A propos de la langue louvite

HALUKA Numéro 1 - juillet 1997
HALUKA 1st issue -
july 1997

A PROPOS DE LA LANGUE LOUVITE

par René LEBRUN, Louvain

 

Un fait majeur des études de philologie anatolienne au cours de cette seconde partie du XXème siècle est assurément, à côté des progrès appréciables de la hourritologie, la prise de conscience de l'importance du monde louvite et de sa langue, ainsi que de la mise en place de faits enrichis sans cesse par la moisson épigraphique. A la base, le louvite se définirait comme la langue sœur du hittite-nésite utilisée essentiellement dans les régions du sud anatolien constituées par le royaume d'Arzawa et ses régions satellites, ainsi que par le Kizzuwatna occidental. L'Arzawa constituait le plus puissant royaume anatolien face au Hatti avant sa conquête par Mursili II. Ce serait une grave erreur de minimiser le fait louvite et de croire à la dissolution de la langue et de la culture louvites en raison du modèle unificateur hattouséen. En fait, le louvite résista plutôt bien au centralisme orchestré par Hattusa et, in fine, survécut jusqu'à la période gréco-romaine, parfois même sous déguisement grec.

Aujourd'hui, nous sommes capables de suivre dans sa quasi totalité l'histoire de la langue louvite et de ses états résiduels depuis les premiers documents du XVIème siècle av. J-C. jusqu'au début de l'ère chrétienne. Les tablettes cunéiformes rédigées en louvite sont bien présentes dans les archives de Bogaz-Köy, surtout pour le XIIIème siècle; nous disposons à ce sujet de l'excellent corpus établi voici quelques années par notre collègue F. Starke [I]. On assiste à cette période à un retour en force de la langue louvite, notamment au sein de la capitale impériale Hattusa. Certaines raisons peuvent en être établies :

1) Si L'ouverture au monde louvite a pu être amorcée par des contacts commerciaux ainsi que par l'annexion du Kizzuwatna à l'état hittite par Suppiluliuma I et par la conquête de l'Arzawa par Mursili II, l'exil de Muwattalli II et de ses proches vers Tarhuntassa en Cilicie louvite suite au raid brutal des Gasgas pontiques sur la capitale plongea une partie de la haute société hittite dans la culture louvite et ceci pour plusieurs années.

2) La reconquête et la reconstruction du Hatti réalisées par Hattusili III s'effectua avec l'aide des notables louvites.

3) Soulignons enfin le rôle joué par la dynamique épouse de Hattusili III, la kizzuwatnienne Puduhepa, dont l'action propagea la culture hourrito-louvite propre au Kizzuwatna (cf. cité de Kummanni) dans les sphères cultivées de la capitale; qu'il suffise d'évoquer ici la personnalité de Walwa-ziti (URMAH-ziti), chef des scribes et familier de la reine qui fit connaître et traduisit à l'usage de la capitale bon nombre de rituels kizzuwatniens. Dès le règne de Hattusili III, et encore davantage sous ses successeurs, les bibliothèques de Hattusa s'enrichirent de textes louvites ou marqués par la culture louvite. Dès cette même période, on observa une louvitisation progressive de la langue hittite-nésite s'opérant de pair avec la hourritisation de cette même langue.

L'importance d'une documentation officielle en langue louvite s'accrut sous Tudhaliya IV. On connaissait déjà les fameux autels d'Emirgazi (cf. Musée de l'Orient Ancien à Istanbul) portant le nom de ce souverain, mais à l'heure présente il convient de signaler les inscriptions du sanctuaire d'Ilgin-Yalburt racontant les conflits du roi avec plusieurs cités du sud-ouest anatolien, notamment dans la région qui deviendra la Lycie gréco-romaine. Au sein même de la capitale, l'utilisation officielle du louvite est prouvée, sous Suppiluliuma II, non seulement par l'inscription rupestre de Nisantepe (au bas d'un monument élevé par ce roi à la gloire de son père Tudhaliya IV), mais aussi par les blocs inscrits en louvite hiéroglyphique récemment dégagés et appartenant à la chambre funéraire 2 du Südburg (Citadelle Sud) de Hattusa. Suppiluliuma y évoque sa conquête de Tarhuntassa et les problèmes auxquels il devait faire face, tout comme son père, dans le sud-ouest anatolien.

Si nous parvenons à une maîtrise satisfaisante de textes essentiels pour l'histoire de la fin de l'Empire hittite comme les inscriptions susmentionnées de Yalburt et du Südburg de Hattusa (en louvite hiéroglyphique) ou des inscriptions en louvite hiéroglyphique des trois premiers siècles du premier millénaire avant notre ère (période dite néo-hittite), c'est grâce aux progrès constants réalisés dans le déchiffrement des hiéroglyphes hittites depuis les années trente, mais surtout depuis la découverte des bilingues (louvite hiéroglyphique - phénicien) de Karatepe en 1946-1947. Les nouvelles lectures établies en 1973-1974 pour certains signes de grande fréquence [II] ont définitivement établi l'homogénéité de la langue louvite et la parfaite cohérence des témoignages épigraphiques depuis les documents cunéiformes du XVIème siècle jusqu'aux inscriptions tardives de Syrie du nord datables des environs de 700 avant notre ère. Alors que le hittite-nésite, pas plus que le hourrite, ne semble avoir survécu à la décomposition de l'Empire et à la destruction de Hattusa, Kargemish mais aussi Malatya et, à l'ouest une ville forte dans la région du Kizil dag - Kara dag reprennent le flambeau de la défunte capitale; la langue utilisée est le louvite.

Les sources en langue louvite s'estompent à 1'est, sud-est au début du VIIème siècle av. J.C., notamment en raison des progrès de l'araméen, du phénicien et de la domination assyrienne. A l'ouest, en revanche, les sources concernant des documents louvites se tarissent après 1100 avant notre ère; cette situation n'est peut-être que provisoire. En effet, dès le Vème siècle av. J.C., le louvite réapparaît en quelque sorte à travers des inscriptions en langue indigène que voisinent des documents en langue grecque. Il est bien établi aujourd'hui que le lycien de la période gréco-asianique représente un stade légèrement évolué de la langue louvite; en dépit d'une documentation assez restreinte, une conclusion identique pourrait être tirée pour le pisidien. Les nouvelles lectures attribuées à certains signes cariens tendent à confirmer l'enracinement louvite de la langue carienne; à défaut de témoignages directs en langue indigène, la prudence s'impose pour le monde cilicien, mais l'onomastique de la région remontant à la période gréco-romaine, en dépit de son habillage grec, ne renie en rien la réalité louvite de noms propres: des anthroponymes tels que Sarmapimi ou Manapimi portent le sceau de leur origine louvite.

En dépit de quelques divergences grammaticales notoires(ainsi, le suffixe participial -mi- à la place du -(a)nt- hittite, ou la désinence -ha- de la première personne du singulier Ind. prét. voix active à la place du hittite -un (verbe en -mi) et -hun (verbe en -hi) ), le hittite-nésite et le louvite constituent deux langues sœurs de 1'Anatolie antique, les plus anciennement attestées parmi les langues indo-européennes. Elles doivent désormais être traitées à pied d'égalité même si le nombre de tablettes en hittite dépasse de loin celui des documents rédigés en louvite. On demeure toutefois surpris de constater une différence lexicale de taille: les termes fondateurs de société appartiennent souvent à des racines hétérogènes: au hittite siu(ni)- "dieu" correspond le louvite massani- (lycien mahani), au hittite suppi- "sacré" répond le louvite kumm(a)i-, tandis que "ville" se dira happira- en hittite et mini- en louvite.

 

[I] F.STARKE, "Die keilschrift- luwischen Texte in Umschrift", Studien zu den Bogazköy-Texten 30, Wiesbaden, 1985, 465 p.

[II] Ainsi, la flèche (L 376) à lire ZI au lieu de I, la flèche soulignée deux fois (L 377)à lire ZA au lieu de I, ou encore le signe L 209 à lire généralement I au lieu de A, et L 411 qu'on lira NI au lieu de NA. Les conséquences grammaticales de ces nouvelles lectures étaient immédiates: ainsi, la continuité du démonstratif rapproché za- était établie.

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