Jean Anouilh (né à Bordeaux en 1910) a produit une oeuvre abondante. On y retrouve les thèmes traditionnels du théâtre bourgeois: l'adultère, les intrigues d'intérêt, mais on y trouve une nouvelle atmosphère. L'inconnu se méle au quotidien, les faits et les gestes à l'absurde, l'inquietude des années trente se révèle à travers un théâtre qui exprime la détresse de l'auteur à la vue de l'innocence sacrifiée à la vie sociale, des valeurs de l'amour et de l'amitié pourries au contact de la nécessité. Toutes les héroïnes partagent l'exigence de la pureté et le refus des compromissions: un exemple en est la rebelle Antigone. Les premièrs pas de Jean Anouilh sont dans le domaine de la publicité, puis, grâce aux encouragements de Louis Jouvet (dont il est le secrétaire), il fait ses premiers essais d'auteur dramatique. Difficilement on peut faire rentrer son oeuvre dans les classifications traditionnelles: oscillant entre le comique et le tragique, la comédie de moeurs et le drame bourgeois, le lyrisme et la bouffonnerie, l'oeuvre de Anouilh joue des tonalités très différenciées. Des pièces "roses" comme Humulus le muet (1929),Le Bal des voleurs (1932), Le Rendez-vous de Senlis (1937), Léocadia (1939), des pièces "noires" comme L'Hermine (1931), Le Sauvage (1934), Le Voyageur sans bagage (1937), Eurydice (1941), de nouvelles pièces "noires" comme Jézabel (1932), Antigone (1942), Roméo et Jeannette (1945), Médée (1946), des pièces "brillantes" comme L'Invitation au château (1947), Colombe (1951), La Répétition ou l'amour puni (1950), Cécile ou l'Ecole des Pères, des pièces "grinçantes" comme La Valse des toréadors(1952), Ornifle ou le courant d'air (1955), Pauvre Bitos ou le dîner des têtes (1956), Ardèle ou La Marguerite, L'Hurluberlu ou le réactionnaire amoureux, des pièces "costumées" comme L'Alouette (1952), Beckett ou l'honneur de Dieu (1958) marquent les différentes étapes d'un glissement progressif vers un pessimisme corrosif. Dans ses premières oeuvres Anouilh met en scene un univers ambigu où le déguisement, la fiction et la fantaisie éloignent le réel et autorisent un bonheur artificiel. Mais, dès que disparait l'éclat de l'humour et du rêve, l'atmosphère devient plus sombre, l'air devient irrespirable, la vie impossible. A des degrés variables le monde de Anouilh est irrémédiablement miné par l'obsession d'une impurité qui élimine tout espoir de sérénité durable. Un contraste entre des êtres médiocres et des âmes exigeantes semble pourtant amener le dramaturge à ne pas complètement désespérer des virtualités de la nature humaine, de la volonté de connaître la plénitude morale et de soutenir de grands idéaux. Les héros jeunes, enthousiastes, désintéressés, amoureux devraient faire oublier les héros pervers, désabusés ou cyniques. L'obstacle semble être la loi commune pour tous ceux qui aspirent à un épanouissement personnel; aucun individu, même celui qui est plein des meilleures intentions, ne semble être capable d'échapper à l'abjection d'une vie écoeurante. Dans l'univers de Anouilh se réflète l'opposition manicheenne: le bien et le mal demeurent irréductibles, les élans les plus généreux de l'âme se brisent toujours à l'épreuve des pires bassesses du réel. La condition humaine est par conséquent au coeur d'un situation décidément tragique: tôt ou tard, les turpitudes qui caracterisent l'existence de chaque être humain réussiront à vaincre la pureté à laquelle chacun aspire. Pour les personnages qui réfusent un compromis entre les prescriptions de leur éthique il ne reste que la fuite ou la mort. Beaucoup de pièces présentent des élements de "rose" et de"noir", avec une prédominance du sombre ou du grinçant même dans les pièces brillantes. A côté d'une fantaisie et d'un génie comique souvent irrésistible, Anouilh présente un franche pessimisme. Son oeuvre est une espèce de révolte contre tout ce qui contraste à la pureté des êtres: révolte contre la tyrannie de l'argent qui contraint les pauvres à s'abaisser, les avilit et surtout les humilie rendant impossible l'amour entre pauvres et riches; révolte contre l'adolescence, contre les laideurs de l'existance ou la mauvaise conduite qu'elles favorisent et contre l'impossibilité d'abolir les aspects les plus sombres, de purifier sa conscience pour régénérer la vie. Dans le cas d'Antigone c'est la vie elle-même qui est considerée incompatible avec l'exigence nostalgique de la pureté et donc réfusée. Dans les "Pièces Brillantes et Grinçantes" la satire devient plus âpre. Anouilh contraste le mythe de l'amour heureux; il semble céder à la tentation du théâtre des idées et critique la société moderne, l'armée, la démocratie, la réaction, mais puisque il abuse des effets faciles et des simplifications, il ne semble pas capable de philosopher sur la scène. Même s'il veut se relier à Marivaux (La Répétition) ou à Molière, il donne l'impression de se répéter et de masquer sous une incomparable virtuosité de dramaturge une certaine inaptitude à s'évader de lui-même.