Marchands et citoyens, la guerre de l'Internet

Mona Chollet
Dessins de Gébé
En librairie à partir du 20 janvier 2001
Editions L'Atalante, collection Comme un accordéon
160 pages - 60 francs
ISBN 2-84172-154-X

Bibliographie en ligne
Dans la même collection

Introduction

Il n’y a pas d’Internet: il n’y a que des utilisateurs de l’Internet, qui composent à chaque pas leur univers propre, leur environnement, tant par le choix des sites qu’ils visitent que par les pages qu’ils créent. Ce livre est lui-même une navigation singulière, une proposition d’itinéraire intellectuel; il est aussi un collage, collage de textes glanés aussi bien en ligne que hors ligne, dans la presse, dans des livres – essais ou fiction -, et articulés de manière à faire sens. Il s’inscrit au cœur de la matière qu’il traite, et non à l’extérieur, dans la sphère supérieure du discours d’expert: en se voulant "objectifs", les spécialistes autoproclamés des nouvelles technologies ont démontré leur incapacité à produire autre chose jusqu’ici que des clichés tenaces, stériles et réactionnaires. C’est que tout discours sur l’Internet se heurte au départ à un écueil de taille: le réseau est habité et utilisé par les gens. Bien. Qui sont les gens? (On peine déjà à leur trouver une désignation adéquate: les citoyens? les individus? le public? la société civile?…) Les gens sont-ils des abrutis incultes? Des criminels dangereux? Les détenteurs d’une sagesse "populaire" qui échapperait aux élites? Comment aborder la diversité de cette nébuleuse insaisissable sans verser dans la diabolisation ou dans l’angélisme, sans tomber dans le piège des généralisations abusives? Il faut bien pourtant se décider à essayer, même partiellement, même imparfaitement. Or, à en croire les spécialistes, le public, ce public auquel ils s’adressent pourtant à travers les médias qui leur donnent complaisamment la parole, n’existe tout simplement pas sur l’Internet. Il semble se réduire à ses éléments extrémistes, asociaux et dangereux; d’où la nécessité d’une répression tous azimuts de la liberté d’expression en ligne, quitte à museler, par la même occasion, l’ensemble des citoyens. Les gens ont vocation à écouter, et non à parler, telle est la conviction viscérale et corporatiste qui perce sous les prétendues analyses savantes. Peu importe si ce sont eux qui ont construit le réseau et qui le font vivre: ils n’ont pas voix au chapitre. Seules les impostures tapageuses des marchands et les imprécations des "experts" ont les moyens de se faire entendre.

Il serait donc temps d’affirmer que, sur l’Internet, des gens parlent et sont entendus, militent pour pouvoir continuer à le faire et pour que d’autres les rejoignent; et qu’ils ne sont ni moins intelligents que ceux qui aimeraient tant les faire taire, ni irresponsables, ni naïfs, ni incultes, ni extrémistes, ni asociaux. Prenant pour cible un hypothétique discours "techno-béat", les sceptiques et les grincheux au ton docte verrouillent toute possibilité de formuler, pour l’ère numérique, le moindre propos un tant soit peu constructif ou émancipateur. Les délires neurasthéniques, à l’inverse, reçoivent toujours un accueil des plus favorables : l’Internet est devenu un fonds de commerce commode pour les prophètes de l’apocalypse. De manière frappante, un grand nombre des discours à son sujet commencent par cette formule convenue: "Certes, l’Internet est un espace de liberté, mais…" Et si, pour une fois, on s’arrêtait avant le "mais"? Un "espace de liberté", quel que soit le nombre de "mais" dont on le fait suivre, c’est énorme. Y en a-t-il tant que cela, aujourd’hui, dans ce monde où l’on passerait assez facilement d’un carcan à l’autre, de la naissance à la mort, pour que l’on s’en détourne avec dédain? L’exploration de toutes les possibilités offertes par le Net a-t-elle déjà eu lieu, pour que l’on clame ainsi la nécessité de passer à autre chose? Non: la fête est finie avant même d’avoir commencé.

Les discours apocalyptiques annoncent une catastrophe à venir, alors que le nouvel "espace de liberté" est à portée de la main, ici et maintenant. S’abstenir de s’engouffrer dans la brèche, sous prétexte que cette situation pourrait ne pas durer, serait idiot. Doit-on, au nom de considérations globalement négatives sur l’état du monde, se priver d’aménager des niches de liberté, partout où c’est possible, à l’échelle microscopique de petites communautés d’affinités? La volonté de saisir cette chance ne relève pas d’un grand élan d’utopisme béat; seulement d’une aspiration légitime à ne pas se priver des seuls aspects vraiment excitants de la révolution numérique. Certes, les marchands ont envahi l’Internet et tentent de le contrôler; mais n’est-ce pas ce qu’ils font déjà dans le monde en général? Pour autant, peut-on obéir aux injonctions qui nous sont faites de toutes parts d’assister les bras croisés à la faillite générale? Et où trouver l’énergie d’y résister, si on nous interdit de rêver – même un peu? Comme l’écrit Edward Bond, qui a tout compris à cette fin de siècle: "Nous n’attendons pas que l’ennemi vienne, nous nous tuons nous-mêmes."

Ce défaitisme est d’autant plus absurde que le réseau, sur lequel chacun peut injecter ses propres mots, ses propres créations, est un outil extraordinairement malléable – contrairement à la télévision, par exemple, dont il sera dit beaucoup de mal, et avec une grande volupté, dans ces pages. Mais pour que ces possibilités soient saisies, encore faut-il qu’elles soient connues, qu’elles fassent l’objet de débats, de larges réflexions au sein de la société. C’est loin d’être le cas. La plupart des médias, bridés par leurs implications dans la nouvelle économie, crispés sur la défense de leurs prérogatives catégorielles, donnent de l’Internet une vision dérisoire, débilitante et tristement bornée. Ce discours conditionne l’attitude du public: soit celui-ci, docile, se contente d’utiliser l’Internet comme un super-Minitel et un nouveau débouché pour sa carte de crédit; soit, dégoûté, il se tient à distance de ce gadget ignoble que l’on veut à tout prix lui fourguer. Le fossé s’élargit chaque jour entre ces utilisateurs moutonniers - ou ces non-utilisateurs -, et ceux qui, parce qu’ils en ont fait l’expérience, savent que l’Internet est avant tout autre chose. D’où l’urgence de faire sortir du seul cadre du cyberespace, où elle reste cantonnée pour le moment, la réflexion sur l’autopublication, sur les usages citoyens, coopératifs et innovateurs du réseau, sur les vrais enjeux des nouvelles technologies. Le but de ce livre est modestement d’y contribuer.

Bibliographie en ligne
Dans la même collection

 

Accueil Editorial Gens de bien Incursions Feuilles de route Courrier

Périphéries, 2001