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Alain Ruscio (*)

Lettre ouverte à une " éluardienne "

L'Humanité, 3.7.2003

Il paraît, Mademoiselle Sabine Hérold, que vous êtes à la mode. Vous avez, courageusement, pris la tête des manifestants qui protestaient contre " l'abus des grèves " dans ce pays. Le Fig-Mag vous a surnommée avec gourmandise la " Jeanne d'arc des libéraux " (une façon comme une autre de violenter l'histoire : pardon à la Pucelle de l'usage de ce verbe). Même Libération vous a consacré une page, mi-miel, mi-vitriol. Qu'une poignée d'étudiants de Sciences-Po, pas trop effrayés par les fins de mois, vous ait élue pour égérie, pourquoi pas ? Qu'une partie de la presse bien-pensante signale votre " croisade " contre les nantis (lire : les fonctionnaires), les mauvais Français (entendre : les grévistes), c'est dans la nature des choses. Que les milieux réacs vous utilisent, soulignant qu'il y a encore plus à droite que le gouvernement en matière sociale, c'est de bonne guerre. On appelle ça comment déjà ? Ah oui ! Lutte des classes ! Tiens ! On la croyait morte, celle-là !

Votre jeunesse n'est pas un argument. " Le temps ne fait rien à l'affaire, disait Brassens. Quand on est con(servateur), on est con(servateur). " Votre joli minois non plus. Surtout que, plus machiste que bien des mecs, vous dites candidement : " Si j'avais 40 kg de plus, on ne parlerait pas de moi. " Je traduis : si j'étais grosse (et moche), je fermerais ma gueule. Bonjour l'image de la femme citoyenne.

Comme la mode, donc, vous passerez, Mademoiselle.

Mais ce qui me chagrine, voyez-vous, moi qui ai été nourri, en mon adolescence, des poèmes de la Résistance dits par Jean Négroni ou Sylvia Montfort, ce qui me chagrine, ce qui me reste en travers de la gorge, oui, c'est l'utilisation d'un texte d'Eugène Grindel, dit Paul Eluard. Ainsi, vous avez osé appeler votre mouvement, association, secte ? Liberté, j'écris ton nom. Libé n'en revient pas d'une telle audace : cela, assurément, est un " pied de nez aux communistes ". Non, cher collègue : pas " pied de nez ", mais mouvement d'insulte effectué en pliant le membre supérieur. Non cher collègue, pas " aux communistes ", car Eluard, poète communiste, appartient à la Résistance, à la nation alors profanée. À cette France qui fête en ce moment l'anniversaire de la création du CNR, à cette France qui célèbre Jean Moulin.

Que ce vers unique de notre histoire littéraire, écrit au plus noir de la nuit nazie, pour défendre une cause sacrée, l'indépendance d'un pays, la liberté d'un peuple, devienne le cri de rassemblement des jeunes bourges, non, décidément, cela ne se peut.

Car vous avez, mademoiselle Sabine, des convictions. Que je me permets de résumer : tout ce qui est à gauche d'Alain Madelin est dangereux. Même François Fillon est " à la limite de la social-démocratie ", dites-vous à Libé. Diable. Vos idoles s'appellent Margareth Thatcher, le bourreau du peuple irlandais, et George Bush, l'agresseur du peuple irakien.

Il paraît que vous avez déjà rencontré la Dame de fer, quelque peu fatiguée. Allez, lâchez-vous, soyez sincère, dites-le nous : ça a dû être l'extase. Les milieux bien informés de Londres murmurent que vous lui avez déclamé : " I write your name, Liberty ", mais que, patatras, emportée par votre fougue, vous avez ajouté : " In memory of Bobby Sands. " Non, je ne veux pas le croire. Pas vous !

Patience. Telle que vous êtes partie, Madelin en personne va bientôt vous téléphoner pour vous supplier de lui accorder une audience. Et, ensemble, qu'est-ce que vous allez rigoler en parlant du bon tour joué aux fidèles d'Eluard ! Impayables, ces cons qui croient encore au respect dû aux grands ancêtres ! L'ancienne petite frappe d'Occident est bien capable, lui aussi, au point où on en est, de réciter les vers du chantre de la Résistance au nazisme.

Mais je suis un peu fatigué, mademoiselle. Pour tout vous dire, pas trop de temps à perdre avec vous. Alors, vous qui vous croyez " éluardienne ", un conseil : reportez-vous, de préférence, à un autre vers de nôtre grand Paul : " Regardez travailler les bâtisseurs de ruines. ". Sociales.
 

(*) Historien, essayiste. Dernier ouvrage paru : Nous et moi. Grandeurs et servitudes communistes, éditions Tirésias, 2003.

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