement dans l'Ancien Testament mais aussi dans de très nombreuses paraboles de Jésus. On peut penser à toutes les paraboles, mises dans la bouche de Jésus, où il promet aux récalcitrants qu'ils seront jetés dans la géhenne,
« là où il y a des pleurs et des grincements de dents ». Comment le doux et bon Jésus, le prophète de l'amour et du pardon de Dieu peut-il terminer si souvent ses paraboles par l'annonce d'un châtiment ?
Dans son ouvrage, Jean-Pierre Dupuy justifie la prédication des prophètes de malheur, qu'il considère comme plus efficace que la prédication des prophètes de l'espoir.

Les prophètes de l'espoir disent : « soyez optimistes, si vous changez de comportement, soyez certains, tout ira pour le mieux ; si vous prenez des précautions, vous éviterez des catastrophes ». Jean-Pierre Dupuy condamne cette stratégie parce qu'elle efface la catastrophe du champ du possible et même du probable. Et, de ce fait, elle arrive parce que, en fait, l'idée que nous pouvons éviter des catastrophes nous empêche de nous préparer sérieusement à les éviter !
Au contraire, les prophètes de malheur annoncent : une catastrophe arrivera, soyez-en certains. Ce qui vous arrivera, et cela va vous arriver, ce sera de votre faute. Et c'est cette manière d'annoncer la catastrophe comme certaine qui produit un comportement qui pourra être salutaire. En effet, ce changement pourra peut-être éviter la catastrophe. Ainsi c'est la certitude de la venue de la catastrophe qui engendre une peur salutaire. Le comportement dicté par la peur devant une catastrophe annoncée comme certaine est plus efficace que le comportement suscité par l'espoir que la catastrophe n'advienne pas.
« La prophétie de malheur est faite pour éviter qu'elle ne se réalise » (Hans Jonas, cité par Jean-Pierre Dupuy).

Ainsi on peut dire que les catastrophes ne se produiront pas si nous agissons selon la certitude qu'elles se produiront. Et dans notre texte, la prophétie d'une catastrophe est d'autant plus crédible qu'elle s'appuie sur le fait que cette catastrophe a déjà eu lieu dans le passé.
C'est cette manière de voir les choses qui nous permet de comprendre que Jésus, même si on le considère comme le prophète de la grâce, du pardon et de la venue du Royaume, ne cesse cependant jamais d'annoncer des catastrophes qu'il présente comme des punitions de Dieu. Mais, en fait, la prophétie de ces catastrophes est faite non pas au nom d'un Dieu de colère, de méchanceté et de punition, mais au nom d'un Dieu de bonté et de grâce qui ne veut ni malheur ni punition pour les hommes.
Jésus prédit des catastrophes pour empêcher qu'elles n'adviennent.

 

c. La tentation de la foi.
Troisième proposition pour comprendre la phrase de Jésus : « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous également ».
Par ces propos, Jésus s'oppose à ce que je pourrais appeler
« la tentation de la foi ».
En effet, nous sommes souvent tentés de croire que, si nous mettons notre confiance en Dieu, Nous serons à l'abri du malheur et Dieu nous empêchera la venue des catastrophes .
Mais Jésus s'oppose à cette confiance naïve et vaguement superstitieuse. Il considère que cette attitude est en fait une tentation satanique. En effet, lorsque Satan lui propose de se jeter du haut du Temple en ayant confiance que les anges de Dieu viendront pour empêcher sa chute, il refuse et dit
« tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu », tu ne le mettras pas à l'épreuve Mat 4, 5-6.
En nous disant « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous également » Jésus s'oppose à ce que nous puissions dire, lorsqu'il nous arrive un malheur : ce qui nous arrive, ce n'est pas de notre faute, c'est de la faute de Dieu (ou c'est la faute du destin) ; c'est de la faute de Dieu parce qu'Il n'a pas voulu ou n'a pas pu envoyer ses anges pour empêcher la catastrophe.

Ainsi, ce que veut dire Jésus, c'est ceci : Chacun est responsable de son avenir. Il est responsable de ce qui lui arrive. Il nous faut agir comme si tout dépendait de nous et rien de Dieu. Il nous faut agir et nous sentir responsables de nos actions, « comme si Dieu n'existait pas ». La foi en un Dieu qui nous sauverait, qui nous épargnerait les catastrophes ou qui déciderait de notre destin n'est en fait qu'un alibi inacceptable que nous invoquons pour nous autoriser à avoir une attitude irresponsable. J'ajouterai même qu'il ne nous est pas interdit de croire en un Dieu qui sanctionne notre irresponsabilité.

Mais je veux cependant ajouter ceci : si, malgré tout, nous sommes terrassés par une catastrophe et un malheur, à ce moment là, et à ce moment là seulement, mettons notre confiance en un Dieu d'amour, de pardon et de compassion. Et soyons certains que la catastrophe qui nous tombe dessus n'est en rien un châtiment de Dieu.
Ainsi j'inverserais volontiers l'ordre des phrases données par Jésus :
D'abord, agissons comme si tout ce que nous faisons pouvait provoquer une punition venant de la colère de Dieu, même si, en vérité, les catastrophes qui nous adviennent ne sont que la conséquence de notre irresponsabilité (en effet, notons-le, Jésus, même lorsqu'il dit
« convertissez-vous, sinon vous périrez tous également » ne présente nullement les malheurs et les catastrophes comme des punitions de Dieu).
Mais, ensuite, si une catastrophe nous tombe dessus, soyons certains qu'elle n'est en rien un châtiment et gardons confiance en un Dieu de miséricorde qui ne veut pas la mort du pécheur.
Convertissez-vous, sinon la Tour de Siloé vous tombera dessus. Mais si elle vous tombe dessus, sachez que cette catastrophe n'est en rien une punition de Dieu.
Ainsi, il n'y a nulle contradiction dans les propos de Jésus.

 

Conclusion

Je me résumerai par ces deux propositions qui ne sont contradictoires qu'en apparence.

. Ce qui nous arrive, ce n'est pas de notre faute, et ce n'est jamais en rien une punition.

. Et cependant, il nous faut agir dans notre vie comme si nous étions seuls responsables de notre avenir et comme si tout ce qui pouvait nous arriver était en fait de notre faute, et ce même si, en fait, il n'en est rien.

 

 

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