« L'hypothèse la plus immédiate, c'est qu'elle était Houtsoule, et donc fille de ces Gorals des montagnes qui parlent ruthène et vivent au nord des Carpates, dont on dit qu'ils sont les descendants directs des Daces qui, devant les Romains, avaient fui vers le monde sauvage et primitif des forêts. Mais Kassandra pouvait être aussi bien Roumaine c'est-à-dire un produit de toutes ces peuplades qui, avaient déferlé sur notre pays ; car elle parlait les deux langues, le roumain comme le ruthène - l'un aussi mal que l'autre, il est vrai, ce qui était très souvent le cas en Bucovine. Elle les mélangeait en y mêlant des bribes de toutes les autres langues en usage chez nous. Le résultat en était cet absurde jargon qui n'était compris que de moi, et à grand-peine par ceux qui, comme elle, devaient présenter ce qu'ils avaient à dire dans un pareil manteau d'Arlequin linguistique.(…)

Ainsi un mot sur deux ou trois était-il ruthène, roumain, polonais, russe, arménien ou yiddish ; j'ai même trouvé des termes hongrois et turcs »

Gregor Von Rezzori, Les neiges d'antan.

Hutsules


Les Hutsules sont une population qui, voguant entre diverses identités, n'arrive pas à développer une véritable conscience nationale.

Il s'agit donc de l'une des dernières populations européennes qui n'ait pas connu le bouleversement représenté par la naissance du nationalisme au début du XIXème siècle.

Les Hutsules se définissent aujourd'hui comme des Ukrainiens  si on les interroge sur leur nationalité. Le problème est que la plupart des Hutsules ne se sentent pas Ukrainiens, ni Ruthènes, et encore moins Hutsules, ce terme ayant un caractère dépréciatif en roumain comme en ukrainien.


Comment les Hutsules vivent-ils donc leurs différences ?

Ils ne se sentent pas vraiment Ukrainiens ni vraiment Ruthènes car tout tend à les éloigner de ces habitants des plaines qui les méprisaient pour leur mode de vie frustre en raison de la pauvreté de leurs terres. Leurs traditions, les dialectes pratiqués, leur histoire les opposent souvent au Ruthènes. Les Hutsules présents dès la fin du XVème siècle en Bucovine du Nord ne se sont installés dans l'Est de la Bucovine du Sud, autour d'Izvoarele Sucevei à la fin du XVIème siècle en colonisant le cours des rivières locales du Nord au Sud, tandis que les Ruthènes dont la présence est attestée depuis longtemps sur le plateau moldave auraient été massivement implantés dans la zone par le prince de Moldavie Etienne-le-Grand lui même de retour de sa campagne militaire contre les Polonais.

Il n'existe pas de langue hutsule unifiée mais une multitude de dialectes différents pratiqués, aujourd'hui on considère que la langue hutsule est l'Ukrainien, langue normalisée très proche de ce que pourrait être une « langue hutsule ».

Le fait qu'ils n'aient pas de langue propre, qu'il existe une méfiance ancestrale entre « les voleurs de chevaux » hutsules et les « fermiers » ruthènes  bien que proches parents (ils appartiennent au groupe des Ukrainiens carpatiques, ou Ruthènes) fait qu'un grand nombre de Hutsules en Bucovine du Sud se définissent comme étant Roumains.

Mais ce problème identitaire s'explique aussi par :

- le refus d'une identité « par défaut », l'identité ukrainienne qui ne correspond pas au mode de vie, à la culture hutsule.

- la nécessité de s'intégrer dans une société roumaine nourrie  d'une imagerie populaire  favorable aux Hutsules chez les Roumains (malgré le caractère péjoratif du mot « Hutsule en roumain, dont l'etymologie serait pour certains Hot-Hotul ! « Au voleur ! ») s'expliquant par la persistance de certaines traditions communes et le mythe d'une parenté des Roumains avec les Hutsules. Selon ce mythe, entretenu par les hypothèses douteuses d'historiens de la fin du XIXème siècle, les Hutsules seraient des Geto-Daces slavisés, les Geto-Daces étant l'équivalent de « nos ancêtres les Gaulois » pour le peuple roumain.

Aujourd'hui un peu moins de la moitié des Hutsules se déclarent comme Roumains ; c'est le cas en particulier dans les zones limitrophes du peuplement Hutsules avec les zones de peuplement roumains, et dans les zones les plus éloignées de la frontière ukrainienne,. C'est particulièrement le cas dans les communes de Vatra Moldovitei, Moldovita, Breaza,  Cirlibaba où la proportion de Hutsules recensés en 1992 varie entre 16 et 1,6 %3, communes où des sondages à grande échelle menés par le chercheur roumain d'origine ukrainienne Adrian Sheïtchuk en 1995 donnent des chiffres tout autres : entre 75 et 88 % d'Hutsules dans la composition de la population de ces communes.


3 Selon qu'il s'agisse du recensement par langue maternelle ou nationalité.


Extrait d'une encyclopédie géographique soviétique, 1958.


«  Hutsules,  ethnographie, Groupe des Ukrainiens. Ils vivent dans les zones montagneuses des environs d' Ivano-Frankovsk et dans la région  de Tchernovtsy mais aussi dans la région subcarpatique de la république socialiste soviétique d'Ukraine. Ils parlent le dialecte hutsule de la langue ukrainienne.

Rattaché après sa libération à la république socialiste soviétique d'Ukraine à la fin de la seconde guerre mondiale leur territoire passa à la fois, après la première guerre mondiale,   de la  domination Austro-Hongroise (1867) à une domination polonaise, Roumaine et Tchécoslovaque ».


Jour de marché à Moldovita, décembre 2001.

Photo F.Beaumont

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