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Livre / Ernest Pépin, L’envers du décor, Le serpent à plumes, 2006
 Lyonel Trouillot
lyoneltrouillot@lematinhaiti.com
De tous les romanciers des Antilles françaises, Ernest, Pépin est sans doute le plus proche d’Haïti, de cette langue créole en français dont Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain demeure la plus belle illustration. Proche aussi d’Haïti par la dimension poétique de son écriture romanesque. Poète, Pépin l’est. Son Cantique des tourterelles (2004) est un très beau voyage entre les genres voyage entre les genres. Pépin, l’homme, est aussi proche d’Haïti par son idéal humain et poétique d’une Caraïbe unie dans sa diversité, avec ses expressions spécifiques, partageant ainsi le rêve des îles qui marchent de René Philoctète.
Haïti est d’ailleurs bien présente dans son dernier roman. La destinée, la condition des émigrants haïtiens en Guadeloupe fait partie de cet envers du décor qu’un blanc, un français « de la métropole » découvre, d’abord à ses dépens, pour trouver ensuite un sens à sa vie, à la vie.
Anadine, la vieille négresse qui a tout vu et qui a passé l’âge de la sexualité « ramasse un jour un blanc dans la rue. Pauvre, sale, désoeuvré. Une loque blanche. Il va lui conter son histoire, ses démêlés en métropole avec sa belle-famille, la venue du couple en Guadeloupe, les années de succès de leur entreprise, la fausse accusation de racisme dont ils seront les victimes, l’échec de leur commerce, la rupture décidée par sa belle épouse, Sylvie, qui part « avec un beau rasta » la solitude, la déchéance. Un blanc triste, sans courage ni repère, aussi sale et perdu que Laya, la vieille chienne d’Anadine. « Il y a des gens qui portent sur leur tête toute la charge de l’enfer. Ils ont beau faire, beau dire, beau courir, la déveine (femme folle et jalouse) les rattrape jusque dans leur pisssat. » « Ce blanc-là, (son blanc-France) Anadine l’a vu arriver au marché avec ses yeux-pleurer. Il flottait, chose à la dérive, plus maigre qu’un bois brulé, déjà mordu par l’envie de l’en-bas. »
Derrière la descente aux enfers de Jean-Paul et sa redécouverte du désir de vivre, c’est le vivre en Guadeloupe que Pépin nous raconte, en changeant ne narrateur à l’occasion (Anadine, Jean-Paul). Cette suite de récits rapportés assure la place de multiples anecdotes et personnages qui constituent les éléments d’une vaste toile. Celui qui ne voit pas toute la toile risque fort de se tromper. Jean-Paul n’a pas fini d’apprendre. Comment peut-il savoir qu’il y a « dans l’élite locale » des arnaqueurs des deux sexes qui font du faux nationalisme ? Comment peut-il savoir que dans la communauté haïtienne, quand arrive un « frère », ce frère peut être le mari. ? Comment peut-il savoir tout ce qu’il faut savoir pour ne point se laisser piéger et pour comprendre le pays? La leçon est que tout pays – Anadine ne dit pas l’île, elle préfère dire le pays – est un monde : « Vivre créole, ce n’est pas seulement mettre des chaises autour de la table, c’est aussi vivre le monde ! » Comprendre aussi que dans ce monde tous les exclus, tous les vaincus finissent par se ressembler. Et ayant initié son blanc adoptif au réel et au mystère, Analyse va rejoindre son Tertulien, le seul homme de sa vie. Mais, dans son cercueil, il y a sur son visage quelque chose qui tient du testament : « Nous sommes mille pays dans une rognure de terre »… et un monde dans lequel « les hommes doivent se tenir debout ». Et Jean-Paul, désormais blanc-métropolitain-guadeloupéen-syrien-haïtien a enfin compris quelque chose : « J’étais venu chercher un paradis, j’avais trouvé un pays où les hommes et les femmes, comme partout ailleurs, sculptaient leur légende en tenant raide les rênes de la déveine et de l’espérance. »
Un regard sur la Guadeloupe rêvée et réelle. Une fable humaniste avec des pointes d’humour. Et surtout, une lecture plaisante, avec des passages si beaux qu’on en regrette la fin.
L’envers du décor, mille fables en une seule en pays caraïbe pour nous rappeler que Nulle terre n’est plus ni moins terre qu’une autre terre des hommes

jeudi 13 juillet 2006
 
   
 
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