Séminaire
"l'antisémitisme moderne", prof. Philippe BURRIN
Année
académique 2001-2002
Les Protocoles des Sages de Sion
Célèbre illustration figurant
sur la couverture d'une édition des Protocoles des Sages de Sion (Office de Propagande Nationale, Le Péril Juif: texte intégral des
Protocoles des Sages d'Israël, Paris, OPN,
s.d. (probablement 1938))
3. Aux origines des Protocoles 4
4.
La diffusion des Protocoles 5
6. La théorie du complot: les
Protocoles grille de lecture du monde
7. Analyse des préambules de quelques
éditions
7.1.1. La preuve par les faits
7.1.3. La preuve par la nature même du
judaïsme
7.1.4. Autre moyens de justification
7.2. Dénoncer le complot
"judéo-maçonnique"
8. Analyses du texte des Protocoles
des Sages de Sion
8.1. La "philosophie" du complot
8.2. Thèses ésotériques ou théologiques
8.2.2. La Synagogue: officine du Diable
(essence maléfique du judaïsme)
8.3. Thèses profanes, banales ou politiques
8.3.2. Action financière et économique
8.4.1. Un complot intemporel et omniprésent
8.4.2. L'effectivité du complot
8.5. Des reproches contradictoires?
9.
Conclusion: une farce sanglante 24
Les Protocoles des
Sages de Sion sont un document exceptionnel. Exceptionnel car ils ont connu, et
connaissent encore, un succès phénoménal. A tel point que des observateurs ont
estimé qu'il était, après la Bible, certainement le livre le plus diffusé en
Europe dans l'Entre-deux-guerres. Ce livre a joué un rôle essentiel dans
l'antisémitisme moderne et a inspiré la vision des Juifs dont ont hérité les
nazis, aux premiers rangs desquels Hitler, Goebbels et Rosenberg. Le Troisième
Reich ne se gêne d'ailleurs pas d'utiliser très largement cet ouvrage et de le
diffuser, tant sur son territoire que dans d'autres pays, pour accréditer son
combat contre la "peste juive".
Faux composé selon
toute vraisemblance par la police secrète tsariste à la fin du XIXe siècle ou
au début du XXe siècle, les Protocoles prétendent recenser les compte-rendus de
séances lors desquelles les "Sages de Sion"
décrivent, dans le menu détail, le complot que le peuple Juif ourdit depuis la
nuit des temps dans le plus grand secret pour prendre le contrôle du monde.
Même si il a
rapidement été identifié comme tel, ce faux n'a pourtant pas disparu de la
circulation. Les différentes analyses critiques qu'il a subies n'ont eu aucun
impact sur sa popularité. Au contraire, après la première guerre mondiale le
succès du livre n'a cessé de croître jusqu'à la seconde guerre mondiale.
L'histoire des
Protocoles est donc l'histoire d'un faux, connu rapidement comme tel, mais d'un
faux que nombreux ont compris, ou ont voulu comprendre, par bêtise, par
confort, par goût ou par intérêt comme un document véridique dévoilant un des
plus sinistres complots de l'Histoire.
Les Protocoles
tiennent un rôle à part dans l'Histoire tant par leur succès que par
l'importance qu'ils ont prise dans la politique nazie qui mena à l'abomination
de la Shoah.
Notre propos sera
de tenter d'analyser la structure de ce texte si sinistrement fameux. Quelle
image donnent d'eux-mêmes les Juifs, auteurs présumés de ces textes, à travers
la description de leurs actes et de leurs projets?[1]
Nous allons tenter de dresser la liste des préjugés antisémites utilisés par
les Protocoles pour dénoncer le complot juif en les faisant entrer dans une
grille d'analyse précise. C'est le but du chapitre 8.
Pourtant étudier le
texte des Protocoles seul serait insuffisant. Comme nous le verrons, chaque
édition a été accompagnée d'une préface (ou parfois d'une postface) destinée à
éveiller l'attention du lecteur sur le côté maléfique des Juifs, à accréditer,
contre vents et marées, la véracité du contenu de l'ouvrage et à appeler à la
réaction des Non-juifs. Il fallait donc analyser également le contenu de ces
messages rédigés cette fois ouvertement par les éditeurs des Pprotocoles,
qui assumaient ainsi publiquement leur haine des Juifs, et non plus sous
couvert de prétendus procès-verbaux émanant des conspirateurs. Noujs
nous y attacherons dans le chapitre 7.
Nous avons aussi
estimé utile, afin de cerner notre sujet, d'émettre quelques appréciations sur
la célèbre "théorie du complot" sur laquelle se basent
entièrement les Protocoles (chapitre 6).
Mais auparavant, il
fallait, après avoir établi son caractère apocryphe (chapitre 5) présenter
sommairement l'origine de ce texte et son histoire rocambolesque si précisément
décrite par Norman Cohn[2],
et sa diffusion de par le monde (chapitres 3 et 4).
Nous pourrions écrire longuement sur les origines
complexes et, à bien des égards, mystérieux
des Protocoles des Sages de Sion. Nous nous contenterons toutefois ici de
tracer sommairement quelques moments –clé de leurs débuts.
Les Protocoles sont l'aboutissement d'une séries
d'écrits antisémites divers qui sont publiés à la fin du XIXe siècle. Parmi
ceux-ci, Norman Cohn cite notamment:
·
les écrits de l'Abbé Barruel qui évoquent des sociétés
secrètes de Templiers et des Francs-maçons qui cherchent à
renverser la Papauté (mais qui ne cite pas les Juifs);[3]
·
la lettre reçue par Barruel d'un certain Capitaine
Simonini qui dénonce les Juifs comme étant les véritables auteurs du complot.
Pour Cohn, ce document (écrit par qui en réalité?) est la première source
directe des Protocoles[4];
·
des passages du roman de Disraëli Coningsby de
1844 dénonçant les ministres des finances d'Europe comme étant tous juifs[5];
·
l'article d'un dénommé Eckert publié en Allemagne en
1862 dans les Historisch-politische Blätter s'inspirant de Disraëli, qui
dénonce les Juifs comme étant les vrais maîtres des loges maçonniques[6];
·
les faux de Hermann Goedsche, employé des postes
allemandes pour noircir un dirigeant démocrate[7];
·
le roman publié par ce même Goedsche en 1868 intitulé Biarritz
et qui met en scène une rencontre de douze dirigeants juifs avec le Diable
lui-même dans le cimetière juif de Prague, rencontre lors de laquelle il est
question d'un complot séculaire pour dominer le monde[8];
·
enfin du Discours du grand Rabbin, faux
largement inspiré par l'extrait de Biarritz, publié en France en juillet
1881 par Le Contemporain[9]
et qui sera largement diffusé par la suite.;
Parallèlement, des publications comme "Le
Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens" de Gougeot
des Mousseaux[10] dénonce les
liens entre les Juifs, disciples de l'Antéchrist, et Satan. Cette thèse sera
reprise dans de nombreuses autres publications[11]
Jusqu'à la "France juive" de Drumont (1886) qui diffuse le
mythe de la conspiration judéo-maçonnique[12].
Dans le même temps est publié en Russie le "Livre
de Kahal" qui accuse les Juifs de vouloir ruiner les commerçants
chrétiens[13].
Enfin, un petit escroc du nom de Osman-Bey (ou
Millinger, ou Kibridli-Zade) publie "la conquête du monde par les Juifs"
qui dénonce le rôle de grand comploteur de l'Alliance Israëlite Universelle,
organisation juive basée à Paris[14].
Ces différents textes ont pavé le chemin des
Protocoles des Sages de Sion.
Ceux-ci sont composés en français, vraissemblablement
à Paris, dans un milieu lié à la police secrète russe dans les années 1897-98.
Il sont traduits en russe en 1901 et sont publiés pour la première fois par un
antisémite du nom de Kroutchevan en 1903. On en trouve rapidement plusieurs
éditions. Les deux plus célèbres sont celles de G.V. Boutmi, officier retraité,
qui s'inspire d'une édition anonyme de 1905 basée sur l'édition de Kroutchevan
de 1903, et celle de l'écrivain Serge A. Nilus, proche de la Cour impériale,
qui dépendrait directement de la traduction russe de l'original en français.
C'est cette dernière version qui va servir de base à l'édition mondialement
diffusée[15].
Mais d'ou provient le texte initial des Protocoles? Le
mystère demeure. Selon la version la plus largement soutenue, il aurait été
composé par un agent de la police secrète russe, à Paris. L'auteur présumé est
un certain Ratchkovsky. Il Ce texte devait
lui servir de moyenpermettre,
c'est la théorie de Cohn, pour de discréditer
le puissant ministre Russe des finances, Serge Witté.
Comment est-il arrivé dans les mains de nos éditeurs?
Le mystère demeure. Les auteurs postulent de liens complexes entre les différents
protagonistes précités.
Notons que cette thèse n'est pas unanimement partagée,
ainsi Cesare des Michelis estime que le texte initial
ne peut pas être antérieur à 1902-1903[16]
et ne peut, donc pas être attribué à Ratchkovsky
déjà rappelé à Saint-Pétersbourg à cette date.
Sur bien des points les origines précises du texte
restent mystérieuses et embrouillées.
Apparus en Russie, les Protocoles y alimentent des
pogroms. Ils sont notamment diffusés par les Centuries noires, milices
nationalistes et antisémites usant souvent de violence. Les Protocoles seront
largement diffusés après la révolution d'octobre par les "Russes
blancs". La découverte d'un exemplaire des Protocoles parmi les affaires
de la Tsarin après son assassinat à Ekaterinbourg ainsi que celle d'une croix
gammée (signe de chance) dessinée sur sa fenêtre contribuent largement au
succès de l'ouvrage[17].
Après la Russie, les Protocoles émigrent d'abord, dès
1919, en Allemagne où leur succès va croissant. La première édition à succès
est celle d'un certain Müller von Hausen (aussi appelé Gottfried zur Beck),
rédacteur en chef de Auf Vorposten. Une autre édition est signée Théodor
Fritsch, un antisémite notoire. L'ouvrage est constamment réédité: il
connaît 5 rééditions en moins de deux ans! Il est notamment à la source de
l'assassinat du ministre allemand des affaires étrangères, Walther Rathenau, en
1922. Les Protocoles seront par la suite très largement diffusés par le parti
nazi.
Les Protocoles connaissent dès 1920 une diffusion
mondiale, notamment aux USA et en Grande-Bretagne. Dans ce dernier pays, c'est
le Times du 8 mai 1920 qui le diffuse, lui donnant un écho mondial. Le Morining
Post devient ensuite son plus ardent défenseur.
Aux Etats-Unis l'industriel Henry Ford soutient
l'édition des Protocoles, malgré les protestation de nombreuses personnalités,
dont le président Wilson. Ultérieurement Ford se rétractera.
Dès 1920, les Protocoles sont aussi diffusés en France
et en Pologne.
En France on assiste d'abord à sa leur
diffusion par le quotidien (fondé par Drumont) la Libre Parole,
puis à deux éditions, l'une émanant de la revue La Vieille France,
l'autre étant l'œuvre de Monseigneur Jouin, curé de Saint-Augustin à Paris, qui
use de son prestige religieux pour appuyer ce texte. En 1921, Roger Lambelin
publie une 4e version française des Protocoles.
Après le second conflit mondial, la diffusion des
Protocoles cesse pratiquement en Europe, du moins dans un premier temps.
Pourtant le texte n'est pas mort, il réapparaît notamment dans les pays arabes
suite à la création de l'Etat d'Israël et des guerres des Six-Jours et du
Kippour. Il est également diffusé dans les pays d'Amérique latine et les
dictatures européennes (Espagne, Portugal) dans les années 1970.
D'autres éditions réapparaissent dans la plupart des
pays, y compris en Europe occidentale avant que certains Etats ne se décident à
interdire le texte.
Actuellement, on trouve facilement différentes
versions des Protocoles sur Internet. La diffusion des Protocoles est donc bel
et bien vivante de nos jours dans de nombreux Etats.
L'authenticité des
Protocoles a été très rapidement mise en doute. Les 16, 17 et 18 août 1920 le Times
de Londres, qui leur avait le 8 mai précédant donné un écho mondial, publie
des articles de son correspondant à Constantinople, Philip Graves, qui démontre
que les Protocoles ne sont qu'un grossier plagiat du Dialogue aux Enfers
entre Machiavel et Montesquieu. Ce Dialogue est un ouvrage oublié du
français Maurice Joly, publié en 1864 à Bruxelles, qui cherchait ainsi à lutter
contre les méthodes du "despote" Napoléon III. De très grandes
parties du texte des Protocoles, et certaines "séances"
presque entières sont en réalité de simples adaptations du texte de Joly. Dès la
parution de cet article, selon les propos de Taguieff, "L'inauthenticité
des Protocoles était matériellement prouvée, son caractère apocryphe enfin bien
établi"[18].
Plusieurs études
viendront confirmer cette analyse, une des plus éclairantse étant certainement
l'ouvrage monumental de Henry Rollin, L'Apocalypse
de notre temps: les dessous de la propagande allemande d'après des documents
inédits, publié en 1939[19].
Mais rien n'y fera, les Protocoles
continueront leur chemin, malgré ces démonstration qu'à l'évidence, ils
constituent des faux fabriqués de toutes pièces sur la base des documents que
nous avons évoqués plus haut.
Citons encore que la justice suisse a dû
prendre position sur la question. En 1933, les Juifs de Suisse déposent en
effet plainte devant des tribunaux bernois et bâlois contre la diffusion des
Protocoles. La procédure bâloise sera abandonnée, les organisations juives
décidant de concentrer tous leurs moyens sur la procédure ouverte à Berne.
Après un procès qui connaît de nombreux
aléas et dont le retentissement est international, la justice bernoise condamne
deux des accusés, établissant avec une clarté absolue que les Protocoles sont
de vulgaires faux. Ainsi le juge déclare-t-il "Je tiens les Protocoles
pour un faux, un plagiat, pour une stupidité ridicule."[20].
Après recours, les condamnés gagnent
pourtant sur la forme en 1937: le livre ne pouvait être considéré comme de la
littérature "immorale" au sens de la loi bernoise. Mais la
justice ne revient pas sur l'appréciation qu'elle a fait de l'inauthenticité du
document. Notons au passage que les accusés ont, durant le procès, reçu un fort
appui, notamment financier, du parti nazi allemand! [21]
Une des particularités des Protocoles, une de celles
qui expliquent son succès et qui les ont rendus si dangereux, c'est de parvenir
à associer les deux principaux griefs opposés aux Juifs, à savoir:
·
un aspect comploteur et universaliste et
·
un penchant maléfique, diabolique et sanguinaire[22].
La première accusation relève d'une logique
cartésienne: les Juifs organisent un complot politico-financier dont les
ramifications s'étendent dans le monde entier. Pour mener à bien leurs plans de
conquête du monde, ils intriguent, ils complotent, ils agissent dans le plus
grand secret.
Quant au second terme de ce double reproche,
il donne toute leur "saveur" mystérieuse aux Protocoles en se
rapportant à la vieille mythologie antisémite du Juif empoisonneur de puit ou
assassin d'enfants, du Juif ayant pactisé avec le Diable, du Juif aux pouvoirs
maléfiques et surnaturels, toutes superstitions médiévales encore très
présentes dans l'imagerie traditionnelle antisémite (ou antijudaïque).
C'est la
conjonction de l'ensemble de ces accusations savamment associées qui font des
Protocoles une sorte de "mode d'emploi" de l'antisémitisme
pour reprendre l'image développée par Sarfati[23].
Les Protocoles se basent sur la "théorie du
complot" comme grille de lecture de la complexité du monde. Nous ne
saurions développer trop longuement ici une analyse de cette théorie par
ailleurs étudiée par les sociologues et psychologues. Notons toutefois qu'elle
permet une synthèse entre les deux philosophies antagonistes qui tentent
d'expliquer le cours de l'Histoire humaine: la philosophie cartésienne qui
analyse les événements par le prisme de la volonté humaine d'appliquer un
programme rationnel et prédéfini et la vision hégélienne qui suppose que les
destinées humaines sont menées vers une fin qu'elles ne peuvent comprendre et
maîtriser[24].
Selon Taguieff, la théorie du complot réalise la
"synthèse magique de ces deux visions: ce ne sont pas les hommes
qui font l'histoire mais des hommes"[25].
Le complot d'un petit groupe remplace donc la Providence dans son rôle de grand
manipulateur des destinées humaines à des fins prédéfinies.
Au delà, la théorie du complot permet d'expliquer
simplement aux Hommes, les malheurs du monde en leur dévoilant leur impuissance
de "marionnettes manipulées par d'invisibles puissances"[26].
Cette explication postule donc que la puissance manipulatrice (bonne ou
mauvaise, d'ailleurs) soit intelligente et "inaccessible aux simples
mortels"[27].
De là découle un paradoxe: si les principes guidant cette puissance supérieure
et invisible sont inaccessibles, comment expliquer qu'un humain puisse percer
ces mystères et publier ses intentions? Pour reprendre la formule de Taguieff,
le théoricien de la Conspiration devient alors "celui qui est capable
de voir l'invisible […] cet humain […] se rend ainsi surhumain"[28].
Ce faisant, il se place dans une situation privilégiée… et supérieure aux
autres humains aveuglés.
La théorie du complot juif ne se contente donc pas
d'expliquer les évènements humains par l'intervention de quelque société
secrète bien organisée. Elle ajoute à ces aspects matériels un voile
théologique (ou plus simplement un lot de superstitions) en supposant qu'au
delà du monde visible ou vivent et agissent les Hommes, existe tout un monde
parallèle, invisible, où agissent les puissances secrètes: Dieux ou Diables[29].
Car pour organiser un tel complot, mondial, il faut être doué de pouvoirs
occultes et surnaturels. Comment régir le monde entier sans posséder le don
d'ubiquité? Pour remplir cette exigence, les Protocoles postulent l'existence
du "Juif international"[30]
qui dirige un complot contre l'humanité entière.
On peut d'ailleurs postuler que cette théorie du
complot s'adapte parfaitement tant aux partisans de la théorie des races qu'aux
partisans du nationalisme. Positionnant le Juif dans une situation différente
(par nature différente et donc à rejeter pour les racistes, les Juifs sont
éventuellement assimilables pour les nationalistes, ils peuvent prouver leur
attachement à leur Nation d'adoption). Pourtant l'une comme l'autre désignent
les Juifs comme l'ennemi naturel et éternel de leur Nation, voire de la race
humaine. Même si les nationalistes ne s'appuient pas sur leur différence de
"race" pour les rejeter, ils postulent leur caractère foncièrement
négatif de comploteurs pour en arriver à une conclusion identique[31].
Comme nous l'avons
mentionné ci-dessus, la publication des Protocoles des Sages de Sion repose sur
un troublant paradoxe: si le gouvernement mondial juif agit dans la plus grande
discrétion, comment est-il possible que leurs ses
secrets les plus essentiels (et quels secrets: un plan de
domination du monde!!) puissent se trouver entre les mains de leurs
ses ennemis? En fait, comment peut-on
accréditer la thèse de la véracité des Protocoles alors même que, si les
séances qu'ils sont censés relater avaient vraiment eu lieu, il est douteux que
des procès-verbaux en auraient été tirés, par souci de discrétion.[32]
C'est ce besoin de justifier l'injustifiable qui a poussé tous les éditeurs du
texte à publier des commentaires en guise de préface. Ce n'est d'ailleurs pas
un hasard si, comme le mentionne Sarfati "A ce jour, sans préjuger des
éditions sauvages de ce texte aujourd'hui interdit, aucune version des
Protocoles n'a paru qui n'ait été précédée d'une introduction prétendant en
accréditer l'authenticité et, partant, en appeler à lutter contre le groupe de
conspirateurs présumés"[33].
Ces préface ne font
qu'éclairer le texte par la négative: elle mettent en exergue, par
anticipation, les accusations antijuives dont le texte est porteur. Le texte,
prétendument d'origine juive, qui suit devient donc non plus un exposé, mais un
document accusatoire précédé d'une préface-réquisitoire[34].
En fait, les
préambules des différentes versions des protocoles répondent en général à trois
préoccupations: il s'agit d'accréditer le texte et son authenticité (ou du
moins sa véracité), de dénoncer le dangereux complot et, enfin, d'appeler à la
réaction. Nous allons étudier ici ces trois fonctions plus en détail.
"C'est la réalité qui fournit le meilleur commentaire. Celui qui
étudie le développement historique des dernières cent années du point de vue de
ce livre, comprend aussitôt les raisons de l'émoi de la presse juive. Une fois
qu'un peuple entier se sera dûment familiarisé avec ce livre, la menace juive
pourra être considérée comme déjà vaincue."[35]
Cette citation
d'Adolphe Hitler résume assez bien un des moyens de "preuve" les plus
fréquemment utilisés par les éditeurs des "Protocols": la
comparaison avec les événements. Il s'agit de lire les événements historiques
au travers du prisme des Protocoles pour démontrer leur esprit prophétique et,
de ce fait, leur validité. Dans ce cadre, l'événement le plus fréquemment cité,
car il "colle" bien à la structure des Protocoles, est la Révolution
bolchevique de novembre 1917. Ainsi p.ex. Jouin, en 1920:
"Les Juifs ont tracé le plan de la Révolution mondiale dans les
"Protocoles"; le bolchevisme en a commencé la réalisation en Russie,
sûr de jeter ainsi les germes de l'anarchie universelle en Orient et en
Occident"[36].
Les protocoles sont
d'ailleurs remarquablement adaptables et parviennent à expliquer bien des choses,
ainsi que l'illustre ce passage:
"Il n'est peut-être pas téméraire de penser que si, tout récemment,
l'Angleterre a conclu une paix avec les Soviets, c'est parce que les Israëlites
du ministère et ceux qui gravitent autour de M. Lloyd George ont eu assez
d'influence sur le gouvernement britannique pour l'amener, sous le couvert
d'avantages commerciaux, à soutenir le régime juif de la Russie
révolutionnaire. […]"[37]
Ou encore:
"[…] et l'effondrement de la Russie, les clauses anormales de la
paix, la création du super-gouvernement, appelé Société des Nations,
l'établissement du judaïsme à Jérusalem, constituent la plus éclatante
démonstration de la réalité du plan de conquête arrêté par les Sages de
Sion."[38]
Tous ces faits
étaient, nous dit-on annoncés par les Protocoles, les voilà réalisés. Quelle
meilleure preuve de leur authenticité? C'est la question que se pose le Times
le 8 mai 1921, repris par une édition française des Protocoles:
"Que signifient ces protocoles? Sont-ils authentiques? Une bande de
criminels a-t-elle élaboré ces plans diaboliques? Voit-elle aujourd'hui avec
triomphe leur réalisation ? Sont-ils falsifiés? Mais alors comment expliquer ce
don de prophétie qui fit décrire les événements par anticipation?"[39]
Le stade ultime de
la justification des Protocoles revient à prouver leur véracité par le doute
sur leur authenticité. En réalité les défenseurs des Protocoles des Sages de
Sion arguent que "quiconque, de bonne foi, doute de la véracité des
Protocoles, c'est-à-dire de leur contenu authentiquement prophétique ou de leur
valeur de vérité, est possédé par Satan"[40].
A titre d'illustration, on peut, avec Taguieff, citer la réaction de S. A.
Nilus à une mise en cause de l'authenticité des Protocoles par Alexandre du Chayla:
"Vous êtes vraiment sous l'influence du Diable […]. La plus grande
ruse de Satan est de faire nier non seulement son influence sur les choses de
ce monde, mais jusqu'à son existence. […]"[41]
On peut également
citer cette réaction d'un antisémite qui acquis quelque notoriété, Adolphe
Hitler, devant une protestation sur l'authenticité des Protocoles:
"La mesure dans laquelle toute l'existence du peuple [juif ] est
fondée sur un mensonge permanent ressort d'une manière aveuglantes des
Protocoles des Sages de Sion, que les Juifs haïssent tellement. Ce n'est pas
pour rien que la Frankfurter Zeitung ne cesse de clamer qu'ils sont basés sur
un faux: c'est même la preuve la meilleure de leur authenticité. Ce que de
nombreux Juifs font peut-être inconsciemment s'y trouve systématiquement
exposé. Et c'est cela qui compte. Peut importe de savoir quel cerveau juif fut
l'auteur de ces révélations. Ce qui compte, c'est qu'il découvrent, d'une
manière irréfutable, la nature et les activités du peuple juif, exposant leur logique
intérieure et leurs buts finaux."[42]
Il est frappant de
noter que pour Hitler, comme pour de nombreux défenseurs de la véracité des
Protocoles, l'analyse critique du document ne parvient qu'à renforcer sa
crédibilité. Le fait même que l'on cherche à nier leur valeur est, pour les
partisans de la théorie du complot juif, une preuve supplémentaire de la
perversité des comploteurs. Notons également que pour le futur Führer, il ne
fait pas de doute que ce texte est sorti d'une
"esprit juif". Quel qu'il soit, l'auteur de cet écrit ne peut
être qu'un partisan du complot et non pas un antisémite à ses yeux!
Dans l'esprit des
antisémites, on se dirige donc vers l'accréditation d'un "complot juif
secondaire"[43]
qui viserait à nier l'authenticité des Protocoles pour protéger le complot
primaire! C'est ce que Karl Popper appelle la "théorie
conspirationniste de l'ignorance"[44]
qui cherche à démontrer que l'ignorance n'est pas fruit d'un manque de connaissance,
mais la conséquence d'une volonté délibérée des comploteurs afin de diminuer
toute résistance au complot.
Postulant la nature
démoniaque du judaïsme, les éditeurs assènent sans citer de source ou de moyen
de preuve supplémentaire l'authenticité des Protocoles pour la bonne raison
qu'ils exposent au grand jour ladite nature et ses méthodes de travail[45].
Ainsi, Jouin écrit-il en 1920:
"L'éditeur allemand n'est pas moins explicite. Sous ce titre: Le
judaïsme dévoilé, il écrit: "D'après l'exposé que nous avons décrit […] il
peut se faire que les Juifs en contestent l'authenticité, mais le lecteur
non-juif reconnaîtra facilement que chaque mot de ces "protocols"
respire l'esprit juif, que chaque idée correspond à la vision juive du monde,
et que le Juiverie, depuis qu'elle est entrée dans l'Histoire universelle,
poursuit tous les buts qui y sont indiqués"[46]
La démonstration
est simple (et bien sûr simpliste): la nature même du Juif étant (pourquoi, comment,?)
telle que le décrit ce livre, ce livre est donc digne de crédit, au delà de
toute critique objective du document.
Comme c'est souvent
le cas pour ce genre de littérature, une des méthodes pour tenter d'accréditer
le texte est de se baser sur sa diffusion et ses traduction, laissant ainsi
entendre qu'un texte qui a été largement diffusé et traduit ne peut pas être un
faux. Si cette méthode de justification n'a, bien entendu, aucun fondement
scientifique, elle garde pourtant une certaine efficacité. Les propagateurs des
Protocoles ne se privent naturellement pas de cet instrument de justification[47].
En outre, le renom des auteurs ou éditeurs des Protocoles est également cité
fréquemment comme source de crédibilité[48].
A l'inverse, les voix critiques émanent toujours de personnes jugées comme de
mauvaise foi ou non-crédibles[49].
Ainsi, l'édition de
Mgr Jouin de 1920[50]
note-t-elle que les "Protocols" émanent d'un original russe dû à la
plume du "professeur Serge Nilus" qui est "un savant
qui jouit, en Russie, de la réputation d'un érudit consciencieux et
rigoureusement croyant, d'un homme distingué par l'élévation de son esprit".
Son édition est par ailleurs déposée au "British Museum" et a
été "sans doute imprimée dans le célèbre monastère de Saint-Serge situé
aux environs de Moscou". Jouin mentionne également l'édition du "célèbre
écrivain et polémiste russe, C. Butmi" avant de mentionner les
traductions anglaise, allemande, américaine et polonaise.
Afin de justifier
leur propos, les antisémites ont également l'habitude de se "citer
parmi". C'est à dire qu'ils s'appuient sur d'autre écrits antisémites
antérieurs, comme le Discours du Rabbin, également faux, pour étayer
leur thèse[51].
Enfin, si on en
arrive même à admettre le peu de crédit à accorder à l' "authenticité"
du document, il suffit de revendiquer sa "véracité". Les
éditeurs qui se livrent à cet exercice établissent donc que, passé l'épreuve
des faits le contenu du document est vrai, même si le texte lui-même ne l'est
pas. Le faux est donc vrai, il suffisait d'y penser[52]:
"C'est en vain que les Juifs opposent à de tels aveux leurs
persistantes dénégations: elles ne sont pas recevables. L'authenticité de nos
documents peut prêter matière à d'interminables discussions, leur véracité est
aveuglante […]"[53]
Fin de la
discussion.
Nous devons relever que dans la logique des
protocoles, le complot dévoilé n'est pas celui des Juifs seuls. Ceux-ci sont,
presque toujours associés aux francs-maçons. Tantôt considérée comme émanation
du judaïsme, tantôt comme force maléfique au service des juifs[54]
("il est naturel que ce soit nous, et personne d'autre, qui menions les
affaires de la franc-maçonnerie […]"[55]),
la franc-maçonnerie est, elle aussi, dans le collimateur des propagateurs des
protocoles qui dénoncent un complot "judéo-maçonnique".
La désignation de sociétés secrètes comme coupables de
complots contre l'humanité n'est d'ailleurs pas une invention récente. Hannah
Arendt relève que la population[56]
"a tendance à croire que les forces réelles de la vie politique
résident dans les mouvements et les influences occultes qui opèrent en coulisse"[57]
relevant que ce rôle de conspirateur a été attribué tour à tour aux Rose-croix,
aux Templiers, aux Jésuites, aux Francs-maçons puis aux Juifs, ces derniers
probablement le plus tardivement.
Sarfati estime que la désignation des coupables varie
d'ailleurs au fil des éditions. Qu'ils la voient comme un moyen au service du
judaïsme ou comme un complice de celui-ci, les premières éditions des
Protocoles accusent fortement la Franc-maçonnerie d'être coresponsable de ce
complot. Les éditions ultérieures, même si elles n'abandonnent jamais
définitivement l'aspect maçonnique, la relèguent clairement au second plan pour
porter l'accent principal sur la responsabilité des Juifs dans la conspiration
universelle[58].
On peut pourtant douter de cette analyse. Si elle
semble fondée sur la base des deux éditions françaises analysées par l'auteur,
il est hasardeux de la généraliser. Ainsi la préface de la deuxième édition
russe de Nilus[59] de 1905,
celle, allemande, de zur Beck[60]
de 1919, la polonaise anonyme de 1919[61],
l'anglaise de George Shanks[62]
ou encore la française de Roger Lambelin en 1937[63]
désignent déjà exclusivement "les Juifs", les "Israëlites",
le "Judaïsme" ou, pour la dernière, les "Sionistes",
ignorant l'aspect maçonnique du complot.
La particularité des Protocoles des Sages de Sion est
d'associer dans son système d'explication des maux du monde trois mouvements souvent dénoncé comme
porteurs de malheurs: le capitalisme, le communisme et le sionisme.
Le capitalisme est dénoncé en tant que système basé
sur le pouvoir d'une ploutocratie qui régit la Haute finance apatride. Le
communisme apporte lui la sédition et la révolution antimonarchique. Quant au
sionisme, il représente la synthèse de ces
deux perversions, alliant les maux de l'un et de l'autre pour dominer le monde.
L'ennemi redevient dès lors unique[64].
Le sionisme est ainsi redéfini comme une "façade
pseudo-nationaliste d'un mouvement de conquête du monde"[65].
Sous couvert de recouvrer un territoire pour leur peuple, les Juifs organisent
le grand complot. Les propagateurs des Protocoles des Sages de Sion dénoncent
donc ce mouvement comme le vrai cœur du mal, façade de la plus terrible et de
la plus puissante des sociétés secrètes et synthèse des vices du capitalisme et
du communisme internationaux[66].
L'association du sionisme au complot n'est pourtant
pas originelle. Elle émane de la réédition des Protocoles par Nilus en 1917,
année de la déclaration Balfour. Nilus abandonne ainsi l'explication qu'il
donnait antérieurement de l'origine des protocoles, à savoir qu'ils étaient
issus d'un vol proféré aux "Archives secrètes de la Chancellerie
centrale de Sion" identifiée à l'Alliance Israëlite Universelle[67].
Il privilégie la thèse d'une copie commise réalisée par
un espion russe envoyé au 1er Congrès sioniste à Bâle en 1897. Les
propagateurs des Protocoles des Sages de Sion précisent d'ailleurs
malicieusement que l'espion et ses complices eurent peu de temps pour copier le
document, retranscrit durant le voyage du document entre Bâle et
Francfort-sur-le-Main:
"[Ils] passèrent la nuit à retranscrire les comptes rendus. Il en
résulte que les "Protocols" ne sont peut-être pas complets, les
copistes n'ayant eu que pendant une nuit l'original, qui est en français"[68]
Voilà qui laisse la porte ouverte à des révélations
ultérieures…!
Quoi qu'il en soit, cette association au Sionisme, et
non plus au Judaïsme, devient dès lors la version la plus largement soutenue,
permettant de lever le voile sur le "vrai" visage du sionisme.
On trouve une intéressante illustration de
l'association entre judaïsme, franc-maçonnerie et communisme sur la couverture
d'une édition argentine des Protocoles des Sages de Sion datant de 1976 (Annexe
I), Les symboles les plus reconnaissables de ces trois mouvements s'allient en
effet dans un même mouvement d'assaut contre le lecteur. Il n'est pas
inintéressant de noter que cette agression est emmenée par le Juif, personnage
placé au centre et en avant et qui brandit l'arme du crime: le poignard qu'on
devine ensanglanté. Relevons également l'aveuglante force des symboles placés
dans le titre de la revue (aigle, Svastika remaniée, caractère gothique) qui permettent
un référencement immédiat de celle-ci dans le champ doctrinaire du
national-socialisme.
Les Protocoles sont donc présentés comme le "plan
de campagne d'Israël" pour conquérir le monde. La préface de l'édition de
Lambelin de 1925/1937 est parfaitement explicite sur ce point:
"