Élections communales

8 octobre 1999
Cliff-hanger

Lors des élections communales de dimanche, les électeurs de la capitale pourront jouer au " Stop ou encore ? "



josée hansen

Une chance inouïe. Paul Helminger, maire démocrate de la Ville de Luxembourg depuis le 18 août seulement, estime que les électeurs de sa commune ont une opportunité unique dimanche prochain : celle d’élire " des gens qui ont envie de travailler ensemble ". Cette opportunité ne se poserait ainsi que tous les trente ans, lorsque les élections législatives (tous les cinq ans) et communales (tous les six ans) tombent sur une même année. Et Helminger de rappeler les différends qu’il y a eu entre la précédente coalition gouvernementale PCS/POSL et la ville de Luxembourg.

Les deux autres grands partis candidats au poste de bourgmestre de la capitale, le PCS et surtout le POSL, considèrent eux aussi les élections communales de dimanche prochain comme une aubaine. Celle de pouvoir briguer pour de bon le pouvoir, devenu vacant par le départ de la bourgmestre de 18 ans Lydie Polfer et celui d’Anne Brasseur, 24 ans de carrière sur le plan communal, toutes les deux appelées au gouvernement en août dernier. Car les deux femmes démocrates étaient incroyablement porteuses de voix – en 1993, Lydie Polfer comptait 17 361 voix et Anne Brasseur 12 371, suivies de Colette Flesch (11 914) et Paul Helminger, en quatrième position seulement (9 586) –, garantes à elles seules d’un bon score pour leur parti.

Après la victoire relative du PDL aux élections législatives, et encore durant les discussions de coalition du futur gouvernement, le PCS a senti le vent tourner et a eu cette idée de génie de nommer le président sortant de la Commission européenne, Jacques Santer, tête de liste et candidat à la mairie de la place Guillaume. Une semaine après cette nouvelle, le PDL a réagi en panique en présentant une " liste provisoire " de trente candidats, avec Lydie Polfer en tête de liste. Il ne fallait en aucun cas donner l’impression qu’en ville, le pouvoir était vacant. " Eis Staat muss blo bleiwen " martèle Paul Helminger, ancien échevin devenu tête de liste depuis quelques semaines seulement.

Or, contrairement à ce que veut bien croire la mythologie collective, la Ville de Luxembourg n’a pas toujours été entre les mains du parti démocrate. Si le PDL compte actuellement dix sièges sur 27 au conseil communal, contre sept pour le PCS et six pour les socialistes, le rapport de force était tout autre dans les années 1960 : en 1963 par exemple, le POSL comptait 37,6 pour cent des voix, le PCS 33,5 pour cent et le PDL 23 pour cent seulement. En plus, l’électorat du PDL semble avoir commencé à s’effriter après le climax des élections de 1987 (35,9 ; puis 33,8 pour cent en 1993). Le PCS a connu un sort similaire (1981 : 31,5 pour cent / 1987 : 27,8 et 1993 : 24,5) alors que le POSL stagna à 20,3 pour cent. Ces voix se sont reportées sur les nouveaux partis Déi Gréng (10,5 pour cent en 1993) et l’ADR (6,5 pour cent).

L’électorat de la ville de Luxembourg est en train de subir une mutation profonde, le résultat des élections semble plus imprévisible que jamais. Si quelque 37 000 électeurs étaient inscrits aux élections communales en 1993, ils ne sont plus que 33 019 cette année — dont 2 100 communautaires non-Luxembourgeois, qui profitent pour la première fois de leur nouveau droit de vote, donc imprévisibles. La capitale compte actuellement 79 844 habitants.

Dans un article publié dans le journal des Stater Sozialisten Är Stad de juillet 1999, Claude Gengler, candidat socialiste et ex-fonctionnaire au ministère de l’Aménagement du territoire, s’inquiète du développement à contre-courant de la ville de Luxembourg : " une ville qui perd ses habitants est une ville qui se meurt " constate-t-il. Et de démontrer que Luxembourg n’a pas suivi la croissance démographique fulgurante du reste du pays : le pays a connu une augmentation de plus d’un quart de sa population entre 1970 et 1999 (plus 89 129 personnes, soit 26,2 pour cent), alors que la capitale n’a gagné que 4,8 pour cent de population durant le même laps de temps, soit 3 685 personnes. Claude Gengler accuse la " transformation latente de l’espace-logement en espace-bureau " comme premier coupable de cette évolution, car les communes-dortoirs de la banlieue ont connu le développement contraire. Selon Gengler " ce phénomène a été particulièrement marqué au niveau du quartier de la Ville-Haute, où la population est passée de 5 019 habitants en 1970 à 2 723 (!) habitants au 1.1.1999, maisons de retraites et maisons de soins comprises ".

Jacques Santer affiche sa volonté de repeupler le centre-ville: " Wir werden neuen Wohnraum im Stadtkern schaffen. Das Leben in der Stadt muss wieder attraktiv und erschwinglich werden. Mit Projekten des sozialen Wohnungsbaus oder dem Bau von Luxusappartements ist es dabei nicht getan. Die CSV will einen familienfreundlichen Stadtkern, in dem es sich für alle angenehm wohnen lässt. " (LW, 2.10.99). Mais il n’a pas de proposition plus concrète.

Paul Helminger (lors de la présentation de son programme le 27 septembre dernier) par contre a même un coupable : l’État. Car si l’État loue 180 000 mètres carrés de surface de bureaux, il est normal, selon Helminger, qu’il n’y ait plus de place pour des maisons d’habitations dans le centre . Et d’estimer que le nouveau gouvernement va faire rapidement avancer l’aménagement de la place de l’Étoile, où seraient alors relogées certaines administrations. Sur le même sujet, Helminger ose des déclarations ségrégationnistes, très fortement à la limite de l’acceptable, sur les nouveaux habitants de la ville, constatant " des problèmes d’intégration dans les quartiers de Sauerwiss ou Kalträis, avec tous ces gens simplement catapultés dans la ville par le Fonds de logement (sic !). "

Pourtant, en suivant la campagne électorale, basée sur une forte personnalisation qui oppose trois hommes — Helminger / Santer / Krecké —, on ne peut que constater l’absence de débat programmatique. Les candidats ne semblent se battre que sur de petites phrases, des fragments d’idées préconçues. En premier lieu, on a reproché à Jacques Santer qu’il n’aurait jamais le temps de gérer une ville en étant en même temps député européen — c’est exactement le reproche qu’on faisait à Lydie Polfer en 1993, alors elle-même députée européenne et bourgmestre.

Le PCS aime à vanter ses mérites de gestionnaire des finances, son échevin en charge du trésor Paul-Henri Meyers laissant derrière lui une situation financière saine : 15,7 milliards de francs de recettes contre 14,2 milliards de dépenses prévues pour 1999.

Si tous les partis disent s’engager pour une réforme des rythmes scolaires et l’amélioration de l’encadrement parascolaire des enfants, ou encore l’instauration d’un guichet unique, une meilleure politique d’information et une réelle participation des citoyens dans les commissions consultatives par exemple, ou, panacée à tous les maux, la création d’un site Internet interactif, un des seuls points de réelle différenciation politique est l’organisation du transport (voir aussi LL 39/99).

Ainsi, Déi Gréng semblent s’être découvert un nouveau courage, celui d’axer toute leur campagne sur le BTB, Bus-Tram-Bunn, précipitamment déclaré comme mort par les sieurs Santer et Helminger, le POSL étant en train de chavirer. Déi Gréng sont les seuls à voir toute l’envergure du trafic professionnel dans la ville et tous les problèmes que cela engendre pour les habitants — quartiers encombrés par les voitures garées, nuisances sonores, pollution etc. À contre-courant, leur stratégie pourrait néanmoins s’avérer réaliste, comme il est peu probable qu’ils dépassent leurs quelque dix pour cent de voix des deux derniers scrutins. Depuis 1993, les Verts comptent trois sièges au conseil communal. Ils partagent avec Déi Lénk, qui se présente pour la première fois sous ce nom en ville, l’engagement pour le service public.

Sur ce point, l’ADR se positionne à l’exact opposé du spectre politique et ne se lasse pas de rappeler son opposition catégorique au projet du BTB et va même jusqu’à revendiquer une privatisation progressive des transports en commun. En 1993, l’ADR a obtenu un siège au conseil communal, siège que le parti a pourtant perdu avec le changement de parti de Hilda Rau-Scholtus, qui a créé son propre parti NOMP (Neutral an Onofhängeg Mënscherechtspartei). Aujourd’hui, elle n’est plus candidate à sa succession. Il faut aussi rappeler qu’en 1993 encore, un parti réellement et ouvertement d’extrême-droite était candidat aux élections communales : la tête de liste de la Nationalbewegung n’a obtenu que 1 506 voix, aucun siège, mais c’est toujours ça.

Dimanche prochain, le parti socialiste compte bien sortir vainqueur des urnes. Sinon en chiffres absolus, il espère au moins pouvoir annoncer une amélioration de son score de la dernière fois. En 1993, Robert Goebbels, alors ministre, avait animé toute la campagne par sa seule candidature, mais n’a pas pu augmenter le score socialiste (9 100 voix personnelles, avant Jeannot Krecké : 7 307 ; 20,3 pour cent des voix pour le POSL). Si Jeannot Krecké a fait un bon score personnel aux élections législatives de juin (une progression de deux mille voix à 15 436), cela comptait pour toute la circonscription Centre. À Luxembourg-ville, il était le plus populaire des socialistes (5 949 voix), mais comme son parti n’y a fait que 15,6 pour cent des voix (contre 33,1 pour cent pour le parti démocratique), il est peu probable qu’il devienne bourgmestre. Il peut néanmoins compter sur une liste très forte, avec notamment les trois anciens membres du gouvernement Mady Delvaux, Lydie Err et Robert Goebbels.

En fait, si le pouvoir en ville va se jouer entre le PCS et le PDL — Santer pouvant prévisiblement espérer un bon score personnel, le PDL tablant sur les suffrages de liste — les socialistes comptent fortement pouvoir devenir le futur partenaire de coalition. Pour cela, ils ont même été jusqu’à trahir leur idée, le cheval de bataille de l’ancienne ministre des Transports Mady Delvaux, actuelle candidate sur la liste communale du POSL : le BTB. Jeannot Krecké a peut-être prématurément annoncé que ce n’était pas une " vache sacrée " pour eux, et que le POSL était prêt à considérer toutes les solutions viables au problème du trafic de transit en ville.

À Luxembourg, le POSL a axé toute sa campagne sur la nécessité d’un changement après trente ans du même parti au pouvoir — avec les mêmes termes que le PDL a utilisé pour les législatives : apathie, copinage et clientélisme politiques, manque de visions... Comme sur le plan national, les Stater Sozialisten en appellent à un nécessaire rééquilibrage politique afin de revivifier le jeu démocratique majorité/opposition, les communes pouvant alors représenter un contre-pouvoir à celui du nouveau gouvernement.

Dans son analyse (publiée le 6.10. au Luxemburger Wort), Michel Heintz constate que, historiquement, " le principal parti d’opposition sur le plan national bénéficie systématiquement d’une prime par rapport aux concurrents qui exercent des responsabilités gouvernementales " avant " d’y déceler une tendance ‘modératrice’ de l’électorat vers un rééquilibrage des responsabilités qu’il confie. "