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« LE RÉCITANT ZEN » DE BATRAVILLE : De la nécessité du rituel pour accéder au mythe
 Par Maria-Luisa Ruiz*
Dans une ville baptisée PortLoto, Figaro, personnage principal, narrateur, récitant, négociateur de songes, joueur de loterie invétéré, rêveur, grand arpenteur de rues et grand amateur de femmes tente de gagner sa vie grâce à un art divinatoire basé sur une interprétation numérologique des rêves. Chaque objet, chaque unité narrative d’un rêve correspondent à un numéro de loterie. Ces correspondances sont répertoriées dans le Tchala, sorte de manuel, de guide, de bible pour joueur de loterie qui croit en ses rêves.
Ces quelques phrases ne constituent qu’une des trames dont « Le Récitant zen », premier roman de Frantz Dominique Batraville, est tissé. Composés de courts chapitres, l’ensemble du texte est écrit dans un double mouvement de convergence et de défragmentation, qui semble s’aligner sur celui des intestins de Figaro lorsqu’il médite assis sur ses toilettes.
Certaines, certains seront peut-être rebuté(e)s, dérangé(e)s par les images scatologiques. D’autres, dont je fais partie, seront d’emblée séduit(e)s par le ton picaresque du roman, son côté dix-huitième siècle, sa lignée libertine qui font de ce bougre de Figaro un descendant du Figaro de Beaumarchais, revu par Mozart et un arrière-arrière petit-fils de Casanova. Oui, l’histoire du grand Vénitien, inventeur de la loterie nationale y est, à mon avis, pour quelque chose dans les aventures que Batraville fait vivre à son personnage. Mais avant d’en arriver là, retournons aux toilettes ! Dans les wc de Figaro, il y a toujours un miroir. Souvent ovale, toujours convexe, il fonctionne comme le double de la lunette sur laquelle il est assis. Il donne à voir ce qui se passe dans le cabinet d’aisance à proprement parler et surtout la transformation du personnage en grand prêtre, orchestrateur d’un rituel qui sacralise tout. Figaro a besoin du rite non seulement pour sortir de la réalité misérable et insupportable qui est la sienne (« Je rêve de miroirs pour affronter mon propre mal-être. » p.40) mais pour retrouver son humanité en accédant au mythe premier par excellence : le mythe de la création.
Personnage du 21e siècle, habitant d’un monde globalisé, Figaro dispose de tout un arsenal de mythes : il pioche dans toutes les cultures dans tous les textes sacrés : la bible, le tao ; dans toutes les pratiques : vaudou, rastafari, zen pourvu qu’elles permettent de sortir du profane et d’opérer la grande transmutation des corps qui n’est pas sans rappeler celle des alchimistes. En d’autres termes, Figaro rêve d’avoir un corps sacré, celui du yogi, adepte du tantrisme ou celui du mystique et de transformer le métal en or pour sortir de la misère. En fait, il est déjà dans cet état particulier qui consiste à ne pas être complètement vivant, pas complètement mort, dans un présent qui se fait et se défait seconde après seconde dans la grande ville, le grand trou, la grande lunette nommée Port-Loto.
Tout y converge, y est absorbé puis rejeté sous une forme décomposée, Port-Loto, anus, trou du monde. Ses intestins mis à l’air exposent toutes sortes de corruptions, pourritures, pénuries, misères et une large gamme de désirs par-delà le bien et le mal. Les boyaux de la ville grouillante finissent par contenir les personnages. Ils y déambulent, prisonniers d’un circuit labyrinthique. Les ruelles de Port-Loto, débordantes de boules, de joueurs de borlette s’illuminent comme un flipper géant, arborant des corps de femmes : Cocotte, Belkis, Nichika et toutes les dérivées des Erzulies.
Les noms de ces femmes sont aussi importants que leur corps, lieu par excellence de l’initiation au sacré, lors de l’union sexuelle. L’exemple de Séramis est un des plus parlants. Un chapitre a pour titre « Les Seins de Séramis ». Le grand flipper fait tilt ! Des couleurs fluo clignotent à tous les carrefours lorsque la boule du joueur Figaro touche les seins de Séramis. Peut-être prend-il les tétons de la belle pour des billes ? Des billes de séramis ? La coïncidence est vraiment bienvenue ! Saviez-vous que le nom « Séramis » est celui d’une marque déposée d’un type spécifique d’engrais utilisé pour fertiliser les orchidées ? Il se présente sous la forme de petites billes d’argile. Le téton, la bille, la boule… pour finir la série, un ami, à qui je parlais de ma découverte de l’engrais Séramis, m’a rappelé que le nom orchidée vient du grec orkhidion signifiant petit testicule.
Je pourrais continuer à enfiler les associations comme des perles et passer de la boule à la bourse, la bourse ou la vie, slogan des voleurs de grands chemins. Mais je vous réserve une dernière trouvaille dont je suis fière. Séramis est à la fois une version raccourcie de Sémiramis, reine mythique, fondatrice de Babylone et un des surnoms que se donnait la marquise d’Urfée, amie de Casanova, grande connaisseuse de la kabbale et alchimiste à ses heures. Je ne sais si l’auteur du Récitant zen a lu les mémoires du savant libertin mais il me semble opportun d’insister sur ces parallèles. L’idée qu’à plusieurs siècles d’intervalle un joueur de borlette rende hommage à l’inventeur de la loterie nationale n’est pas pour me déplaire.
Dans ce premier roman, l’écriture de Batraville danse sur un fil tendu. Dans leurs trajectoires, ses motsboules esquivent le danger qui consisterait à transformer le rituel en mécanique grimaçante. Il ne reste plus aux lectrices, aux lecteurs qu’à entrer dans ce jeu où la frontière entre miroir et mirage, mythe et mythomanie est ténue.
*Maria-Luisa Ruiz est professeur de lettres modernes à la City University of New York (Medgar Evers College)

mercredi 6 juin 2007
 
   
 
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