2 janvier 1911 : la naissance d’une Nation


Photo : Marcel Communeau - en plein centre lors de son dernier match international, face aux Gallois (perdu 8-11, le 2 février 1913 au Parc des Princes) - fut le capitaine de la première équipe de France victorieuse, contre l'Écosse. À droite, Fernand Forgues, "le Bayonnais".

La pierre tombale posée dans un cimetière situé à une longue touche de la cathédrale de Beauvais, dans l’Oise, est aujourd’hui une tombe morte. Ni délabrée ni en friches, certes, mais sans fleurs ni couronnes. Sans vie, en somme.
Pourtant à la voir se dresser avec dignité, à y lire les noms gravés de 1830 à 1973, tous suivis de prestigieux pedigrees – ingénieur des Arts et manufactures, ingénieurs de l’École centrale et autres distinctions militaires -, on sent bien qu’à une époque, la famille qui repose ici ne fut pas rien. Seulement voilà : il n’y a plus, depuis longtemps, de Toussaint pour cette tombe-là. Le temps a dispersé les générations de Communeau et par surcroît le vent, la pluie, les rudes hivers ont commencé à buriner les noms tracés sur la pierre. Celui de Marcel, notamment, Croix de guerre 1918, Légion d’honneur 1932.
C’est cette âme forte et frémissante, pourtant, qui, dans l’hebdomadaire « La Vie au grand air », daté du 14 janvier 1911 écrivit : « En rentrant sur le terrain (le 2 janvier), j’avais la certitude que l’équipe de France ferait du bon et beau jeu et pouvait faire match nul. Les évènements ont dépassé mes prévisions. »
Oui ce Marcel Communeau était quelqu’un. Un homme, comme aurait dit Maurice Barrès – guide intellectuel du nationalisme et alors académicien au faîte de sa gloire – qui avait « l’amour des choses de l’esprit, le goût du droit, du travail bien fait, du sérieux, du respect de soi-même et de sa patrie ». Hormis qu’il fut centralien, qu’il gérait déjà la plus grosse entreprise de la région – la Manufacture française de tapis et couvertures, fondée par le grand-père – et que dès l’année suivante, comme le rappelle aujourd’hui Max, son dernier fils survivant, 78 ans, « il imposa qu’on portât sur le cœur des maillots bleus le ‘’coq gaulois’’ », il était aussi, à 26 ans, en 1911, capitaine de l’équipe de France qui, bien qu’étant encore en primaire – c’était le 13e match officiel de son histoire -, allait remporter sa première victoire. Dès le deuxième Tournoi des Cinq Nations. Le lendemain, le quotidien londonien « Daily Mail » nota d’ailleurs, non sans perfidie à l’endroit des amis Calédoniens que si « l’Écosse fut le dernier des membres de l’International Rugby Board (fondé en 1890) à accorder un match amical à la France, eh bien, la France a changé la face des choses et l’Écosse est le premier quinze représentant un pays britannique qui ait subi une défaite indiscutable face aux Français ». Quatre années avant le chef d’œuvre du cinéaste américain David Ward Griffith, on venait en effet bel et bien d’assister, en ce 2 janvier 1911, à la « Naissance d’une Nation ».
Car on a beau dire, jusqu’à l’aube de cet an de grâce 1911, on prenait les rugbymens français un peu par-dessus la jambe de l’autre côté de la Manche. Même si les Bleus, notez-le, avaient été champions olympiques de rugby aux Jeux de Paris en 1900, dominant en finale, 27-3, la Grande-Bretagne, victoire au demeurant qui n’est point reconnue par la Fédération française de rugby puisque, pour elle, le premier match international de l’équipe de France qui vaille remonte au 1er janvier 1906, face à la Nouvelle-Zélande.
Pour être tout à fait franc aussi, cette condescendance britannique n’était pas totalement infondée dans la mesure où l’on pratiquait un rugby-football de haut niveau depuis quarante ans outre-Channel. Pas volée non plus parce qu’en 1884, puis de 1891 à 1908, Anglais, Écossais, Gallois et Irlandais prirent, eux, l’habitude de se fréquenter chaque année, mettant ainsi sur pied un tournoi leur permettant de progresser. Bref, le rugby français était en retard d’une génération sur celui qui se jouait en Grande-Bretagne.
Et cela aurait pu continuer ainsi des décennies si, par hasard, les All Blacks de Dave Gallaher – appelés par les Anglais « les Coloniaux » - n’avaient décidé, avant de rentrer en leur lointain et isolé pays, de faire un crochet par le Gai Paris après une tournée triomphale de quatre mois dans les îles Britanniques où ils ne perdirent qu’une seule rencontre (Angleterre 15-0, Irlande 15-0, Écosse 12-7, Pays-de-Galles 0-3, pour les tests-matchs).
Bien évidemment, le 1er janvier 1906, les Français prirent une fameuse déculottée (38-8) mais la presse anglaise remarqua que Marcel Communeau et ses camarades avaient durant ce match marqué plus de points que les quatre pays des « Home Unions ». Impressionnée ou poliment jalouse, allez savoir avec cette vieille ennemie familière qu’est l’Angleterre, cette dernière proposa alors à la France un match amical annuel. Le premier, le 22 mars suivant, ne se terminant guère mieux (35-8). Mais le pli était pris.
Deux saisons plus loin, ce furent aux Gallois d’inviter les Français, résultat : 36-4, puis au tour des Irlandais en 1909 d’avoir envie de se frotter aux « Frenchies », 19-8 à Dublin, ce qui était déjà plus présentable.
Restaient les Écossais, traditionalistes jusqu’au bout du kilt et butés comme pas deux. Pressés par les autres, ils finirent pourtant par céder. Alors, en 1910, le Tournoi des Cinq Nations vint au monde. Mal, évidemment pour ceux qui en étaient les bleus, mais l’essentiel était fait : ils étaient enfin de la famille. Du moins le crurent-ils.
Et nous voilà ce lundi 2 janvier 1911. Oui, un lundi ! Vous dire pourquoi, c’est une autre histoire, toujours est-il que le quotidien sportif « L’Auto » annonça l’événement ainsi : Aujourd’hui, à 2 heures et demi très exactement – on nous a prié d’insister sur ce point – se jouera à Colombes le premier match international de rugby-football de la saison entre la France et l’Écosse. Deux trains spéciaux partiront de la gare Saint-Lazare à 1 h 32. Les chaises numérotées et réservées seront à 10 francs, les tribunes à 5 francs, les gradins à 3 francs et la pelouse à 1 franc. Les Écossais joueront en jersey bleu marine et les Français en jersey blanc, frappé des anneaux bleu et rouge de l’Union des sociétés françaises des sports athlétiques. » Et le spécialiste rugbystique du journal, Paul Champ, de préciser plus loin : « La victoire de l’Écosse ne peut faire de doute, malgré les progrès évidents accomplis depuis la saison dernière par nos footballeurs. » Comme quoi…
Oui, comme quoi. Marcel Communeau – 21 sélections de 1906 à 1913, dont 13 en tant que capitaine – par exemple, sera bien obligé d’avouer douze jours plus tard dans « La Vie au grand air », « avoir avant le match eu des doutes sur Pierre Failliot », mais ajoutera aussitôt : « Je n’hésite pas à reconnaître que je m’étais trompé et que nous lui devons beaucoup de notre succès. » Tu parles. Cet obscur, ce sans-grade, en plus de marquer deux essais, sauva ce jour-là son pays à la dernière minute en venant de son aile opposée culbuter hors du terrain, à un mètre de la ligne de but, le dénommé Walter Sutherland qui croyait avoir définitivement transpercé les lignes françaises.
Comme quoi encore, la mélancolie du ciel et le terrain collant de Colombes évoquant les Borders des meilleurs jours valut au centre Fletcher Buchanan cette imprudente prédiction : « C’est un véritable temps écossais, on gagnera de 15 points. »
Comme quoi, hein ? D’abord on commença avec dix minutes de retard. Et, côté français, à quatorze par-dessus le marché, ce qui était fâcheux, Vareilles ayant râté sa correspondance à Melun et Francquenelle son train à Saint-Lazare, il pénétrera sur le terrain à 2 h 44 très exactement. Comme prévu, en revanche, l’Écosse lâcha d’entrée les chiens en dribbling : essai de Mac Callum, à la 14e minute. Et puis cela s’arrêta là.
Car surgirent ensuite les déferlantes pareilles à celles de la Côte Basque, un jour de grand vent, trois essais français en dix minutes, puis un quatrième en seconde mi-temps. Et les réactions des Munro, Pearson ou autres Abercrombie, un aurochs, ne changèrent rien au miracle de cet an qui n’avait pas encore deux jours. À tel point que ledit Patrick Munro, capitaine écossais, ne trouva qu’une conclusion possible : « Après ça, il ne me reste plus qu’à abandonner le rugby. »
La presse française, elle, s’enflamma. Ainsi « Le Plein air », hebdomadaire paraissant le vendredi : « Voilà vingt ans que nous pratiquons le rugby-football. Nous l’avons vite appris, mais longtemps mal joué en bon Français que nous sommes, trop désireux de briller individuellement. Il n’est pas trop tôt, n’est-ce-pas, pour que toutes les leçons reçues portent enfin leurs fruits. »
De plus, si en championnat, le Racing, le Stade Français. Le SCUF, le CASG dictaient encore le plus souvent la loi de la capitale, la folie du « ballon pointu » avait traversé la Loire et gagné les pays d’Auvergne, du Sud-Ouest ou du Lyonnais. Alors le vieil expert Jim Corbet décrivit, les larmes dans la plume, dans le « Sporting », autre hebdomadaire « L’anxieuse attente de toute la province sportive traduisant la fièvre du pays tout entier. Le téléphone interrogeait le destin et le lendemain ce fut la ruée vers les journaux dont les colonnes commentaient orgueilleusement le résultat glorieux. J’ai vu les non-initiés écouter religieusement, s’efforcer de comprendre, de se mettre à l’unisson. »
Henri Forgues, beau retraité basque de 75 ans, dont le père - « Fernand le Bayonnais », fut à la même époque champion de pelote basque, rameur d’exception sélectionné aux Jeux de Londres en 1908 et qui célébrait en ce 2 janvier sa première sélection – se souvient aujourd’hui encore l’avoir entendu dire à propos de cette victoire : « Les journalistes ont été tellement élogieux et dithyrambiques qu’ensuite nous avons été mauvais pendant dix ans. »
Il ne se trompa guère, l’un des fondateurs de l’Aviron Bayonnais. Après trois menaçants automnes et quatre ignobles hivers dont le « métier » pour près de 2 millions de pauvres hères consista à être tués – cinq des héros de 1911, Decamps, Burgun, Lane, Guillemin, Legrain, furent ainsi déchiquetés aux « champs d’horreur » -, il fallut encore attendre deux printemps et le 3 avril 1920 pour, au rugby, retrouver un succès français : 15-7 en Irlande. Le triomphe de la génération bénie Jauréguy, Crabos, Bordes, Got. Celui de purs talents tout juste sortis des couches et pouponnés par Marcel-Frédéric Lubin-Lebrère, un pilier qui, quelque part dans la Somme, reçut un jour dix-sept balles dans la peau, y perdit un œil, c’est dire s’il en avait… vu d’autres. Eh bien, malgré ses états de service, il se fit dans la nuit du 3 au 4 avril 1920, terrible injustice, embastiller par les « Tommies » - ses frères de galères d’avant-hier dans les tranchées – parce qu’il chantait à tue-tête « La Marseillaise » dans les rues de Dublin. Ce qui n’était pas recommandé, car il ne savait pas, ce vieux guerrier, que ces révolutionnaires du Sinn Fein, qui menaient la vie dure aux Anglais, avaient adopté les paroles de Rouget de Lisle comme chant de ralliement…
Que l’on se rassure. « L’affaire Lubrère » ne fit pas taire le vent de l’Histoire. Le 6 décembre 1921 suivant, l’Irlande de Michael Collins devenait une République indépendante. Et c’est de justice dont ce jour-là il s’est alors agi.

Patrick Lemoine



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