Haïti

Lyonel TROUILLOT




LES DITS DU FOU DE L'ÎLE



lundi 24

Parfois j'habite un long prologue. Glouton, à l'heure du soleil couchant j'avale tout le bleu du monde. Ce trop-plein de couleur alimente à l'envi mon passe-temps favori : la méditation des commencements. Les gardiens disent que j'en mourrai, comme si l'on pouvait se noyer dans le fond de sa tasse à thé. À les croire, je suis mort trois fois cet été. La première fois, une femme est venue qui m'a regardé tristement. Elle est restée longtemps à bavarder avec eux. Les fois suivantes, ils n'ont pas jugé nécessaire de la prévenir. Je comprends leur hostilité à mon endroit. Sans doute n'aiment-ils pas les couleurs. Et comment leur expliquerais-je, noyé dans mes méditations, qu'à chaque fois je meurs lucide. Intranquille, mais lucide.

Parfois j'habite un long prologue. Quelque chose comme une phrase bleue, encre jetée entre les îles. Peintre, je bave des merveilles. La nuit j'ancre dans mon délire. Un ciel bleu-roi coule sous ma langue.


second fait divers

Lors du procès, je leur ai raconté toutes mes vies. Les plus intelligents ont conclu à l'authenticité de mes récits. Seul un génie de l'affabulation aurait pu s'inventer autant d'enfances différentes. Les autres ne m'ont jamais pardodné de n'avoir pu indiquer quelle île habitait ma tête tel jour, telle heure, en telle année. Ils ont pris pour arrogance et duplicité mon voeu puéril de complicité. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris qu'ils m'accusaient d'un crime. On ne juge jamais les gens que sous leurs noms d'emprunt. En prison, j'ai gardé mes chaussures de sable.


mardi 14

À l'époque ils me permettaient encore de voyager, de circuler librement, je veux dire me précipiter vers quelque paradis débile à portée de mes moyens. En ces temps-là, j'avais la folie dépensière des néophytes de la transe. Un soir, sur Biscayne Boulevard, j'ai fait la bête avec un ange. Elle parlait country roads, blue grass et dixieland. Je lui contais les pommes cannelles, le cours de la rivière massacre qui coule toujours à contre-jour, les eaux boueuses du grand bassin de la Plaine du Nord où les femmes plongent leur désir en l'honneur de saint Jacques Majeur. À l'aube, le gérant du motel réveilla notre franc-parler : tant pour la passe, tant pour la caisse. Je hais les vérités diurnes : c'est l'histoire de mes insomnies. Elles ont un goût d'affaire courante qui banalise les rencontres. La nuit ment mieux. La nuit, je hante l'internet des mémoires apocryphes en quête d'images ressemblantes. Tendresse des chevelures d'enfance. Retrouvailles. Découvertes. Jouissance de l'autre et du même. Survol des fréquences disponibles. Croisements de parcours insulaires.


premier novembre

Aujourd'hui mes vingt-sept mille kilomètres carrés me suffisent.


premier fait divers

Il est des îles plus secrètes que d'autres, comme des gorges d'écolières. D'autres roublardes et vaniteuses comme des femmes d'affaire. Et d'autres à étage qui regardent la vie de haut. Les dits du fou de l'île, mais laquelle ?


premier novembre

J'ai confié aux gardiens que j'étais un artiste de la résurrection. Je leur ai exposé ma théorie des naissances contraires. Ils m'ont demandé : qu'est-ce qu'un artiste sans costume ? J'ai enlevé mes vêtements pour leur prouver que je n'avais plus mon corps de la veille. Je leur ai parlé une langue que moi-même je ne connaissais pas avant. Ne me demandez pas laquelle car j'ai encore changé depuis. Il m'arrive aussi d'habiter un corps de pierre, sans yeux, sans langues. Fier et lisse. Comme un col de montagne.


jour bleu

Désormais j'île, je vague, je gouffre. Je frivole en mal de vertiges. Remontant des excavations où s'éternisent, sédentaires, les hommes de fibres métalliques, je gribouille des recettes d'ailes. Les gardiens m'ont cherché partout, dans les mouvements tiers-mondistes, dans les cultes antiques et le vent des savanes. Ils ont piégé les bandes de chiens parce qu'ils savent que je les aime. J'ai fui même mes amis les chiens. Cette solitude me convient, la plus grande réussite philosophique consistant à colorier des antithèses jusqu'à brouiller tous les repères. J'ai mes caches dans les trous d'air pour mener mes guerres de mouvement.

Ils ont fini par me trouver, dans un égout, juste en dessous de la salle de lecture de la Bibliothèque Nationale.


jour du crime

J'ai été chez elle. Elle ne m'a pas vu. Comme tous les lundis, elle travaillait sur son Histoire des Colonies. Elle soutient la thèse que les petits pays doivent préserver leur identité. Elle adore les déconnections. Sauf la mienne. D'assister à ma déchéance l'avait tant chagrinée. Elle subit l'auto-tyrannie de la conscience responsable. Quelle sottise que de croire les îlots humains compatibles. Pourtant la maladie du vouloir vivre ensemble m'anime encore. J'ai intérêt à me laisser convaincre par les gardiens qui affirment que, de toute façon, comme elle n'a jamais existé...


troisième jour gras

Énigme de carte postale : toutes les terres sont-elles rondes ? Quelle langue les arbres parlent-ils entre eux ? Si l'enfant qui sourit avait été moi, quel rire aurais-je fait au touriste ?

Parfois j'habite un rocher borgne. Une île m'est rentré dans l'oeil, en coup de vent, à vol d'azur. Parfois j'habite un point d'orgueil d'où je canarde les mégapoles. Cinq cents ans que je coopère, je pacifique, je collabore, que je dream à l'américaine, socialise à la vieille Europe, que les écus me rentrent au cul avec des dollars à la lèche. Me voici pute en plexiglas de Curaçao à Amsterdam, footballeur de l'équipe de France, balayeur des chapelles sixtines dans le chassé-croisé des transferts exotiques. Si pour une fois j'étais le monde qu'est-ce qu'on rirait à Fonds des Nègres !

Parfois j'habite un point d'orgueil, et la pierre que je lance toujours en cloche me revient. Elle est mon arme, ma demeure. Fronde barbare. Indestructible.


mardi 39

Seule l'idée des femmes étrangères rend les voyages supportables. Non que je nourrisse le moindre complexe de panoplie — la masturbation me suffit —, mais, dans mon train de nuit, je ne consens à lever les yeux de mon île qu'au passage d'une de ces figures anonymes de la beauté. Pour un petit délit de fatuité. Étrangère ne s'oppose point à une nationalité. Quand j'habitais Port-au-Prince, toutes les femmes m'étaient étrangères. Elles le sont restées. Les villes d'eau qui chantent dans ma tête sont les seules espèces féminines avec qui j'ai lié amitié.


jour du crime

J'ai aimé une femme. Mais était-ce la même ? Elle a gardé jusqu'à la fin le don de rompre avec elle-même. Changeant de port, de look à chaque désir. D'origine à chaque rencontre. Comment aimer ensemble toutes les saisons du monde ? Il lui plaisait parfois de naître en mer de Chine. Il y avait des heures quand pour jouer à la nostalgie nous revenions d'une même enfance, d'autres encore quand elle se passait d'affinités, de filiation. J'ai aimé une femme sans fondement. Quand je lui demandais si nous ferions un jour l'amour, elle partait en riant. À tant vouloir coucher dans le lit du divers, on s'endort seul avec ses cartes. Les gardiens affirment que je l'ai tuée pour fixer son identité. Je leur répète qu'elle s'est échappée, et que, depuis, j'erre au hasard des archipels.


jour des morts

Je vais mourir d'incohérence dans une rue de Port-au-Prince, cette vieille coquette tropicale qui prend des airs de ville obèse, cette grosse pute mal lavée qui jette ses saletés dans la mer pour tromper l'oeil des paquebots. Je vais mourir d'incohérence entre le cours des jours et le vol des avions, à constituer, d'ici, d'ailleurs, de morts semblables, mon courrier de misère.


jour de la fête du travail

Qu'on soit d'Athènes ou de La Paz y a de l'embauche à Jurassic Park. Et du rêve pour les fins de semaine. Y a pas à dire : press any key, the world is one. Les grands médaillés du gadget travaillent dans les naissances synchrones, et les fantômes électroniques en mal de nouvelles genèses font leur shopping via satallite dans le grand mall égalitaire de la virtual reality. Moi, j'ai trop peur des dinosaures, j'ai pris mon île sur mon dos... Quand le petit bossu va chercher du pain, il ne va jamais...


dernier jour

Leur plus récent stratagème consiste à me provoquer. Aujourd'hui ils m'ont comparé au plus terrible des adolescents. Moi qui ai toujours méprisé les adolescents. Leur débilité m'horripile. Une civilisation de l'enfance produirait peut-être le fauvisme, Chaplin ou le Petit Poucet. Imaginez la catastrophe d'une civilisation de l'adolescence : les paradoxes de l'ignorance, la revendication des droits de l'individu pour suivre les lois du plus grand nombre. Ces anarchistes de pacotille attendent qu'on leur paye leur loyer et que l'humanité finance les réseaux d'unanimité qui leur donnent de l'assurance. Ils pensent en bande. Papa, achète-moi de l'herbe et des milliers de Vendredi. Aucun adolescent ne pourrait vivre seul sur une île. Je n'en connais qu'un seul auquel on aurait pu faire confiance : Arthur Rimbaud, profession inventeur.


confession

Je ne peux pas avoir commis le crime dont on ,Maccuse. pour peu que je m'en souvienne, cette année-là je naviguais, comme tous les ans, sur une petite embarcation. Toute ma vie, toute ma pensée, toutes mes amours se sont jouées dans cette zone interlope entre la côte et la haute mer. Comme cela arrive aux peuples, l'histoire a fondé mes douleurs. J'appartiens à ce lieu où mes blessures accostent. Pourtant j'ai toujours eu envie de prendre les vents au mot. Non, je ne peux pas avoir commis ce crime. Je me souviens m'être perdu sur une petite embarcation.


mardi 39

La poésie m'a toujours habité. Une des rares formes de communication à justifier le dérangement. On est si bien avec soi-même. Pourtant, je n'ai jamais su réussir le moindre vers. J'ai essayé sous divers pseudonymes et de multiples identités. Toujours quelqu'un m'avait précédé, forcé mes antres, usurpé mes dérives, marché sur mon île. Il me coûte de réaliser à chaque lecture que je ne suis guère aussis seul que je l'avais cru. Faute de pouvoir intenter des procès pour mes droits d'auteur à mille milliards d'usurpateurs, je travaille sur une grande oeuvre de bricole. J'ai tout écrit sur une même page de sorte que chaque image prenne appui sur la précédente et la rende totalement illisible. Récrivant tous les livres sur ma vieille feuille déchirée, je garde comme un grand secret tous les mots du monde dans ma tête. J'efface en écrivant. J'écris en effaçant. Je l'un ou l'autre, ou l'inverse. N'importe. Je cultive les passerelles.


accalmie

J'ai fait la trêve avec le monde. Le temps d'un repas. Accroché aux barreaux de ma cellule, dans une rue de Port-au-Prince ou d'une ville qui lui ressemble, j'ai pu voir une gamine qui mangeait à sa faim. Avec des dents de première fois.


dernier jour

Ils m'ont annoncé mon transfert. Ils m'ont averti que ce serait un séjour bien plus pénible que celui-ci. Il suffirait d'avouer pour éviter cette catastrophe. Non, je n'ai tué personne. Une femme ? Je sais d'elle son dos tourné. C'est à peu près tout. De moi, je sais de longues absences. Des ratés qui m'appartiennent et d'autres qui me sont venus d'eux-mêmes, sans forcer. Des objets, des phrases, toutes les gaucheries de l'existence. Je suis parfois un phare éteint où tous les réfugiés du monde font un énorme brouhaha.


thermidor

Aux États Généraux j'ai dansé le congo paillette. Puis j'ai musiqué toute la nuit avec une guitariste pop, un vieux chanteur de blues et une soprano de Madrid. Un couple d'enfants naquit dans notre chambre d'accords. Nous l'avons prénommé René(e), en souvenir de l'homme qui arpentait les terres mêlées.*

* René Philoctète, poète et romancier haïtien, décédé en 1995, auteur de Le Peuple des Terres mêlées.


Finalement les gardiens ne sont pas si bêtes. Ils connaissent mes goûts, mes peurs. Ce qui m'offense. Ils tirent, comme on dit, sur mes cordes sensibles, pour me faire sortir de moi-même. Mon refus de communiquer me vaudra-t-il l'enfermement à perpétuité ? Que dire ? Habiter la rature, l'éternelle cassure, le vouloir mal branché des signaux de reconnaissance. Si petite ma part du monde. Et si grande.

Qu'on me bouchonne à double tour dans une cage sans issue. Tant pis, je n'ai plus rien à dire. Je suis une île sans concession.


Publié d'abord dans la revue [vwa] (La Chaux-de-Fonds, Suisse), no 24, hiver 1996-1997, pp. 7-28.

© Lyonel Trouillot




BIOBIBLIOGRAPHIE

Né à Port-au-Prince le 31 décembre 1956, a suivi des études de droit. Poète, romancier, critique et parolier, il a publié trois romans (Les Fous de Saint-Antoine, Le Livre de Marie, Rue des Pas perdus) et des textes poétiques. Il enseigne la littérature, et est actuellement secrétaire général de l'Association des écrivains haïtiens.






Les Fous de Saint-Antoine : traversée rythmique. Port-au-Prince, H. Deschamps, [1989], 102 p.

Rue des Pas-perdus. Port-au-Prince, Éditions Mémoire, 1996, 142 p.

Les Dits du Fou de l'île. Port-au-Prince, Éditions de l'Île, 1997, 42 p. [nouvelles]

Rue des Pas-perdus. Arles, Actes sud, 1998.





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