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Le dimanche 22 février 2004

Photo Archives La Presse, Alain Roberge

Stanley Péan, écrivain, rédacteur en chef du magazine Le Libraire et animateur de l'émission Bouquinville à Radio-Canada.

 

La littérature haïtienne vue d'ici

Marie-Claude Fortin

collaboration spéciale, La Presse

C'est le pays le plus pauvre du continent américain; une population d'un peu plus de huit millions d'habitants dont 80% vivent sous le seuil de la pauvreté.

«Comment expliquer qu'un pays affligé d'un taux d'analphabétisme scandaleusement élevé ait pu produire une littérature aussi abondante et diversifiée?» Voilà le paradoxe haïtien qu'énonce, «sous forme de question sans réponse», l'auteur et journaliste Stanley Péan dont les parents, immigrés dans les années 60, comptent aujourd'hui parmi les quelque 80 000 Haïtiens établis au Québec, où ils constituent la 5 e communauté étrangère de Montréal. *

Alors qu'Haïti devrait célébrer ses 200 ans d'indépendance, le pays traverse une crise qui semble sans issue. Pour mieux comprendre «ce peuple définitivement condamné à choisir entre les démagogues et les cyniques», comme l'écrivait Dany Laferrière dans l'une de ses dernières chroniques, pour qu'Haïti ne soit pas réduite à «une suite de chiffres : la comptabilité de la mort», pour emprunter, encore une fois, les mots de l'auteur du Goût des jeunes filles, il y a sa littérature, ses livres qui s'ouvrent comme autant de portes sur une culture extraordinairement riche.

Qu'est-ce que la littérature haïtienne peut apporter au lecteur québécois?

«Beaucoup, beaucoup, beaucoup» répond le poète et éditeur Rodney Saint-Éloi, (Cantique d'Emma; J'avais une ville d'eau de terre et d'arcs-en-ciel heureux), qui fondait, en 2003, Mémoire d'encrier, une petite maison d'édition et de diffusion qui cherche à créer «un pont entre les cultures et les imaginaires du Nord et du Sud», et principalement entre Haïti et le Québec. «Les lecteurs trouveront dans cette littérature un certain sens du combat et de la dignité, une certaine idée de l'Amérique, une certaine forme de la condition humaine. Les littératures haïtienne et québécoise se ressemblent beaucoup plus qu'on ne le croit», fait-il encore remarquer.

«Ces deux littératures sont nées d'un combat pour consolider l'indépendance ou pour exister comme entité nationale souveraine, dans un contexte linguistique difficile (français-créole en Haïti, français-anglais au Québec). Elles sont marquées par un surgissement post-colonial (tuer les maîtres pour arriver à notre propre parole), nées toutes deux sur une même terre, et doivent tout mériter de cette grande Amérique qui ne sait rien donner.»

«C'est une littérature extrêmement riche, ajoute Thomas C. Spear, professeur de littérature à la City University of New York, spécialiste des littératures insulaires francophones- le site Île en île (www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile) qu'il a mis en ligne est un outil de référence inestimable. Une littérature où l'on retrouve une grande richesse textuelle, visuelle, imaginaire», ajoute l'auteur de La Culture française vue d'ici et d'ailleurs (Karthala). Beaucoup d'auteurs haïtiens ont fait leur carrière au Québec fait encore remarquer Spear. «Les plus notoires sont bien sûr Dany Laferrière, Émile Ollivier (mort en 2002), Stanley Péan, Joël Des Rosiers, ou Gérard Étienne. Mais il y en a beaucoup d'autres qui sont encore méconnus.»

Comme Anthony Phelps, Rodney Saint-Éloi ou Davertige, ce poète qui vit à Montréal depuis plus de 25 ans, «qui mériterait une consécration», dixit Dany Laferrière, et dont les paroles éveillent aujourd'hui, alors qu'Haïti est déchirée par les conflits internes, des résonances terriblement troublantes: «Toutes les portes des nuages étaient fermées Je suivais / Les rues sans les identifier Et je pleurais comme / Un enfant abandonné comme un orphelin dans la nuit / Seul je m'en allais seul dans les rues folles seul avec mes mirages secrets Comme un fou mon ombre suicidée sous mes talons / La ville aux bras d'obscurité tenait les fleurs de la semaine / Semblable aux arcs-en-ciel sans fond / Tout était deuil dans nos coeurs ivres de verveines» (Extrait de «La grande aventure de mon ombre», tiré du recueil Davertige, Anthologie secrète, éditions Mémoire d'encrier, Montréal, 2003.)

Une littérature haïtiano-québécoise

Y a-t-il une littérature haïtienne de l'exil? Une littérature haïtienne typiquement québécoise? «Selon la perspective choisie, répond Maximilien Laroche, professeur à l'Université Laval, sommité en la matière, on peut considérer les écrits des Haïtiens vivant au Québec aussi bien comme faisant partie de la littérature haïtienne que de la littérature québécoise.»

«Je parlerais plutôt d'une littérature haïtiano-québécoise», renchérit Rodney Saint-Éloi, représentée ici par des auteurs comme Émile Ollivier (Passages, Mille eaux), Dany Laferrière (L'Odeur du café, Le Pays sans chapeau), Stanley Péan (Le Tumulte de mon sang, Zombie blues), Marie-Célie Agnant (La Dot de Sarah, Le Livre d'Emma). Comme aussi Georges Anglade (Blancs de mémoire, Ce pays qui m'habite), Joël Desrosiers (Savanes; La Traversée du chien) ou Gérard Étienne (Le Nègre crucifié). «Ces auteurs sont à la fois québécois et haïtiens, poursuit Saint-Éloi. Non seulement par leurs passeports, mais par leur vécu, leur univers familier- le Québec est tout aussi important que leur univers d'enfance. Ils sont complètement entre pays réel et pays rêvé. C'est de ce dilemme que naît leur littérature, écartelée entre ici et ailleurs, entre l'enfance et l'âge adulte, entre le jour (québécois) et la nuit (haïtienne).»

Deux pays littéraires qui connaissent, ajouterions-nous, de graves problèmes de diffusion hors de leur territoire. Une situation que Rodney Saint-Éloi entend améliorer. C'est grâce à son travail considérable que l'on peut désormais trouver, au Québec, la poésie complète de Davertige, l'introuvable trilogie de Marie Chauvet, Amour, Colère et Folie, considérée par les spécialistes de littérature haïtienne comme un chef-d'oeuvre incontournable, une oeuvre qui demeure encore, selon Stanley Péan, rédacteur en chef du magazine Le Libraire et animateur de l'émission Bouquinville, «la meilleure représentation du climat de peur, d'angoisse, de brutalité gratuite et de barbarie sous les régimes autocratiques haïtiens».

Ce qui fait la spécificité de cette littérature, c'est aussi « le côté oral de l'écrit littéraire haïtien », explique Maximilien Laroche. Ce en quoi, encore une fois, elle se rapproche de la littérature québécoise. «Haïti est l'un des rares pays de l'Amérique à parler le français, ajoute Rodney Saint-Éloi, d'où son isolement linguistique. Par ailleurs, la vraie langue parlée en Haïti est le créole, ce qui cause une difficulté majeure... un écartèlement entre les deux langues. Mais il y a aussi la réalité post-coloniale. Là où la négritude s'est mise debout pour la première fois, comme l'a dit Aimé Césaire... Haïti est un terroir de révolte. Sa littérature en est un reflet.»

Elle est aussi double en tout, comme le souligne Stanley Péan. «Elle s'écrit en français et, depuis quelques années, de plus en plus en créole. Elle s'écrit en partie au pays, dans des conditions pas toujours favorables, et aussi à l'étranger.»

Si la littérature haïtienne est encore largement méconnue, les problèmes de diffusion ne sont pas seuls responsables de cet état de fait. «Je ne pense pas que les écrivains haïtiens puissent faire mieux que de bien écrire, explique Maximilien Laroche. C'est au lecteur québécois à éprouver la curiosité d'aller lire les écrivains haïtiens. Un peu la même chose que devraient faire les lecteurs français pour la littérature québécoise.»

Une fois qu'il aura appris à mieux connaître les auteurs haïtiens d'ici, il aura envie de lire les autres, «ceux qui n'ont pas de passeport canadien, fait Rodney Saint-Éloi. Car l'intérêt est aussi de penser à la réciprocité, en établissant le pont entre le Québec et Haïti, en entretenant des rapports beaucoup plus sérieux, solidaires et humains entre les deux plus grands peuples francophones d'Amérique.»

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* Les chiffres et statistiques sont tirées de l'excellent dossier sur Haïti mis en ligne sur le site de Radio-Canada: http://www.radio-canada.ca/url.asp?/nouvelles/dossiers/haiti/index.shtml

Les meilleurs selon...

> Stanley Péan

«Parmi les classiques : Jacques Stéphen Alexis, Marie Chauvet, René Depestre, Émile Ollivier et Anthony Phelps. Parmi les voix actuelles : Frankétienne, Lyonel Trouillot, Syto Cavé, Edwidge Danticat et Yanick Lahens.»

> Maximilien Laroche

«Oswald Durand et Davertige, en poésie. Justin Lhérisson, Jacques Roumain et Marie Chauvet, pour le roman.»

> Thomas C. Spear

«Jacques-Stephen Alexis, brillant, médecin, grand écrivain... assassiné trop tôt par Duvalier père ; Marie Chauvet et son chef-doeuvre Amour , Colère et Folie, Jacques Roumain, Frankétienne.»

> Rodney Saint-Éloi

Davertige; Edwidge Danticat; Jacques Stephen Alexis, Émile Ollivier, Jacques Roumain.


  

 

 

 

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