MONDE //

L'Express du 24/10/2002

France-Côte d'Ivoire

L'amour déçu de Laurent Gbagbo

par Vincent Hugeux

Défié par une rébellion armée, le président ivoirien, compagnon de route des socialistes français, comprend mal la tiédeur de Paris à son égard

a nuit venue, Laurent Gbagbo lit, prie et dort. Il parcourt La Grande Désillusion, réquisitoire d'un ancien ponte de la Banque mondiale, Prix Nobel d'économie, contre la mondialisation aveugle, ou médite les visions de son conseiller spirituel, le révérend Moïse Koré, «prophète» évangéliste. Mais le président de la Côte d'Ivoire, aux prises depuis le 19 septembre avec une rébellion armée qui tient la moitié nord du pays, puise aussi dans sa vidéothèque un peu de quiétude. Mordu de tennis, «fan de Steffi Graf», il a ainsi revu en pleine tourmente les finales dames des tournois de Roland-Garros et de Wimbledon, l'une et l'autre survolées par les sœurs Williams, l'aînée, Venus, qui a ses faveurs, et la cadette, Serena. Le «camarade Laurent», élu dans la fièvre voilà deux ans, encense aussi le brio de Yannick Noah et l'élégance de Guy Forget. Hier soir, ce cinéphile, qui au temps de l'exil parisien traînait son ami socialiste Guy Labertit à la projection des Dix Commandements, s'est offert Hélène de Troie, péplum suranné de Robert Wise. «Brigitte Bardot, toute jeune à l'époque, y joue un petit rôle de servante», s'amuse-t-il.

«Plus francophile que Gbagbo, tu meurs !»

Rien n'y fait. Ni son nationalisme ombrageux. Ni les lourds nuages qui un mois durant ont obscurci le ciel franco-ivoirien. Jamais Laurent Gbagbo, surnommé jadis Cicéron pour ses talents de latiniste, ne renie sa fibre hexagonale. Dans le dépit amoureux, il y a moins de dépit que d'amour. «Plus francophile que lui, tu meurs!» tonne son vieux pote Albert Bourgi, universitaire, chroniqueur, et auteur d'un recueil d'entretiens qui attend pour paraître des jours meilleurs. La France de Gbagbo, 57 ans, fondateur du Front populaire ivoirien (FPI), c'est celle d'Hugo, de Zola, de Jaurès et de Blum. Celle des communards et du Parti socialiste-canal historique. Ce fut aussi, entre 1982 et 1988, la terre d'asile d'un homme qui, pendant trois décennies, défia le patriarche Félix Houphouët-Boigny, icône des indépendances africaines, et ses héritiers. Un opposant embastillé par deux fois, intransigeant, roublard et populiste. Historien de formation, politicien de métier. Atavisme familial. Son père, Paul Koudou, gendarme frondeur, fut encarté dès 1946 à la SFIO, puis détenu pendant un an, au début des années 1960, pour avoir trempé, paraît-il, dans le complot dit du «chat noir». C'est à cette époque que Laurent, élève méritant, vient finir sa première dans le Sud-Ouest. Plus tard, étudiant en lettres à Lyon, l'ancien pensionnaire du petit séminaire de Gagnoa, au cœur du pays bété, rencontre sa première épouse, française, dont il aura un fils. Il peut alors obtenir la nationalité française, mais ne s'y résout pas. En 1982, syndicaliste enseignant indocile et marxisant, Cicéron crée le FPI dans la clandestinité et file vers son pays adoptif, via la Haute-Volta (le Burkina Faso actuel), épaulé dans sa fuite par les réseaux communistes panafricains. Mais l'ancienne puissance coloniale, encline à ménager Houphouët, rechigne à lui accorder le statut de réfugié politique. Il faudra, pour l'arracher, trois ans de patience et un recours. L'année suivante, faute d'y être invité par un PS frileux, c'est en tant que journaliste au trimestriel Libération Afrique, que Laurent «couvre» le congrès de Bourg-en-Bresse. En nomade, il loge chez des amies, Jocelyne ou Monique, puis prend ses quartiers sous le toit de Guy Labertit, «l'Africain» vieille école du parti à la rose. «A l'époque, on ne se bousculait pas auprès de lui, confie son hôte. C'était le grand désert.» Mauvaise passe. Flanqué d'un copain tchadien, l'exilé s'offre un pèlerinage à Latche, tant il veut voir la bergerie landaise de François Mitterrand. Las! le tandem, jugé suspect, sera interpellé par les gendarmes... Vaine dévotion: en dépit de l'amitié que lui voue Paulette Decraene, secrétaire particulière du président, celui-ci boude l' «agitateur», dont Houphouët, le vieux bélier baoulé de Yamoussoukro, lui dit pis que pendre.

A la Une en ce moment sur Logo LExpress.fr

Les sites du réseau Groupe Express-Roularta : Actualité économique - LExpansion.com | Création d'entreprise - LEntreprise.com | Finance - Votreargent.fr | Décoration - CoteMaison.fr |
Cinéma - StudioMagazine.fr | Orientation - LEtudiant.fr | Classica.fr | Boutique Express-Roularta | Lire.fr | camiondesmots.com | jobrencontres.com| Paris agenda - anous.fr | Enseignement supérieur - Educpros | Formation continue - Pour Se Former | Réseau étudiant - Cmonrezo
distrijob.fr | Anous.fr | Cinelive.com | LE VIF.be |
Les sites de nos partenaires : Immobilier avec Explorimmo.com | Cadremploi.fr | Musique avec AOL Femmes avec AOL
mentions légales | contacts | publicité | abonnements | archives | librairie en ligne | copyright