Le français en Wallonie et à Bruxelles aux XVIIe. et XVIIIe. siècles note 1

par Daniel DROIXHE

TABLE DES MATIERES

  1. LA FRONTIERE LINGUISTIQUE SOUS L'ANCIEN REGIME
    1. MOUSCRON-COMINES: LES AMBIGUITES DE LA TRADITION
    2. BRABANT ET HESBAYE: ROMANITE GAGNEE, ROMANITE PERDUE
    3. LA COURONNE D'EPINES DES FOURONS
    4. EN ARDENNE: LA ROMANITE PRESERVEE
  2. LE FRANCAIS EN WALLONIE
    1. LE GRAND SIECLE ET LES "BARRAGOUINS"
    2. AU TEMPS DE L'UNIVERSALITE FRANCAISE
    3. LE FRANCAIS A L'EGLISE
    4. LE FRANCAIS A L'ECOLE
  3. LE FRANCAIS A BRUXELLES
    1. LES TEMOIGNAGES ET LES CHIFFRES
    2. COUP D'OEIL SUR LA DOMINATION CULTURELLE FRANCAISE
  4. LA REVOLUTION
    1. EN WALLONIE
    2. A BRUXELLES
  5. BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Il n'est pas nécessaire d'inisister sur le caractère pour le moins problématique d'une histoire du français en "communauté française de Belgique". On sait que la langue de Paris fut très anciennement et naturellement adoptée dans les provinces belges où se parlaient des dialectes issus du latin. Cette adoption donna lieu à une scripta, c'est-à-dire un moyen de communication écrite colorant de traits régionaux une base francienne. Le français parlé et écrit dans la région de Bruxelles résulte au contraire d'une évolution beaucoup plus récente, puisque la tradition germanique domina longtemps dans la capitale et en particulier - avec un poids social considérable - à l'époque qui nous concerne. Il convient donc de fixer d'abord le cadre géographique d'une enquête vouée à faire ressortir la nature foncièrement h étérogène du cadre institutionnel dont elle procède. On conCoit qu'un tel propos n'a de sens qu'à condition de se débarrasser du fétichisme des "origines" et des nostalgies de la propagande. L'histoire des langues peut aussi se refuser à servir des desseins politiques, au nom de "l'histoire immédiate" et de ses droits.

1. LA FRONTIERE LINGUISTIQUE SOUS L'ANCIEN REGIME

1.1. MOUSCRON-COMINES: LES AMBIGUITES DE LA TRADITION

L'histoire de la frontière linguistique, magistralement étudiée par Elisée Legros, se charge d'emblée à son extrémité occidentale de ces enjeux politiques. Pour apprécier le rapport qui existait ici entre parlers germaniques et parlers romans, il faut d'abord se tourner vers l'église. A Mouscron comme à Comines ou Warneton, les autorités d'Ancien Régime ne cessèrent de réclamer la nomination de curés bilingues. Mais la revendication s'inscrit dans des situations historiques différentes. La dominante paraït germanique à Comines au début de la période qui nous concerne (malgré une importante toponymie romane). Ceci vaut plus encore pour Warneton, où les actes publics du XVIIe siècle sont en flamand. Mais celui-ci, a-t-on dit, ne devait plus être compris d'une large partie de la population en 1761, quand il fallut traduire en françai s le règlement de la confrérie de Saint-Sébastien, au terme d'un processus d'assimilation enclenché par les armées de Louis XIV. La situation se présente différemment à Mouscron. Un plaideur, en 1610, réclame le recours à la langue du Nord. Il lui est répondu que les "escriptures" de la cour de justice doivent être "en wallon, comme on a faict de tout temps immémorial" - il eût plutôt fallu dire: "en franco-picard". Manifeste dans les noms de lieux, le caractère roman de la ville ne doit toutefois pas masquer les signes d'une certaine pratique du flamand, qui trouve sa traduction dans la vie publique jusqu'au milieu du XVIIIe siècle.

1.2. BRABANT ET HESBAYE: ROMANITE GAGNEE, ROMANITE PERDUE

De Mouscron à Wavre, l'actuelle frontière linguistique paraït suivre souvent son ancien tracé. Orroir - l'Oratoire - est déjà désigné comme frôlant celle-ci, en 1616. Au delà du pays des Collines, on se dirige vers Bruxelles par "la route de Hal à Enghien", qui sépare la région romane, représentée par Bierghes, et la région flamande censée commencer au château du Ham, selon l'enquête de Coquebert de Montbret (voir ci-dessous). En empruntant ensuite la route qui mène de Tubize à La Hulpe, on suit à peu près une limite qui, d'après Godefroid Kurth, se serait fixée à une époque très reculée - "dès l'origine". Au nord de Braine-l'Alleud, les hameaux du Chenois et de l'Ermite étendent le domaine roman vers Rhode-Saint-Genèse.

L'avancée dorsale qui se dessine à partir de Wavre présente un caractère plus mouvant (Kurth 1896, 141; Buvé 1912; Draye 1943, 350-84; Piton 1930, 1948, 116-21; Legros 1948, 73-81). Si la tradition latine domine d'emblée à Archennes, où "le peuple use principalement de l'idiome roman" (1475) et à Nethen, malgré quelques documents en flamand produits par une "administration étrangère au village", la situation est moins claire à Hamme-Mille, Tourinnes-la-Grosse et Beauvechain. Kurth avait tendance à les croire foncièrement flamandes, au moyen âge. La dénomination de "Tourinnes-la-Tiexhe", la thioise, est là pour le rappeler. A Hamme-Mille, l'abbaye de Valduc portait aussi plus proprement le nom de Hertogendael puisqu'elle fut "jusqu'au XVIIe siècle peuplée en majorité de religieuses flamandes". Le conflit linguistique qui s'y déclare en 1744 montrerait l'av ancée de la francisation. Mais la vie de couvent reflète-t-elle la réalité populaire? Les archives elles-mêmes en offrent-elles une image plus sûre? On a pu contester la valeur indicative de celles de Tourinnes ou de Beauvechain, qui sont traditionnellement en français.

Descendant vers la Hesbaye le long de l'autoroute de Liège à Bruxelles, on rencontre d'autres entités manifestant les progrès du français au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. A la fin du moyen âge, les échevins flamands de Zétrud-Lumay, à quelques kilomètres au nord de Jodoigne, avaient dû s'adjoindre des interprètes pour comparaïtre devant une cour namuroise. En 1743, d'autres plaideurs de l'entité exigeront de s'exprimer en français, contre des adversaires faisant valoir que la localité parlait traditionnellement la langue du Nord. Le curé d'Opheylissem, ou Hélecine, note de son côté vers 1740-45: "Les actes de loi furent mis en français seulement en 1730 ou 1733. Monsieur de Fraiture cessa de prêcher en flamand en 1740; il fit catéchisme en deux langues comme moi".

Suivant la même route, on rencontrerait dans la région de Berloz une autre conquête française de l'époque moderne: à Crenwick, en 1726, un prêtre wallon succède à un curé flamand; à Corswarem, un arrêt de 1778 impose le français en justice. Mais ce qui est pris d'une main par la langue de Paris est rendu de l'autre. Celle-ci régnait en maïtre à Herstappe sous l'Ancien Régime, comme l'a montré Jules Herbillon. Dès le milieu du XVIe siècle, la cour locale éprouve le besoin de se faire "translater de tiexhe en wallon" tel bail qu'on lui présente. C'est dire que ses archives, comme les registres paroissiaux ou les inscriptions funéraires, sont en français. Un immigration flamande intensive détachera l'entité de la Wallonie par l'inversion, vers 1930, du rapport arithmétique entre francophones et néerlandophones, à quelques unités près...

1.3. LA COURONNE D'EPINES DES FOURONS

La comptabilité politique a trouvé non loin de là son terrain le plus médiatique. Faut-il y insister? La région des Fourons montre une longue tradition flamande. Quand Lambert d'Archis, créant en 1696 le Collège liégeois de Rome, excluait du bénéfice de la fondation "ceux d'Outre-Meuse", ce ne sont les habitants de la future et populeuse "Commune libre de Saint-Pholien" qu'il visait - le séjour de Grétry au Collège en témoigne - mais les Ultramosains de langue germanique.

Celle-ci, du reste, s'étendait sur la région plus largement qu'aujourd'hui. Le bastion francophone de Warsage parlait aussi flamand au début de la période qui nous intéressse, puisque c'est la langue dans laquelle sont rédigées "les oeuvres de loi jusqu'en 1626". A Aubel, d'allure toute wallonne, le quartier de Saint-Jean-Sart ne s'est romanisé qu'au cours du XVIIIe siècle. Et avec quelles réticences! Les vieilles familles se rebiffent quand le curé Morê, en 1775, se mêle d'utiliser le français en oubliant le flamand. L'histoire de Berneau offre des souvenirs identiques, où se mêlent nostalgie et conservatisme politique: sous le régime français, un échevin renouvellera les protestations contre l'uniformisation linguistique qui lui est imposée...

1.4. EN ARDENNE: LA ROMANITE PRESERVEE

L'attachement au parler traditionnel n'est pas moins vif dans les villages wallons des Ardennes soumis à une autorité politique étrangère. Laissant à sa droite Welkenraedt et Eupen, la frontière linguistique descendait comme aujourd'hui entre les "quartiers wallons" du duché de Limbourg, de Henri-Chapelle et de Baelen, dont les archives sont en français depuis le XVIe siècle. En Wallonie malmédienne, les habitants de Faymonville, qui relevaient de la seigneurie et de la paroisse de Bütgenbach, faisaient graver dans le cimetière allemand des inscriptions françaises, sur les tombes de leurs défunts. On sait avec quelle obstination rusée ils allaient maintenir la tradition romane contre les agressions du Kulturkampf. L'Ancien Régime, il est vrai, ne connaissait guère ce genre d'intolérance. Il savait accorder leur dû aux droits de la langue, comme lorsque les autorités de Bütgenbach concédèrent en propre aux manants de Robertville et de Sourbrodt l'exploitation de la "Fagne wallonne". On notera pour terminer deux cas de romanisation intervenue à l'époque moderne, dans les Ardennes: Fauvillers et Limerlé, qui portait anciennement l'appellation de"tiesche", ou thioise.

2. LE FRANCAIS EN WALLONIE

2.1. LE GRAND SIECLE ET LES "BARAGOUINS"

Dès la Renaissance, des voyageurs étrangers tels que Fulvio Ruggieri (1561) ou Guichardin (1567) ont émis des observations sur les parlers de nos régions. Le premier note l'usage d'un français "fort corrompu", ce qui ne nous apprend pas grand-chose, la formule caractérisant souvent les dialectes: Léopold Mozart, qui traverse la Hesbaye en 1763, écrira qu'on y parle "du pur wallon, c'est-à-dire du mauvais français". Selon Guichardin, les Liégeois se servent du même français "corrompu et étrange", mais il vont "de jour en jour" le "repurgeant et amendant". Quant aux "nobles et autres de quelque qualité et condition", ils "parlent fort bien". En retiendra-t-on que Guichardin visait effectivement une sorte de français populaire, de nature analogue à celui usité vers le haut de l'échelle sociale? En 1663, Pierre d'Avity note aussi que les sujets du prince-évêque "tâchent de polir" le "barragouin" dont ils se servent habituellement, surtout parmi "les personnes de condition". A tout prendre, ces banales constatations doivent davantage approcher de la vérité que le témoignage de Philippe de Hurges, écrivant au début du XVIIe siècle que les riverains de la Meuse "entendent tous parfaitement le bon français sans l'avoir oncques appris".

L'écart creusé entre celui-ci et les dialectes eut au moins le mérite d'attirer sur eux l'attention. Maurice Piron a montré comment l'essor du français a suscité, en quelque sorte par réaction, leur exploitation littéraire. En Picardie comme en Poitou, en Wallonie comme en Bourgogne, l'activité patoise recueillit vers 1600 les genres vieillis, dans les registres du satirique et du plaisant. L'esprit baroque y ajouta un mélange du rire et du tragique évoquant Callot. Une sorte de choix s'offrait désormais à l'écrivain, entre français et dialecte. L'auteur qui s'adresse vers 1630 aux pensionnaires des Ursulines de Liège nous a laissé, côte à côte, une saynète française d'édification et son équivalent patois. Dans ce dernier, l'ange gardien chargé de magnifier la vie de couvent parle déjà, comme le notait M. Piron, un "français de grande allure", d'une éloquence toute classique. Au wallon est dévolue, évidemment , la représentation des plaisirs vulgaires qui menacent une jeune fille.

Nul doute que l'époque ait vu se multiplier chez nous les "bourgeois gentilshommes" affectant de plus en plus le parler du beau monde. Quelle valeur accorder ici au témoignage du baron de Villenfagne, considérant rétrospectivement le "jargon ridicule" qui était encore à Liège, vers 1700, "la langue dominante" usitée "dans nos meilleures maisons"? D'autres écrits du même auteur donnent à croire qu'il avait en vue le français régional, plus que le dialecte, car il fait de celui-ci un éloge appuyé. On rappellera encore le témoignage de Boileau, s'étonnant que le baron de Walef, principal écrivain wallon du temps, use d'un français tout correct. L'auteur des Satires aurait-il repris le Chimacien Alexandre Laisné, qu'il estimait dit-on, quand celui-ci parlait dans ses souvenirs d'Orient de la "fleur de fourmant"?

2.2. AU TEMPS DE L'UNIVERSALITE FRANCAISE

Le XVIIIe siècle, qui verra le triomphe de "l'universalité française", commence par un rapprochement prosaïque des habitants de nos provinces. De nouvelles chaussées sont ouvertes, qui vont accentuer la pénétration du français. Mons est ainsi reliée à Bruxelles en 1705. La fin de la guerre de Succession d'Espagne, en 1714, s'accompagne d'un sentiment populaire de reconstruction à laquelle participe l'essor du réseau routier. Celui-ci unira bientôt Mons à Jemappes (1723-24), à Binche (1730-33), à Ath (1725-27), à Tournai (1738-44). Les historiens français de la langue ont souligné l'importance cruciale de ce développement des communications, qui caractérise également la fin du règne de Louis XIV.

Age de paix, la première moitié du XVIIIe siècle autorise tous les espoirs, tous les progrès, formulés par la pensée libératrice des philosophes, qui diffuseront fortement la langue avec les idées note 2. Certains de leurs organes de propagande s'implanteront en Wallonie, comme le Journal encyclopédique ou l'Esprit des journaux note 3. La liberté dont jouissaient ici les métiers du livre - éventuellement favorisée par le laxisme des réglementations - amplifiait les effets linguistiques d'une littérature abondamment contrefaite.

La conquête des esprits, qui passe par celle des mots, a pu toucher par divers canaux l'homme moyen du siècle des Lumières. Mais pour celui-ci, la présence française a pris d'abord, à partir des années 1740, une autre forme: celle du contact avec les armées de Louis XV. Les ProvenCaux avaient bien connu cette expérience de confrontation culturelle, sous le règne précédent, et ils la portèrent à la scène de manière exemplaire. La comédie occitane du XVIIe siècle mit en évidence le type du "franchimand", provincial qui s'enrôle sous la bannière aux fleurs de lys et délaisse son patois, au profit d'un sabir dont le Viandasso et le Ramounet de Cortète de Prades tirent leur principale force comique. Les armées françaises défilent aussi dans nos régions sous les applaudissements de Boileau, puis sous ceux de Volta ire, chantre de la bataille de Fontenoy. Mêmes circonstances, mêmes effets. Le théâtre wallon s'empara des soldats "fransquions" qui abandonnaient le dialecte - fournissant ainsi quelques échantillons savoureux de parlure populaire note 4.

Le Voyage de Chaudfontaine (Li voyèdje di Tchaudfontinne) montre, à l'époque de la guerre de Sept Ans (1756-63), une joyeuse troupe de marchandes des halles se rendant en barque vers la petite cité balnéaire. Une dispute éclate. Un Liégeois engagé, le caporal Golzau, se fait fort de ramener le calme, avec une courtoisie non dénuée de fermeté.

*Rappaisez-vous,                 | * combinaison du wall. liég. rapâh'ter,
mes belles dames,                | calmer, et d'apaiser
car en mon âme                   |
i gn'a qu' les fous,             |
ki pour *des s' faits messaches  |
*feriont un tel tapache.         |
Rappaisez-vous.                  | * liég. dès s'fêts mèssèdjes,
Va sur ma parole,                | "de tels messages, propos": affaiblissement
si une ose encor souffler,       | des consonnes finales sonores
*ki l' grand diabe m'envole,     | * "feraient un tel tapage":  même forme wall., ici, pour
*gi la fera dégringoler.         | les trois pers. du pluriel, d'où l'alignement sur la 1ère
                                 | * qui l' diâle m'èvole, "que le diable
                                 | m'emporte"
                                 | * liég. dji

Qui se prend aux femmes trouve son maïtre. Un salve d'insultes répondra au nigaud. Sa mère et sa grand-mère sont connues pour avoir eu leur "paquet" avant le mariage. Ses autres parents ne sont que potchâs, équarisseurs et gâche-métier.

*Vous bourdez, ma mie, et bourdez-vous; | * bourder,  mentir
jamais il n'eut de pocheau chez nous:   |
*vous esté larnesse d'honneur.          | * "vous êtes larronnesse, voleuse d'honneur"
*Ginn sçais ky m' tien ki tout' asteur, | * "Je ne sais ce qui me retient, tout de suite,
une autre fois pour vous *apprinte,     | que..."
Ginn' vous donn' cent coups             | *aprinde, apprendre
d' pieds dans l'*vinte.                 | *vinte, ventre

On trouvera d'autres spécimens de français patoisé dans la bouche du jeune Colasse, que met ensuite à la scène le Liégeois engagé. Ceux fournis par une comédie de 1784, Apollon chez les Eburons, sont nettement moins évocateurs. On notera que le Journal encyclopédique, organe de la "philosophie" et des tendances du jour, apprécia de manière très positive ce "théâtre liégeois". C'est que la francisation galopante jetait déjà sur les parlers locaux un voile de nostalgie. Une chaïne de solidarité, que Jean Stéfanini a qualifiéE de mouvement "interdialectal", parut même se développer entre les particularismes. Dans son château des Alpes, le baron de la Bastie-Monsaléon, amoureux de son dialecte, se souvenait des accents des patois du Nord, regrettant d'avoir "presqu'entièrement oublié ce qu'on appelle l e rouchy, c'est-à-dire le wallon". Le baron de Walef lui faisait écho en plaidant pour les pasquilles liégeoises, qui rappellent les chansons des "bords de la Garonne".

Le ton change, il est vrai, chez ceux que subjugue le modèle voltairien. La physiocratie à la mode veut bien exalter l'habitant des campagnes et l'Encyclopédie le travailleur des villes, à condition qu'ils dépouillent le vieux vêtement des habitudes rétrogrades. On commence à dénoncer, à travers les préjugés et "erreurs populaires", la langue qui les enveloppe. Le discours de la Révolution français sur les patois prend forme, quand il lie aux dialectes le poids mort du passé. La Société d'Emulation de Liège met à son concours pour 1779 la question de savoir pourquoi la littérature française ne s'y est pas développée à l'égal de la peinture ou de la musique note 5. On voudrait un Grétry de la plume. Le secrétaire de la Société, le Français Le Gay, incriminera le wallon:

Piètre représentant de la littérature du cru, Dieudonné Malherbe ne manquera pas d'en rajouter, dans le résumé de sa réponse à la question de l'Emulation, rédigé au début du XIXe siècle:

2.3. LE FRANCAIS A L'EGLISE

Jusqu'à quel point les dialectes imprégnaient-ils la vie courante? L'exalté Malherbe n'affirme pas seulement que "tout le monde", à Liège, parlait "indistinctement le trivial langage des halles" à la fin de l'Ancien Régime. C'était "naguère encore le seul langage de toutes les classes de citoyens". On allègue par ailleurs la réponse de Rennekin Sualem, l'inventeur de la machine de Marly, à Louis XIV qui lui demandait comment il en avait eu l'idée: Tot tûzant, Sire - "En réfléchissant, Sire". L'anecdote est trop jolie pour qu'on ne voie pas dans le malicieux Rennekin le symbole d'une époque où le français demeurait pour une majorité de Wallons une langue foncièrement étrangère. Tout ceci ne traduirait-il pas la réalité d'un large unilinguisme patois dans les campagnes et les classes populaires? Y avait-il des locuteurs incapable s non seulement de parler mais même de comprendre le français?

La vie en société implique un minimum de relations obligatoires avec divers types d'autorités. Qu'il suffise de penser à la manière dont la justice, la fiscalité pouvaient atteindre chacun, confrontant l'administré au langage du pouvoir. Les occasions, même très modestes, de rencontre avec le français commun ne concernaient pas seulement "ceux qui sont contact avec des gens extérieurs à la ville", ainsi que l'a souligné A. Goosse à propos des Wallons d'autrefois. "On constate, par exemple, que les noms officiels des rues, les enseignes, les inscriptions funéraires étaient en français", comme les prières, "les formules de conjuration", etc.

Le domaine religieux, qui imprégna si profondément la culture de l'homme moyen, offre un terrain suffisant pour mettre à l'épreuve ce que nous croyons savoir de l'état des langues - ou ce que nous imaginons rétrospectivement. La thèse de l'unilinguisme dialectal s'est notamment fondée, dans le domaine provenCal, sur l'usage prolongé d'une prédication occitane dont les sermons du P. Olive ou de l'évêque Godeau conservent le souvenir. Mais la situation paraït radicalement différente dans la France du Nord d'Ancien Régime, comme l'a écrit Ferdinand Brunot.

Tout ceci vaut pour la Belgique romane. Il est vrai qu'on possède un témoignage donnant à penser que l'on prêchait en wallon à Olne, au pays de Herve, au XVIIe siècle. Un ouvrage de 1657, Le noviciat réformé, raconte la polémique qui agita ce village du comté de Dalhem où les Provinces-Unies avaient imposé le voisinage des cultes protestant et catholique. On y apprend que le pasteur du lieu, Henry Chrouet, reprochait à son homologue, le curé Antoine Delva, de s'adresser aux fidèles dans un wallon "barbare", quand il ne leur parlait pas latin, c'est-à-dire une langue incompréhensible pour beaucoup d'entre eux. Le curé lui répondra:

Le curé soulignera le propos avec élégance. A quoi bon "parler d'une langue française, ici dans ces quartiers d'Outre-Meuse, à des idiots, qui à grand peine entendent la langue maternelle"? Mais on n'est pas obligé de le croire. D'abord parce que les ouvrages religieux utilisés en Wallonie à cette époque, quand ils ne sont pas en latin, n'emploient jamais que le français. Livres de prières, traités de piété, recueils de sermons: le dialecte en est totalement absent. Il est vrai que les chansons de Noël en wallon abondent. Si elles expriment fortement le lien unissant langage de la tradition et valeurs immémoriales, on voit mal comment en tirer argument en faveur d'une prédominance exclusive du dialecte.

Des facteurs économiques conditionnaient du reste la littérature de piété la plus visiblement destinée au peuple - ces petits ouvrages imprimés "en têtes de clous" sur papier grossier, reliés à la hâte, qui se donnent à l'évidence comme les cousins de la Bibliothèque bleue. Les imprimeurs de Mons, Tournai, Namur ou Liège se disputent le marché des invocations à saint Donat ou du livret de pèlerinage à Saint-Hubert. Il fallait bien que toute cette production, qui voyage largement au delà des frontières régionales, utilise un langage relativement commun. Comment faire une place aux usages linguistiques trop particuliers? On notera que les conditions économiques induisent un autre effet, du point de vue de la langue. La reproduction de textes modèles entretient une expression vieillie, quelquefois archaïsante, truffée de formules qui pouva ient avoir disparu ou être sorties du langage courant depuis longtemps. Ainsi, l'ancien -oit des finales d'imparfait s'y maintient jusqu'au coeur du XIXe siècle.

L'Eglise, du reste, travaillait elle-même à cette unification linguistique, par la mobilité à laquelle étaient soumis certains prêtres. Un examen systématique des registres d'affectation des cures le montrerait. Si l'autorité ecclésiastique semble avoir en général répondu aux voeux des candidats et à la logique en les nommant à des postes plus ou moins proches de leur lieu de naissance, les cas divergents ne manquent pas. Remacle Mohy du Rond-Champ, auteur du Cabinet historial, était originaire des environs de La Roche. Il sera curé de Huccorgne en Hesbaye puis de Jodoigne, où il meurt en 1621. Le Dinantais Jean-Joseph Malaise exerce à Saint-Nicolas-en-Havré, dans les populeux faubourgs de Mons. H. Collette, D. de Stallon passent de la Hesbaye aux bords de la Semois, etc. Dans un autre genre, le prêcheur et écrivain montois Philippe Bosquier parcourut la Wal lonie. Comment ces migrants s'adaptaient-ils au parler de leurs paroissiens ou de leurs auditeurs, si on suppose ceux-ci bornés au patois?

Si le français, comme le pensait F. Brunot, a pour beaucoup évincé le patois dans la vie de l'Eglise, dans quelle mesure celle-ci entretient-elle l'attachement au latin, qui freine d'un autre côté l'affirmation des langues modernes, au moment où elles revendiquaient pleinement le statut d'instruments intellectuels? La question doit être posée dans un cadre plus large. Une étude portant sur la production imprimée dans les provinces wallonnes entre 1600 et 1800 montre l'accroissement vertical des éditions en français. Celles-ci ne représentent encore que la moitié de ce qui sort de presses, à Liège, à l'époque de Molière. On frôle les neuf dixièmes à la veille de la Révolution. La production montoise part de plus haut, puisque près de 60 % de celle-ci est en français dès le début du XVIIe siècle. Les ateliers de Plon, Bottin et Hoyois ne donneront plus aucun ouvrage latin entre 1770 et 1780. Tournai et Namur montrent une curieuse résistance du livre classique dans la première moitié du XVIIIe siècle, comme si l'Eglise se repliait sur son bastion linguistique à l'approche de la grande bataille des Lumières. On voit en tout cas, dans la bibliographie tournaisienne, le chapitre des "cinq clochers", aidé des Frères mineurs et des abbayes de Saint-Médard ou Saint-Ghislain, illustrer avec une fière obstination la langue de Rome.

2.4. LE FRANCAIS A L'ECOLE

Détentrice ordinaire de l'enseignement, l'Eglise y impose aussi la domination théorique du latin. L'idéal de solidarité devant unir celui-ci et français a fondé un système intellectuel et institutionnel qui a reCu l'appellation de "colinguisme" chez l'historienne marxiste Renée Balibar. L'exigence d'une maïtrise conjointe des deux langues va conditionner l'insertion dans la hiérarchie sociale. Au moins le dispositif a-t-il le mérite de lier l'efficacité de la parole à un savoir technique, tandis que se développe sous la bannière de Vaugelas une norme courtisane, un "bon usage" mondain favorisant le pouvoir aristocratique.

On attribue à la Réforme le fait d'avoir, la première, organisé un enseignement élémentaire visant par prosélytisme le plus grand nombre. L'Eglise catholique répliqua aussitôt en promouvant la catéchèse à destination des milieux populaires, recommandée par le Concile de Trente. Le concile de Cambrai de 1586 organisa l'ouverture d'écoles dominicales. Celle de Mons impose son modèle. Une étude récente montre comment elle était chargée d'endoctriner "par ruse et par coeur", "tant en latin comme en français", des enfants âgés de sept à quinze ans. A l'école de Beaumont, d'après une description de 1609-1610, "les maïtres enseignent les enfants en franchois". Le catéchisme accompagne le mouvement. Les ouvrages employés à cet effet ont fait l'objet d'études récentes, notamment par O. Henrivaux. On peut croire qu'à la Révolution française, le P. Lefebvre, répondant à la célèbre enquête de l'abbé Grégoire sur les patois, résume un état de choses courant et quasiment immémorial quand il écrit à propos de l'Ardenne profonde: "L'enseignement se fait en français dans les écoles. Les livres élémentaires sont en français mais ne sont point uniformes et on n'en a que pour l'alphabet et le catéchisme".

Les manuels de français rédigés ou publiés en Wallonie mériteraient une étude.On signalera d'abord celui du Montois Jean Bosquet, qui enseigna au XVIe siècle à l'école élémentaire dite des crottes, rue Notre-Dame, dont on dit qu'il secoua le joug du latin dans sa ville. Le collège de Houdain, fondé en 1545, y fait figure de modèle. Là professa au XVIIIe siècle Pierre-François Du Jardin, auteur d'une Grammaire dont les imprimeurs locaux se disputèrent la reproduction (Bottin en 1760, Plon en 1768, Hoyois en 1775). Ces ouvrages reflètent-ils quelque chose du français parlé? L'image n'est pas flatteuse si on en juge par les Principes de l'orthographe des Verviétois Bragarde (1770), dont la lettre-préface offre un beau charabia. Le manuel latin dû à un certain Amand Gilselius (Gilsoul) se recommande ici à l'attention. Son édition de 1675 offre des exemples français où perce quelquefois le dialecte. Ainsi, le verbe déceler est explicité de manière toute liégeoise par raccuser "cafarder": on mette sur la torture les sorcières et les larrons afin qu'ils décèlent leurs compagnons...

Jusqu'à quel point et jusqu'à quel moment le latin règna-t-il en maïtre au collège? Celui d'Ath a laissé un règlement où l'on prescrit aux élèves d'être "tousjours parlans latin". Les contrevenants, "notés soit à parler franCois ou barbare ou faire quelque insolence", étaient en principe inscrits au rapport, le samedi après-midi. Mais un document du XVIIIe siècle signale que le principe "s'observe fort rarement". Les marges de l'activité scolaire s'ouvrent par ailleurs plus librement, comme il est naturel, au langage familier. Les élèves des jésuites jouent des pièces françaises à Namur en 1616 comme à Tournai trois ans plus tard. On interprétera Théophile à Mons et Tournai dans les années 1770, Sédécias à Namur, Callisthène à Ath. Il reste que l'exercice poétique en latin garde toute sa prééminence dans les Musae leodienses que font paraïtre, de 1758 à 1767, des étudiants liégeois. Seules les fables puis quelques odes ou poèmes d'actualité seront traduites en français. C'est que la langue de Voltaire, écrit l'un de ces jeunes gens, manifeste des prétentions exagérées.

L'article Collège de l'Encyclopédie n'avait-il pas soutenu qu'il "est plus difficile d'écrire et de parler bien sa langue que de parler et d'écrire bien une langue morte"? Le chevalier de Heusy fait écho à la "nouvelle pédagogie" des Lumières quand il propose en 1771 la création, à Liège, d'une école "de la langue française". Il s'agira bientôt, en effet, de combler le vide laissé par la suppression des collèges de jésuites. Celui de la ville principautaire est remplacé en 1773 par un "Grand Collège" dont le programme témoigne "de l'importance accordée au français" (J.-N. Franchimont). Les déclamations et discours de fin d'année, en particulier, sont désormais dans la langue familière: F. Brunot a souligné la valeur indicative de ce type de changement. Le collège du "vénérable chapitre" de Tournai en fournit un autre exemple. Les Exercices littéraires qui clôturent solennellement l'année sccolaire 1778-79 s'accompagnent de quelques pièces de littérature récitées par les écoliers: comment ne seraient-elles pas en français puisqu'il s'agit d'intéresser "les Pères et Mères qui ont à coeur les progrès de la jeunesse"? On peut voir par le règlement du collège de Saint-Bonaventure à Fontaine-l'Evêque comment le latin, à la veille de la Révolution, s'était retranché dans les cours littéraires des trois années supérieures (sur un cycle qui en compte cinq). Mais la tradition latine reste sauve, puisque le programme des cours se présente sous la forme d'Exercitationes scholasticae qu'agrémente l'un ou l'autre compliment rédigé dans la même langue.

Resterait à mentionner l'enseignement que l'homme d'Ancien Régime trouvait à l'occasion en dehors de l'école ou du presbytère. Dans sa réponse à l'abbé Grégoire, le P. Lefebvre ouvrait déjà la perspective quand il signalait que les livres mis à la disposition des enfants "sont tels que les parents peuvent se les procurer": "celui-ci lit dans une gazette, cet autre dans la Bible, etc.". Un témoignage du chevalier de Saint-Péravi, orateur de la Société d'Emulation citée plus haut, va dans le même sens. Son Poète voyageur de 1781-1783 montre des enfants de la rue discutant, dans leur "grossier jargon", des nouvelles apprises par la lecture familiale des journaux. Ce n'est pas d'aujourdhui que d'autres chemins d'instruction s'offrent à l'individu curieux, soucieux de promotion sociale. Celui qui se sent du talent, au XVIIIe siècle, commence à disposer d'outils lui permettant de le cultiver sans le secours d'aucun maïtre. L'historienne suédoise Elisabeth Hammar a remarquablement montré comment le manuel de français s'adapte à cette volonté nouvelle en fournissant au lecteur solitaire un appareil de règles et de prescriptions que ne comportaient pas les traités du siècle précédent, quand le précepteur privé ou le curé tenant classe se chargeait d'inculquer ces matières.

3. LE FRANCAIS A BRUXELLES

3.1. LES TEMOIGNAGES ET LES CHIFFRES

Une vue d'ensemble sur le rapport des langues dans la région bruxelloise est fournie au début du XIXe siècle par le bureau de la statistique de l'Empire napoléonien, que dirigeait un remarquable fonctionnaire, Coquebert de Montbret. Le dictionnaire des départements réunis contatera d'abord:

Pas de surprise, quand l'enquête de Coquebert précise:

Les témoignages sur le français à Bruxelles s'ouvrent, à la fin du XVIe siècle, par les déclarations d'un certain Mellema, que leur irréalisme n'a pas empêché de reproduire régulièrement. La langue de Paris est devenue "la plus commune, la plus facile, voire la plus accomplie".

Ce n'est pas ici l'endroit d'insister sur le trompe-l'oeil, au reste déjà déclinant, qu'induisait la francisation d'une cour bourguignonne à qui Charles-Quint avait donné le modèle du mépris le plus total pour les parlers flamands. La lutte contre la Réforme envoyait alors plus d'un étudiant à l'université de Douai, bien française et bien catholique, pour le préserver de la contagion. Sur le plan commercial, "obligations, quittances, louages, lettres de change" montrent aussi dans les Flandres une forte attraction de la France, selon F. Brunot. Celle-ci aurait "même atteint superficiellement la masse du peuple". Pirenne voyait un symbole linguistique dans la révolte commune des provinces wallonnes et flamandes au cri de "Vive les gueux".

Les observations du grammairien français Bouhours, au XVIIe siècle, apporteraient de l'eau au moulin si le chauvinisme qui leur ôtait tout crédit. Séjournant à Bruxelles, il écrit en 1671 que "le peuple même, tout peuple qu'il est, apprend notre langue presque aussi tôt que la sienne". Son compatriote Regnard note avec davantage de mesure les efforts des Anversois "les plus polis" pour "se conformer à nos manières". F. Brunot donne de la réalité une image déjà plus équilibrée quand il rappelle que les jésuites de Bruxelles, en 1638, "prêchent trois fois par semaine en flamand et deux fois en français".

Hervé Hasquin a tâché, pour le XVIIIe siècle, d'évaluer ce rapport des langues à partir des archives notariales et de divers documents officiels. Il en résulte qu'un peu moins de 20% seulement des actes enregistrés à Bruxelles utilisaient le français en 1760 et que les progrès de celui-ci ne dépassaient guère 5% vingt ans plus tard. C'est également aux environs des 20% que se situe le français des lettres de bourgeoisie, pour la seconde moitié du XVIIIe siècle. Quand aux dépositions de délinquants et de prosituées, elles montrent un partage égal des deux langues, pour la décennie 1779-89. Une fois corrigés en fonction de certaines conditions techniques (les procurations écrites dans la langue du destinataire, notamment), les chiffres obtenus donnent en penser que

3.2. COUP D'OEIL SUR LA DOMINATION CULTURELLE FRANCAISE

Il est incontestable que la langue de Paris fit aux XVIIe et XVIIIe siècle des progrès sensibles dans la bonne société de la capitale. Les jansénistes qui s'y réfugièrent vers 1700 trouvèrent, dit-on, l'accueil d'une élite bourgeoise "déjà fortement francisée", tandis que l'imprimeur Fricx diffusait la parole de Port-Royal via l'Année chrétienne du Verviétois Ruth d'Ans. Les presses bruxelloises n'étaient pas mal placées pour répandre ensuite la littérature française critique venue de Hollande. Les autorités locales y prêtèrent la main, en s'opposant à ceux, jésuites et dévots, qui essayaient de la faire prohiber. Joseph II défendra même aux ecclésiastiques d'interdire la lecture des ouvrages officiellement tolérés par lui...

A l'influence du livre s'ajoute celle de la scène, qui atteint sans doute un plus large public. La capitale est depuis le XVIIe siècle un port d'attache des compagnies françaises en tournée. Le "Grand Théâtre sur la Monnaie" voit le jour en 1700. Si les autorités rechignèrent à l'ouvrir au spectacle en flamand, c'est pourtant dans cette langue qu'une pièce de Voltaire, Alzire, fut donnée en 1739 devant la gouvernante, ce qui constituait tout de même une manière de reconnaissance. Il reste qu'au milieu du siècle, sur deux cents représentations d'oeuvres dramatiques, plus de 95% seraient en français. Qu'en est-lil de sa domination dans le domaine de la presse? Aucun journal flamand ne s'imprime à Bruxelles avant la Révolution, à côté du Mercure historique et politique des Pays-Bas de Maubert de Gouvest, du Gazetin de Buxelles de Chevrier ou des Annales politiques de Linguet. C'est de Louvain que viennent le Wekelyks nieuws (1773-88) et l'Algemeyn nieuwsblad (1783-87).

On ne peut contester que la politique culturelle thérésienne ait aussi privilégié le français - mais guère plus que celle de Frédéric II ou de la grande Catherine, au détriment de l'allemand et du russe. Si le flamand figure au programme des deux premières années du collège impérial, il disparaït dans la suite du cursus. On a compté qu'à l'Académie, fondée en 1772, une seule conférence aurait été prononcée dans cette langue, sur plus de quatre-cents exposés. Mais on y prime tout de même vingt-six dissertations flamandes, contre trente-cinq en français (J. Smeyers). Certains membres de la Société montrent en matire linguistique un esprit des plus ouverts, comme Jean-Noël Paquot. On a pu considérer l'un d'eux, Jean Des Roches, comme un "apôtre de la régénération du flamand" (ce qui serai t selon certains très exagéré).

Laissons aux historiens du Nord l'évocation des écrits du rhétoriqueur F. de La Fontaine et de Jean-Baptiste Verlooy sur la mésestime de la langue maternelle aux Pays-Bas (titre de l'essai que le second publie en 1788). Ces militants ne trouvaient-ils pas la meilleure consolation dans la maigreur de la production bruxelloise en français, telle que l'illustrent les écrits des gentilles mais diaphanes amoureuses du prince de Ligne?

4. LA REVOLUTION

La "politique de la langue" de la Révolution française constitue, deux siècles et demi après l'édit de Villers-Cotterêts, la plus célèbre et la plus déterminante intervention de l'Etat en matière de promotion institutionnelle du parler "national", avant 1800. Quelle fut l'influence, dans nos régions, d'un jacobinisme ayant mis à son programme démocratique l'éradication des "instruments de dommage et d'erreur" qu'étaient censés représenter les patois et "idiomes" étrangers?

4.1. EN WALLONIE

On a jugé de faCon très différente l'action de la France révolutionnaire en la matière note 6. Pour le francophile Julien Delaite, l'imposition de la langue de la République en Wallonie et à Bruxelles ne devait rencontrer aucune résistance sérieuse, puisqu'elle fut acceptée "par tous, Flamands et Wallons, comme étant l'idiome d'une civilisation supérieure". Mais on ne peut pas toujours prendre ses désirs pour des réalités. Le catholique Joseph Demarteau estime au contraire que le dialecte subit - ainsi que la liberté individuelle - l'oppression du nouveau régime.

Il convient d'abord, pour reconsidérer la question, de souligner un élément de calendrier. Au moment où les conceptions jacobines élaborées depuis l'été de 1790, à partir de l'enquête de l'abbé Grégoire, sont consacrées par la Convention, en janvier 1794 (vote du décret Barère), les partisans belges de la Révolution sont muselés ou exil. La restauration provisoire des anciennes autorités n'a pas permis que se développe la politique d'extinction des patois. Celle-ci n'aura même pas le temps de commencer à s'installer. Les armées de Fleurus entrent à Liège à la date toute symbolique du 9 thermidor, en ce mois de juillet où tombe Robespierre, entraïnant dans sa chute le décret du 2 thermidor sur l'obligation d'utiliser le français pour les actes publics dans "quelque partie que ce soit du territoire de la République". Le décret est suspendu en septembre, "jusqu'à ce qu'il lui ait été fait un nouveau rapport sur cette matière par ses comités de législation et d'instruction publique". Comme dit F. Brunot, le ressort des réformes linguistiques était désormais détendu.

Que la machine administrative mise en place et la logique économique aient pesé de tout leur poids sur les parlers locaux est autre chose. D'après Renée Balibar et Dominique Laporte, la constitution d'un vaste marché national joua le rôle majeur en poussant à abaisser les barrières entre régions, qui nuisaient au développement de nouveaux échanges commerciaux et à l'avènement de la société industrielle. On peut concevoir que la différence des langues participaient à ce morcellement et que la pression uniformisatrice, organiquement liée au projet capitaliste, ait particulièrement marqué les provinces wallonnes comme la France du Nord, dont le destin était plus étroitement encore associé à la Révolution technologique.

La politique d'intégration au nouveau régime se heurta-t-elle ici et là aux dialectes, à l'incompréhension de certains patoisants? F. Brunot en évoque de faCon très générale la possibilité. Il cite des rapports adressés au Comité d'Instruction publique où l'on signale la difficulté de mettre sur pied un enseignement correct en français. Mais les déplorations sont contumières, dans ce genre de document. Un témoignage de la mi-mars 1795 dépeint sous les couleurs les plus sombres le recrutement de l'Ecole normale censée former les "hussards de la République" pour nos provinces. On notera que l'enseignement n'était ouvert que depuis janvier. La conclusion de Brunot est à l'image de ses sources: "l'instruction primaire inorganisée ne francisa pas les enfants".

Trouverait-on la confirmation indirecte d'une opposition entre dialectes de Wallonie et français dans le fait que ceux-ci ont volontiers servi à exprimer l'antagonisme envers les nouvelles autorités? Le refus du changement avait déjà monopolisé le "langage du peuple" pour sonner l'alarme contre les philosophes, lors de l'affaire Bassenge-Raynal (1781). L'abbé Grisard dénonce en namurois les réformes joséphistes de 1787. A la Révolution, la chanson montoise regrette les anciens Etats, qui valiont bié mieûs que l' club, et le P. Marian de Saint-Antoine évoque en liégeois l'heureux temps où l'on vivait "sous la crosse". Toute cette littérature conservatrice est néanmoins balancée par les nombreuses pièces dialectales qui exaltent à Verviers la lutte pré-révolutionnaire pour les libertés communales. La chanson hennuyère célèbrera bientôt la victoire de Jemappes et l'armée populaire des blancs et bleus, qui ont vaincu en n'ayant quelquefois pour armes, dedans leurs mègnes, que fauques et courbés (faux et courbets).

L'abbé Grégoire se félicitait, dans son discours de prairial 1794, de l'extension croissante que connaissait la "langue de la liberté". Celle-ci n'était-elle pas usitée "dans plusieurs villes de l'Allemagne, de l'Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, de Luxembourg, de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississippi"? L'Empire ne tardera pas à donner à cette géographie linguistique un contenu plus autoritaire.

4.2. A BRUXELLES

La parenté unissant français et parlers de Wallonie facilita une assimilation linguistique inséparable d'une adhésion politique suffisamment illustrée par les voeux de réunion à la République. La situation devait être très différente dans les Flandres et à Bruxelles, mais la capitale n'eut pas non plus le temps - pour les raisons de chronologie exposées plus haut - de connaïtre les rigueurs du jacobinisme. L'administration "normale" d'un pays conquis impliquait néanmoins une confrontation des langues où l'on a vu quelquefois une nouvelle étape décisive dans l'histoire de l'oppression du flamand. F. Brunot a cru devoir corriger cette vision des choses. Ceux qui prétendent que la première occupation française, après Jemappes (6 novembre 1792), exerCa "une pression en faveur de sa langue" se trompent.

L'adresse de Dumouriez aux habitants de Bruxelles sera donc bilingue, comme celle du commissaire Courtois à Gand. "Loin de proscrire le flamand, les autorités françaises autorisaient à s'en servir, et s'en servaient elles-mêmes à l'occasion". Celui-ci est pratiqué à la Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité, à Bruxelles comme à Louvain, et c'est la langue dans laquelle s'expriment neuf sections bruxelloises sur vingt-et-une, lors de la consultation relative à la réunion, en 1792 (Des Cressonnières). On note que l'une d'elles refusa de la profaner en écoutant la traduction flamande des proclamations du vainqueur de Jemappes.

La politique française changea-t-elle après Fleurus (26 juin 1794)? Les troupes de Jourdan entrent à Bruxelles le 10 juillet. On sait que le décret sur l'obligation d'utiliser le français dans les actes publics, pris quelques jous plus tard, est suspendu en septembre. Pour Brunot, rien n'a changé: la nouvelle administration n'était pas davantage en position d'entamer un bras de fer linguistique avec la population. Du reste, les champions du français national avaient opportunément théorisé la différence entre "patois" - les parlers apparentés à celui-ci, qu'ils contaminaient - et "idiomes" - langues foncièrement différentes réclamant un traitement particulier. Le principe d'uniformisation pouvait être mis entre parenthèses. Le Magistrat bruxellois maintint donc le flamand dans ses relations internes, même s'il fallait bien s'exprimer en français avec les gens de Pa ris. Il ne manque pas d'intervenir quand on néglige de traduire un décret, "vu que la plupart des habitants de notre quartier ne comprennent point la langue française et doivent naturellement en acquérir le contenu".

Les choses vont bien sûr changer avec l'annexion du 1er octobre 1795. On ne constate jusqu'en septembre, écrit H. Hasquin, l'application d'aucune "réglementation linguistique contraignante". Le 13 (21 vendémiaire an IV) est décrété l'usage exclusif du français dans les textes de loi envoyés aux départements réunis. Des traductions sont cependant autorisées "partout où besoin sera" et des sommes seront même dégagées pour les réaliser. Dans le même temps, on déclare "incapables de remplir leurs fonctions les agents des communes rurales qui ne savent pas la langue française". L'institution judiciaire connaït bientôt le même régime d'ambiguïté (2 et 28 frimaire an IV). Plaidoiries, jugements et pièces produites doivent être en français - sauf quand cela est impossible.

Si les notaires sont soumis en mai 1796 à la règle républicaine de la langue officielle, ce n'est qu'en 1803 qu'on s'attachera réellement à l'appliquer, une traduction à mi-marge restant cependant tolérée. Ces mesures firent s'élever les actes en français à 60% du total à la fin du siècle et à 80% en 1813. Mais comme l'écrit encore H. Hasquin, "les chiffres nous renseignent davantage sur le respect de la législation linguistique que sur l'évolution des choix linguistiques des habitants". Il devait suffire à bien des gens du peuple que le notaire se fasse traducteur, comme en témoignent les archives du cabinet Struyck, où nombre d'actes se terminent par: "Lecture et explication en flamand". On approche davatange de la réalité linguistique par les testaments. Ceux enregistrés en 1804 sont encore, pour les trois-quarts, en flamand, bien qu'ils concern ent en majorité des personnes appartenant aux classes aisées. Bruxelles, populaire ou bourgeoise, tenait à manifester qu'elle restait foncièrement ville flamande, dans une occasion solennelle où l'individu est supposé laisser parler sa nature et ses choix essentiels.

5. BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Pour le cadre géographique général, voir E. LEGROS, La frontière des dialectes romans en Belgique, Liège, 1948.

L'histoire du français en Wallonie a fait l'objet de plusieurs articles de M. PIRON: "La langue française en Belgique", Histoire illustrée des lettres françaises de Belgique, dir. G. Charlier et J. Hanse, Bruxelles, 1958, 3-10; "Français et dialecte en Wallonie", dans Taaltoestanden in België, mede in Europees verband. Bruxelles, 1973, 1-17; "Le français de Belgique", Le français hors de France, dir. A. Valdman, Paris, 1979, 201-21. On trouvera des références bibliographiques complémentaires dans: D. DROIXHE, "Dialecte et français dans la Wallonie d'Ancien Régime", Hommages à la Wallonie. Mélanges M.A. Arnould et P. Ruelle, éd. H. Hasquin, Bruxelles, 1981, 123-45; "Statuts et pratiques linguistiques dans la Belgique d'Ancien Régime", Actes du XVIIIe Congrès intern. de lingu. et phil. romanes, éd. D. Kremer, Tübingen, 1988, 91-101; "Symétries? Flamand, wallon et politique de la langue à la Révolution française", Et. sur le XVIIIe siècle 16, 1989, 23-28.

Sur Bruxelles: H. BAETENS BEARDSMORE, "Les contacts des langues à Bruxelles", Le français hors de France, dir. A. Valdman, Paris, 1979, 223-47; H. HASQUIN, "Le français à Bruxelles entre 1740 et 1780: premier essai de quantification", Et. sur le XVIIIe siècle 6, 1979, 193-200; "La francisation de Bruxelles sous la République et l'Empire: mythes et réalités", ibid. 16, 1989, 53-62; H. VAN GOETHEM, Een volk, een taal. Nationalisme en taalwetgeving in Frankrijk vanaf 1670 en in de geannexeerde Zuidelijke Nederlanden (1795-1813), Wetensch. Tijd. op het gebied van de vlaamse Beweging, 1987. Pour la vie culturelle, cf. les travaux de R. MORTIER et J. SMEYERS.

Pour les études de F. BRUNOT et R. BALIBAR citées plus haut, on se permet de renvoyer à notre "Französisch Externe Sprachgeschichte" (en collab. avec Th. Dutilleul), Lexikon der Romanistischen Linguistik V,1, Tübingen, 1990, 437-71. Les exemples d'affectations aux cures sont tirés des inventaires de G. SIMENON et A. DEBLON (Leodium 64-76, 1979-91). Sur les catéchismes: O. HENRIVAUX, "Méthodes catéchistiques aux XVIe-XVIIIe siècles dans les diocèses de Cambrai, Namur, Tournai et Liège", Lumen vitae 36, 1981, 57-98.

1 Ce qui suit constitue la version étendue d'un texte à paraïtre dans le Français en Belgique (éd. A. Goosse et al., Communauté française de Belgique, Conseil supérieur de la Langue française). [retour]

2 Cf. D. DROIXHE et N. VANWELKENHUYZEN, "La vie intellectuelle", Guide bibliographique pour l'histoire de la principauté de Liège au 18e siècle. [retour]

3 Sur le JE, v. les travaux de: Birn, Capitaine, Charlier, de Froidcourt, Hélin, Lenardon, Mass, Mortier, Roegiers, Schröder, Van Hoecke, Wagner, Yans; pour l'Esprit des journaux: Body, Comoth, Florkin, Proud , Vanden Broeck. Cf. DROIXHE et N. VANWELKENHUYZEN, loc. cit., 3.1. Le Journal encyclopédique; 3.3. l'esprit des journaux. [retour]

4 V. les travaux de Boutier, Cabay, Debaty, Droixhe, Lechanteur, Lejeune, Pinon, Piron cités dans DROIXHE et N. VANWELKENHUYZEN, 7. Littérature dialectale. [retour]

5 Sur l'Emulation, v. les travaux de Capitaine, Malherbe, etc. cités dans DROIXHE et N. VANWELKENHUYZEN, 10.2.Vie associative. [retour]

6 Sur la Révolution liégeoise, cf. DROIXHE et N. VANWELKENHUYZEN, 13. Révolution. [retour]

 
Mise à jour : 13 avril, 2002