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16.02.2006

HEIDEGGER

HEIDEGGER

LE CLAN-DESTIN

 

 

  • Biographie *

    Né en 1889 dans le Grand Duché de Bade, Martin Heidegger est professeur titulaire à l'université de Fribourg à partir de 1928 . En 1933, il est élu recteur de cette université. Hitler est alors chancelier de l'Allemagne. Après quelques mois de coopération sur le plan administratif, il donne sa démission, en 1934 (cet épisode administratif et politique lui sera très souvent reproché). Interdit d'enseignement en 1946, Heidegger reprend, en 1951, son enseignement à Fribourg. Heidegger est mort en mai 1976.

  • Racines et apports *

    1 – Les racines


    • Heidegger, d'abord assistant et disciple de Husserl, a été profondément influencé par les concepts fondamentaux du fondateur de la phénoménologie.

    • Mais il est avant tout, et de manière essentielle, le lecteur attentif des penseurs grecs, Platon et Aristote, certes, mais surtout les Présocratiques (Parménide et Héraclite, tout particulièrement).

    • En 1862 Franz Brentano avait consacré un important ouvrage à la question de la diversité des acceptions de l'être chez Aristote ("l'être se manifeste de multiples manières"). Cet ouvrage a joué un rôle absolument décisif sur l'itinéraire philoso-phique de Martin Heidegger, en attirant son attention sur ce qui allait philosophi-quement le préoccuper : quelle est alors l'unité de ces multiples significations de l'être, que veut dire "être" comme tel ? L’interprétation phénomènologique d’Aris-tote du jeune Heidegger le conduira à s’écarter de la conception logique de la vérité : ce n’est pas la proposition qui constitue le lieu de la vérité mais la vérité qui institue le lieu de la proposition, voire que le lieu de la vérité n’est pas la pro-position mais le Dasein (la compréhension de l’Etre est elle-même une détermination d’être de l’être-là). La conception de la vérité comme adéquation est moins fausse que dérivée ; elle présuppose une vérité entendue plus originairement comme dé-voilement, présence à découvert (alétheia). Aux yeux d'Heidegger l'antique maxime sôzein ta phainomena ne signifie pas "sauver les phénomènes" mais "sauvegarder le paraître" (Cf Parmenides in Greisch, Être et Langage I, p. 216).

  • 2 – Les apports conceptuels

    Seul, l'homme est capable, montre Heidegger, de poser le problème de l'être, source fondamentale de toute existence. Si la réalité humaine se perd souvent dans la vie inauthentique, elle peut se retrouver dans son authenticité, en particulier par l'expérience privilégiée de l'angoisse, où disparaît alors le paysage rassurant de notre agir quotidien, lequel cède ainsi la place au néant, mais aussi à la vérité de l'être.

    Les concepts fondamentaux de la philosophie de Heidegger sont les suivants :

    • celui d'étant, défini comme être concret, particulier, existant dans sa réalité empirique ;

    • celui d'Être. À proprement parler, l’Être n’est rien, néant pourtant il est parado-xalement ce sans quoi il n’y a pas d’étant, et qui se manifeste énigmatiquement comme le mouvement inlassable d’un don qui les porte les phénomènes à l’existence sans ce confondre avec la présence de l’un ou autre des étants. Présence mais aussi absence. La genèse des étants se rapporte à la Présence et pourtant jamais l’Être ne se déploie sans l’étant. La tâche de la pensée consiste à méditer ce don et ce retrait de l’Être qui se dissimule derrière la présence des choses. De plus, contre la tradition métaphysique qui le décrit comme intemporel, Heidegger montre que celui-ci s’incarne dans le temps, qu’il est temps. Être ne se confond pas avec un au-delà des apparences ni avec une réalité quelconque ("étant"), il ne se manifeste que par l’intermédiaire de cet étant particulier pour lequel son propre être fait question : l'homme. La question de l’être demeure la tâche même de la philosophie, celle que la science ne prend pas en compte. Ce qui caractérise la métaphysique occidentale, c’est "l’oubli de l’être", c’est-à-dire la réduction de celui-ci à un étant déterminé, isolable, identifiable dont les formes et le contenu varient dans l’histoire : essence ou "Idées" par Platon, Dieu de la théologie médiévale, subjectivité cartésienne pour laquelle l’être des étants se confond avec l’idée claire et distincte qu’elle en a, volonté de puissance nietzschéenne. Avec cette dernière se prépare l’avènement d’une science planétaire qui réduit le réel à n’être que l’objectivité manipulable qu’elle met à jour : l’être devient l’être calculable de la physique moderne. Le corollaire de ce réductionnisme, c’est la subjectivité, successivement définie comme substance pensante avec Descartes, entendement avec Kant, savoir absolu avec Hegel et, finalement, clôturant la métaphysique, comme volonté de puissance avec Nietzsche. À chacune de ces pensées majeures correspond une figure de la vérité et un moment de cet oubli de l’être et qui consiste en l’oubli de la différence entre l’être et l’étant.

    • celui de Dasein, être-là, existant (humain), se projetant hors de soi-même et au-devant de soi-même ;

    • celui de être-jeté (geworfenheit, mal traduit par déréliction) comme caractère du Dasein jeté dans le monde. Ne posant pas son propre fondement mais existant en lui, le Dasein doit le reprendre dans l’horizon de sa finitude, ouvert sur l’avenir.

 

> Texte :

L'apprentissage du métier de la pensée

in Qu'appelle-t-on penser ? (1952) - Trad. A. Becker et G. Granel, P.U.F. (1973).

Un apprenti menuisier par ex., quelqu'un qui apprend à faire des coffres et choses semblables, ne s'exerce pas seulement dans cet apprentissage à manier avec habileté les outils. Il ne se familiarise pas non plus seulement avec les formes usuelles des choses qu'il a à construire. Il s'efforce, quand il est un vrai menuisier, de s'accorder avant tout aux diverses façons du bois, aux formes y dormant, au bois lui-même tel qu'il pénètre la demeure des hommes et, dans la plénitude cachée de son être, s'y dresse. Ce rapport au bois est même ce qui fait tout le métier, qui sans lui resterait enlisé dans le vide de son activité. Ce à quoi l'on s'occuperait alors n'est plus déterminé que par le seul profit. Tout travail de la main (1), tout agir de l'homme est exposé toujours à ce danger. La poésie en est aussi peu exempte que la pensée.

Mais qu'un apprenti menuisier parvienne, dans son apprentissage, à s'accorder au bois et aux choses boiseuses ou qu'il n'y parvienne pas, cela dépend manifestement de la présence de quelqu'un qui lui enseigne chose pareille...

Nous tentons ici d'apprendre la pensée. Penser est peut-être simplement du même ordre que construire un coffre (2). C’est en tout cas un travail de la main. La main est une chose à part. La main, comme on se la représente habituellement, fait partie de notre organisme corporel. Mais l’être de la main ne se laisse jamais déterminer comme un organe corporel de préhension, ni éclairer à partir de là. Le singe, par exemple, possède des organes de préhension, mais il ne possède pas de main. La main est séparée de tous les organes de préhension - les pattes, les ongles et les griffes - infiniment, c'est-à-dire par l'abîme de son être. Seul un être qui parle, c'est-à-dire pense, peut avoir une main et accomplir dans un maniement le travail de la main.

Mais l'œuvre de la main est plus riche que nous ne le pensons habituellement. La main ne fait pas que saisir et attraper, ne fait pas que serrer et pousser. La main offre et reçoit, et non seulement des choses, car elle-même elle s'offre et se reçoit dans l'autre. La main garde, la main porte. La main trace des signes, elle montre, probablement parce que l'homme est un monstre. Les mains se joignent quand ce geste doit conduire l'homme à la grande simplicité. Tout cela, c'est la main, c'est le travail propre de la main. En celui-ci repose tout ce que nous connaissons pour être un travail artisanal, et à quoi nous nous arrêtons habituellement. Mais les gestes de la main transparaissent partout dans le langage, et cela avec la plus grande pureté lorsque l'homme parle en se taisant. Cependant, ce n'est qu'autant que l'homme parle qu'il pense et non l'inverse, comme la Métaphysique le croit encore. Chaque mouvement de la main dans chacune de ses œuvres est porté par l'élément de la pensée, il se comporte dans cet élément. Toute œuvre de la main repose dans la pensée. C'est pourquoi la pensée elle-même est pour l'homme le plus simple, et partant le plus difficile travail de la main, lorsque vient l'heure où il doit être expressément accompli.

  1. C'est "Werk" et non "Arbeit" qu'emploie Heidegger pour "le travail de la main".
  2. Vielleicht ist das Denken auch nur desgleichen wie das Bauen an einem Schrein.

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