Le tirage au sort, d'Etienne Chouard à Ségolène Royal

Le tirage au sort, d’Etienne Chouard à Ségolène Royal

Wiki-enquête sur un revival athénien
mardi 24 octobre 2006.
 

Vous êtes peut-être comme moi : vous vous êtes peut-être réveillés lundi matin au son de la dernière trouvaille de Ségolène : faire évaluer le travail des élus par des jurys de citoyens tirés au sort.

Tirés au sort.

Vous n’avez peut-être pas réagi. Vous étiez en retard pour le boulot, les enfants à déposer la crêche, on aura mal entendu, et de toutes façons demain matin ce sera autre chose. Donc vous n’avez pas réagi immédiatement.

Et pourtant.

Tirés au sort.

Ce que Ségolène Royal propose là, c’est ni plus ni moins qu’une rupture, radicale, avec plus de deux cents ans de tradition démocratique. Pendant deux cents ans, les démocrates ont vécu avec l’idée que tout pouvoir devait procéder de l’élection. Et là, un matin d’octobre 2006, une candidate à la présidentielle nous dit : "la légitimité du tirage au sort est égale, voire supérieure, à celle de l’élection, puisqu’on va faire surveiller les seconds par les premiers".

C’est énorme.

C’est une idée totalement big bang. Une sorte d’équivalent politique de la vogue des "medias citoyens", dont j’ai dit ailleurs ce que je pensais.

Vous je ne sais pas, mais moi j’ai déjà entendu ça quelque part. Cet été, dans les Alpes de Haute Provence. Je vous raconte (en vous déballant ma vie, juste un peu).

Cet été, j’ai passé une journée avec Etienne Chouard (le web-héros du non au referendum de 2005). C’est une big bang amitié. Je l’ai rencontré ici-même. Nous l’avons reçu à Arrêt sur images. On avait sympathisé (il est impossible de ne pas sympathiser avec Etienne Chouard). On avait dit "il faut qu’on se revoie". Or cet été, par hasard, je passais mes vacances dans sa région : les Alpes de Haute Provence. Donc, on prend rendez-vous, un jour, pour voler un peu (Etienne est un adepte du parapente) et refaire le monde. Bon. Impossible de voler, il y avait trop de vent. Donc toute la journée, on a discuté. De l’Europe, des medias, de la démocratie, de la meilleure manière de sortir du marasme, tout ça.

Et là, à ma stupéfaction, Etienne me sort cette idée géniale de tirage au sort. Pour lui, le tirage au sort des responsables est "la" solution à la crise de la démocratie représentative. La manière d’en finir avec la professionalisation de la politique, qu’Etienne voit comme source de tous les maux. La manière d’en finir avec ces politiques octogénaires accrochés à leurs postes comme moules à leur rocher, avec les cumulards, avec les trahisons des promesses électorales. Plus de promesses à trahir, puisqu’il n’y aura plus de promesses (car plus de campagnes).

Je dois avouer que j’en suis resté assis par terre. Pour moi, depuis toujours, le suffrage universel est une grande conquête démocratique, point final. "Etienne, tu ferais confiance à un chirurgien tiré au sort, pour t’opérer ? Tu irais acheter ton vin chez un caviste tiré au sort ?" je lui demande. "Eh bien la politique c’est pareil. Quoi qu’on en pense, cela requiert une certaine spécialisation." Il a vacillé un moment devant cet argument imparable (comme quoi, l’air de l’altitude peut me rendre convaincant, de temps en temps). Et puis, il est revenu à la Grêce. Il parait que dans la démocratie athénienne, d’importantes fonctions étaient tirées au sort. Ce qui, vérification faite, est strictement exact.

On s’est quittés sur ce débat.

J’ai bien compris que la proposition de Royal n’avait pas grand chose de commun avec celle d’Etienne. Royal ne veut pas tirer au sort les gouvernants, mais ceux qui les surveillent. Nuance. Et souhaite les limiter, si l’on lit le texte de son intervention, à des appréciations visant à "améliorer les choses", ce qui fait regretter à certains, d’ailleurs, qu’elle n’aille pas plus loin.

Bref, selon toute vraisemblance, un gadget de plus lancé dans la campagne. La méfiance à l’égard des élus, menteurs, voleurs, cyniques, est aujourd’hui à un tel niveau (et le documentaire de Rotman sur Chirac, cette semaine sur France 2, ne va pas arranger les choses), que ce gadget peut être populaire (attendons les sondages, qui ne vont pas tarder). Mais ma curiosité est ailleurs. Je me demande simplement par quel mystérieux cheminement souterrain cette petite musique entêtante du tirage au sort, s’est retrouvée de la tête d’Etienne Chouard à celle de Ségolène Royal. Comment elle est passée, peut-être du site d’Etienne au "Désirs d’avenir" de Ségolène. Si certains d’entre vous, ici, ont vu passer l’idée dans un coin de la Toile, merci de donner les liens. Prenons celà comme notre wiki-contribution à l’histoire du mouvement des idées.


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