La conscience, les commandements et la liberté
Xavier THÉVENOT

Comment, dans la vie concrète, la conscience parvient-elle à tirer son épingle du jeu, au milieu des impératifs moraux?

Rappelons d'abord un principe essentiel de la tradition éthique de l'Église: on doit toujours suivre sa conscience morale, même si elle est erronée. Mais une conscience erronée n'excuse pas systématiquement l'auteur du mal qui a été commis, car il peut être responsable de l'erreur de sa conscience, faute de l'avoir sérieusement éclairée. ... C'est un principe très équilibré ... car il tient les deux bouts de la chaîne: la conscience morale est une instance essentielle de l'agir quotidien, et cependant elle peut être victime d'errements. Aussi le devoir éthique le plus urgent est-il de l'éclairer auprès des exigences de la raison droite et, si l'on est chrétien, par l'écoute des données de la Révélation.

Comment définissez-vous exactement la conscience morale?

La langue française utilise le même mot conscience pour désigner deux réalités distinctes et pourtant en interaction profonde. La conscience marque d'abord le fait que je suis conscient de moi-même; à la différence d'une pierre qui n'a aucun recul par rapport à elle-même, l'homme sait qu'il pense. C'est la conscience psychologique ou réflexive. Celle-ci peut être très forte à certains moments où j'exerce activement ma lucidité, mais elle s'estompe si je m'assoupis et elle disparaît presque totalement si je perds connaissance.

Qu'est-ce qui différencie la conscience morale de ce sentiment de lucidité sur soi?

Conscience morale et conscience psychologique sont apparentées, car il est indispensable de savoir que l'on pense pour faire des choix moraux.

La conscience morale n'est pas seulement lucidité, elle prescrit. C'est une instance qui me dit: "Deviens plus conforme à ce que tu es: un être humain; ‹fais ton métier› d'homme ou de femme, c'est-à-dire fais le bien, recherche ce qui humanise." ... L'expression ‹conscience morale› désigne d'abord le sens éthique fondamental qui habite tout homme. L'exigence éthique fondamentale [est] bien formulée par Emmanuel Kant: agis de telle façon que la maxime de ton action (ce qui l'inspire en profondeur) puisse devenir une loi universelle, c'est-à-dire une loi valable pour tout homme placé dans les mêmes conditions d'action.

Le tribunal devant lequel doit comparaître tout acte humain est donc celui de l'universalité. Avant d'agir, chacun doit s'interroger: si tous les hommes faisaient ce que je fais, aboutirait-on à la violence généralisée ou bien à la promotion de chaque personne dans ce qu'elle a d'unique?

Comment la conscience morale va-t-elle procéder pour débrouiller l'écheveau des exigences contradictoires?

Elle va d'abord se référer aux grands principes de l'éthique, comme celui-ci que Kant a formulé et qu'on appelle ‹impératif catégorique›: "Ne traite jamais l'humanité, en ta personne ou en celle d'autrui, simplement comme un moyen, mais toujours aussi comme une fin."

Ensuite ces grands principes devront être confrontés à des régles concrètes, appelées ‹normes d'agir› dans le jargon des moralistes...

Enfin, troisième élément à prendre en compte, la situation concrète, en ce qu'elle a de singulier. Prenons le cas du militant syndicaliste qui envisage de déclencher une grève. Il devra, en son âme et conscience, décider si cette grève-ci, va ou non, en ce moment et dans cette entreprise-là, dans le sens de la justice sociale et du respect des personnes.

Cette nécessité d'être attentif à la siuation concrète n'est pas très souvent rappelée dans les textes magistériels.

Pourtant saint Thomas d'Aquin fait remarquer que le discernement moral se termine toujours dans le singulier, c'est-à-dire dans ce qui est unique au monde. Par exemple, la médecine est une ‹science pratique›: le médecin ne soigne pas l'homme avec un grand H mais cet homme-ci, avec ses problèmes particuliers de santé. Et il exercera mal son métier s'il ne prend pas au sérieux ce que ce patient a d'unique. La morale est également une ‹science pratique›, car elle débouche toujours sur l'examen d'une situation singulière. Cette grève-ci (et non la grève en soi) est-elle conforme aux exigences de la justice? Le recours de ce couple précis à telle méthode de régulation des naissances est-il réellement en accord avec les exigences de l'amour évangélique? Le refus de cet homme de porter les armes, dans cette situation singulière, correspond-il à un véritable service de la paix?

L'héroïsme auquel conduit un jour ou l'autre, momentanément, toute vie morale authentique, ne doit cependant jamais conduire à un héroïsme injustifié dû à un mauvais discernement opéré par la conscience. Il est bon de se rappeler à ce propos la parole du Christ: Mon joug est doux et mon fardeau léger (Mt 11,30).

Y a-t-il des repères qui aident à faire face aux situations difficiles que la vie apporte ?

Il existe notamment un repère, trop oublié, que l'Église a repris à son compte après l'avoir emprunté à Aristote: l'épikie, mot grec signifiant l'équité. Il s'applique d'abord aux lois humaines. Mais un géant de la théologie morale, Alphonse de Liguori, affirmait que l'épikie pouvait s'appliquer aux préceptes de la loi naturelle.

L'épikie prend au sérieux la singularité d'une situation et reconnaît que, parfois, pour mieux observer l'esprit de la loi, il faut en transgresser la lettre: cela afin de pouvoir sauvegarder des valeurs essentielles.
Donc le recours à l'épikie conduit à une décision de conscience qui, en raison de la complexité ou du tragique d'une situation singulière, estime que le législateur lui-même aurait reconnu que sa loi ne s'appliquait pas dans ce cas-là.

Tout cela est trop peu connu des chrétiens!

Oui, et il faudrait ajouter un principe comme celui dit ‹du double effet›, qui permet de solutionner, au moins mal, des situations douloureuses, parfois tragiques. Ce principe permet d'éclairer les consciences dans les cas -ils sont nombreux- où une action produit simultanément un effet bon et un effet mauvais... Celui qui décide ne peut se réfugier de façon irresponsable derrière la lettre du principe. Il est obligé d'entrer dans un jugement de proportionnalité des maux, jugement qui a quelque chose d'angoissant, et qu'il faut opérer devant Dieu, et avec grâce.

Vos propos soulignent finalement que l'on ne peut dissocier la prise en compte de la loi morale et la responsabilité de la personne qui agit.

Exactement! Les meilleures sagesses séculières, et la Tradition de l'Église, estiment que l'obéissance irréfléchie à la loi est contraire à l'éthique. On doit donc toujours choisir une obéissance s'inspirant de la loi, mais qui tienne compte de la singularité des conflits de valeurs, et de la possibilité des personnes d'assumer ou non, ici et maintenant, avec l'aide de Dieu, telle ou telle exigence. C'est l'honneur de la tradition casuistique d'avoir bien fait comprendre cela.

Ce n'est pas à l'heure où la société civile redécouvre l'importance de la casuistique en créant des comités de réflexion sur les sciences bio-médicales, sur l'audiovisuel, sur les questions d'informatique et de liberté, que l'Église doit oublier sa propre tradition. Il lui faut, au contraire, l'explorer de nouveau.


Retour vers le sommaire