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le 8 mai 1995
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Jacques Chirac, sabre au clair

A voir courir Jacques Chirac de meeting en meeting non sans serrer au passage une multitude de mains, on serait tenté de le comparer à un cavalier sautant d’obstacle en obstacle. Inutile d’aller plus loin : cavalier il l’est et même colonel de cavalerie, dans la réserve bien entendu !

Comme chacun le sait, il adore les banquets, surtout lorsque le menu répond à son appétit, tête de veau ou choucroute bien garnie poussé allègrement de quelques demis bien mousseux. Entre amis, il n’hésitera pas à lancer en guise de bon appétit le traditionnel cri des mess « Par Saint-Georges, vive la cavalerie… ». Les connaisseurs auront complété la citation…

Né le 29 novembre 1932 d’un père administrateur de société, familier de l’avionneur Henry Potez, il fait ses études au lycée Carnot où il s’inscrit au RPF en 1947, mais sans y militer. Elève de l’Institut d’études politiques, il est « tenté par la gauche ». Il signe l’Appel de Stockholm contre l’utilisation de l’arme nucléaire et certains prétendent qu’il aurait même vendu l’« Humanité Dimanche » devant l’église Saint-Sulpice, ce qui relève plus de la légende dorée que de l’histoire !

Enarque (1957-1959) où il est le condisciple de Michel Rocard, il devient auditeur à la Cour des comptes en 1959. Elève-officier à Saumur, major de sa promotion, l’état-major veut lui ôter son sabre en raison de ce péché de jeunesse, l’Appel de Stockholm. Il fait jouer les relations paternelles, et le voilà sous-lieutenant en Algérie, à la tête d’un peloton de chasse. Il poursuivra dans la réserve sa carrière jusqu’au grade de colonel.

Le soutien.

du monde rural

Mais très vite, il hante les coulisses du pouvoir : chargé de mission au secrétariat général du gouvernement puis auprès du premier ministre. Georges Pompidou, normalien devenu banquier puis ministre, mais surtout fin connaisseur en hommes, repère ce jeune ambitieux, décrit alors comme un dévoreur de dossier, un acharné de travail, un fonceur contre les paralysies administratives. Il lui impose d’aller chercher en province le sacrement électoral. Chirac choisit la Corrèze, berceau familial. Il y découvre les moeurs du radicalisme d’antan, chers au Père Queuille, l’inamovible député qui fut ministre de la IVe presque autant de fois que Mitterrand et Edgar Faure. Il assimile parfaitement la leçon, parcourt les campagnes, ne manque aucune foire et aucun banquet, tutoie et se fait tutoyer. En 1967, le voilà député d’Ussel. Il l’est toujours trente ans plus tard.

Toujours dans le sillage de Pompidou, le voici secrétaire d’Etat aux affaires sociales et à ce titre il participe aux entretiens de Grenelle avec les syndicats. Il en tire une version rocambolesque prétendant avoir rencontré Georges Séguy clandestinement et être allé à ce rendez-vous, revolver en poche ; histoire qui fait bien rire Séguy quand on lui en demande confirmation !

De Gaulle parti définitivement pour Colombey (il ne semble pas que Chirac l’ait beaucoup regretté), Pompidou président, la carrière de Jacques Chirac s’accélère : le voici ministre, chargé des Relations avec le Parlement, puis de l’Agriculture (1972-1974). Il y conquiert des appuis durables dans le monde rural. La maladie de Pompidou s’aggravant, il devient ministre de l’Intérieur en mars 1974. Le président meurt. Les candidats se précipitent : Chaban-Delmas, Giscard d’Estaing, Mitterrand…

Jacques Chirac poignarde allègrement Chaban en suscitant un appel de 43 ministres et parlementaires UDR en faveur de Giscard. Elu, celui-ci fait de Chirac son premier ministre. L’entente ne sera cordiale que peu de temps. Les proches distillent les petites phrases assassines. Françoise Giroud, passée de la gauche au giscardisme en échange d’un siège au Conseil des ministres, décrit ainsi le premier ministre : « C’est un homme dont l’instinct est de tuer - au sens figuré - plutôt que de convaincre et qui finit toujours par le laisser paraître. » Le 25 août 1976, Chirac annonce « le dernier Conseil des ministres ». La démission est rendue publique et Barre prend la succession. Dès lors la guerre est ouverte. Elle se manifeste en 1977. Paris vient d’être doté d’un nouveau statut lui rendant un maire, libéré de la tutelle des préfets. Chirac, devenu en 1970, président du conseil général de Corrèze, est candidat à la mairie d’Egletons. Apprenant que le Giscard veut placer à Paris son ami d’Ornano, maire de Deauville, il charge : « la moutarde m’est montée au nez », il refuse de voir d’Ornano « adoubé maire de Paris » (cité par Yves Hervaux dans « le Paris d’un maire », Albin Michel). Echange de bons procédés, Michel Poniatowski, un des princes chers à Giscard, traite Chirac de « plus grand commun diviseur de la majorité ». La campagne est menée sabre au clair. Les giscardiens écrasés (d’Ornano lui-même est battu) et Chirac s’installe dans le vaste bureau des préfets avec vue sur la Seine et cheminée où flambera chaque jour d’hiver un confortable feu auprès duquel le maire aimera se faire photographier.

Autres échanges, comme on le dit des coups de feu entre adversaires sur le pré, une attaque contre Barre avec l’appel d’Egletons, en octobre 1976, où Jacques Chirac préconise « un travaillisme à la française » (il ne le refera plus, d’ailleurs), puis, en décembre 1978, hospitalisé à la suite d’un grave accident d’automobile, il signe l’appel rédigé par ses conseillers Pierre Juillet et Marie-France Garaud, connu sous le nom « d’appel de Cochin ». S’agissant de l’Europe, il dit qu’elle prépare « l’inféodation de la France » et cette phrase qui fait mouche et restera célèbre : « Comme toujours, quand il s’agit de l’abaissement de la France, le parti de l’étranger est à l’oeuvre, avec sa voix paisible et rassurante. Français ne l’écoutez pas. C’est l’engourdissement qui précède la paix de la mort. »

Plan de conquête

de l’Elysée

1981 : Chirac est candidat à la présidence. Devancé par Giscard, il lui apporte un appui du bout des lèvres en déclarant que personnellement, il ne peut que voter pour M. Giscard d’Estaing, ce qui laisse toute latitude à ses amis d’apporter leur voix à François Mitterrand. Ils ne s’en priveront pas. Un conflit va l’opposer à Gaston Defferre et surtout au président de la République. Le ministre de l’Intérieur propose en effet une loi électorale municipale nouvelle pour Paris et Marseille, faisant de chaque arrondissement une municipalité de plein exercice. C’est l’éclatement du bastion de l’Hôtel de Ville de Paris qui est visé et Chirac ne s’y trompe pas. Cette loi est tellement de circonstance qu’elle suscite l’hostilité même du groupe socialiste de Paris, dont Lionel Jospin. Le cavalier dégaine : Il dit à Claude Estier : « Faites comprendre à Mitterrand qu’il ne respecte pas les engagements qu’il a pris envers moi. Puisque c’est ainsi, c’est la guerre ! » Finalement, Defferre revoit sa copie et propose la fameuse loi PLM qui donne à Paris, Lyon, Marseille des conseils d’arrondissement mais maintient un conseil municipal et un maire élu pour l’ensemble de la ville.

Aux élections législatives de 1986 qui voient la victoire de la droite, le président de la République entame ce que l’on appellera la cohabitation et appelle Jacques Chirac à Matignon. Premier ministre pour la seconde fois, il va passer de la nonchalance aristocratique de Giscard à la passion de l’intrigue florentine de Mitterrand qui avait prévenu, il est vrai, qu’il ne resterait pas « inerte » durant cette cohabitation. Il avale couleuvre sur couleuvre mais son visage se crispe le sourire se fige. Il ne se retrouve bien que dans cette mairie de Paris qu’il regagne chaque soir et où il prépare avec ses fidèles son plan de conquête de l’Elysée. 1988 : tandis que Mitterrand joue au chat et à la souris en laissant planer le doute sur sa candidature, jeu auquel se prendra notamment un certain Michel Rocard, Chirac voit poindre un concurrent en la personne de son successeur à Matignon sous Giscard, Raymond Barre.

Il le distance aisément, de près de 20 points au premier tour et se retrouve face au président sortant lors d’un duel télévisé demeuré célèbre pour l’empoignade, yeux dans les yeux sur le terrorisme mais aussi pour le jeu félin de François Mitterrand saluant son interlocuteur d’un cérémonial « monsieur le Premier ministre » tandis qu’il continue de l’appeler « monsieur Mitterrand ».

Au soir du second tour, le président sortant est confortablement réélu avec 54% des suffrages. Jacques Chirac semble abattu. Il est vrai que des problèmes personnels l’affectent gravement mais que la pudeur réelle de l’homme se cache sous le masque politicien. Mais cette période d’absence voit le trouble s’installer au sein du RPR. Pasqua et Séguin mènent l’offensive contre le secrétaire général du parti, Alain Juppé, visant ainsi Chirac sans le nommer. Comme toujours en pareil cas, l’attaque le voit rebondir. Là, il ressemble davantage à ce portrait qu’en trace Françoise Giroud dans les années soixante-dix : « Il fait penser à ces grand boxeurs auxquels soigneurs et entraîneurs dictent, pendant qu’ils sont sur le ring, leur tactique. Lui sait qu’il faut gagner. Et que pour gagner, il faut frapper, encaisser, frapper plus fort, encore plus fort. » Il frappe, reprend le RPR en main et le gardera fermement, comme on le verra au moment de la candidature Balladur.

Il fait confiance à ceux qui l’entourent. Plus, il les aime, leur montre, comme dit plaisamment Françoise Giroud, sa « face blanche », celle du sourire, des anecdotes, du plaisir de déjeuner ou de voyager. Et pourtant, on ne saurait dire qu’il place toujours sa confiance avec bonheur.

Une trahison

du gaullisme

Ainsi, fait-il de son directeur de cabinet, Michel Roussin, un député du 7e arrondissement, toujours élu au premier tour au siège enfin libéré du vieux factieux, Frédéric-Dupont, puis un ministre du gouvernement Balladur. Et celui-ci se rallie à son premier ministre avant de trouver sur sa route un juge d’instruction pour abréger cette belle carrière. Il est capable de rancune, Michèle Barzach s’en est rendue compte, dépouillée de toutes ses délégations et ne trouvant guère de main tendue dans la salle des séances de la part de gens qui, la veille encore, l’embrassaient chaleureusement. Contre sa candidature dans le 15e, il soutient le maire, Galy-Dejean, qui lui aussi, choisira Balladur. Quelle ingratitude !

En 1992, alors que Pasqua et Séguin appellent à voter « non » à Maastricht, il hésite, puis se décide pour un « oui » mais sans mener une campagne bien vigoureuse. Il est vrai qu’il s’est prononcé pour l’Acte unique européen, contre l’avis de Michel Debré qui y voyait une trahison du gaullisme. Si le nom même de l’appel de Cochin est banni, il traîne cependant des relents de la phrase. Il se proclame européen tout en cherchant à marquer des limites compatibles avec toute référence à l’esprit du général de Gaulle.

1993, le RPR s’installe confortablement devant l’UDF, les deux réunis emportant la majorité des sièges à l’Assemblée. Pour la nouvelle cohabitation qui s’annonce, Jacques Chirac ne veut pas reprendre le collier du premier ministre. Il estime qu’il doit arriver, libre, au départ de la course élyséenne. Il laisse la place à son ministre d’Etat de la première cohabitation, Edouard Balladur. Mais celui-ci, fort imbu de lui-même, encouragé par les dirigeants de l’UDF et par ses ministres, y compris ceux appartenant au RPR, manoeuvré par Pasqua, décide de concourir. Les phrases assassines volent, la division s’installe à droite au bénéfice du socialiste Jospin, d’un côté, et Jean-Marie Le Pen, de l’autre.

Jacques Chirac mène une campagne à son image, multiplie les meetings, les rencontres, serre les mains, embrasse les mémés et les petites filles, dévore repas et kilomètres, promet le changement pour demain matin et tente de gommer le méchant portrait des Guignols et son terrible : « Ecoutez, ta gueule ! »

Le débat d’entre les deux tours, qualifié généralement, du plus ennuyeux jamais vu encore, ne modifie pas les données du premier tour. Réunissant les voix de droite et d’une partie de l’extrême droite, Jacques Chirac l’emporte sur son rival. Il conquiert enfin, après deux tentatives malheureuses, « le seul donjon qui lui ait encore résisté », selon la formule d’Alain Duhamel. Le voici à l’Elysée jusqu’en 2002. Comment le cavalier franchira-t-il l’entrée dans le troisième millénaire : Question à longue portée car encore faut-il évaluer comment il va répondre dès demain aux grandes questions politiques, économiques, sociales de la France de 1995.

CLAUDE LECOMTE

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