Michel Vastel
26 septembre  2007
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Dion Quichotte mission impossible

Pour sauver le Canada, le prof de science politique est monté à l'assaut des moulins à vent d'Ottawa, de Québec et d'ailleurs. Les Sancho Pança ne suivent pas...

publié dans L'actualité du 15 avril 1997

Le samedi 25 novembre 1995, le téléphone sonne chez les Dion...

«Le premier ministre désire parler au professeur Dion, dit la téléphoniste.

- Quel premier ministre? » demande Jeannine Krieber, épouse de Stéphane D'ion.

Devenir ministre de Jean Chrétien, ce n'était pas du tout dans les projets du professeur de science politique à l'Université de Montréal. «Il y avait déjà un Dion engagé là-dedans», explique-t-il à L'actualité. Les appels téléphoniques de premiers ministres au «professeur Dion» ont été plutôt en effet le lot de son père, Léon, professeur au département de science politique de l'Université Laval.

«C'est encore Boubou! » soupiraient les enfants quand, au début des années 70, Robert Bourassa appelait Léon! L'ancien premier ministre avait le téléphone facile, et Bell Canada n'avait pas encore inventé l'appel en attente. «On attendait un appel de nos amis ou de nos blondes et on trouvait ça long!» se souvient Stéphane.

Le «président du Conseil privé de la Reine pour le Canada» prétend que, des cinq enfants de la famille Dion - quatre garçons et une fille -, il était le plus attiré par les centaines de livres qui garnissent les murs de la résidence paternelle à Sillery. Le père, Léon, se souvient plutôt d'un étudiant moyen. Ce n'est qu'en deuxième année de collège qu'il aurait pris ses études au sérieux.

Disciple des Jésuites, Stéphane Dion en a gardé le goût pour la casuistique, voire les sophismes. «Il suffit de défendre un point de vue pour qu'il en prenne le contre-pied», dit une de ses amies d'enfance. Une autre ajoute qu'il était «près de ses cennes: il fallait surveiller les pourboires quand on sortait avec lui! » Plutôt réservé, il s'isolait et cessait de se raser pendant la période des examens. «Ce n'est pas un groupie!» reconnaît son père.

Son ami intime et voisin de bureau au quatrième étage du pavillon... Lionel Groulx de l'Université de Montréal, André Blais, comprend que certains trouvent l'honorable Stéphane Dion agaçant: «Il a des idées sur tout, des points de vue tranchés, et n'abandonne jamais une discussion avant d'être à court d'arguments. » En somme, comme le héros de Cervantès, notre Dion Quichotte national pourrait dire: «Je pense, il en est donc ainsi !»

On compte peu d'anecdotes sur cet universitaire de talent, que les grands débats constitutionnels ont révélé au grand public il y a quelques années seulement. «Les fédéralistes francophones étaient rares. Alors j'étais souvent invité dans les débats télévisés, où je rencontrais mes confrères souverainistes les uns après les autres», admet-il.

Né en 1955, Dion est trop jeune pour avoir été, comme son père, un acteur de la Révolution tranquille. Et, trop intéressé par l'Europe, il n'a pas connu les années agitées de l'arrivée au pouvoir du Parti québécois et du premier référendum sur la souveraineté-association.

En privé, il a l'humour impertinent de sa mère, Denise, une vraie parisienne qui lui a légué, comme à ses frères et à sa soeur, une double citoyenneté. «Je suis le seul de la famille à n'être que canadien», dit d'ailleurs Léon Dion à la blague.

«Cinq enfants et un seul salaire de professeur, c'était dur», dit Stéphane Dion, qui a travaillé un peu dans les hôtels pour financer ses voyages. Comme tout le monde dans les années 70, il était assez nationaliste. «Stéphane a d'abord été souverainiste», prétend même son père. Le nouveau ministre de Jean Chrétien confesse qu'il a «peut-être eu une carte du PQ dans [sa] poche: Claude Morin les distribuait assez facilement à l'époque! » Vérification faite, Morin, ancien mandarin des gouvernements libéraux et ministre de René Lévesque, ne se rappelle pas avoir recruté Stéphane Dion. Cela n'aurait pas pu lui échapper puisque, comme toutes les personnalités politiques du Québec, il s'est retrouvé à un moment ou à un autre dans le salon des Dion à Sillery. «Je n'y ai pas vu beaucoup de gens sereins», se rappelle Denise Dion, qui n'a guère encouragé son fils à se lancer en politique.

Le jeune Stéphane voulait faire des études d'histoire, mais le père, au cours d'interminables promenades, le convainquit de choisir les sciences politiques, «plus rigoureuses» selon lui. Toutefois, profitant d'une grève à l'Université Laval en 1976, Stéphane Dion sillonne l'Europe en auto-stop, et c'est là qu'il décide de faire un doctorat en sociologie. Il veut fréquenter les grands maîtres de la pensée européenne plutôt que de passer «deux ans enfermé à lire», comme c'est alors la norme dans les universités américaines.

Stéphane Dion passe donc quatre ans à Paris, aux côtés du sociologue Michel Crozier, qui dirige sa thèse de doctorat sur «la politisation des mairies» des banlieues rouges de cette ville. Ses travaux sont assez importants pour que le Centre national de la recherche scientifique en finance la publication et que l'Institut d'études politiques lui décerne un doctorat d'État, un honneur assez rare pour un étudiant étranger. «Il est à la fois très nord-américain par l'importance qu'il accorde à la rigueur de la recherche, et très européen par le goût qu'il a pour les débats d'idées», dit André Blais.

Et le mariage? Papa Dion a une piscine à sa résidence de Sillery, ce qui favorise les partys, mais les jeunes filles ne sont pas très attirées par ce grand à l'allure dégingandée, plutôt timide. C'est à l'Université Laval que Stéphane Dion rencontre sa femme, Jeannine Krieber, fille d'une "bleuet" du Lac Saint-Jean et d'un Autrichien. Spécialiste des relations internationales, elle a consacré sa thèse de doctorat aux «idéologies de la terreur», étudiant particulièrement les groupes terroristes d'Allemagne et d'Italie. C'est elle qui a transmis à Stéphane Dion son obsession des risques de violence engendrés par les nationalismes ethniques. Victime de la fermeture du Collège militaire de Saint-Jean-sur Richelieu, elle enseigne maintenant à l'Université Concordia, à Montréal, et s'occupe de leur fille unique, adoptée au Pérou.

À ses débuts, le jeune couple vivait à Paris, dans un appartement près du Moulin Rouge. «C'était le pied-à-terre parisien des Québécois qui étudiaient en province», dit Andrée Courtemanche, professeur d'histoire médiévale au Glendon College à Toronto. Assis par terre, on y discutait ferme de ce qui se passait au Québec.

Stéphane Dion n'a pas «vécu» la campagne référendaire de 1980. Le 20 mai, en compagnie d'une centaine de compatriotes, il a assisté à la soirée télévisée dans les bureaux de la délégation du Québec. «Partout autour de moi, il y avait beaucoup d'émotion, les gens pleuraient, se souvient-il. Moi, je ne me sentais ni ému ni révolté. À vrai dire, je n'éprouvais aucun sentiment particulier, j'analysais, me demandant pourquoi il y avait tant d'écart entre le Oui et le Non.»

Quand il revient au Canada en 1984, les débats existentiels sur l'avenir du Québec ne sont guère à la mode. «On trouvait ça quétaine d'être séparatiste, dit-il. À l'époque, les jeunes s'intéressaient au pacifisme, à l'écologie, aux grandes valeurs universelles.»

Stéphane Dion se spécialise en administration publique et se tient tellement loin des grands débats de l'heure qu'il passe carrément à côté des discussions sur l'accord du lac Meech. Par contre, l'émotion que suscite son rejet en 1990 l'intrigue. L'année suivante, à l'invitation de la Brookings Institution de Washington, il prépare, avec deux collègues canadiens, un exposé sur la situation politique au Canada.

C'est la première fois qu'il a l'occasion de réfléchir sur le nationalisme québécois. «Je me suis assis devant mon ordinateur à 11 h et, à midi, j'avais un texte tellement intéressant que les Américains ont voulu le publier. C'est ce jour-là que je me suis rendu compte que j'étais vraiment fédéraliste.» Et comme toujours, Stéphane Dion ira au bout de ses convictions...

Par exemple, l'idée de permettre l'affichage bilingue à l'intérieur des commerces, mais en français seulement à l'extérieur, une suggestion faite par son père à Claude Ryan, il la trouvait farfelue! Quant à la «stratégie du couteau sur la gorge» pour forcer le Canada anglais à négocier, que Léon Dion recommanda à la commission Bélanger Campeau sur l'avenir politique et constitutionnel du Québec, Stéphane la rejette: «Je ne proposerai jamais de sortir du Canada parce qu'il y a des choses qui me déplaisent. La sécession est une décision grave à laquelle on ne recourt qu'en situation coloniale.»

«Nous ne sommes pas dans le même bateau, mais nous nous dirigeons vers le même port», croit Léon Dion. Mais quand je lui rapporte que son jeune ministre de fils ne pense pas devenir, comme lui, «un fédéraliste fatigué», il éclate de rire: «J'en suis heureux pour lui, mais il a peut-être moins voyagé que moi!»

Bien des confrères de Stéphane Dion ont été révoltés de le voir adopter la ligne dure contre le Québec. «Que le fils de Léon Dion donne un coup de pouce aux partitionnistes, cela me fait mal», dit Christian Dufour, professeur à l'Observatoire de l'administration publique de l'ENAP, à Montréal. «Stéphane, c'est OEdipe: le fils qui tue le père!»

André Blais reconnaît que «les Québécois ont de la difficulté à comprendre qu'on puisse être en faveur à la fois de la reconnaissance du caractère distinct de la société québécoise et de la partition du Québec en cas de séparation: c'est une combinaison rare et déroutante».

Stéphane Dion a bien failli ne jamais devenir ministre de Jean Chrétien. Quand le téléphone sonna chez lui, le matin du 25 novembre, il était à l'Université d'Ottawa, dressant un bilan féroce de la stratégie des fédéralistes pendant la campagne référendaire du mois précédent: «Les promesses faites in extremis [par Jean Chrétien] n'ont pas aidé la cause du Non. Au contraire, les contradictions au sein du camp fédéraliste et le manque de clarté de ces promesses ont probablement convaincu des électeurs d'opter pour le Oui.»

Le professeur profita tout de même d'une pause-café pour rappeler le premier ministre. «Où êtes-vous? » demanda Jean Chrétien. Quand il apprit que Stéphane Dion était en ville, il l'invita immédiatement à déjeuner.

Cette première conversation entre les deux hommes ne fut guère encourageante. Avec un franc-parler qui lui avait déjà fait quelques ennemis dans la capitale fédérale, Stéphane Dion commença par expliquer à Jean Chrétien que «les politiciens n'ont pas la cote dans ce pays alors que les universitaires sont encore écoutés». C'est tout juste s'il ne dit pas au chef du gouvernement que sa propre contribution d'universitaire serait plus utile à la cause fédéraliste que celle d'un ministre de Jean Chrétien!

«Je vous veux au cabinet», insista malgré tout Jean Chrétien sans se décourager. «Vous vous trompez de personne», répondit Dion en prenant congé. «Mais je connais quelqu'un qui est fait pour ça et qui serait extraordinaire: Pierre Pettigrew... » Voilà comment les libéraux se sont retrouvés avec deux recrues québécoises.

Les hésitations du professeur Dion n'ont pas été faciles à vaincre: une bonne demi-douzaine d'heures d'entretiens privés entre les deux hommes ont été nécessaires. À un moment donné, Stéphane Dion rédigea même à l'intention du premier ministre une longue lettre qui équivalait à un refus. Et les encouragements ne venaient surtout pas de la famille: «Fais pas ça, Stéphane! lui disait-on. Tu as une carrière internationale, tu es sollicité partout, il y a même des éditeurs américains prêts à publier tes livres. Pourquoi abandonnerais-tu tout cela?»

Il finit par accepter l'offre de Jean Chrétien le 6 janvier 1996, mais il y met son prix: un poste prestigieux, comme celui de président du Conseil privé, et une responsabilité précise, les Affaires intergouvernementales. Et il va jusqu'à se payer le luxe d'une «déclaration ministérielle» avant même d'avoir franchi la porte du Conseil des ministres et d'avoir gagné son fauteuil à la Chambre des communes!

Son élection dans la circonscription de Saint-Laurent-Cartierville, le 25 mars, fut une formalité: il l'emporta avec 80% des suffrages. L'universitaire a découvert, avec un émerveillement presque puéril, l'inlassable dévouement de dizaines de militants qui l'accompagnaient de porte en porte. Mais cela ne l'a pas empêché, une fois arrivé aux Communes, de reprendre ses airs de professeur: dans son premier discours, il a réussi à citer de Tocqueville, Montesquieu et Rousseau!

Stéphane Dion a connu des débuts difficiles. Lui qui croit au renouvellement de la fédération et se fait fort de réconcilier le Québec et le reste du Canada, il a été tout de suite associé aux faucons du cabinet fédéral et à leur «plan B». Personne n'avait oublié l'invective lancée lors d'un colloque à Toronto, juste avant la campagne référendaire: «Plus ça va faire mal, plus l'appui à la souveraineté va diminuer! » Mais on ne s'était pas donné la peine de relire ses discours, dans lesquels il se portait à la défense de la loi 101, «l'inverse d'une loi raciste», et des électeurs du Parti québécois, «pas plus racistes que les autres habitants de cette province».

«Avec la merveilleuse naïveté du débutant», commente-t-on avec agacement dans l'entourage du premier ministre, il s'est mis dans l'embarras en faisant des commentaires maladroits sur le français de Jean Chrétien ou sur la tiédeur du fédéralisme de Daniel Johnson. Il a aussi eu droit à des caricatures cruelles dans les journaux du Québec.

«Quand je l'ai vu derrière ses collègues ministres, le cou tendu, les petites oreilles rondes, les dents en avant, j'ai tout de suite pensé à une face de rat», explique Chapleau. Cette caricature a fait très mal à Dion: «La presse québécoise n'arrête pas de me "sataniser"; seule la Gazette me traite correctement», se plaignit le ministre.

De fait, on n'a retenu au Québec que ses propos en faveur de la partition. Pourtant, depuis un an, il ne cesse de parcourir le Canada, répétant à qui veut l'entendre: «J'aime bien l'expression "société distincte", peut-être parce qu'elle correspond à mes initiales! Si les Canadiens acceptaient cela, sans marchandage, sans y voir une occasion de négocier quelque chose d'autre en échange, s'ils le faisaient parce que cela est juste et bon en soi, eh bien! les Canadiens feraient un pas de géant vers la réconciliation et l'unité de leur pays.»

Il fallait un certain culot - ou une bonne dose de naïveté - pour tenir de tels propos en décembre dernier au Holy Blossom Temple de Toronto, où je l'accompagnais. Les trois «Congrès» - hellénique, italo-canadien et juif - lançaient l'opération des trois «R»: Réconciliation, Reconnaissance, Renouvellement. Stéphane Dion, le cheveu un peu long mais bien coiffé, les lunettes rondes sagement posées sur le nez, avait encore l'air d'un jeune professeur avec son sac à dos. N'eût été de ses quatre gardes du corps, on l'aurait même pris pour un adjoint de ministre.

L'assemblée n'était manifestement pas convaincue... «Pourquoi le gouvernement canadien ne déménage-t-il pas son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem? » lui demanda un interlocuteur. «Que répondez-vous à Pierre Trudeau sur la société distincte?" lança un autre. «Il serait temps que vous soyez un peu plus ferme!» réclama un troisième. La séance dura plus d'une heure et embarrassa parfois les organisateurs. Mais ce ministre qui peut se montrer cassant avec les journalistes, condescendant avec ses collègues, cinglant avec ses adversaires politiques, répondait calmement: «Il y a toute une différence entre la tolérance de la société québécoise et l'intolérance de l'option sécessionniste.»

Il y a donc deux Stéphane Dion. Celui qui écrit ses discours («Je mourrais si je ne pouvais plus le faire: je suis né avec une plume à la main!»), et celui qu'on a surnommé «Kid micro», le politicien sans expérience dont on retient surtout les formules à l'emporte-pièce. Celui qui ne quitte jamais Ottawa sans deux ou même quatre gardes du corps de la GRC, et celui qui, pendant les week-ends, continue à jouer au hockey avec les fils d'André Blais. «Parfois, je suis inquiet pour eux! » raconte Blais. Il est vrai que le ministre se jette sur la rondelle avec la même fougue que sur un séparatiste!

Léon Dion, qui prétend ne pas être le conseiller de son fils, y va quand même de deux remarques: «Trudeau savait parler au peuple et il faut que Stéphane apprenne ça, dit-il. Il lui manque encore le charisme et l'empathie. Et puis, il devrait apprendre à se servir en public de ce sens de l'humour dont il fait preuve en privé.»

Mais fiston ne semble pas nourrir de grandes ambitions politiques. Il parle déjà de son retour à l'université comme s'il était à Ottawa en congé sabbatique. «Je reprendrai l'enseignement quand les Québécois et les autres Canadiens seront réconciliés, dit-il à L'actualité, et j'espère que ce ne sera pas la semaine des quatre jeudis... »

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