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Audrey Tautou

Elle n°3068 - Catherine Roig - octobre 2004

Il est 10 heures pile, Audrey embaume l'Eau de Roche, porte un jean en velours gris, des baskets bleues et un T-shirt corail imprimé "sans sel" en lettres gothiques.

Audrey : "Flûte, j'ai oublié de prendre un petit haut chic pour une télé qui vient m'interviewer tout à l'heure, tant pis ! Je vous sers un café ?"

Sa tenue de teen-ager tranche avec les ors du palace, elle est encore plus gracile qu'à l'écran, mais plus pro que jamais. Une tasse à la main, elle commence par raconter comment Jean-Pierre Jeunet lui a proposé ce rôle immense.

Audrey : "C'était en 2002, juste avant la cérémonie des oscrs, où "Le fabuleux destin d'Amélie Poulain" était nominé. Dans le hall de l'hôtel, il m'a demandé si j'accepterais de tourner à nouveau avec lui. J'ai dit oui (quelle question !), surtout si c'est avec la même équipe. Par superstition, il ne m'en a pas dit plus. Bien après, il m'a parlé d'"Un long dimanche de finçailles". Je me suis plongée dans ce livre sublime, que je recommande à tout le monde, et j'ai commencé à tisser ma toile entre le roman, le scénario, l'imaginaire de Jen-Pierre, et ce que je suis... Pas simple."

Tout d'un coup, la gravité du visage de Mathilde s'imprime sur celui d'Audrey, comme si elle replongeait dans les affres de la Grande Guerre.

Audrey : "Ce rôle a été très douloureux. Pendant le tournage, je me suis mise au diapason de cette jeune fille qui joue sa vie, du coup, j'ai eu du mal à vivre la mienne. Dans le film, la voix off explique : Mathilde est d'heureuse nature. Elle se dit que si ce fil (ndlr: de son intuition) ne la ramène pas à son amant, tant pis, c'est pas grave, elle pourra toujours se pendre avec. J'ai eu tendance à ne retenir que la dernière partie de la phrase. A me dire que soit elle retrouvait son amant au bout de cette enquête, soit elle ne retrouvait pas la vie. Ce secret intime, ce sentiment effrayant la porte à chaque seconde. Moi, cela m'a éteint le coeur pendant sept mois. J'en avais perdu le sens de l'humour, de la dérision. Je ne pleurais pas toute la journée, mais je crois que ma tristesse était palpable. Pour la première fois, j'ai réalisé qu'un rôle pouvait déteindre sur ma vie. Oh, là là, je ne devrais pas dire ça, c'est super cliché et puis les gens vont s'attendre à quelque chose d'extraordinaire !"

Ils auront raison. Au cours de des recherches insensées, au fur et à mesure qu'elle découvre les horreurs endurées par Manech, son amoureux (joué par Gaspard Ulliel), Mathilde se durcit, se referme sur sa douleur.

Audrey : "Elle est comme une cocotte-minute, prête à exploser. J'aurais peut-être pas dû, mais c'est comme ça que je l'ai jouée".

En résonance avec elle-même ?

Audrey : "Possible, mais je n'en ai pas conscience. Je ne suis pas très bonne pour ces trucs-là. Je serais incapable de dresser le portrait psychologique de l'héroïne du film. Alors, me trouver des points communs avec elle ! Ah si, peut-être... Je n'ai pas de lourd secret, Dieu merci, mais comme Mathilde, je garde tout pour moi. Je ne me confie pas, je ne m'épanche jamais, je ne dévoile pour rien au monde mes peines ou mes émotions."

On tente néanmoins : seriez-vous, comme elle, une grande amoureuse ?

Audrey : "Je n'en sais rien du tout !"

Suit un de ces silences sont Audrey émaille l'entretien.

Audrey : "Oui, je pense, quand même."

De là à savoir si ce rôle l'a transfomée...

Audrey : "Je suis incapable de le dire, vous savez, je ne me sens pas exister. Je ne pourrais pas vous parler du sommeil dont j'ai besoin, ou des aliments que je ne digère pas, parce que je ne m'intéresse pas beaucoup à moi-même. Pour savoir qui je suis, il faudrait que je fasse un test, avec au moins cinq mille questions ! Je ne sais même pas si j'i des phobies, tout ça... Mon moi est un gros flou, et ça ne me dérange pas."

Un modèle de sérénité, en somme.

Audrey : "Ah non, au contraire, je suis particulièrement compliquée, je me pose toujours des milliers de questions, mais jamais à voix haute... Tout se passe à l'intérieur. Sur le tournage, en dehors des prises, j'étais recluse dans ma tanière. Je relisais encore et encore la scène finale du livre, j'en remplissais ma bulle petit à petit mais, jusqu'au bout, j'ai gardé mon secret."

Qu'est-ce qu'on peut bien faire, après avoir joué et frôlé l'indicible ?

Audrey : "Oh, c'est très facile, on retrouve sa légèreté ! Le soir de mon dernier jour de tournage, je me suis éclatée dans une fête où j'ai dansé toute la nuit. En quelques heures, la chape de plomb qui pesait sur mes épaules depuis des mois s'est envolée. le lendemain, j'ai réalisé que j'avais beaucoup travaillé ces dernières années. J'ai eu envie de rester à Pris et de profiter du quotidien. J'ai pris du plaisir à remplir mes déclarations de TVA, mes feuilles de Sécu, à ranger mon appaertement, à fire des listes, à remplir mes albums photos. J'avais vraiment besoin de me poser. Je me suis mise à cuisiner des woks de canard à la mangue, à jouer de la musique sur le piano que je me suis offert l'année dernière. J'i acheté des partitions de Satie, mais je reviens toujours à Chopin, tellement plus gratifiant ! Enfin, je suis allée en Islande, difficile de trouver plus beau..."

Quid de ses projets ? En dehors du prochain film de Cédric Klapisch ("Les Poupées russes", suite de "L"auberge espagnole"), dans lequel Audrey a un petit rôle, elle ne sait pas trop.

Audrey : Il va bien falloir que je me remette à travailler un jour, mais pour l'instant, je ne vise qu'à me trouver une maison au bord de le'au, en Bretagne, du côté de Perros-Guirec. Je vais aussi m'attaquer à la fabrication d'une bibliothèque sur mesure dans mon appartement. Depuis que mon père m'a offert une perceuse, à Noël dernier, je nourris le projet de devenir la reine du bricolage. Je suis manuelle, que voulez-vous..."

Et quoi d'autre ?

Audrey : "Intuitive, peut-être. Par exemple, lorsque j'étais adolescente, bien avant que je ne songe à devenir actrice, j'étais persuadée que je rencontrerais Stephen Frears (ndlr: elle a tourné avec lui "Dirty Pretty Things", sorti en 2003). Aujourd'hui encore, même si, hélas, je ne prédis pas les chiffres du Loto, j'i souvent l'intuition que je vais rencontrer certaines personnes".

Versée dans l'irrationnel ?

Audrey : "Un peu, mais sans y croire vraiment. Une fois, j'ai consulté une voyante par téléphone. J'avais besoin d'être éclairée sur un certain garçon. Elle m'a dit qu'il ne se passerait rien avec lui (ouf!), puis elle m'a conseillé d'arrêter de me ronger les ongles, ce qui n'est toujours pas fait. Una autre fois, alors que je faisais des essayages de soutien-gorge dans un magasin de lingerie pour les besoins d'un film, le vendeur, un vrai médium, paraît-il, m'a prédit qu'à trente ans j'aurai deux garçons et que je serai très heureuse. J'ai pensé : pff, bêtises ! mais, bizarrement, c'est quelque chose qui m'accompagne. Cela dit, comme j'ai déjà 27 ans, je crois que c'est râpé !"

Sur ce, toc toc toc, l'attaché de presse passe la tête dans l'entrebaillement de la porte, en tapotant sa montre. Horaire dépassé, grrr ! Audrey est désolée, c'est vrai que ces interviews à la chaîne, bon, bref... On papote encore un peu, on parle un peu des  photos de Dominique Issermann, qu'elle adore, des 46 millions d'euros qu'a coûtés le film, des enjeux, de la pression que tout cela représente.

Audrey : "Mais bon, ce que j'ai fait est grâvé sur la pellicule, je ne peux pas recommencer !"

On évoque les critiques, qu'Audrey s'est promis de ne pas lire.

Audrey : "J'ai envie de savoir ce que l'on pense de mon travail, mais certains mots peuvent rester gravés en moi pendant des années, mieux vaut que je m'abstienne..."

Cette fois, c'est vraiment l'heure. On se lève, on remercie pour le café, on salue l'attaché de presse, quand Audrey , au moment d'accueillir le journaliste suivant, lâche :

Audrey : "Revenez, j'ai oublié de vous photographier !"

Allons bon, mais pourquoi faire ? Pas le temps de discuter, clic-clac, Audrey brandit un drôle d'appareil, et a tôt fait de vous tirer le portrait devant la fenêtre.

Audrey : "Je photographie toutes les personnes qui viennent m'interviewer."

Pourquoi ? L'arroseur est arrosé, mais le mystère reste entier.