Françoise Morvan / Le monde comme si
langue et culture bretonne, analyse, défis...

retour remue.net

Le monde comme si, c'est le titre d'un vaste essai que termine ce début 2002 Françoise Morvan, et qui paraîtra bientôt chez Actes Sud.
En reprenant sur remue.net ce début du livre de Françoise Morvan, Ronald Klapka, Bruno Tackels et moi-même tenions à manifester notre solidarité et notre estime pour une démarche de grande rigueur, qui a dû affronter des obstacles qu'on croyait d'un passé malsain, dépassé (voir liens ci-dessous). Cela semble un peu inutile d'y revenir, quand on découvre la force et la luminosité de langue de la pensée à l'oeuvre ci-dessous, et combien elle nous touche et nous rejoint, Breton ou pas Breton, par ces notions lues de façon éminemment modernes, mais si centrales parce qu'elles touchent au territoire, à la généalogie, à l'enracinement de la culture et des ciels, à ce qui enracine la langue dans les voix de l'enfance, et qu'il s'agit enfin de rassembler en processus intellectuel.
Merci à Françoise Morvan de nous avoir confié en avant-première un essai qui élargit notre paysage sensible.
F. Bon / B Tackels

note 1 : on peut découvrir, pour moins de 3 euros (avant, ça s'appelait "le livre à 10 F"), Françoise Morvan en traductrice de Marie de France: "Le lai du rossignol et autres lais courtois", Librio, 2001, et, sur le même présentoir, ne manquez donc pas la récente retraduction de "Alice au pays des merveilles" par Elen Riot c'est aussi une merveille... et il pourrait y avoir quelque lien secret entre le premier livre et le second, mais chut...

note 2 : et si notre paysage sensible est ainsi fait de liens presque secrets, mais tissant des harmonies fortes, comment ne pas signaler que Rostrenen, où est née Françoise Morvan, est aussi la ville natale de Danielle Collobert?

quelques liens sur le travail de Françoise Morvan

au théâtre de l'Entresort à Morlaix, conduit par Madeleine Louarn, un portrait de Françoise Morvan avec biographie et bibliographie, ainsi que la présentation d'un travail commun sur Armand Robin
à propos de Tchekov, notes de Françoise Morvan et d'André Markowicz sur leur traduction de La Mouette - voir aussi page Markowicz de remue.net
sur amnistia.net, une intervention de Françoise Morvan sur "art national breton et totalitarisme", important pour comprendre le contexte et l'agressivité qu'a dû affronter Françoise Morvan pour le travail intellectuel et sensible présenté ci-dessous
un entretien avec Françoise Morvan à propos de sa thèse sur François-Marie Luzel

nouveau (novembre 2002) : Lutins et lutines de Françoise Morvan chez Librio

 

fev 2003 : une liste de discussion destinée exclusivement aux lecteur de Françoise Morvan et de son livre :
"Le monde comme si, nationalisme et dérive identitaire en Bretagne "
pour s'abonner envoyer un courriel vide à
commesi-subscribe[@]yahoogroupes.fr

 

 

écrire à l'auteur
(préciser : "à l'attention de Françoise Morvan")

"Le mieux est de recourir ici à la théorie philosophique de Vaininger du Monde comme si (die Welt als ob), qui correspond pratiquement à la formule des mathématiciens : 'supposons le problème résolu'... Les hommes sont tous, sauf quand il s'agit des sciences proprement dites, dans l'état mental et affectif des enfants qui écoutent les contes de Perrault ou qui assistent à une représentation de Guignol : ils font comme s'ils croyaient vraiment à la réalité des personnages, aux possibilités des métamorphoses, bien qu'ils sachent que dans la vie courante il n'y a ni fées, ni Guignol tapant sans risque sur le Commissaire." Arnold Van Gennep, Le Folklore français, réédition Robert Laffont, Paris, 1998, p. 101.

 

On a fermé la porte. Ma grand-mère a mis la clé dans son vieux sac à main qu’elle appelait son “sac à pied”, la survivance du breton dans la langue quotidienne se manifestant d’abord par des permutations imprévisibles. Sans doute n’allaient-elles pas être pour rien dans le climat d’incertitude légèrement surréaliste auquel nous étions voués. Mais, moi, à ce moment-là, je n’étais pas beaucoup plus qu’un bagage parmi les autres. On m’a peut-être portée dans les bras, peut-être roulée vers la gare dans une brouette avec les valises. En tous cas, c’était fini, adieu maison natale, adieu collines et brasiers des nuits d’été. Imaginons, si nous le pouvons, ces générations de purs Bretons de souche tirant depuis des siècles leur subsistance de cette terre ingrate et voyons-les partir pour la capitale. Le petit train rouge qu’on appelait “la micheline” est passé et nous a emportés. C’était pour toujours, sauf que, bien sûr, nous pouvions revenir – aux vacances, en retraite, comme entre parenthèses, ou peut-être pour de bon, mais toujours voués au monde comme si, qui nous plaçait là et ailleurs, dans un éternel va-et-vient, un éternel porte-à-faux. Nous allions vivre, comme tant d’autres, dans la promesse d’un avenir rendu à son passé et la nostalgie des valeurs perdues.

Ces valeurs n’apparaissaient pas si clairement au début. Et même, parfois, elles n’apparaissaient pas du tout : pour beaucoup, le sort de l’exilé se manifestait d’abord par un sentiment de grande délivrance – pouvoir marcher dans la rue, rentrer, sortir à toute heure, s’habiller à son goût, sans être sous le regard du bourg, oser entrer dans une pâtisserie et manger trois éclairs au chocolat, courir les magasins incognito, et puis, voir des expositions, aller au théâtre, découvrir ces grands monuments que le monde entier nous enviait, tout était permis, tout était possible. Traverser Paris chaque matin était déjà une aventure : la Seine au bas du métro, la silhouette de la Tour Eiffel profilée sur ce ciel gris rose... Ma mère avait trouvé une place d’infirmière dans un dispensaire, et elle pouvait rentrer chaque soir avec une euphorie conquérante. Mon père ne s’intéressait ni au pâtisseries, ni aux monuments, au théâtre ou au cinéma ; les cours du soir, après son travail chez Renault lui avaient tôt fait passer le goût des transports en commun et des berges de Seine. Il avait renoncé au football professionnel, il espérait s’instruire : jamais il ne lui serait venu à l’idée de retourner au pays, sinon pour sa retraite, à laquelle il ne pensait pas, et dont il ne devait pas connaître un seul jour. Ma grand-mère, elle, attendait. Toute sa vie elle avait, disait-elle, “conjugué le verbe attendre” et je venais, moi, en naissant, de la faire entrer dans l’éternelle attente de se retrouver chez soi. C’est sans doute cet espoir de retrouver la maison des vacances qui nous a fait voir la Bretagne comme une terre promise. Ce leurre, il pouvait trouver à s’appuyer sur une création lentement mise au point depuis l’époque romantique et je pense à présent que nous n’avons fait que reprendre les lieux communs qui s’offraient à nous, mais comment étaient-ils venus à nous sous la forme de vérités nouvelles, là est, bien sûr, la question.

*

Les statistiques nous disent que la Bretagne, péninsule de 28 000 kilomètres carrés, est une province, rattachée à la France depuis 1532, dont la population a varié depuis le début du XIXe siècle entre deux et quatre millions d’habitants ( quatre si l’on compte la Loire-Atlantique, sur les soixante millions d’habitants pour 550 000 km2 que compte la France). Elle se divise entre Haute-Bretagne, à l’est, où l’on parle ou a parlé une variété de français qu’on appelle gallo, et Basse-Bretagne, à l’ouest, où l’on parle ou a parlé une langue celtique, le breton. De même que le gallo, le breton tend à s’effacer au profit du français : les bretonnants (ceux qui parlent breton) étaient 98% des habitants de la Basse-Bretagne en 1863, 73% en 1950 mais 16% un peu avant la fin du millénaire, dont 0,2 % de personnes de moins de vingt ans, soit moins de cinq cents personnes (1). Nous autres, nous venons de la Basse-Bretagne, qui correspond à un peu moins de 3% du territoire et 3% de la population française. Et nous venons du cœur, du plein cœur, de notre chère péninsule, une petite ville nommée Rostrenen, ce qui veut dire " la colline aux ronces ", et ce n’est pas pour rien. Rares sont ceux qui, en dehors des météorologistes, la connaissent – elle a pour caractéristique de détenir le record national d’heures de pluie par an. C’est un record qui ne nous est pas beaucoup disputé, et que nous avons même tendance à passer sous silence, la Bretagne étant désormais, les statistiques nous le disent aussi, la seconde région de France pour le tourisme. Nous envisagerions volontiers, quant à nous, des loisirs spéciaux pour amateurs de pluies, l’esprit et les paysages du lieu s’accordant assez bien au goût chinois : pluie sur ajoncs éclairés de soleil ; pluie grise avec effets de grêle sur granit ; pluie d’équinoxe avec goût de marée gagnant les arbres noirs ; crachin tranquille ; bruine par matin d’automne...

Enfin, ne rêvons pas, pour le moment, nous vivons en banlieue, la culture qu’on nous dispense à l’école communale est une culture française banale qui nous ennuie énormément mais le “bagage”, ce fameux “bagage” qu’il est essentiel d’avoir pour réussir dans la vie et, notamment, ne pas être ouvrier chez Renault, doit être forcément lourd, très lourd. Ce n’est pas pour rien que les enfants bretons et les enfants juifs se retrouvent si nombreux dans les mouvements révolutionnaires et les grandes écoles : nous sommes conscients de la tâche de rachat qui est la nôtre, et nous nous appliquons – mais avec un lourd handicap, quant à nous, il faut le dire, car si les enfants juifs nous semblent bénéficier d’une approbation tout acquise, nous autres, une sourde hostilité mine nos efforts. Il importe d’être premier en tout, l’école faisant loi, c’est clair, mais nos capacités semblent étrangement suspectes. Encore faut-il distinguer ici entre la suspicion qui nous vient de nos mères et celle qui nous vient de nos pères : suspicion conquérante dans le premier cas, prudente abstension né d’un défaitisme issu de la sagesse des siècles dans le second. Si, autant que je puisse en juger, le but premier d’un père breton est de pouvoir se retirer en paix dans une cabane quelconque où vaquer à des occupations diverses, la visée d’une mère bretonne est d’envahir tout territoire en vue d’une victoire collective. Le retrait de l’un entraînant la volonté d’expansion de l’autre, et l’expansion de l’une le retrait de l’autre, nous savons juste que tous deux voient en nous l’effet de leurs dons conjugués, qu’il nous appartient de prouver, ce qui n’est pas simple. Je dois être première en français, cela va de soi, mais mon père n’ira jamais mettre son nez dans mes cahiers ; ma mère, en revanche, a pris sur elle une fois pour toutes d’écrire mes rédactions, à restituer de mémoire si les devoirs sont faits en classe, et je suis, en somme, première en français par inaptitude. Le monde comme si imposant ses lois au réel, elle montre ensuite avec fierté ces productions du génie enfant et, je parviens, non sans angoisse, lors des épreuves inopinées, à l’imiter assez bien pour maintenir tant bien que mal sa place de première.

Au vacances, nous nous retrouvons, mes cousins et moi, en Bretagne. Nous avons les mêmes jeux, les mêmes lectures qu’à Paris, sauf que ce ne sont plus les mêmes : les volumes de la Bibliothèque rose, par exemple, sont ceux des générations précédentes ; imprégnés d’une douce odeur d’humidité, ils nous proposent, au lieu du Club des Cinq exhumant trésor sur trésor de l’île de Kernach, les héroïnes de Zénaïde Fleuriot quêtant sans fin des fortunes perdues ; entre la Semaine de Suzette, Les Veillées des chaumières, Fabiola, Le Cid, et les Caractères de La Bruyère en classique Vaubourdolle pleins de notes de bas de page que nous lisons au grenier, quand, au terme de plusieurs jours de pluie, nous n’avons plus d’autres ressources, ils nous font un vocabulaire bizarre. Mais cette bizarrerie-là reste absoute. En revanche, “elle a pris l’accent”, dit ma mère en arrivant en vacances, et la honte est alors la langue corrompue, autant que par l’accent, par des structures de phrase empruntées au breton, qui nous ridiculisent. Mais nous ridiculisent aux yeux de qui ? À dire vrai, les seuls signes d’ostracisme viennent des enfants qui, restés au pays, nous traitent de Parigots (Parigots, têtes de veau) ou de Parisiens de Landerneau (car Les Parisiens de Landerneau : à moitié vache, à moitié veau). En banlieue, le fait d’être breton ne suscite pas de commentaires ; le seul moment où la chose vient sur le tapis est le jour de la rentrée, quand on lit Rostronin mon lieu de naissance et que je corrige alors avec une fausse modestie – car le fait d’être née à Rostrenen est pour moi (comme pour tout Rostrenois) l’objet d’une insondable fierté et j’y vois encore, des lustres après, un atout majeur, bien que je n’aie jamais su en quoi.

Autre objet de fierté ne requérant aucune explication : bon nombre de nos cousins répartis à Paris ou dans la banlieue vivent dans des conditions variables, les uns pauvres, les autres cossus. Nous autres, nous vivons dans une maison de banlieue bien petite, mais il y a dans la salle à manger un vaisselier monumental, venu du fond des temps, avec ses assiettes de porcelaine derrière les balustres à fuseaux, une horloge à poids de cuivre et une énorme armoire de chêne de tourbière à ferrures d’étain. Chaque meuble a son histoire, chaque objet sa place. Ce ne sont pas des meubles, ce sont des temples, celui qui les détient possède le temps, et les cosys des pauvres, les commodes Louis XVI des cossus ne sont que faux semblants. Avoir des meubles bretons, c’est être au-delà du bon goût, appuyé au temps sur des bases éternelles. A peine ai-je appris à marcher que j’entrepose dans le fond de ces armoires ancestrales des trésors chapardés deçà delà ; on crie mon crime à la ronde ; pourtant, ces vastes cavernes invitent au recel et je me sens à tout jamais trahie dans mon effort pour payer tribut à l’histoire.

Il est vrai que le premier de mes actes a été de me débarrasser d’un coup de toute cette histoire. Auprès de mon berceau, on a posé un couple de danseurs en costume de Pont-Aven enlacé dans la céramique. On entend un fracas, on accourt, on trouve à mes pieds le sujet en miettes et je déclare : Napubonom. Sur ce Napubonom commence une carrière iconoclaste que je ne renierai pas car je vois dans le bonom double et creux le symbole même de la Bretagne éternelle, telle que la propagande militante, régionaliste ou nationaliste, l’a fabriquée.

*

Vivre dans un monde double n’est pas très agréable mais peut offrir des possibilités d’adaptation intéressantes. Or, le problème est que pour nous cette dualité est forclose – je ne vois pas d’autre terme pour désigner l’étrange manière dont les avantages attendus sont à la fois possibles, toujours réels, mais inutiles car prescri