Méga-Tchad

fran├žais
MATHIEU, Muriel. 1996. La mission Afrique Centrale. Paris : L'Harmattan, 281 p.
Dans la dernière décennie du XIXème siècle, l'Afrique au Sud du Sahara est l'objet de rivalité entre la France et l'Angleterre. Pour relier ses différents territoires entre eux et verrouiller la progression anglaise, la France envoie plusieurs missions. La Mission Marchand, partant du Congo, atteint le Nil à Fachoda en 1898, portant la crise franco-anglaise à son paroxysme. La Mission Gentil, partie aussi du Congo, atteint le lac Tchad d'abord par voie fluviale en 1897, puis une seconde fois en 1900. Foureau et Lamy, partis d'Algérie en septembre 1898, arrivent au Tchad, malgré de dures épreuves, au début de 1900. Cazemajou, avec 35 hommes seulement depuis le Dahomey, atteint Zinder où il est assassiné. En parallèle, une autre mission beaucoup plus importante en nombre est en préparation sous la direction du capitaine Voulet. Cette mission "Afrique centrale", plus connue sous le nom de Voulet-Chanoine, fait l'objet de ce livre. Voulet est l'initiateur de ce projet, qui est pour lui le moyen d'accélérer sa carrière. Pour en faire accepter le principe il lui faut naviguer dans les arcanes de la vie politique parisienne. Le ministre des colonies et celui des affaires étrangères sont en désaccord, l'instabilité ministérielle est forte et le financement de l'expédition fait l'objet de chicaneries entre les différents services. On est en plein affaire Dreyfus, ce qui exacerbe tous les conflits.
On peut s'étonner qu'un simple capitaine ait finalement réussi à faire accepter le projet. Mais il est vrai que son adjoint, le capitaine Chanoine, est fils de l'un des ministres de la guerre successifs. Les quatre mois de retard et les moyens financiers très limités qui sont accordés auront des conséquences dramatiques. Voulet se croit affranchi de toute hiérarchie locale et, dès le départ, prend des libertés avec les ordres qu'il a reçus. Il recrute porteurs et auxiliaires bien au delà de ce que ses moyens lui permettent. Il accepte aussi les familles et se retrouve avec une colonne de 1 800 personnes en zone semi-désertique en plein mois d'avril. Paris a refusé l'achat de chameaux et Voulet doit contourner le Nigéria anglais par le nord. Le rêve devient cauchemar. Violent et faible à la fois, Voulet mêle démagogie et terreur. Exécution des traînards, pillages, tueries et destructions de villages se multiplient à mesure que les difficultés augmentent. Les autorités locales françaises protestent vigoureusement mais, une fois à l'Est du Niger, Voulet coupe les ponts avec Paris en espérant que sa réussite fera oublier ses fautes.
Informé après de longs délais, Paris d'abord incrédule décide d'envoyer le colonel Klobb enquêter et relever éventuellement le capitaine Voulet de son commandement. Le 14 juillet 1899, Klobb rejoint Voulet à Dankori, à l'ouest de Zinder, et c'est le drame : Voulet refuse d'obéïr et tue délibérément le colonel. Deux jours plus tard, les tirailleurs tuent à leur tour Voulet et Chanoine et le lieutenant Pallier prend le commandement de la colonne.
Tous ces événements sont décrits en détail, de même que les enquêtes qui ont suivi. L'auteur s'interroge aussi sur les causes de ce drame : personnalité et ambition des deux officiers, mauvaise connaissance des régions à traverser et de leurs conditions climatiques, légèreté des décisions parisiennes et fluctuations de la politique française qui, après Fachoda, s'oriente vers l'entente cordiale avec l'Angleterre, portant Voulet à penser qu'il est trahi, et à vouloir créer un empire africain personnel. Le fait déterminant, à mon sens, a été la conjonction de deux personnalités ambitieuses : celle de Voulet, issu du rang, et celle de Chanoine fils de ministre. Ni l'un ni l'autre, dès le début, ne pouvait prendre une décision qui puisse passer pour une reculade.
Après la mort des deux responsables, les autres membres de la mission ne furent pas inquiétés. L'émotion fut vive dans la presse et à l'Assemblée à l'annonce de la mort de Klobb, mais Paris ne voulait pas que cette affaire continue d'agiter l'opinion. Une partie de la colonne fut rapatriée sur le Soudan (Mali) par le lieutenant Pallier et l'autre, très allégée et dotée cette fois de chameaux, continua sa route vers le Tchad sous les ordres du lieutenant Joalland. Elle atteignit ses objectifs initiaux :
- reconnaissance des régions des confins du Nord Nigéria et du Niger, ce qui permettra la fixation de frontières plus fiables entre les deux pays ;
- jonction avec les expéditions Foureau-Lamy et Gentil, élimination de Rabah et création de l'embryon du Tchad actuel (car il faudra encore 9 ans pour arriver au Ouaddaï).
C'est une situation particulièrement complexe que Muriel Mathieu démêle, dans un monde très agité et en pleine mutation, sur lequel la Première Guerre Mondiale viendra bientôt jeter son linceul.
 

Louis CARON