Julius Evola
Révolte contre le monde moderne

(extrait)

Bibliothèque l’âge d’Homme, 1991
Traduit de l’italien par Philippe Baillet



9. — Vie et mort des civilisations (p.98-103)



Où la Tradition conserva toute sa force, la dynastie ou la succession des rois sacrés constitua un axe de lumière et d’éternité dans le temps, affirma la présence victorieuse du supramonde dans le monde, de la composante « olympienne » qui transfigure l’élément démonique du démos et confère une signification supérieure à tout ce qui est Etat, nation et race. Et même parmi les couches les plus basses, le lien hiérarchique créé par un dévouement conscient et viril servait de voie de rapprochement et de participation.

En effet, la seule loi d’en haut, revêtue d’autorité, était, pour ceux qui ne pouvaient allumer en eux le feu surnaturel, une référence et un soutien au-delà de la simple individualité humaine. En réalité, l’adhésion intime, libre et effective, de toute une vie aux normes traditionnelles -même lorsqu’il n’y avait pas, pour la justifier, une pleine compréhension de leur dimension interne — donnait objectivement à cette vie un sens supérieur : à travers l’obéissance et la fidélité, à travers l’action conforme aux limites et aux principes traditionnels, une force invisible lui imprimait une forme et la disposait sur la direction même de l’axe surnaturel, qui, chez les autres — le petit nombre se tenant au sommet - vivait à l’état de vérité, de réalisation, de lumière. Ainsi se développait un organisme stable et animé, constamment orienté vers le supramonde. sanctifié en puissance et en acte selon ses degrés hiérarchiques, dans tous les domaines de la pensée, du sentiment, de l’action, du combat. Le monde de la Tradition vivait dans cette atmosphère. « Toute la vie extérieure était un rite, donc l’approximation plus ou moins efficace, selon les individus et les groupes, d’une vérité que la vie extérieure, en soi. ne donne pas. Mais celle-ci, lorsqu’elle est vécue de manière pure, permet de réaliser intégralement ou partiellement la vérité. Dans cette partie du monde vivaient des peuples dont la vie était entièrement orientée vers le Supramonde : ces peuples vivaient la même vie depuis des siècles. Ils faisaient de ce monde une échelle pour parvenir à la libération du monde : ces peuples pensaient, agissaient, aimaient, haïssaient, s’entretuaient de manière sainte, ils avaient sculpté un temple unique dans une forêt de temples, par où le torrent des eaux grondait, et ce temple était le lit du fleuve, la vérité traditionnelle, la sainte syllabe dans le cœur du monde »1.

A ce niveau, sortir de la Tradition signifiait sortir de la vraie vie ; abandonner les rites, altérer ou violer les lois, confondre les castes, signifiait rétrograder du cosmos dans le chaos, retomber sous l’empire des éléments et des « totems » — emprunter la « voie des enfers », où la mort est une réalité, où un destin de contingence et de dissolution surplombe toutes choses.

Et cela valait tant pour les individus que pour les peuples. Toute perspective historique fait apparaître que, de même que homme les civilisations connaissent, après une aurore et un développement, une décadence et une fin. Certains ont tenté de découvrir la loi qui préside à un tel destin, la cause du déclin des civilisations. Cette cause ne pourra jamais être ramenée à des facteurs purement historiques et naturalistes.

Parmi les écrivains, c’est peut-être Gobineau qui a su montrer le mieux l’insuffisance de la plupart des causes empiriques alléguées pour expliquer le déclin des grandes cultures, il a par exemple démontré qu’une civiiisation ne s’écroule pas du seul fait que sa puissance politique a été brisée ou détruite. « La même sorte de civilisation persiste parfois même sous une domination étrangère, défie les événements les plus calamiteux, tandis que d’autres fois, en présence d’infortunes médiocres, elle disparaît »*. Ce n’est pas non plus la qualité des gouvernements au sens empirique — c’est-à-dire dans l’ordre de l’administration et de l’organisation — qui a beaucoup d’influence sur la longévité des civilisations : comme les organismes, celles-ci — souligne toujours Gobineau — peuvent aussi résister longtemps tout en abritant des affections désorgani-satrices. L’Inde, et plus encore l’Europe féodale, nous montrent précisément l’absence d’une organisation unique, un pluralisme marqué, aucune économie ou législation unitaire, des conditions d’antagonismes sans cesse renaissants — mais aussi, en dépit de tout cela, une unité spirituelle, la vie d’une tradition unique. On ne peut pas non plus voir dans la corruption des mœurs, au sens profane, moraliste et bourgeois, la cause de la ruine des civilisations. La corruption des mœurs peut être tout au plus un effet, un signe, jamais la cause véritable. Il faut toujours méconnaître, avec Nietzsche, que chaque fois qu’apparaît la préoccupation de la « morale », il y a déjà décadence2 car le mos des « âges héroïques » chers à Vico n’a jamais rien eu à faire avec des limitations moralistes. La tradition extrême-orientale surtout a bien mis en relief l’idée que la morale et la loi en général (au sens conformiste et social) naissent lorsque la « Vertu » et la «Voie » ne sont plus connues : « C’est pourquoi : si le Sens est perdu, de même la Vie, si la Vie est perdue, l’amour est perdu, si l’amour est perdu, la justice est perdue, si la justice est perdue, la coutume est perdue. La coutume est insuffisance de fidélité et indigence de la foi, et le commencement de la confusion »3.

Quant aux lois traditionnelles qui avaient, par leur caractère sacré et leur finalité transcendante, une validité non humaine, elles ne pouvaient en aucune façon renvoyer au plan d’une morale au sens courant. L’antagonisme des peuples, l’état de guerre, n’est pas non plus, en soi, cause de la ruine d’une culture : l’idée du danger, comme celle de la conquête, peut au contraire renforcer, y compris sur ie plan matériel, les maillons d’une structure unitaire, rallumer une unité spirituelle dans les manifestations extérieures — alors que la paix et le bien-être peuvent conduire à un état de tension moindre, lequel facilite l’action des causes les plus profondes d’une possible décomposition4.

Devant l’insuffisance de ces éléments d’explication, on défend parfois l’idée de race. L’unité et la pureté du sang seraient au fondement de la vie et de la force d’une civilisation , le mélange du sang serait la cause initiale de sa décadence. Mais il s’agit, la encore, d’une illusion : une illusion qui rabaisse en outre l’idée de civilisation sur le plan naturaliste et biologique. puisque tel est le plan où l’on envisage aujourd’hui, plus ou moins, la race. La race, ie sang. la pureté héréditaire du sang sont une simple « matière ». Une civilisation au sens vrai, c est-à-dire une civilisation traditionnelle, ne naît que lorsqu’agit sur cette matière une force d’ordre supérieur, surnaturelle et non plus naturelle : une force a laquelle correspondent précisément une fonction « pontificale », la composante du rite, le principe de la spiritualité comme base de la différenciation hiérarchique. A l’origine de toute civilisation véritable, il y a un phénomène « divin » (chaque grande civilisation a connu le mythe de fondateurs divins) ; c’est pourquoi aucun facteur humain ou naturaliste ne pourra jamais rendre vraiment compte d’elle. C’est a un fait du même ordre, mais en sens opposé, de dégénérescence, qu’ on doit l’altération et le déclin des civilisations. Lorsqu’une race a perdu le contact avec ce qui seul possède et peut donner la stabilité, avec le monde de l’« être » , lorsque, en elle, ce qui en est l’élément le plus subtil mais, en même temps, le plus essentiel, à savoir la race intérieure, la race de l’esprit, a connu une déchéance (la race du corps et celle de l’âme n’étant que des manifestations et des moyens d’expression de la race de l’esprit)5 —, les organismes collectifs qu’elle a formés, quelles que soient leur grandeur et leur puissance, descendent fatalement dans le monde de la contingence : ils sont alors à la merci de l’irrationnel, du changeant, de l’« historique », de ce qui reçoit ses conditions du bas et de l’extérieur.

Le sang. la pureté ethnique, sont des facteurs dont l’importance est également reconnue dans les civilisations traditionnelles. Mais cette importance n’est pas telle qu’elle permettrait d’appliquer aux hommes les critères en vertu desquels le « sang pur » décide de manière péremptoire pour les qualités d’un chien ou d’un cheval — ce qu’ont fait, à peu de choses près, certaines idéologies racistes modernes. Le facteur « sang » ou « race » a son importance, parce qu’il ne relève pas du « psychologique » — du cerveau ou des opinions de l’individu —, mais réside dans les forces de vie les plus profondes, celles sur lesquelles les traditions agissent en tant qu’énergies formatrices typiques. Le sang enregistre les effets de cette action et offre par conséquent, à travers l’hérédité, une matière déjà affinée et préformée, telle que. tout au long des générations, des réalisations semblables à celles des origines soient préparées et puissent se développer de manière naturelle, quasi spontanée. C’est sur cette base — et sur elle seulement — que le monde traditionnel, nous le verrons, institua souvent le caractère héréditaire des castes et voulut la loi endogamique. Mais si Ion prend précisément la tradition où le régime des castes fut le plus rigoureux, à savoir dans la société indo-aryenne, le seul fait de la naissance, bien que nécessaire, n’apparaissait pas suffisant : il fallait que la qualité virtuellement conférée par la naissance fût actualisée par l’initiation, et nous avons déjà rappelé que le Mânavadharmaçâstra en arrive à affirmer que. tant qu’il n’est pas passé par l’initiation ou « seconde naissance », l’ârya lui-même n’est pas supérieur au çûdra : que trois différenciations spéciales du feu divin servaient d’âme aux trois pishtra iraniens hiérarchiquement les plus élevés, l’appartenance définitive à ces pishtra étant pareillement sanctionnée par l’initiation : etc. Ainsi, dans ces cas également il ne faut pas perdre de vue la dualité des facteurs, il ne faut jamais confondre l’élément formateur avec l’élément forme. la condition avec le conditionné. Les castes supérieures et les aristocraties traditionnelles, et, plus généralement, les civilisations et les races supérieures (celles qui. par rapport aux autres races, se tiennent dans la même position que les castes consacrées face aux castes plébéiennes, aux « fils de la Terre »), ne s’expliquent pas par le sang, mais a travers le sang, grâce à quelque chose qui va au-delà du sang et qui présente un caractère métabiologique.

Et lorsque ce « quelque chose » est vraiment puissant, lorsqu’il constitue le noyau le plus profond et le plus solide d’ une société traditionnelle, alors une civilisation peut se maintenir et se réaffirmer même face à des mélanges et altérations typiques, pourvu que ceux-ci n’aient pas un caractère ouvertement destructeur. II peut mêrne y avoir réaction sur des éléments hétérogènes, ceux-ci étant formés, réduits peu à peu au type propre ou ré-greffes à titre, pour ainsi dire, de nouvelle unité explosive. Des exemples de ce genre ne manquent pas dans les temps historiques : Chine. Grèce. Rome, Islam. Le déclin d’une civilisation ne commence que lorsque sa racine génératrice d’en haut n’est plus vivante, que lorsque sa « race de l’esprit » est prostrée ou brisée -- parallèlement à sa sécularisation et à son humanisation6. Quand elle est réduite à cela, les seules forces sur lesquelles peut encore compter une civilisation, sont celles d’un sang qui porte en soi ataviquement, par race et instinct, l’écho et l’empreinte de l’élément supérieur désormais disparu ce n’est que dans cette optique que la thèse « raciste » de la défense de la pureté du sang peut avoir une raison d’être — sinon pour empêcher,du moins pour retarder l’issue fatale du procès de dégénérescence. Mais prévenir vraiment cette issue est impossible sans un réveil intérieur.



On pourrait développer des considérations analogues au sujet de la valeur et de la force des formes, lois et principes traditionnels. Dans un ordre social traditionnel, il faut qu’il y ait quelqu’un en qui le principe sur lequel reposent, par degrés, les diverses organisations, législations et institutions dans l’ethos et dans le rite, soit vraiment en acte, ne soit pas un simulacre mais une réalisation spirituelle objective ; il faut donc qu’il y ait adéquation entre un individu, ou une élite, et la fonction « pontificale » des maîtres et des médiateurs des forces d’en haut. Alors, même ceux qui ne peuvent qu’obéir, qui ne peuvent connaître la loi qu’à travers l’autorité et la tradition extérieure, comprennent pourquoi ils doivent obéir ; ils saisissent que leur obéissance n’est pas stérile, mais leur accorde une participation effective à la force et à la lumière. De même que lorsqu’un courant magnétique est présent dans un circuit principal, des courants induits se produisent dans d’autres circuits distincts, s’ils sont disposés avec syntonie —, de même chez ceux qui suivent la seule forme, le seul rite, dans la pureté du cœur et la fidélité, quelque chose passe invisiblement de la grandeur, de la stabilité et de la « fortune » concentrées et vivantes au sommet de la hiérarchie. Alors la tradition est inébranlable, alors le corps est un. toutes ses parties sont reliées entre elles par un lien occulte plus fort, en règle générale, que les contingences extérieures.

Mais lorsqu’il n’y a plus au centre qu’une fonction qui survit à elle-même, lorsque les attributions des représentants de l’autorité spirituelle et royale ne sont plus que nominales, le sommet se décompose, le soutien disparaît7. Très expressive est la légende d’après laquelle les peuples de Gog et Magog — qui peuvent symboliser, nous l’avons dit (cf. supra chap. 4), des forces chaotiques et démoniques freinées par les structures traditionnelles — déferlent au moment où ils s’aperçoivent qu’il n’y a plus personne pour faire retentir la trompette sur la muraille avec laquelle un personnage impérial leur avait barré la route, et que c’est seulement le vent qui produit ce son. Rites, institutions, lois et coutumes peuvent encore subsister pour un certain temps, mais leur sens est perdu, leur vertu paralysée. Ce sont des choses laissées à elles-mêmes ; sécularisées, elles s’émiettent comme de l’argile sèche, en dépit de tout effort pour maintenir de l’extérieur, donc par la violence, l’unité perdue ; elles se défigurent et s’altèrent de plus en plus. Mais tant qu’il reste une ombre, et tant que dans le sang se fait entendre un écho de l’action de l’élément supérieur, l’édifice se soutient, le corps semble avoir encore une âme, le cadavre — selon l’image employée par Gobineau — marche et peut encore abattre ce qu’il rencontre sur son chemin. Lorsque la dernière trace de la force d’en haut et de la race de l’esprit s’est épuisée dans les générations, il ne reste plus rien : plus aucun lit ne canalise le courant, qui se disperse dans toutes les directions. Alors apparaissent l’individualisme, le chaos, l’anarchie, l’hybris humaniste, la dégénérescence dans tous les domaines. La digue est brisée. Il peut même y avoir encore l’apparence d’une grandeur antique — mais alors le moindre choc peut faire s’écrouler un Etat ou un Empire. Ce qui peut éventuellement en prendre la place, c’est son inversion ahrimanique, le moderne Léviathan tout-puissant, un système collectif, mécanisé et « totalitaire ».

Des temps pré-antiques à aujourd’hui, telle est l’ « évolution » que nous aurons loisir d’illustrer. Nous le verrons en effet : depuis le mythe archaïque de la royauté divine, on parviendra, en descendant d’une caste à l’autre, aux formes anonymes de la civilisation contemporaine, où se re manifeste, sans attendre et de façon effrayante, dans des structures mécanisées, le démonisme du pur démos et du monde des masses.









12. — Universalité et Centralisme



L'idéal du Saint Empire Romain est celui qui met le mieux en relief, par contraste, la décadence que subit le principe du « gouvernement » lorsqu'il perd son fondement spirituel. Nous aborderons ici des questions sur lesquelles il nous faudra revenir dans la partie historique de cet ouvrage.

Dans l'idéal gibelin du Saint Empire Romain, il est tout à fait clair, d'une part, que le Regnum est d'origine surnaturelle, possède une nature suprapolitique et universelle, d'autre part que l'Empereur, en tant que lex animata in terris et sommet de Y ordinatio ad unum, est aliquod unum quod non est pars (Dante), représentant d'un pouvoir qui transcende la communauté dont il a la direction. De manière analogue, l'Empire ne doit pas être confondu avec l'un quelconque des royaumes et nations qu'il englobe, puisqu'il est quelque chose de qualitativement différent, antérieur et supérieur, dans son principe, à chacun d'eux8. Il n'y avait donc pas d'incohérence — comme pensent certains historien9 — dans le contraste médiéval entre le droit absolu, sans égard pour le lieu, la race et la nation, que faisait valoir l'Empereur régulièrement investi et consacré, et, par là, rendu « œcuménique », d'une part, et les limites effectives de sa puissance matérielle face à des souverains européens qui lui devaient obéissance, d'autre part. Le fait est que le plan de toute fonction universelle vraiment unificatrice, de sa nature, n'est pas celui de la matière ; cette fonction ne peut répondre à sa finalité qu'à condition de ne pas s'affirmer comme unité et puissance purement matérielles, donc politiques et militaires. En règle générale, les divers royaumes ne devaient pas être rattachés à l'Empire par un lien matériel, politiquement et militairement consolidé, mais par un lien idéal et spirituel, exprimé par le terme caractéristique de fides, lequel, au Moyen Age, avait simultanément un sens religieux et le sens politico-moral de « fidélité ». « dévouement ». La fides — élevée à la dignité d'un sacrement — sacramentum fidelitatis — et principe de tout honneur, était le ciment qui unissait les multiples communautés féodales. La « fidélité » liait le feudataire à son prince ou bien au feudataire de rang plus élevé : sous une forme plus noble, purifiée et immatérielle, elle était aussi ce qui devar rattacher ces unités partielles — singulae communitates — au centre de gravité de l'Empire, supérieur a elles toutes, pouvoir absolu, autorité. transcendante, donc non intrinsèquement tenue, en principe, de recourir aux armes pour être reconnue.

C'est ainsi pour cette raison que dans le Moyen Age impérial et féodal — comme dans toute autre civilisation traditionnelle — unité et hiérarchie purent coexister avec une grande marge d'indépendance, de liberté, d'articulation.

D'une manière générale, on constate l'existence, surtout dans les cultures aryennes, d'une longue période durant laquelle un libre pluralisme s'exerça au sein de chaque Etat ou cité. Les familles, les clans. les gentes apparaissaient eux-mêmes comme autant d'Etats en miniature, comme autant de pouvoirs dans une large mesure autonomes, compris dans une unité idéale et organique, mais possédant ce dont ils avaient besoin pour la vie matérielle et spirituelle : un culte, une loi, une terre, une milice10. La tradition, l'origine commune, la race commune — race non seulement physique, mais aussi race de l'esprit — étaient le fondement de l'organisation supérieure, susceptible de se développer jusqu'à assumer la forme de l'Empire, surtout par le déploiement des forces originelles dans un espace plus vaste devant être ordonné et unifie Typique est, sous cet angle, la première période franque. Le moi « Francs » fut synonyme d'« êtres libres », racialement porteurs d'une dignité qui, a leurs propres veux, les mettaient au-dessus de tout autre peuple : « Francus liber dicitur, quia super omnes renies alias déçus n dominatio illi debetur » (Turpin). Or, jusqu'au IX° siècle la civilisation commune et l'appartenance à la race franque restèrent les bases de l'Etat. sans qu'il y eût unité politique organisée et centralisée, coextensive à un territoire national, comme dans l'idée moderne. Plus tard, à l'époque carolingienne, et jusqu'à la constitution de l'empire, la noblesse franque se retrouva éparpillée partout. Mais c'étaient précisément ces unités détachées, autonomes au plus haut degré bien que maintenant un lien immatériel avec le centre, qui formaient, à l'instar des cellules d'un système nerveux par rapport au reste de l'organisme, l'élément vital unificateur au sein de la structure globale.

La tradition extrême-orientale, surtout, est celle qui a insisté sur l'idée que c'est en se détachant du domaine périphérique, en n'intervenant pas directement, en se maintenant dans l'immatérialité essentielle du centre, qui est semblable à celle du moyeu d'une roue, lequel en conditionne tout le mouvement, qu'on peut atteindre la « Vertu ». Car c'est celle-ci qui définit la maîtrise véritable, les individus conservant la sensation d'être libres et tout se déroulant dans l'harmonie, étant donné que sous l'effet de la compensation réciproque due à la direction invisible, les désordres ou abus partiels ne peuvent que contribuer à l'ordre total11.

Telle est la suprême conception de l'unité et de l'autorité véritables. Au contraire, lorsque s'affirme l'idée d'une souveraineté et d'une unité qui ne dominent qu'en mode matériel, direct et politique, la multiplicité. intervenant partout, abolissant toute autonomie des différents groupes, nivelant de façon absolutiste tous les droits ou privilèges, dénaturant et opprimant les diverses ethnies — alors il n'est plus du tout question d'une idée impériale au sens propre, et l'on n'est plus en présence d'un organisme, mais d'un mécanisme. C'est le type des modernes Etats nationaux et centralisateurs. On constate d'ailleurs que chaque fois qu'un monarque est descendu sur ce plan, chaque fois qu'il s'est montré indigne de sa fonction spirituelle, il a favorisé un absolutisme et une centralisation politico-matérielle, s'est émancipé de tout lien avec l'autorité sacrée, a humilié la noblesse féodale, s'est emparé des pouvoirs autrefois répartis dans l'aristocratie. Ce faisant, il a creusé sa propre tombe, attirant sur lui une réaction fatale : l'absolutisme est un mirage fugace, le nivellement prépare la démagogie, la montée du peuple, du démos, jusqu'au trône profané12. Cela a été le cas de la tyrannie, qui remplaça, dans plusieurs cités grecques, le précédent régime aristocratique et sacral ; cela a aussi été le cas, dans une certaine mesure, de Rome et de Byzance, avec les formes niveleuses de la décadence impériale : cela a enfin été le cas — nous le verrons bientôt — dans l'histoire politique européenne, après la disparition de l'idéal spirituel du Saint Empire Romain et la constitution subséquente des monarchies nationales sécularisées — jusqu'à l'époque du « totalitarisme » comme phénomène ultime.

Il est à peine nécessaire de parler des grandes puissances nées de l'hypertrophie du nationalisme conformément à une barbare volonté de puissance de type militariste ou économique, et qu'on a continué de qualifier d'empires. Répétons qu'il y a seulement Empire en vertu de /.../







1. G. De Giorgio, « Ritorno aiio spirito tradizionale », in La Torre, 2, 1930 [tr. fr. : Retour à l’esprit traditionnel », in G. De Giorgio, L’Instant et l’Eternité et autres textes sur la Tradition, Arche, Milan, 1987. p. 111 — N.D.T.].

* Passage retraduit d’après le texte italien, la référence n’étant pas indiquée par l’auteur i N.D.T.].

2. A. de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris ;, 1884, p. 10, écrit avec raison : « Loin de découvrir dans les sociétés jeunes une supériorité de morale, je ne doute pas que les nations en vieillissant, et par conséquent en approchant de leur chute, ne présentent aux veux du censeur un état beaucoup plus satisfaisant ».

3. Lao-tsei.1 Tan Tf Kiny. XXXVIII [îr fr. citée — N.D.T.]

4. Pour la critique de ces causes présumées du déclin des civilisations, cf. A. df Gobineau, Op. cit.. p. 16-30, 37 [de la tr. it.. Rome, 1^12. de ï’E^^i— N.D.T.j.

5. Sur l’idée intégrale de la race et sur les relations entre race du corps, race de l’âme et race de l’esprit, cf. notre ouvrage Sinlesi di dottrina della razza, Milan, 1941.

6. On peut ici prendre en considération la thèse de A.J. Toynbee (A Study of History, 1941), selon laquelle, à de rares exceptions près, il n’y a pas de civilisations qui ont été tuées, mais seulement des civilisations qui se sont suicidées. Partout où la force intérieure subsiste et n’abdique pas, difficultés, dangers, environnement hostile, agressions et même invasions finissent par servir de stimulus, de défi qui oblige cette force à réagir de manière créatrice. Toynbee n’hésite pas à voir là, en règle générale, la condition de l’affirmation et du développement des cultures.

7. Selon la tradition hindoue (Mânavadharmaçâstra, IX, 301-302), les quatre grands âges du monde ou yuga, dépendent de la condition des rois ; et l’âge sombre, le kâlî-yuga, correspond à l’âge où la fonction royale « dort » ; l’âge d’or, à l’âge où le roi reproduit encore les actions symboliques des dieux aryens.

8. Cf. A. De Stefano, Op. cit., p. 31, 37, 54 ; J. Bryce, Holy Roman Empire, Londres 4, 1873-, tr. it. : Naples, 1886 : « L'Empereur avait droit à l'obéissance de la Chrétienté non comme chef héréditaire d'un peuple victorieux ou comme seigneur féodal d'une partie de la terre, mais parce que solennellement investi de son office. Non seulement il dépassait en dignité les rois de la Terre, mais son pouvoir était différent dans sa nature même et, loin de les supplanter ou de rivaliser avec eux, il trônait au-dessus d'eux et devenait source et condition nécessaire de leur autorité dans leurs divers territoires, comme un lien qui les reliait dans un ensemble harmonieux » (p. 110).

9. C'est par exemple le cas de J. Bryce, Op. cit., p. 111.

10. Cf. N.D. Fustel de Coulanges, La Cité antique, cit., p. 124. Pour les peuples nordiques. cf. 0. Gierke, Rechtsgeschichte der deutschen Genossenschaft, Berlin, 1898, vol. I, p. 13 , ci A. de Gobineau, Op. cit., p. 163 [de la tr. it. — N.D.T.], pour ce qui concerne Yodel, unité nordique originelle du sacerdoce, de ïa noblesse et de la propriété dans les familles libres.

11. Lao-tseu, Tao Te King, passim et III, XIII, LXVI. C'est sur ce fondement que prit forme en Chine et, partiellement, aussi au Japon, la conception de l'« empereur invisible », laquelle se traduisit également dans un rituel spécial.

12. R. Guénon. Autorité spirituelle et pouvoir temporel, cit., p. 112 sq.

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