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22-présence d'Haïti
l'espace de la conscience créole extrait
 
 
félix morisseau-leroy    
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Le plus grand succès du théâtre de langue créole a été remporté avec l'Antigone de Sophocle, dans une version qui n'était pas seulement une transposition linguistique, mais aussi une adaptation tenant compte des traditions du peuple haïtien, de ses dieux et du comportement de ses chefs.
 
La première du 23 juillet 1953 au Rex Théâtre de Port-au-Prince et les représentations du mois de mai 1959 au Théâtre des Nations de Paris ont eu un retentissement mondial. Mais, aux yeux de l'auteur, rien ne confirmait davantage ce succès que l'intervention à haute voix de l'un des cinq mille spectateurs, pour la plupart paysans, qui assistaient à une représentation de la tragédie sur la grande pelouse du Collège d'agriculture de Damiens. Au moment où Créon, aux abois, sommait Tirésias d'invoquer Danbala en sa faveur, le spectateur s'était exclamé : «Danbala ne répondra pas !»
 
Ce commentaire intempestif montrait que le spectateur en question avait été à même d'anticiper le dénouement de la tragédie, ayant parfaitement compris que les dieux de la Guinée africaine qui, dans l'adaptation haïtienne, remplaçaient les dieux grecs, avaient abandonné l'assassin d'Antigone.
 
On a continué à jouer Antigone tant à Port-au-Prince qu'à Saint-Mark et au Cap Haïtien. On l'a jouée à New York, à Boston, à Montréal, à Miami, où la communauté haïtienne retrouvait le pays ou faisait connaissance avec des aspects de la patrie qu'elle ignorait.
 
On a joué l'Antigone haïtienne dans la traduction anglaise de Mary Dorkonou au Ghana. Là, un jeune chef coutumier, qui avait assisté trois fois de suite aux représentations, s'est précipité à la fin du spectacle dans les coulisses pour s'enquérir de la date à laquelle il pourrait la voir une quatrième fois. Le "National Theatre Festival" de la Jamaïque l'a jouée à Kingston dans la même version légèrement jamaïquanisée.
 
À la suite du premier succès d'Antigone en créole au Rex Théâtre, Franck Fouché y a joué son Oedipe-Roi devant les mêmes spectateurs d'origine populaire. Il devait écrire, par la suite, un grand nombre de pièces créoles, inspirées des traditions haïtiennes, qu'il fit jouer devant un public appartenant aux classes moyennes au Rex et au Théâtre de Verdure Massillon Coicou. Après sa mort, on a encore joué son Bouki au Paradis, à Port-au-Prince, devant un public enthousiaste...
 
Mais il m'est difficile de parler du théâtre de langue créole sans recourir à la première personne. Plus j'écris en créole, et plus je me sens créolophone. Ce que l'on pourrait appeler mon expérience personnelle n'est autre que l'expérience de chacun mis en situation dans chaque nouvelle pièce de théâtre.
 
En parler ne me paraît plus relever de l'immodestie. Bernard Shaw affirmait que c'était Jeanne d'Arc qui avait écrit Saint Joan. Je peux prétendre, à plus forte raison encore, que ce sont mes personnages qui, confrontés à des situations dramatiques, écrivent mes pièces en créole, tout comme le peuple, dont je ne suis que le scribe passionné, me dicte les poèmes et les contes que je publie.
 
En 1953, je disais à Pradel Pompilius - devenu, après trente ans d'hésitations, un adepte du créole, voire de la créolophonie - que si je mets Créon dans la situation d'un chef de police rurale obligé de tuer sa nièce et bru potentielle pour mieux asseoir son autorité, il saura fort bien exprimer son cas de conscience en créole, "à moins - faisais-je observer - qu'il faille parler français avant d'avoir un cas de conscience, ou une conscience tout court".
Les gens de lettres de ma génération qui ne croyaient pas, il y a trente ans, qu'il puisse y avoir une littérature créole en sont aujourd'hui les défenseurs fanatiques.
 
À mon avis, la cause est entendue. Et j'invite les jeunes écrivains à consacrer à la création le temps qu'ils perdent en vaines polémiques avec les derniers fils de Toussaint Louverture. Car c'est là tout le problème. Il s'agit de savoir si l'on est, dans cette affaire, un émule d'Isaac, le fils de Toussaint qui rejoignit jadis l'armée française, ou de Placide, son beau-fils, qui lutta à ses côtés.
 
Je me suis évidemment posé d'autres questions, les unes aujourd'hui résolues, d'autres qu'il a fallu renvoyer à des temps meilleurs. Par exemple : où doit-on recruter les comédiens d'un théâtre créole ? La réponse, dans ce cas, allait de soi : il fallait chercher ces comédiens parmi ceux qui parlent le créole ou parmi ceux qui, tout en parlant, en plus, une ou plusieurs langues étrangères, ont gardé une conscience créole.
 
Antigone avait été conçue pour relever, en 1953, le défi des lettrés du Rex. Anatol, écrit en 1955, et mis en scène dans mon théâtre du Morne Hercule avec des comédiens recrutés autour de l'ounfo - ce temple de la religion populaire haïtienne - de la plaine de Frères, allait m'offrir l'occasion de mettre en œuvre presque intégralement mes options.
 
Séfi a accédé, en tant que mambo téméraire, au plus haut degré de la hiérarchie vaudou (1) en Guinée. Elle s'aperçoit que le pouvoir que les dieux du bien ont conféré à Bout, son mari, naguère encore un oungan, c'est-à-dire un grand-prêtre célèbre, faiblit, parce qu'il s'en sert pour faire le mal. Elle transmet alors à son fils l'ason, le hochet muni d'une clochette, symbole du pouvoir spirituel. La cérémonie de cette transmission de dignité est si impressionnante que la transe s'empare de tous les témoins.
 
Une dramaturgie, où l'art des griots et des conteurs d'anansisem (2) et les traditions de la commedia dell'Arte se donnaient la main, venait ainsi de naître pour rendre possible cette chose inattendue : le président de l'Alliance française donne le signal des applaudissements.
 
À l'Institut français, le public interrompt le spectacle et se lève pour gratifier Anatol de cinq minutes d'ovations, au moment même où il échange le salut de l'épée avec le laplas, le maître de cérémonie vaudou.
 
Au Théâtre de Plein Air, malgré la pluie qui commence à tomber au milieu du deuxième acte, le public, loin de se disperser, attend la fin du troisième acte pour rappeler les comédiens et chanter avec eux.
 
Au Ghana, Anatol a pris le nom de Kweku, pour s'adapter aux traditions de la chefferie fanti. Dans les années 60, bénéficiant de conditions favorables à l'épanouissement du théâtre populaire, la Troupe dramatique des "Workers Brigade" du Ghana l'a joué plus d'une centaine de fois à travers tout le pays.
 
À Dakar, Anatol a pris le nom de Doudou pour s'adapter au wolof, mais a eu moins de succès, car les conditions favorables mentionnées plus haut n'étaient pas réunies.
 
J'ai déjà cité le nom de Franck Fouché, de vénérée mémoire. Mais il faut souligner que la nouvelle génération d'écrivains a hissé bien haut le drapeau de la créolophonie. Ainsi, la Société Koukouy organise aux États-Unis, des veillées culturelles de langue créole, au cours desquelles on récite des poèmes et on exécute des chants dramatiques. Il faut distinguer parmi les plus talentueux de la Société Koukouy Jean Mapou, auteur de Pwezigram et la poétesse Delta, auteur de Majordiól.
 
En 1953, on ne pouvait pas imaginer que le créole allait s'illustrer dans tous les genres littéraires. Les "fins lettrés" de l'époque concédaient tout juste que dans ses moments les plus glorieux, le théâtre pouvait, à la rigueur, être créole, parce que plus proche de l'expression orale que de l'écrit.