Idées



Didier Lestrade,
le bonheur est dans l’après
 
Par Philippe Noisette. Photos Salvatore Caputo.
 
Journaliste, militant, fondateur d’Act Up-Paris et cocréateur du magazine Têtu, Didier Lestrade signe avec Cheikh, Journal de campagne, un manifeste contre le
« marasme gay ». Interview sur l’air du temps et propos sans complaisance.
 
Didier Lestrade a raconté la naissance d’Act Up, osé son Journal des années 80 ou alarmé sur l’attitude de certains gays suicidaires par leur comportement sexuel avec The End. Trois livres touffus, brillants souvent, maladroits parfois. Mais Lestrade, quoi qu’on en pense, reste une voix essentielle dans le paysage homo. Cheikh, joliment sous-titré Journal de campagne, raconte son installation en Normandie, sa vie nature. Ou comment s’émerveiller devant une tulipe en fleur. Sans oublier quelques coups de gueule contre ce « marasme gay » actuel qu’il dénonce. On passe du rire au plus sérieux. On s’énerve aussi. Du pur Lestrade, mais assagi. Il est question dans ces pages de Henry David Thoreau, un Américain du XIXe siècle parti vivre dans une cabane au bord d’un lac. Walden, le récit qu’il en tira, a marqué Lestrade. Mais Cheikh est également un livre actuel, en prise directe avec notre monde, et politique. Donc s’adressant aux gays, jeunes et moins jeunes. Et aux autres. En attendant (peut-être un jour) l’ouvrage sur la dance music que Didier Lestrade nous doit.
 
Philippe Noisette : Christine Boutin au gouvernement, envie de réagir, non ?
Didier Lestrade : Ca ne me dérange pas plus que d’autres choses. Boutin n’est pas à un ministère déterminant et il y aura toujours des députés homophobes comme Vanneste (1). L’important est de savoir où s’arrête leur liberté d’expression et comment s’assurer qu’ils n’agressent pas sans cesse des minorités qui se sentent concernées par leurs propos. C’est une question d’autorité gouvernementale. On verra comment le gouvernement Sarkozy va se comporter. Je crois savoir qu’il n’aura pas de scrupules à virer les personnes qui posent problème.
 
Philippe : Les agressions homophobes en augmentation : est-ce à dire que l’on se trompe sur la « relative » acceptation des homos en France ?
Didier : Les initiatives contre l’homophobie sont des combats nécessaires. Je ne crois pas que les cas soient en augmentation puisqu’il n’y avait pas de statistiques avant. Je ne crois pas non plus que ce soit l’alpha et l’oméga de la question gay aujourd’hui. Quand je vois des papiers, dans Le Monde et dans Préférences, sur les travaux d’Éric Verdier (2), qui dit que l’homophobie est si importante actuellement qu’elle fragilise les hétéros… c’est n’importe quoi. Un hétéro, même jeune, qu’on traite de tapette, il rigole. Les jeunes hétéros n’ont jamais été aussi cool avec les gays : si vous voulez que je vous rappelle comment c’était il y a vingt ans, je peux le faire. C’était beaucoup plus violent et en plus, les gays étaient invisibles. Le succès même de la Gay Pride en est une preuve et il y a beaucoup de gays qui sortent en boîte avec des hétéros, ce qui ne se faisait jamais avant. En fait, l’obsession de l’homophobie est consensuelle dans un milieu associatif LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) qui se déchire avec rage. C’est le dénominateur commun qui permet de ne pas aborder les questions plus graves : si les gays sont vus sans cesse sous l’angle victimaire, est-ce que cela les dégage de leurs responsabilités en termes de prévention du sida et de santé publique ? Non. Et ça, personne ne le dit. Une minorité ne doit pas seulement exiger, elle doit nourrir la société par sa réflexion et ses efforts, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.
 
Philippe : Vous ne fréquentez plus la Gay Pride ?
Didier : Je n’y vais plus parce que je connais par cœur, mais je suis content que ce soit un succès. Je suis content pour ceux qui y vont.
 
Philippe : Être gay ou lesbienne en 2007, c’est plus de consommation et moins d’engagement ?
Didier : C’est une consommation forcenée et un engagement absent. Dans la zone publique, on s’offusque des scandales homophobes, mais dans la zone privée, c’est chacun pour soi, et franchement, la grande majorité des gays et des lesbiennes ne sont pas concernés par les problèmes des transsexuels, je vous l’assure. Avant de faire semblant de s’engager pour des gays et des
lesbiennes en Irak, il serait judicieux de régler le problème en France. C’est facile de critiquer ce qui se passe ailleurs, plus difficile de poser la question de notre propre racisme homosexuel envers les autres. Et il est bien réel !
 
Philippe : Vous vivez à la campagne, le fameux « loin de Paris », mais votre regard sur la communauté gay reste juste, et parfois implacable…
Didier : Ce qui est fascinant, c’est que cette communauté perd son humour. J’ai une réputation de grincheux militant, mais ce sont les gays qui ont jeté leur autodérision aux oubliettes. Si on ne peut plus faire de blagues sur les nounours, les mecs cuir, les folles fashion, alors, c’est que le politiquement correct interdit d’émettre le moindre avis sur cette communauté qui ne soit pas le sempiternel : « On souffre ! » Il est facile de remarquer que les seuls gays affirmés qui sont respectés dans le cinéma ou la littérature sont des séronégatifs flippés et ils en jouent pour faire des films qui vont à Cannes. La société adore ce côté plaintif gay. Mon avis définitif, c’est que les gays, en tant que minorité, souffrent beaucoup moins que les autres minorités non visibles de la société, comme les Arabes et les Noirs. Il faut arrêter de se plaindre. Nous disposons d’un tissu associatif, de médias, de moyens non négligeables, de traitements contre le sida, de voyages à l’étranger, d’une écoute politique ; il faut s’en servir pour montrer que les gays peuvent à nouveau être leaders en termes de politique et de création. C’est loin d’être le cas – et le reste de la société le voit. Il est possible de sortir de ce marasme gay.
 
Philippe : Dans votre dernier ouvrage, on découvre un Lestrade dont la colère est plus rentrée. Pourtant, la situation sur pas mal de fronts n’est pas si différente. Parce que vous êtes fatigué d’être l’un des seuls qui élève la voix, que vous voulez vous protéger ou que vous faites un constat d’échec ?
Didier : Tout à la fois : l’échec, l’autoprotection, l’envie de dire ce que je pense avec liberté, faire le point, l’espoir naïf que cela puisse servir à certains. Je suis fasciné par le côté aphone de cette minorité, qui n’aborde jamais les problèmes de notre vieillesse, de nos engagements oubliés, de l’impact d’internet sur notre sexualité, de la fuite massive vers la psychanalyse. Nous avons sacrifié de nombreux principes pour le luxe de pouvoir baiser à nouveau sans contrainte. On croit oublier le sida en développant une épidémie morale qui est en train de produire une deuxième vague du sida, uniquement chez les gays des pays riches.
 
Philippe : Journal de campagne, c’est votre « lettre à un jeune gay » ?
Didier : Oui, dans un sens, je m’adresse aux gays de mon âge pour relever leurs questions, mais je me tourne vers les jeunes car nous avons besoin de « passeurs », d’aînés qui racontent la vie d’avant et qui puissent faire des parallèles avec ce qui se passe aujourd’hui. Ce n’est pas de la nostalgie, ce sont des pistes pour le futur. Et en plus, je suis tombé amoureux d’un mec génial de 25 ans !
 
Philippe : La place de la musique dans votre vie aujourd’hui ?
Didier : Elle est secondaire, car j’ai vraiment passé quarante-cinq ans à être à fond dedans, depuis tout jeune, et je n’ai plus peur de dire que je suis largué dans certains domaines. C’est reposant. s
 
(1) Christian Vanneste, député UMP condamné pour propos homophobes le 25 janvier dernier.
(2) Psychologue, chargé de mission à la Ligue des droits de l’homme et coauteur avec Jean-Marie Firdion de Homosexualités & suicide, H&O éditions, 2003.
 
 
Cheikh, Journal de campagne, éd. Flammarion, 345 pages, 22 euros.
Gay Pride le 30 juin à Paris.