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N° 10   Novembre 2001

La Francophone dans tous ses états

Du bon usage de la francophonie

par Maryse Condé

Réfléchissant à ce concept de francophonie dans le domaine culturel, je me suis aperçue qu’il y avait différentes manières, toutes assez contradictoires, de le concevoir. Aussi, je voudrais les exposer rapidement, et surtout faire connaître celle qu’en fin de compte, au terme de longs tâtonnements, j’ai retenue.

Il y a d’abord ce que j’appellerai la "francophonie accidentelle"

Cette position consiste à considérer la francophonie comme le résultat d’un accident de l’histoire, certainement moins important qu’un de ces hasards si chers aux Surréalistes. Dans mon cas par exemple, je pourrais dire avec désinvolture: Si j’étais née quelques îles plus au sud, à Trinidad, je serais anglophone. Si j’étais née quelques îles plus au nord-ouest, à Cuba, je serais hispanophone. Si j’étais née à Curaçao ou Aruba, je serais hollandophone. Cependant, les aléas de la traite, des ventes d’esclaves, de leur dispersion sur les plantations ont fait que mes ancêtres au sortir du vaisseau négrier ont titubé sur le rivage de la Guadeloupe, une petite île, possession du Roy de France, s’y soient installés en résidence forcée, dès lors, aient parlé français. Et moi, après eux. Cette francophonie accidentelle, on le voit très vite est à rejeter d’emblée. Elle nie le rapport intime que le sujet instaure avec la langue qu’il parle et revient à être tout bonnement la négation de la francophonie.

Ensuite, il y a ce que j’appellerai la "francophonie fétichiste ou religieuse."

Elle consiste à penser que la traite, l’esclavage, le système de plantation étaient sans contredit des crimes contre l’humanité-bien qu’ils n’aient jamais été reconnus comme tels. Mais que ces crimes ont néanmoins permis à nous Guadeloupéens ainsi qu’aux Martiniquais et quelques autres de participer d’une culture haute et généreuse, la culture de la France, nation civilisatrice par excellence qui n’est jamais véritablement coupable. Elizabeth Guigoux, garde des Sceaux exprime bien cette idée quand elle déclare: "La traite a enrichi certains: des négriers, les armateurs de quelques ports, mais en aucun cas la République. Ce n’est pas la France qui est en cause; en tous cas pas la France lorsqu’elle est elle-même". Cette francophonie fétichise le français, la langue française, perçu non pas simplement comme un moyen de communication, mais comme une lange unique, mieux adaptée que toutes les autres à la subtilité des expressions du cœur humain. Cette francophonie impliquerait la fierté d’appartenir plus qu’à une communauté, à un club d’Élus. On serait tenté de dire de Happy Few.

Ce type de francophonie était très répandu dans la génération précédant la mienne. Mes parents, par exemple, en étaient des adeptes convaincus. Il y a plus illustre qu’eux. Dans un article récent, Manthia Diawara pose une question intéressante:" À sa mort, où Senghor sera-t-il enterré? Sera-t-il enterré à Paris, au Panthéon au au Sénégal?"Aujourd’hui, on peut généralement considérer ce type francophonie comme obsolète. Il a mal résisté à la montée de l’anglais et à l’hégémonie culturelle américaine. Cependant, il ressurgit par instants dans le discours officiel du pouvoir français. Je viens de citer Elizabeth Guigoux s’exprimant à l’Assemblée Nationale en 1999. Il animait l’esprit des fêtes de commémoration de l’abolition de l’esclavage organisées en France en 1998. C’était le sens du fameux slogan inventé à l’occasion "Tous nés en 1848". Ce slogan fut violemment combattu, surtout par les associations de Domiens ( vous savez ce que c’est qu’un Domien?) résidant en France non seulement parce qu’il balayait le passé, trois siècles de servitude, mais minimisait les criantes inégalités du présent.

Enfin, il y a ce que j’appellerai la "francophonie tragique".

Dans mon cas, l’origine, c’est l’Afrique. La francophonie tragique consiste à considérer que si l’histoire de l’Afrique s’était déroulée sans heurts et sans ruptures, à l’heure qu’il est, je parlerais non pas le français, mais une langue africaine, le yoruba, par exemple. Je ne porterai pas ce prénom de Maryse que mes parents ont choisi à cause de leur admiration pour deux aviatrices françaises. Je m’appellerais peut-être Ayodélé ou Abiola. Je me présenterai devant vous vêtue d’un riche pagne tissé et non pas d’un vulgaire pull over et d’un pantalon. D’ailleurs, je n’habiterai pas New York et je ne serais probablement pas dans cette salle. Ainsi donc, chaque mot de français, devrait être la commémoration prononcée de cette défaite historique des ancêtres, incapables de préserver avec leur sol, leur langue, leur culture. Cette francophonie tragique fondée sur le ressentiment, la révolte, le refus est en fait un refus de la francophonie. Qu’on ne s’y trompe pas, elle est très courante chez certains militants, certains nationalistes et relève, comme on le voit, d’une perspective afro-centriste.

Ce n’est pas non plus la mienne. D’abord, elle simplifie le rapport que le sujet entretient avec la langue qu’il parle. Jusqu’à une date récente, les linguistes faisaient une différence entre la langue maternelle, pour les Antillais, le créole né dans le système de plantation et la langue de colonisation, le français imposé par l’école et l’éducation. Comme l’écrit Marie- Josée Cérol, linguiste Afro-centriste qui changea son nom en celui d’Ama Mazama, dans "Une introduction au créole guadeloupéen": la langue maternelle est celle qui exprime un surplus de sens. Cette théorie d’une dichotomie linguistique se fondait sur l’idée romantique de Weber selon laquelle une lange déterminerait à elle seule, une vision du monde. Imposer à un individu l’usage d’une langue étrangère reviendrait à causer un trauma inguérissable à son moi.

Après avoir été un credo pendant des années, cette théorie a largement perdu du terrain. Elle a été mise à mal par les travaux plus récents de Mikaël Bakhtin qui révèlent l’hybridité de la langue, son pouvoir de signifier différemment en fonction de l’ethnicité, de l’histoire, du genre du locuteur. Le Français n’est pas simplement la langue de la France et des Français. Aux Antilles, les esclaves d’origine africaine dans leur désir d’ascension sociale s’en emparèrent bien avant que leurs maîtres ne les y autorisent. La dichotomie entre la langue dite maternelle et la langue dite coloniale n’est pas aussi rigide qu’on le croit. Le sujet entretient des rapports d’ intimité avec toutes les langues qu’il maîtrise quelque soit le mode d’acquisition. Il les transforme et les fait siennes.

Il convient ici de faire allusion à un texte fondamental, le Manifeste Cannibale rédigé en 1928 par le Brésilien Oswaldo de Andradre. On connaît l’histoire. Au XVI ème siècle, les Indiens Tupinamba dévorèrent un prêtre catholique malencontreusement nommé le père Sardinha. Cet acte qui horrifia le Portugal et l’Espagne doit se lire en réalité comme un hommage à la nouvelle religion qui avait défait les dieux des Indiens. Si les Tupinamba dévorèrent le Père Sardinha, c’est qu’ils considérait sa consommation comme bénéfique, de nature à les enrichir, à les rendre plus puissants et plus forts. 374 ans plus tard, cet acte de cannibalisme devint l’argument d’un manifeste culturel. Selon Oswaldo de Andrade, il est impossible comme le voudraient les naïfs de rejeter purement et simplement l’héritage occidental, langue et culture. Il faut d’abord le désacraliser, ensuite l’ingérer et partant, le subvertir. Comme le disait Andrade dans un horrible jeu de mot: "Tupi or not Tupi, that is he question".

Des années plus tard, Suzanne Césaire écrivant dans la revue Tropiques, revue fondée en 1940 par Aimé Césaire et un groupe d’intellectuels martiniquais, cette phrase qui sembla longtemps énigmatique:"La poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas" ne signifiait pas autre chose.

Aujourd’hui si le francophone des Antilles ou de l’Afrique peut habiter sans rancœur, nostalgie ni regret le pays de la langue française, c’est qu’il l’a transformé. De même, il a fini par reconnaître qu’on ne peut réécrire l’histoire, effacer la colonisation. Pour le meilleur et pour le pire, il a intégré des valeurs culturelles françaises et ce syncrétisme entre valeurs d’origines diverses définit son moi, son moi métis. Le mot est à la mode. Cependant, il dit bien ce qu’il veut dire.

Comme l’écrit Édouard Glissant: "Le métissage n’apparaît plus comme une donnée maudite de l’être, mais de plus en plus comme une source possible de richesses et de disponibilités".

Une étude de la littérature des Petites Antilles illustrerait ce glissement progressif vers l’expression du métissage. Disons seulement que les premiers romanciers, Joseph Zobel, Mayotte Capécia utilisèrent pour parler de leur réalité, le français de l’Hexagone. Cependant, ils le pimentèrent d’expressions et de tournures créoles. Mais, celles-ci sont mises en italiques, entre guillemets, expliquées en bas de page. Césaire lui, inventa la Négritude qui réinstaurait l’origine africaine dans la conscience assimilée des Antillais. Contrairement aux idées reçues, il éprouva, lui aussi, le besoin de subvertir le français, d’en faire un outil mieux approprié à ses aspirations. Cependant, il procéda... en normalien, c’est à dire en inventant des néologismes qu’il fabriqua à partir de racines latines et grecques. Il fallut attendre les années 70 et l’apparition de Simone Schwarz-Bart pour que créole et français, les deux versants de l’identité antillaise, apparaissent dans un texte pour symboliser le génie créateur antillais. À la suite de ses écrits pionniers, en 1989, les écrivains de la Créolité purent proclamer dans l’Éloge bien connu: "Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles".

Cependant, ce mot de créole prêtait à confusion. Après bien des débats, passée une période d’intolérance, une véritable guerre entre créolistes et francophones, les Antillais ont compris que cette créolité, leur identité culturelle commune, peut aussi bien s’exprimer en français, un français réapproprié, cannibalisé selon le goût et la manière de celui qui l’emploie. Et il est significatif que les enseignants guadeloupéens qui sont aujourd’hui chargés d’introduire cette nouvelle discipline "la culture créole" dans les programmes scolaires se réfèrent à des auteurs qui écrivent en français.

Comment définir le dernier type de francophonie, le mien? C’est une francophonie qui ne pose aucun pays comme modèle absolu et honnit l’ethnocentrisme. Qui ne considère aucun ensemble de valeurs comme supérieur; il n’y a pas d’un côté les valeurs civilisatrices d’une nation ayant pour mission sacrée d’éduquer les peuples de la planète toute entière et les autres. Qui n’est pas obsédée par l’histoire, mais ne l’oublie pas et ne minimise pas son importance. Qui sans nier que la langue puise constituer un élément de rapprochement, ne croit pas qu’à elle seule, elle soit un facteur d’unité entre des communautés que séparent la politique, la sociologie. Je discutais récemment avec un Français, professeur à la Naval Academy à Annapolis. Il me disait qu’au cours d’un voyage dans les Caraïbes, il avait trouvé les Guadeloupéens plus "sophistiqués et intelligents" que les Jamaïquains. Sans relever l’arrogance du propos, je lui expliquais qu’à cause de leur situation particulière, les Guadeloupéens partageaient avec lui un stock de comptines, de chansons populaires, de films et d’images de télévision qui constituaient un système de références commun. À part cela, il n’y a aucune commonalité entre un Belge et un Guadeloupéen ... à moins qu’ils ne se retrouvent à New York dans une mer d’Anglo-saxons. Il s’agit d’une francophonie qui admette et même encourage les différences culturelles, la diversité des origines ethniques et pas seulement à l’occasion des Coupes Mondiales de foot-ball. La querelle sur la "visibilité" orchestrée par l’écrivaine Calixte Beyala et qui fait rage en France en ce moment est des plus éclairantes. À l’intention de ceux qui ne sauraient pas de quoi je parle, je dirai simplement que la visibilité exige une représentation juste et équitable des immigrés dans tous les aspects de la vie sociale et culturelle. Une telle revendication signifie que la France ne traite pas de la même manière tous ses enfants qui parlent français et qui résident sur son sol. Dans le domaine de l’audio-visuel, par exemple, le seul présentateur immigré que l’on ait vu apparaître sur les écrans de télévision aux cours des dernières années est Rachid Arab. Les statistiques le prouvent: Antillais et Africains nés et éduqués en France, à cause de la couleur de leur peau, sont les principales victimes du chômage des jeunes. S’il est certain que les communautés noires ne sont pas aussi dénigrées, aussi démonisées que les communautés maghrébines, il n’en demeure pas moins vrai qu’elles sont comme absentes, exclues des grands débats de société, jamais intégrées, à quelques exceptions près, dans un paysage qui pourtant se prétend pluri-culturel.

Enfin, comment appeler ma francophonie à moi? Je propose "francophonie mosaïque".

Maryse Condé

Écrivain, Professeur, Columbia University

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Maryse Condé

La Francophone dans tous ses états

Frenchculture.org  March 9, 2001. New York.

Quelques ouvrages de Maryse Condé

Désirada (ed.1997)

Pays mêlé (ed.1997)

Traversée de la Mangrove (ed.1992)

Pension les alizés (ed.1998)

Segou, tome 1 : murailles de terre (ed.1984)

Ségou, tome 2 : La terre en miettes (ed.1998)

Le Cœur à rire et à pleurer (ed.1998)

Célanire cou-coupé (ed.2000)

Vie scélérate (ed.1987)

La colonie du nouveau monde (ed.1993)

La migration des cœurs (ed.1995)

En attendant le bonheur (ed.1997)

Les derniers rois mages (ed.1992)

Une saison à Rihata (ed.1997)

Moi, Tituba sorcière (ed.1988)

Rêves amers (ed.2001)

La civilisation du bossale (ed.1978)

La parole des femmes (ed.1979)

L'œuvre de Maryse Condé - A propos d'une écrivaine politiquement incorrecte (ed.2000)

Michel Rovelas (1996)

Regards Noirs (ed.1998)

Jamaicans.com member Ackee writes in patois

"Last evening when mi come pon deh Board an noticed yuh reply to mi, mi was so elated mi kooden even wait fi tek off mi shoes before mi start fi read. Anyway by deh time mi dun read wha yuh a say, mi just have to git up an guh put on mi piece a dent up kekkle fi mek some cerasse tea (Yuh memba cerasse tea, Mas dsylspen?), deh way how mi feel upset inside. But before mi gwaan nuh furda, kindly hakcept mi hapologies fi not talking in deh Queen’s Henglish, mi feel more comfatable chatting inna deh patois wid yuh, since yuh subtly point out to mi, how yuh amazed at mi (lack) of “intellectual and language skills”. A which part a farrin yuh deh Mas dsylspen, mi coulda hear di twang a ring inna mi ayes, but kooden place it, a wha Mercan, Kanada or Henglis? Bwoy eh sound sweet doah. " 

Not Always English First

by Merle English, Newsday.com

It's the language issue many Jamaicans don't want to talk about. 

Although most Caribbean students are from English-speaking countries, many speak standard English as a second language and Creole as their first language. 

"We have two languages, and this is throughout the whole Caribbean," said Prof. Errol Miller, director of the Institute of Education at the University of the West Indies. 

"For the vast majority of Jamaicans, Creole is their native language," said Hubert Devonish, professor of linguistics and head of the university's department of language linguistics and philosophy. 

Scholars use "Creole" to describe the language based on two or more root languages that serves as native speech. Some use it interchangeably with "patois," which refers to provincial dialects. 

But because English is the language of business and upward mobility, "Jamaicans pretend they are speakers of English," said Devonish and are reluctant to admit their bilingual status. 

Immigrant parents register their children in New York City as English speaking, and so they are not entitled to English-as-a-second-language resources. 

Many students come from working-class families in Jamaica where standard English-a legacy of British colonialism-is not spoken, and so they cannot understand their teachers and cannot make themselves understood, according to Basil Bryan, Jamaica's consul general in New York. 

The Creole used in Jamaica is based on the English lexicon, but it contains elements of West African culture. It is sometimes described as broken English. 

For example, "Where are you going?" would be "A wey yu a go?" in Jamaican Creole. 

"Words in English can have different meanings, depending on the body movements or how one culture accepts the same word," Bryan said. In Creole, for example, the word "foot," may be used to refer to the leg or thigh or both. 

Liens

Speak Jamaican

Ivan Illich: Vernacular Values part III: The Imposition of Taught Mother Tongue

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