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Au sommaire du 15 avril 1999

- L’illusion ethnique

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L’illusion ethnique

Par Hervé Le Bras. Historien démographe (1)

Assisterait-on actuellement en France à une " ethnicisation des rapports sociaux " ? Cette savante expression signifie en fait le remplacement des critères de classe et de catégorie socioprofessionnelle par un critère ethnique pour expliquer les phénomènes sociaux. Il ne s’agit pas d’une transformation réelle de la société, mais d’un changement de point de vue et de catégories d’analyse. Il est d’ailleurs difficilement pensable que des rapports ethniques prennent exactement la relève des rapports sociaux.

À la base d’une telle croyance, on trouve cependant une évolution réelle des conditions du peuplement en France. En effet, traditionnellement, les métiers les plus durs et les moins payés ont été occupés par les vagues de migration successives. Chacune entrait par le bas de l’échelle sociale, ce qui poussait la précédente et plus encore les Français de longue date vers le haut. Avec le déclenchement de la crise, en 1974, cette dynamique a cessé, stoppant le mécanisme d’ascension sociale des Français et des immigrés. Il n’y a plus de " pompage " social, selon l’expression utilisé dans les années trente par le démographe et ministre du Front populaire, Adolphe Landry. Dès lors, les derniers arrivés - et surtout leurs enfants - sont perçus comme une concurrence possible et donc comme une menace par ceux qui occupent des positions sociales plus élevées et plus anciennes. Comment confiner ces rivaux potentiels au bas de la société sans heurter les idéaux républicains d’égalité des chances et d’intégration ?

L’ethnicisation, c’est-à-dire le recours à des caractères ethniques pour l’action politique, apporte une solution en justifiant l’exclusion par des motifs culturels, d’autant que les derniers arrivés viennent des anciennes colonies. Nommer des origines, les racialiser sous l’étiquette " ethnique ", accentue ainsi la coupure entre une base de la société largement constituée par la dernière vague d’immigration postcoloniale et les strates plus élevées dont l’installation est plus ancienne.

Les meilleures intentions du monde sont souvent à la source de cette " ethnicisation " des arguments. Certains chercheurs croient y voir le seul moyen de connaître les difficultés rencontrées par les immigrés récents, et certains administrateurs, le seul moyen de régler les questions de peuplement, notamment dans l’attribution de logements HLM. De même, les colonisateurs de la IIIe République prétendaient agir pour répandre les bienfaits de la civilisation dans des populations qu’ils qualifiaient d’arriérées. Dans tous les cas, ces bons sentiments transformés en bons prétextes habituent à jauger l’autre selon ses origines ethniques. Comme cet autre ne porte pas en sautoir sa nationalité, ni son lieu de naissance, ni ceux de ses parents, on en vient à le juger sur les apparences et à considérer que toute personne ou frisée, ou bronzée, ou jaune, ou noire provient d’une ethnie lointaine, d’autant plus qu’elle appartient visiblement aux classes populaires. Par un réflexe naturel de défense, ceux qui sont ainsi caractérisés et stigmatisés, revendiquent à leur tour leur différence. Hannah Arendt a plusieurs fois relaté comment elle avait pris conscience de sa judaïté à cause des manifestations d’antisémitisme autour d’elle ou à son encontre.

La gravité d’une telle ethnicisation tient aussi à son arrière-fond théorique. La conscience de rapports de classe est un élément favorable à une explication dynamique et positive de l’évolution sociale, que ce soit dans le marxisme, où une large majorité de personnes défavorisées reprend possession des biens accaparés par une petite minorité, ou dans le réformisme, où la masse de la population s’élève dans l’échelle sociale par les progrès de l’éducation, du civisme et de la science, eux-mêmes source de progrès économique. Au contraire, la conscience de rapports ethniques entraîne sur une pente négative. Elle mène à la ségrégation des groupes, à leur hostilité croissante, au racisme et, à terme, elle peut entraîner, comme nous le voyons aujourd’hui, des épurations ethniques.

L’ethnicisation des rapports sociaux n’est donc pas un phénomène " naturel ", mais idéologique. Historiquement d’ailleurs, les caractérisations ethniques ont souvent été engendrées par des différences sociales. Ainsi au Mali, le terme de Bambara désignait d’abord un paysan, celui de Mandingue, un guerrier, celui de Dioula, un artisan, celui de Bozo, un pêcheur, etc. Et dans l’Empire ottoman, les populations des villes de Bosnie ou des plaines du Kosovo et du nord de la Grèce n’étaient pas turques, mais converties à l’islam pour des raisons économiques...

(1) Directeur du laboratoire de démographie historique à l’École des hautes études en sciences sociales, Hervé Le Bras a publié de nombreux ouvrages, et tout récemment le Démon des origines, Éditions de l’Aube, 1999.

Article paru dans l'édition du 15 avril 1999.

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