Les Chroniques du Conservateur

Modèles, contre-modèles et autres réflexions historiques pour la droite en France


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LE MYTHE SPARTIATE


 

 

Sparte et son image

 

Sparte fut l’une des plus importantes cités grecques entre le VIIème et le Vème siècle avant J.-C. Elle a laissé une image qui a fasciné philosophes et hommes d’Etat jusqu’à nos jours. On a ainsi pu célébré son héroïsme lors des invasions perses ou encore la remarquable stabilité de son système de gouvernement. Mais ce qui a surtout retenu l’attention de ses laudateurs, c’est la légende d’une Sparte dédaignant l’opulence et ne se préoccupant que d’honneur martial.

Jacobins et nazis, communistes et nationalistes ont tour à tour revendiqué cet idéal spartiate d’une cité égalitaire et communautariste, où l’éducation crée des citoyens vertueux et virils, dévoués à servir la patrie. Cette image remonte aux historiens antiques Polybe et Plutarque (qui ont fait beaucoup pour la propager). Elle a ensuite été reprise avec enthousiasme par des radicaux de toutes espèces, en mal de références historiques pour justifier leur abomination collectiviste ou raciale.

La réalité fut toute autre. Sparte était avant tout une cité oligarchique et élitiste s’appuyant sur la force armée pour se défendre mais surtout pour maintenir un système esclavagiste épouvantable qui était le principal fondement de sa puissance.

 

 

Le mythe de l’égalité

 

L’égalité aurait été un des principaux éléments du mythe spartiate. Selon une histoire fabriquée, ce fut Lycurgue, le législateur légendaire du VIIIème siècle avant J.-C., qui aurait instauré cette égalité politique et économique en répartissant équitablement la terre parmi les citoyens de la cité – ceux-ci étaient d’ailleurs dénommés Homoioi, les « Semblables ». Ce désir d’égalité se retrouvait dans le mode d’éducation, les repas collectifs ou les lois limitant la visibilité des richesses.

Pourtant, les institutions politiques de la ville démentaient un tel idéal. Le gouvernement se partageait entre deux rois, un conseil des Anciens (la gérousie), cinq éphores (chargés de surveiller les rois et de faire respecter les traditions) et une assemblée populaire. Avec l’accroissement du pouvoir des éphores et de la gérousie au Vème siècle, ce système devint avant tout oligarchique. Si l’accès à ces magistratures était théoriquement ouvert aux plus méritants, elles revenaient en fait d’abord aux membres des grandes familles de Sparte.

L’ambition égalitaire était aussi fortement fragilisée par un esprit de compétition permanente au sein de la cité, poussant les Spartiates à se dépasser en prestige et en pouvoir, mais aussi, de plus en plus, en biens matériels. Principes collectivistes et comportements individualistes cohabitaient difficilement et les différences entre riches et pauvres ne cessèrent en fait de croître.

La concentration des terres au profit des plus riches citoyens s’accentua également et l’appauvrissement de toute une partie de la population fit baisser le nombre de citoyens de plein droit (pour lesquels était exigée une contribution). L’égalité spartiate proclamée n’avait jamais été une réalité. Elle devint progressivement une ridicule mascarade.

 

 

Lycurgue

 

 

Une société militaire

 

« Ô étranger, va dire aux Spartiates que nous reposons ici pour avoir obéi à leurs ordres. » Cette épitaphe représente l’esprit de sacrifice et de culture militaire qui conduisit Léonidas et ses 300 soldats à mourir aux Thermopyles. Et effectivement, Sparte fut la cité de l’ordre où obéissance et discipline régulaient la vie sociale.

Les citoyens males de Sparte étaient tenus dès leur enfance à un entraînement militaire permanent, première introduction à l’état de citoyen-soldat à plein temps. Cette vie de régiment, jusqu’à l’âge de trente ans, était rythmée par des rites initiatiques dont la fameuse cryptie, où les enfants erraient seuls dans la nature et devaient survivre comme ils le pouvaient. L’honneur et la performance militaire étaient présentés comme des valeurs suprêmes, bien au-devant de l’amour familial ou de la réussite économique.

Ce mode d’éducation produisit certes la plus formidable machine de guerre de l’âge classique grecque. Mais il marginalisa aussi violemment les individus les plus faibles tout en constituant un modèle pédagogique édifiant pour les structures d’embrigadement totalitaires, façon fasciste ou communiste, du XXème siècle.

 

 

De la défense des libertés grecques à l’impérialisme

 

Cette puissance militaire permit néanmoins à Sparte d’être longtemps le défenseur des libertés grecques. Allié à Athènes, elle mit en échec l’empire perse. En jetant au fond d’un puit les envoyés de Darius, les Spartiates symbolisèrent le refus grec de se soumettre au roi des rois dès 290. Dix ans plus tard, les Thermopyles, puis la double victoire de Platées et Mycale établirent la cité lacédémonienne comme la grande puissance terrestre grecque – la mer revenant aux Athéniens.

Cette force s’appuyait sur ses hoplites aux longs cheveux et manteaux rouges qui broyaient leurs adversaires avec leur phalange puissante et entraînée. Elle était complétée par les alliés de la Ligue du Péloponnèse, réseau d’alliance constitué à la fin du VIème siècle et dominé par Sparte. La Ligue pouvait rassembler une armée de 30 000 hommes, c’est-à-dire beaucoup plus qu’aucune autre grande cité grecque.

Lors de la guerre du Péloponnèse, Sparte se présenta alors à nouveau comme le défenseur des libertés grecques, cette fois-ci face à l’impérialisme outrancier d’Athènes. La guerre fut longue, de 431 à 404, et indécise entre hoplites spartiates et navires athéniens. Les erreurs de son adversaire, l’appui perse et l’habilité du navarque Lysandre donnèrent à Sparte la victoire finale et une position d’hégémon dans le monde grec.

Avec cette puissance incontestée disparut la modération habituelle de Sparte. Remplaçant Athènes, elle imposa sa domination sur les autres villes grecques, exigeant tributs et changements de gouvernement sous le couvert d’une rhétorique anti-impérialiste. Personne n’était dupe. Et surtout pas Thèbes, défaite en 394 et ayant due accepter la domination spartiate sur la Béotie. C’est par son armée que Sparte chutera à Leuctres en 371.

 

 

                  

            Léonidas                                         Hoplite spartiate

 

 

Les hilotes

 

L’invasion thébaine mit fin au contrôle multiséculaire de Sparte sur environ 7 500 km² de territoire dans le Péloponnèse. En effet, toute sa puissance reposait sur la domination des régions de la Laconie et de la Messénie. Un premier type de communautés, les Périèques, y avait gardé un statut assez autonome et leurs membres étaient des citoyens aux droits réduits.

Mais le système de Sparte reposait surtout sur la masse des hilotes. Devenus esclaves quand Sparte s’empara des deux territoires aux VIIIème et VIIème siècles, ils constituaient « le sujet le plus discuté et controversé en Grèce » selon Platon. Particulièrement maltraités, surtout en Messénie, les hilotes appartenaient collectivement à la cité et cultivaient la terre pour satisfaire les besoins alimentaires de ses citoyens.

Cette situation permettait aux citoyens spartiates de se consacrer uniquement aux activités politiques, militaires ou autres, et de se vanter d’être en cela plus libres que les autres Grecs. Les admirateurs des vertus spartiates devraient peut-être s’interroger sur ce dispositif assurant les privilèges de quelques individus grâce à l’asservissement de centaines de milliers d’autres.

 

 

 

 

La menace intérieure

 

Base laborieuse du système spartiate, les hilotes en étaient aussi la plus grande menace. La peur d’une révolte massive de leurs esclaves hanta constamment les spartiates et expliqua plus que les menaces perse ou athénienne la nature militariste de la société de Sparte. Les hilotes permettaient aux Spartiates de s’entraîner constamment à la guerre mais ils les obligeaient aussi à un travail de police et de surveillance constant.

Les hilotes étaient d’autant plus dangereux qu’ils formaient des communautés soudées par une histoire et une culture communes et un statut social partagé dans la douleur. Le déséquilibre démographique entre maîtres et esclaves ne faisait qu’aggraver le problème. Les citoyens – et donc les combattants - spartiates ne cessaient de décroître, du à un taux de naissance chutant et à la guerre : de 8000 en 480 à moins de 2000 en 371. En face, rien que les hilotes de Messénie totalisaient probablement plus de 200 000 individus.

Les Spartiates, terrorisés par des esclaves les haïssant, avaient mis en place un système sophistiqué pour les contrôler. Un certain nombre de rites cherchaient à faire intérioriser aux hilotes leur infériorité. Et chaque année, les Spartiates leur déclaraient symboliquement la guerre. Cependant ces mesures n’empêchèrent pas une révolte générale de dix ans suite au tremblement de terre de 464 ou encore la conspiration de Cinadon en 397.

Dernier élément de cette menace, les ennemis extérieurs de Sparte cherchaient constamment à exploiter ce danger intérieur des hilotes. Ainsi, en 425, les Athéniens débarquèrent à Pylos pour créer une insurrection hilote. L’armée spartiate revint en urgence de l’Attique qu’elle était en train d’envahir. La peur fut si grande que les Spartiates massacrèrent peu après 2000 hilotes sans aucune raison.

 

 

Un système miné de l’intérieur

 

Longtemps, Sparte conserva une réputation de stabilité, évitant tout changement brusque dans le gouvernement de la cité et dans son contrôle du Péloponnèse. Cet état de fait disparut avec le IVème siècle : sa puissance externe et sa cohésion interne diminuèrent parallèlement. Plusieurs révolutions eurent lieu jusqu’à l’instauration d’un régime tyrannique en 207. La perte des valeurs traditionnelles, les inégalités croissantes, l’incapacité à réformer les institutions eurent raison de la fameuse stabilité spartiate.

Le système esclavagiste de Sparte joua également un rôle important dans cette échéance. Constamment sur le qui-vive, les Spartiates avaient fini par être usés par la menace que les hilotes faisaient peser sur eux. En 371-369, le général thébain Epaminondas mit fin à ce système. Après avoir battu les Spartiates à Leuctres, il envahit le Péloponnèse, libéra les hilotes de Messénie et leur donna les moyens de l’indépendance. Epaminondas avait bien compris que c’était là le meilleur moyen de détruire la puissance de Sparte. Celle-ci ne s’en releva jamais.