Séminaire "l'antisémitisme moderne", prof. Philippe BURRIN

Année académique 2001-2002

Genève, le 22 janvier 2002

Les Protocoles des Sages de Sion

Damien Cottier

 

Célèbre illustration figurant sur la couverture d'une édition des Protocoles des Sages de Sion (Office de Propagande Nationale, Le Péril Juif: texte intégral des Protocoles des Sages d'Israël, Paris, OPN,  s.d. (probablement 1938))

 

1.                           Plan

1.      Plan   2

2.      Introduction   3

2.1.      Problématique  3

3.      Aux origines des Protocoles   4

4.      La diffusion des Protocoles   5

5.      Les Protocoles: Un Faux   6

6.      La théorie du complot: les Protocoles grille de lecture du monde   7

7.      Analyse des préambules de quelques éditions   9

7.1.      Accréditer le texte  9

7.1.1.        La preuve par les faits  9

7.1.2.        La preuve par le doute  10

7.1.3.        La preuve par la nature même du judaïsme  11

7.1.4.        Autre moyens de justification  11

7.2.      Dénoncer le complot "judéo-maçonnique" 12

7.3.      Appeler à la réaction  15

8.      Analyses du texte des Protocoles des Sages de Sion   15

8.1.      La "philosophie" du complot 16

8.1.1.        Aspects moraux  16

8.1.2.        Aspects politiques  16

8.2.      Thèses ésotériques ou théologiques  17

8.2.1.        Omnipotence diabolique  17

8.2.2.        La Synagogue: officine du Diable (essence maléfique du judaïsme) 18

8.2.3.        Le peuple "élu" 18

8.2.4.        Le Roi de Sion  18

8.3.      Thèses profanes, banales ou politiques  19

8.3.1.        Action politique  19

8.3.2.        Action financière et économique  21

8.3.3.        Action sociale  22

8.4.      Autres aspects  23

8.4.1.        Un complot  intemporel et omniprésent 23

8.4.2.        L'effectivité du complot 23

8.4.3.        Juifs et "Goyim" 23

8.5.      Des reproches contradictoires?  23

8.6.      La logique ultime  24

9.      Conclusion: une farce sanglante   24

10.    Bibliographie   26

Sources  26

Ouvrages  26

Articles  26

 

2.     Introduction

Les Protocoles des Sages de Sion sont un document exceptionnel. Exceptionnel car ils ont connu, et connaissent encore, un succès phénoménal. A tel point que des observateurs ont estimé qu'il était, après la Bible, certainement le livre le plus diffusé en Europe dans l'Entre-deux-guerres. Ce livre a joué un rôle essentiel dans l'antisémitisme moderne et a inspiré la vision des Juifs dont ont hérité les nazis, aux premiers rangs desquels Hitler, Goebbels et Rosenberg. Le Troisième Reich ne se gêne d'ailleurs pas d'utiliser très largement cet ouvrage et de le diffuser, tant sur son territoire que dans d'autres pays, pour accréditer son combat contre la "peste juive".

Faux composé selon toute vraisemblance par la police secrète tsariste à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle, les Protocoles prétendent recenser les compte-rendus de séances lors desquelles les "Sages de Sion" décrivent, dans le menu détail, le complot que le peuple Juif ourdit depuis la nuit des temps dans le plus grand secret pour prendre le contrôle du monde.

Même si il a rapidement été identifié comme tel, ce faux n'a pourtant pas disparu de la circulation. Les différentes analyses critiques qu'il a subies n'ont eu aucun impact sur sa popularité. Au contraire, après la première guerre mondiale le succès du livre n'a cessé de croître jusqu'à la seconde guerre mondiale.

L'histoire des Protocoles est donc l'histoire d'un faux, connu rapidement comme tel, mais d'un faux que nombreux ont compris, ou ont voulu comprendre, par bêtise, par confort, par goût ou par intérêt comme un document véridique dévoilant un des plus sinistres complots de l'Histoire.

Les Protocoles tiennent un rôle à part dans l'Histoire tant par leur succès que par l'importance qu'ils ont prise dans la politique nazie qui mena à l'abomination de la Shoah.

2.1.  Problématique

Notre propos sera de tenter d'analyser la structure de ce texte si sinistrement fameux. Quelle image donnent d'eux-mêmes les Juifs, auteurs présumés de ces textes, à travers la description de leurs actes et de leurs projets?[1] Nous allons tenter de dresser la liste des préjugés antisémites utilisés par les Protocoles pour dénoncer le complot juif en les faisant entrer dans une grille d'analyse précise. C'est le but du chapitre 8.

Pourtant étudier le texte des Protocoles seul serait insuffisant. Comme nous le verrons, chaque édition a été accompagnée d'une préface (ou parfois d'une postface) destinée à éveiller l'attention du lecteur sur le côté maléfique des Juifs, à accréditer, contre vents et marées, la véracité du contenu de l'ouvrage et à appeler à la réaction des Non-juifs. Il fallait donc analyser également le contenu de ces messages rédigés cette fois ouvertement par les éditeurs des Pprotocoles, qui assumaient ainsi publiquement leur haine des Juifs, et non plus sous couvert de prétendus procès-verbaux émanant des conspirateurs. Noujs nous y attacherons dans le chapitre 7.

Nous avons aussi estimé utile, afin de cerner notre sujet, d'émettre quelques appréciations sur la célèbre "théorie du complot" sur laquelle se basent entièrement les Protocoles (chapitre 6).

Mais auparavant, il fallait, après avoir établi son caractère apocryphe (chapitre 5) présenter sommairement l'origine de ce texte et son histoire rocambolesque si précisément décrite par Norman Cohn[2], et sa diffusion de par le monde (chapitres 3 et 4).

3.     Aux origines des Protocoles

Nous pourrions écrire longuement sur les origines complexes et, à bien des égards, mystérieux des Protocoles des Sages de Sion. Nous nous contenterons toutefois ici de tracer sommairement quelques moments –clé de leurs débuts.

Les Protocoles sont l'aboutissement d'une séries d'écrits antisémites divers qui sont publiés à la fin du XIXe siècle. Parmi ceux-ci, Norman Cohn cite notamment:

·        les écrits de l'Abbé Barruel qui évoquent des sociétés secrètes de Templiers et des Francs-maçons qui cherchent à renverser la Papauté (mais qui ne cite pas les Juifs);[3]

·        la lettre reçue par Barruel d'un certain Capitaine Simonini qui dénonce les Juifs comme étant les véritables auteurs du complot. Pour Cohn, ce document (écrit par qui en réalité?) est la première source directe des Protocoles[4];

·        des passages du roman de Disraëli Coningsby de 1844 dénonçant les ministres des finances d'Europe comme étant tous juifs[5];

·        l'article d'un dénommé Eckert publié en Allemagne en 1862 dans les Historisch-politische Blätter s'inspirant de Disraëli, qui dénonce les Juifs comme étant les vrais maîtres des loges maçonniques[6];

·        les faux de Hermann Goedsche, employé des postes allemandes pour noircir un dirigeant démocrate[7];

·        le roman publié par ce même Goedsche en 1868 intitulé Biarritz et qui met en scène une rencontre de douze dirigeants juifs avec le Diable lui-même dans le cimetière juif de Prague, rencontre lors de laquelle il est question d'un complot séculaire pour dominer le monde[8];

·        enfin du Discours du grand Rabbin, faux largement inspiré par l'extrait de Biarritz, publié en France en juillet 1881 par Le Contemporain[9] et qui sera largement diffusé par la suite.;

Parallèlement, des publications comme "Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens" de Gougeot des Mousseaux[10] dénonce les liens entre les Juifs, disciples de l'Antéchrist, et Satan. Cette thèse sera reprise dans de nombreuses autres publications[11] Jusqu'à la "France juive" de Drumont (1886) qui diffuse le mythe de la conspiration judéo-maçonnique[12].

Dans le même temps est publié en Russie le "Livre de Kahal" qui accuse les Juifs de vouloir ruiner les commerçants chrétiens[13].

Enfin, un petit escroc du nom de Osman-Bey (ou Millinger, ou Kibridli-Zade) publie "la conquête du monde par les Juifs" qui dénonce le rôle de grand comploteur de l'Alliance Israëlite Universelle, organisation juive basée à Paris[14].

Ces différents textes ont pavé le chemin des Protocoles des Sages de Sion.

Ceux-ci sont composés en français, vraissemblablement à Paris, dans un milieu lié à la police secrète russe dans les années 1897-98. Il sont traduits en russe en 1901 et sont publiés pour la première fois par un antisémite du nom de Kroutchevan en 1903. On en trouve rapidement plusieurs éditions. Les deux plus célèbres sont celles de G.V. Boutmi, officier retraité, qui s'inspire d'une édition anonyme de 1905 basée sur l'édition de Kroutchevan de 1903, et celle de l'écrivain Serge A. Nilus, proche de la Cour impériale, qui dépendrait directement de la traduction russe de l'original en français. C'est cette dernière version qui va servir de base à l'édition mondialement diffusée[15].

Mais d'ou provient le texte initial des Protocoles? Le mystère demeure. Selon la version la plus largement soutenue, il aurait été composé par un agent de la police secrète russe, à Paris. L'auteur présumé est un certain Ratchkovsky. Il Ce texte devait lui servir de moyenpermettre, c'est la théorie de Cohn, pour de discréditer le puissant ministre Russe des finances, Serge Witté.

Comment est-il arrivé dans les mains de nos éditeurs? Le mystère demeure. Les auteurs postulent de liens complexes entre les différents protagonistes précités.

Notons que cette thèse n'est pas unanimement partagée, ainsi Cesare des Michelis estime que le texte initial ne peut pas être antérieur à 1902-1903[16] et ne peut, donc pas être attribué à Ratchkovsky déjà rappelé à Saint-Pétersbourg à cette date.

Sur bien des points les origines précises du texte restent mystérieuses et embrouillées.

4. La diffusion des Protocoles

Apparus en Russie, les Protocoles y alimentent des pogroms. Ils sont notamment diffusés par les Centuries noires, milices nationalistes et antisémites usant souvent de violence. Les Protocoles seront largement diffusés après la révolution d'octobre par les "Russes blancs". La découverte d'un exemplaire des Protocoles parmi les affaires de la Tsarin après son assassinat à Ekaterinbourg ainsi que celle d'une croix gammée (signe de chance) dessinée sur sa fenêtre contribuent largement au succès de l'ouvrage[17].

Après la Russie, les Protocoles émigrent d'abord, dès 1919, en Allemagne où leur succès va croissant. La première édition à succès est celle d'un certain Müller von Hausen (aussi appelé Gottfried zur Beck), rédacteur en chef de Auf Vorposten. Une autre édition est signée Théodor Fritsch, un antisémite notoire. L'ouvrage est constamment réédité: il connaît 5 rééditions en moins de deux ans! Il est notamment à la source de l'assassinat du ministre allemand des affaires étrangères, Walther Rathenau, en 1922. Les Protocoles seront par la suite très largement diffusés par le parti nazi.

Les Protocoles connaissent dès 1920 une diffusion mondiale, notamment aux USA et en Grande-Bretagne. Dans ce dernier pays, c'est le Times du 8 mai 1920 qui le diffuse, lui donnant un écho mondial. Le Morining Post devient ensuite son plus ardent défenseur.

Aux Etats-Unis l'industriel Henry Ford soutient l'édition des Protocoles, malgré les protestation de nombreuses personnalités, dont le président Wilson. Ultérieurement Ford se rétractera.

Dès 1920, les Protocoles sont aussi diffusés en France et en Pologne.

En France on assiste d'abord à sa leur diffusion par le quotidien (fondé par Drumont) la Libre Parole, puis à deux éditions, l'une émanant de la revue La Vieille France, l'autre étant l'œuvre de Monseigneur Jouin, curé de Saint-Augustin à Paris, qui use de son prestige religieux pour appuyer ce texte. En 1921, Roger Lambelin publie une 4e version française des Protocoles.

Après le second conflit mondial, la diffusion des Protocoles cesse pratiquement en Europe, du moins dans un premier temps. Pourtant le texte n'est pas mort, il réapparaît notamment dans les pays arabes suite à la création de l'Etat d'Israël et des guerres des Six-Jours et du Kippour. Il est également diffusé dans les pays d'Amérique latine et les dictatures européennes (Espagne, Portugal) dans les années 1970.

D'autres éditions réapparaissent dans la plupart des pays, y compris en Europe occidentale avant que certains Etats ne se décident à interdire le texte.

Actuellement, on trouve facilement différentes versions des Protocoles sur Internet. La diffusion des Protocoles est donc bel et bien vivante de nos jours dans de nombreux Etats.

5.     Les Protocoles: Un Faux

L'authenticité des Protocoles a été très rapidement mise en doute. Les 16, 17 et 18 août 1920 le Times de Londres, qui leur avait le 8 mai précédant donné un écho mondial, publie des articles de son correspondant à Constantinople, Philip Graves, qui démontre que les Protocoles ne sont qu'un grossier plagiat du Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu. Ce Dialogue est un ouvrage oublié du français Maurice Joly, publié en 1864 à Bruxelles, qui cherchait ainsi à lutter contre les méthodes du "despote" Napoléon III. De très grandes parties du texte des Protocoles, et certaines "séances" presque entières sont en réalité de simples adaptations du texte de Joly. Dès la parution de cet article, selon les propos de Taguieff, "L'inauthenticité des Protocoles était matériellement prouvée, son caractère apocryphe enfin bien établi"[18].

Plusieurs études viendront confirmer cette analyse, une des plus éclairantse étant certainement l'ouvrage monumental de Henry Rollin, L'Apocalypse de notre temps: les dessous de la propagande allemande d'après des documents inédits, publié en 1939[19].

Mais rien n'y fera, les Protocoles continueront leur chemin, malgré ces démonstration qu'à l'évidence, ils constituent des faux fabriqués de toutes pièces sur la base des documents que nous avons évoqués plus haut.

Citons encore que la justice suisse a dû prendre position sur la question. En 1933, les Juifs de Suisse déposent en effet plainte devant des tribunaux bernois et bâlois contre la diffusion des Protocoles. La procédure bâloise sera abandonnée, les organisations juives décidant de concentrer tous leurs moyens sur la procédure ouverte à Berne.

Après un procès qui connaît de nombreux aléas et dont le retentissement est international, la justice bernoise condamne deux des accusés, établissant avec une clarté absolue que les Protocoles sont de vulgaires faux. Ainsi le juge déclare-t-il "Je tiens les Protocoles pour un faux, un plagiat, pour une stupidité ridicule."[20].

Après recours, les condamnés gagnent pourtant sur la forme en 1937: le livre ne pouvait être considéré comme de la littérature "immorale" au sens de la loi bernoise. Mais la justice ne revient pas sur l'appréciation qu'elle a fait de l'inauthenticité du document. Notons au passage que les accusés ont, durant le procès, reçu un fort appui, notamment financier, du parti nazi allemand! [21]

6.     La théorie du complot:
les Protocoles grille de lecture du monde

Une des particularités des Protocoles, une de celles qui expliquent son succès et qui les ont rendus si dangereux, c'est de parvenir à associer les deux principaux griefs opposés aux Juifs, à savoir:

·        un aspect comploteur et universaliste et

·        un penchant maléfique, diabolique et sanguinaire[22].

La première accusation relève d'une logique cartésienne: les Juifs organisent un complot politico-financier dont les ramifications s'étendent dans le monde entier. Pour mener à bien leurs plans de conquête du monde, ils intriguent, ils complotent, ils agissent dans le plus grand secret.

Quant au second terme de ce double reproche, il donne toute leur "saveur" mystérieuse aux Protocoles en se rapportant à la vieille mythologie antisémite du Juif empoisonneur de puit ou assassin d'enfants, du Juif ayant pactisé avec le Diable, du Juif aux pouvoirs maléfiques et surnaturels, toutes superstitions médiévales encore très présentes dans l'imagerie traditionnelle antisémite (ou antijudaïque).

C'est la conjonction de l'ensemble de ces accusations savamment associées qui font des Protocoles une sorte de "mode d'emploi" de l'antisémitisme pour reprendre l'image développée par Sarfati[23].

Les Protocoles se basent sur la "théorie du complot" comme grille de lecture de la complexité du monde. Nous ne saurions développer trop longuement ici une analyse de cette théorie par ailleurs étudiée par les sociologues et psychologues. Notons toutefois qu'elle permet une synthèse entre les deux philosophies antagonistes qui tentent d'expliquer le cours de l'Histoire humaine: la philosophie cartésienne qui analyse les événements par le prisme de la volonté humaine d'appliquer un programme rationnel et prédéfini et la vision hégélienne qui suppose que les destinées humaines sont menées vers une fin qu'elles ne peuvent comprendre et maîtriser[24].

Selon Taguieff, la théorie du complot réalise la "synthèse magique de ces deux visions: ce ne sont pas les hommes qui font l'histoire mais des hommes"[25]. Le complot d'un petit groupe remplace donc la Providence dans son rôle de grand manipulateur des destinées humaines à des fins prédéfinies.

Au delà, la théorie du complot permet d'expliquer simplement aux Hommes, les malheurs du monde en leur dévoilant leur impuissance de "marionnettes manipulées par d'invisibles puissances"[26]. Cette explication postule donc que la puissance manipulatrice (bonne ou mauvaise, d'ailleurs) soit intelligente et "inaccessible aux simples mortels"[27]. De là découle un paradoxe: si les principes guidant cette puissance supérieure et invisible sont inaccessibles, comment expliquer qu'un humain puisse percer ces mystères et publier ses intentions? Pour reprendre la formule de Taguieff, le théoricien de la Conspiration devient alors "celui qui est capable de voir l'invisible […] cet humain […] se rend ainsi surhumain"[28]. Ce faisant, il se place dans une situation privilégiée… et supérieure aux autres humains aveuglés.

La théorie du complot juif ne se contente donc pas d'expliquer les évènements humains par l'intervention de quelque société secrète bien organisée. Elle ajoute à ces aspects matériels un voile théologique (ou plus simplement un lot de superstitions) en supposant qu'au delà du monde visible ou vivent et agissent les Hommes, existe tout un monde parallèle, invisible, où agissent les puissances secrètes: Dieux ou Diables[29]. Car pour organiser un tel complot, mondial, il faut être doué de pouvoirs occultes et surnaturels. Comment régir le monde entier sans posséder le don d'ubiquité? Pour remplir cette exigence, les Protocoles postulent l'existence du "Juif international"[30] qui dirige un complot contre l'humanité entière.

On peut d'ailleurs postuler que cette théorie du complot s'adapte parfaitement tant aux partisans de la théorie des races qu'aux partisans du nationalisme. Positionnant le Juif dans une situation différente (par nature différente et donc à rejeter pour les racistes, les Juifs sont éventuellement assimilables pour les nationalistes, ils peuvent prouver leur attachement à leur Nation d'adoption). Pourtant l'une comme l'autre désignent les Juifs comme l'ennemi naturel et éternel de leur Nation, voire de la race humaine. Même si les nationalistes ne s'appuient pas sur leur différence de "race" pour les rejeter, ils postulent leur caractère foncièrement négatif de comploteurs pour en arriver à une conclusion identique[31].

7.     Analyse des préambules de quelques éditions

Comme nous l'avons mentionné ci-dessus, la publication des Protocoles des Sages de Sion repose sur un troublant paradoxe: si le gouvernement mondial juif agit dans la plus grande discrétion, comment est-il possible que leurs ses secrets les plus essentiels (et quels secrets: un plan de domination du monde!!) puissent se trouver entre les mains de leurs ses ennemis? En fait, comment peut-on accréditer la thèse de la véracité des Protocoles alors même que, si les séances qu'ils sont censés relater avaient vraiment eu lieu, il est douteux que des procès-verbaux en auraient été tirés, par souci de discrétion.[32] C'est ce besoin de justifier l'injustifiable qui a poussé tous les éditeurs du texte à publier des commentaires en guise de préface. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, comme le mentionne Sarfati "A ce jour, sans préjuger des éditions sauvages de ce texte aujourd'hui interdit, aucune version des Protocoles n'a paru qui n'ait été précédée d'une introduction prétendant en accréditer l'authenticité et, partant, en appeler à lutter contre le groupe de conspirateurs présumés"[33].

Ces préface ne font qu'éclairer le texte par la négative: elle mettent en exergue, par anticipation, les accusations antijuives dont le texte est porteur. Le texte, prétendument d'origine juive, qui suit devient donc non plus un exposé, mais un document accusatoire précédé d'une préface-réquisitoire[34].

En fait, les préambules des différentes versions des protocoles répondent en général à trois préoccupations: il s'agit d'accréditer le texte et son authenticité (ou du moins sa véracité), de dénoncer le dangereux complot et, enfin, d'appeler à la réaction. Nous allons étudier ici ces trois fonctions plus en détail.

7.1.       Accréditer le texte

7.1.1.  La preuve par les faits

"C'est la réalité qui fournit le meilleur commentaire. Celui qui étudie le développement historique des dernières cent années du point de vue de ce livre, comprend aussitôt les raisons de l'émoi de la presse juive. Une fois qu'un peuple entier se sera dûment familiarisé avec ce livre, la menace juive pourra être considérée comme déjà vaincue."[35]

Cette citation d'Adolphe Hitler résume assez bien un des moyens de "preuve" les plus fréquemment utilisés par les éditeurs des "Protocols": la comparaison avec les événements. Il s'agit de lire les événements historiques au travers du prisme des Protocoles pour démontrer leur esprit prophétique et, de ce fait, leur validité. Dans ce cadre, l'événement le plus fréquemment cité, car il "colle" bien à la structure des Protocoles, est la Révolution bolchevique de novembre 1917. Ainsi p.ex. Jouin, en 1920:

"Les Juifs ont tracé le plan de la Révolution mondiale dans les "Protocoles"; le bolchevisme en a commencé la réalisation en Russie, sûr de jeter ainsi les germes de l'anarchie universelle en Orient et en Occident"[36].

Les protocoles sont d'ailleurs remarquablement adaptables et parviennent à expliquer bien des choses, ainsi que l'illustre ce passage:

"Il n'est peut-être pas téméraire de penser que si, tout récemment, l'Angleterre a conclu une paix avec les Soviets, c'est parce que les Israëlites du ministère et ceux qui gravitent autour de M. Lloyd George ont eu assez d'influence sur le gouvernement britannique pour l'amener, sous le couvert d'avantages commerciaux, à soutenir le régime juif de la Russie révolutionnaire. […]"[37]

Ou encore:

"[…] et l'effondrement de la Russie, les clauses anormales de la paix, la création du super-gouvernement, appelé Société des Nations, l'établissement du judaïsme à Jérusalem, constituent la plus éclatante démonstration de la réalité du plan de conquête arrêté par les Sages de Sion."[38]

Tous ces faits étaient, nous dit-on annoncés par les Protocoles, les voilà réalisés. Quelle meilleure preuve de leur authenticité? C'est la question que se pose le Times le 8 mai 1921, repris par une édition française des Protocoles:

"Que signifient ces protocoles? Sont-ils authentiques? Une bande de criminels a-t-elle élaboré ces plans diaboliques? Voit-elle aujourd'hui avec triomphe leur réalisation ? Sont-ils falsifiés? Mais alors comment expliquer ce don de prophétie qui fit décrire les événements par anticipation?"[39]

7.1.2.  La preuve par le doute

Le stade ultime de la justification des Protocoles revient à prouver leur véracité par le doute sur leur authenticité. En réalité les défenseurs des Protocoles des Sages de Sion arguent que "quiconque, de bonne foi, doute de la véracité des Protocoles, c'est-à-dire de leur contenu authentiquement prophétique ou de leur valeur de vérité, est possédé par Satan"[40]. A titre d'illustration, on peut, avec Taguieff, citer la réaction de S. A. Nilus à une mise en cause de l'authenticité des Protocoles par Alexandre du Chayla:

"Vous êtes vraiment sous l'influence du Diable […]. La plus grande ruse de Satan est de faire nier non seulement son influence sur les choses de ce monde, mais jusqu'à son existence. […]"[41]

On peut également citer cette réaction d'un antisémite qui acquis quelque notoriété, Adolphe Hitler, devant une protestation sur l'authenticité des Protocoles:

"La mesure dans laquelle toute l'existence du peuple [juif ] est fondée sur un mensonge permanent ressort d'une manière aveuglantes des Protocoles des Sages de Sion, que les Juifs haïssent tellement. Ce n'est pas pour rien que la Frankfurter Zeitung ne cesse de clamer qu'ils sont basés sur un faux: c'est même la preuve la meilleure de leur authenticité. Ce que de nombreux Juifs font peut-être inconsciemment s'y trouve systématiquement exposé. Et c'est cela qui compte. Peut importe de savoir quel cerveau juif fut l'auteur de ces révélations. Ce qui compte, c'est qu'il découvrent, d'une manière irréfutable, la nature et les activités du peuple juif, exposant leur logique intérieure et leurs buts finaux."[42]

Il est frappant de noter que pour Hitler, comme pour de nombreux défenseurs de la véracité des Protocoles, l'analyse critique du document ne parvient qu'à renforcer sa crédibilité. Le fait même que l'on cherche à nier leur valeur est, pour les partisans de la théorie du complot juif, une preuve supplémentaire de la perversité des comploteurs. Notons également que pour le futur Führer, il ne fait pas de doute que ce texte est sorti d'une "esprit juif". Quel qu'il soit, l'auteur de cet écrit ne peut être qu'un partisan du complot et non pas un antisémite à ses yeux!

Dans l'esprit des antisémites, on se dirige donc vers l'accréditation d'un "complot juif secondaire"[43] qui viserait à nier l'authenticité des Protocoles pour protéger le complot primaire! C'est ce que Karl Popper appelle la "théorie conspirationniste de l'ignorance"[44] qui cherche à démontrer que l'ignorance n'est pas fruit d'un manque de connaissance, mais la conséquence d'une volonté délibérée des comploteurs afin de diminuer toute résistance au complot.

7.1.3. La preuve par la nature même du judaïsme

Postulant la nature démoniaque du judaïsme, les éditeurs assènent sans citer de source ou de moyen de preuve supplémentaire l'authenticité des Protocoles pour la bonne raison qu'ils exposent au grand jour ladite nature et ses méthodes de travail[45]. Ainsi, Jouin écrit-il en 1920:

"L'éditeur allemand n'est pas moins explicite. Sous ce titre: Le judaïsme dévoilé, il écrit: "D'après l'exposé que nous avons décrit […] il peut se faire que les Juifs en contestent l'authenticité, mais le lecteur non-juif reconnaîtra facilement que chaque mot de ces "protocols" respire l'esprit juif, que chaque idée correspond à la vision juive du monde, et que le Juiverie, depuis qu'elle est entrée dans l'Histoire universelle, poursuit tous les buts qui y sont indiqués"[46]

La démonstration est simple (et bien sûr simpliste): la nature même du Juif étant (pourquoi, comment,?) telle que le décrit ce livre, ce livre est donc digne de crédit, au delà de toute critique objective du document.

7.1.4.  Autre moyens de justification

Comme c'est souvent le cas pour ce genre de littérature, une des méthodes pour tenter d'accréditer le texte est de se baser sur sa diffusion et ses traduction, laissant ainsi entendre qu'un texte qui a été largement diffusé et traduit ne peut pas être un faux. Si cette méthode de justification n'a, bien entendu, aucun fondement scientifique, elle garde pourtant une certaine efficacité. Les propagateurs des Protocoles ne se privent naturellement pas de cet instrument de justification[47]. En outre, le renom des auteurs ou éditeurs des Protocoles est également cité fréquemment comme source de crédibilité[48]. A l'inverse, les voix critiques émanent toujours de personnes jugées comme de mauvaise foi ou non-crédibles[49].

Ainsi, l'édition de Mgr Jouin de 1920[50] note-t-elle que les "Protocols" émanent d'un original russe dû à la plume du "professeur Serge Nilus" qui est "un savant qui jouit, en Russie, de la réputation d'un érudit consciencieux et rigoureusement croyant, d'un homme distingué par l'élévation de son esprit". Son édition est par ailleurs déposée au "British Museum" et a été "sans doute imprimée dans le célèbre monastère de Saint-Serge situé aux environs de Moscou". Jouin mentionne également l'édition du "célèbre écrivain et polémiste russe, C. Butmi" avant de mentionner les traductions anglaise, allemande, américaine et polonaise.

Afin de justifier leur propos, les antisémites ont également l'habitude de se "citer parmi". C'est à dire qu'ils s'appuient sur d'autre écrits antisémites antérieurs, comme le Discours du Rabbin, également faux, pour étayer leur thèse[51].

Enfin, si on en arrive même à admettre le peu de crédit à accorder à l' "authenticité" du document, il suffit de revendiquer sa "véracité". Les éditeurs qui se livrent à cet exercice établissent donc que, passé l'épreuve des faits le contenu du document est vrai, même si le texte lui-même ne l'est pas. Le faux est donc vrai, il suffisait d'y penser[52]:

"C'est en vain que les Juifs opposent à de tels aveux leurs persistantes dénégations: elles ne sont pas recevables. L'authenticité de nos documents peut prêter matière à d'interminables discussions, leur véracité est aveuglante […]"[53]

Fin de la discussion.

7.2.  Dénoncer le complot "judéo-maçonnique"

Nous devons relever que dans la logique des protocoles, le complot dévoilé n'est pas celui des Juifs seuls. Ceux-ci sont, presque toujours associés aux francs-maçons. Tantôt considérée comme émanation du judaïsme, tantôt comme force maléfique au service des juifs[54] ("il est naturel que ce soit nous, et personne d'autre, qui menions les affaires de la franc-maçonnerie […]"[55]), la franc-maçonnerie est, elle aussi, dans le collimateur des propagateurs des protocoles qui dénoncent un complot "judéo-maçonnique".

La désignation de sociétés secrètes comme coupables de complots contre l'humanité n'est d'ailleurs pas une invention récente. Hannah Arendt relève que la population[56] "a tendance à croire que les forces réelles de la vie politique résident dans les mouvements et les influences occultes qui opèrent en coulisse"[57] relevant que ce rôle de conspirateur a été attribué tour à tour aux Rose-croix, aux Templiers, aux Jésuites, aux Francs-maçons puis aux Juifs, ces derniers probablement le plus tardivement.

Sarfati estime que la désignation des coupables varie d'ailleurs au fil des éditions. Qu'ils la voient comme un moyen au service du judaïsme ou comme un complice de celui-ci, les premières éditions des Protocoles accusent fortement la Franc-maçonnerie d'être coresponsable de ce complot. Les éditions ultérieures, même si elles n'abandonnent jamais définitivement l'aspect maçonnique, la relèguent clairement au second plan pour porter l'accent principal sur la responsabilité des Juifs dans la conspiration universelle[58].

On peut pourtant douter de cette analyse. Si elle semble fondée sur la base des deux éditions françaises analysées par l'auteur, il est hasardeux de la généraliser. Ainsi la préface de la deuxième édition russe de Nilus[59] de 1905, celle, allemande, de zur Beck[60] de 1919, la polonaise anonyme de 1919[61], l'anglaise de George Shanks[62] ou encore la française de Roger Lambelin en 1937[63] désignent déjà exclusivement "les Juifs", les "Israëlites", le "Judaïsme" ou, pour la dernière, les "Sionistes", ignorant l'aspect maçonnique du complot.

La particularité des Protocoles des Sages de Sion est d'associer dans son système d'explication des maux du monde  trois mouvements souvent dénoncé comme porteurs de malheurs: le capitalisme, le communisme et le sionisme.

Le capitalisme est dénoncé en tant que système basé sur le pouvoir d'une ploutocratie qui régit la Haute finance apatride. Le communisme apporte lui la sédition et la révolution antimonarchique. Quant au sionisme, il représente la synthèse de ces deux perversions, alliant les maux de l'un et de l'autre pour dominer le monde. L'ennemi redevient dès lors unique[64].

Le sionisme est ainsi redéfini comme une "façade pseudo-nationaliste d'un mouvement de conquête du monde"[65]. Sous couvert de recouvrer un territoire pour leur peuple, les Juifs organisent le grand complot. Les propagateurs des Protocoles des Sages de Sion dénoncent donc ce mouvement comme le vrai cœur du mal, façade de la plus terrible et de la plus puissante des sociétés secrètes et synthèse des vices du capitalisme et du communisme internationaux[66].

L'association du sionisme au complot n'est pourtant pas originelle. Elle émane de la réédition des Protocoles par Nilus en 1917, année de la déclaration Balfour. Nilus abandonne ainsi l'explication qu'il donnait antérieurement de l'origine des protocoles, à savoir qu'ils étaient issus d'un vol proféré aux "Archives secrètes de la Chancellerie centrale de Sion" identifiée à l'Alliance Israëlite Universelle[67]. Il privilégie la thèse d'une copie commise réalisée par un espion russe envoyé au 1er Congrès sioniste à Bâle en 1897. Les propagateurs des Protocoles des Sages de Sion précisent d'ailleurs malicieusement que l'espion et ses complices eurent peu de temps pour copier le document, retranscrit durant le voyage du document entre Bâle et Francfort-sur-le-Main:

"[Ils] passèrent la nuit à retranscrire les comptes rendus. Il en résulte que les "Protocols" ne sont peut-être pas complets, les copistes n'ayant eu que pendant une nuit l'original, qui est en français"[68]

Voilà qui laisse la porte ouverte à des révélations ultérieures…!

Quoi qu'il en soit, cette association au Sionisme, et non plus au Judaïsme, devient dès lors la version la plus largement soutenue, permettant de lever le voile sur le "vrai" visage du sionisme.

On trouve une intéressante illustration de l'association entre judaïsme, franc-maçonnerie et communisme sur la couverture d'une édition argentine des Protocoles des Sages de Sion datant de 1976 (Annexe I), Les symboles les plus reconnaissables de ces trois mouvements s'allient en effet dans un même mouvement d'assaut contre le lecteur. Il n'est pas inintéressant de noter que cette agression est emmenée par le Juif, personnage placé au centre et en avant et qui brandit l'arme du crime: le poignard qu'on devine ensanglanté. Relevons également l'aveuglante force des symboles placés dans le titre de la revue (aigle, Svastika remaniée, caractère gothique) qui permettent un référencement immédiat de celle-ci dans le champ doctrinaire du national-socialisme.

Les Protocoles sont donc présentés comme le "plan de campagne d'Israël" pour conquérir le monde. La préface de l'édition de Lambelin de 1925/1937 est parfaitement explicite sur ce point:

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