L’extermination au jour le jour dans les documents contemporains


Il y a abondance et surabondance des preuves de l’extermination des Juifs d’Europe. Les Nazis n’ont cessé d’en parler, d’écrire qu’ils la souhaitaient et qu’ils allaient l’accomplir, qu’ils l’accomplissaient, qu’ils l’avaient accomplie. On dispose également des déclarations contemporaines d’Allemands ordinaires qui consignaient dans des journaux personnels ou des lettres ce dont ils entendaient parler, ou encore de documents émanant des propres alliés des Nazis. Au fil de ses lectures, l’auteur a relevé les plus marquantes de ces déclarations et de ces notes (les propos d’Hitler sont traités ailleurs). En voici près d'une centaine... Les passages mis en gras l’ont été par l’auteur de cette page.


 
En 1939, Walter Gross, Directeur du Bureau pour la Politique Raciale du parti nazi fit un discours lors de l’inauguration de l’Institut de Recherche sur les Questions Juives de Francfort. Remarquant que jusqu’alors les tentatives de détruire physiquement les Juifs n’avaient pas été systématiques et souvent mal accueillies, il conclut:

« En ce qui concerne la présence du Juif en Europe, nous pensons que l’heure de sa mort est irrévocablement arrivée »

Walter Gross, « Die Rassenpolitischen Voraussetzungen zur Lösung der Judenfrage », Welkampf, avril-septembre 1941, p. 52, cité par David Bankier, « The Use of Antisemitism in Nazi Wartime Propaganda », dans Michael Berenbaum et Abraham J. Peck (éditeurs), The Holocaust and History. The Known, the Unknown, the Disputed and the Reexamined, Indiana University Press, 1998, p. 45.



 

À la fin octobre 1939, l’extermination systématique des Juifs n’était pas encore officiellement à l’ordre du jour. Cependant, les plans de déplacement et de concentration des populations juives se succédaient, dont un qui prévoyait de faire de la région de Lublin, en Pologne, une « réserve » juive. Les conséquences d’une forte concentration dans cette région marécageuse n’échappaient pas aux officiels nazis. Ainsi, Hans Frank, depuis peu chef du Gouvernement général, exprimait sa satisfaction le 25 novembre 1939:

« Quel plaisir d’être, finalement, capable de s’attaquer à la race juive physiquement. Plus il en mourra, le mieux ce sera »

Cité par Christopher Browning, Nazi Policy, Jewish Workers, German Killers, Cambridge University Press, 2000, p. 8.



 

En décembre 1939, Eduard Könekamp, écrit de Pologne à ses collègues de l’Institut allemand pour l’étranger :

« Beaucoup d’Allemands voient pour la première fois de leur vie de telles masses de Juifs. Les “ghettos” sont les plus crasseux qu’on puisse s’imaginer. […] L’anéantissement de cette sous-humanité serait de l’intérêt du monde entier. Cet anéantissement est un problème des plus ardus. On ne peut le réaliser par des exécutions. Et on ne peut pas faire fusiller des femmes et des enfants. Ici ou là, on mise sur les pertes lors de déportations, ainsi sur le transport de 1 000 juifs parti en mars de Lublin, 450 seraient morts. […] Tous les services qui s’occupent de la question juive voient clairement l’insuffisance de ces mesures. Mais la solution de ce problème compliqué n’a pas encore été trouvée. »

Cité par Götz Aly et Susanne Heim, Vordenker der Vernichtung: Auschwitz und die deutschen Pläne für eine neue europäische Ordnung, Hoffmann und Campe, Hambourg, 1991, p. 204.



 

En février 1940, 1800 Juifs des villes allemandes de Stettin et Schneidemühl furent déportés vers Lublin, en Pologne, où rien n’était prévu pour les accueillir. Le chef, récemment nommé, de la police et de la SS du disctrict de Lublin, Odilo Globocnik déclara à ce sujet le 16 février 1940 :

« [les] Juifs évacués devaient se nourrir par leur propres moyens et être entretenus par leurs compatriotes, car ces Juifs avaient assez [de vivres]. Si cela ne marchait pas, qu’on les laisse crever de faim. »

Dieter Pohl, Von der "Judenpolitik" zum Judenmord : Der Distrikt Lublin des Generalgouverneents, 1939-1944, Francfort, 1993, p. 52, cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination, Editions du Seuil, 2008, p. 71-72.



 

Le 7 novembre 1940, Alexander Palfinger, adjoint au responsable des affaires du Ghetto de Lodz, Hans Biebow, rédige un rapport dont voici un passage :

« La mort rapide des Juifs nous est complètement indifférente, sinon souhaitable, pour peu que ses effets concommitants n’affectent pas les intérêts du peuple allemand. Dans la mesure, cependant, où ces gens doivent être mis au service de l’Etat, selon les instructions du Reichsführer-SS [Himmler], les conditions les plus primitives doivent être créées à cette fin. »

Cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 120. Dans une note du 30 octobre 1940, Palfinger écrivait déjà, concernant les épidémies dont les Juifs pouvaient souffrir, que :

« La Tuberculose et les autres maladies infantiles non-infectieuses, ainsi que les autres maladies qui entraînent une élévation rapide du taux de mortalité, n’intéressent pas les autorités allemandes. »

Ibid., p. 460.



 

Comme on le verra à plusieurs reprises, l'antisémitisme nazi ne touchait pas que les idéologues ou les dignitaires du régime. Voici les observations du soldat E. dans une lettre envoyée de Pologne le 17 novembre 1940 :

« Quand on regarde ces gens, on retire l’impression que rien vraiment ne justifie qu’ils vivent sur la terre de Dieu ».

Walter Manoschek, éd., “Es gibt nur eines für das Judentum : Vernichtung” : Das Judenbild in Deutschen Soldatenbriefen, 1939-1944, Hambourg, 1997, p. 17, cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination. L’Allemagne nazie et les Juifs 1939-1945, Éditions du Seuil, 2008, p. 216.



 

Il ne faudrait pas croire que la volonté de destruction des Juifs ne venait que d’« en haut ». Plusieurs années de propagande nazie avaient porté leur fruit. Ainsi au sein de la Wehrmacht, l’image des Juifs collait le plus souvent à celle que l’antisémitisme hitlérien souhaitait véhiculer, dont les conséquences logiques étaient faciles à comprendre et à exprimer. Le caporal W. H du bataillon 46 de l’Etat Major pouvait écrire à des proches le 21 mai 1941, un mois avant l’invasion de l’URSS :

« Tandis que j’étais encore à table pour le dîner, on s’est mis à parler de la question juive dans le Gouvernement Général et dans le monde. […] tous furent finalement d’accord pour dire que les Juifs devaient disparaître de la surface de la terre. […] Il faudrait que les Juifs disparaissent, soient tous éliminés; le monde aurait alors bientôt une autre allure. »

Cité par Walter Manoschek, « "Il n’y a qu’une seule solution pour les Juifs: l’extermination". L’image du Juifs dans les lettres des soltats allemands (1939-1944). », Revue d’Histoire de la Shoah, no 187, juillet-décembre 2007, p. 25.



 

Avec l’invasion de l’URSS le 22 juin 1941, les Nazis passent à un autre stade : les assassinats de masse dans les opérations mobiles de tuerie, menées à bien par les Einsatzgruppen et des bataillons de police. Au tout début, il s’agissait également de « susciter » des pogroms dans les populations locales. Le 29 juin 1941, Heydrich adresse un télégramme aux chefs de Einsatzgruppen. Il leur rappelle « les directives orales données à Berlin le 17 juin 1941 » par Heydrich :

« [Il faut] provoquer sans laisser de traces des pogroms, […] les intensifier si nécessaire, […] les diriger dans la bonne voie ».

Cité par Philippe Marguerat, « Le IIIe Reich, l’invasion de l’URSS et le génocide juif (juin-juillet 1941) », Revue Historique, no. 597, janvier-mars 1996, p. 158.



 

Le déclenchement de pogroms réussit partiellement, notamment à Kaunas. Le commandant du Groupe Armée Nord, le maréchal Wilhelm Ritter von Leeb, mentionne dans son journal, le 8 juillet 1941 ses doutes sur le fait que :

« De cette façon, la question juive ne pourra probablement pas être résolue. Le moyen le plus sûr serait la stérilisation de tous les hommes juifs ».

Cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 267. On constate ici que pour un dignitaire du régime nazi, en l’occurrence un des plus haut gradés au sein de la Wehrmacht, « résoudre » la question juive ne peut signifier que l’extinction du peuple juif, que ce soit par la stérilisation ou le meurtre...



 

L’Einsatzkommando 9 de l’Einsatzgruppe A fut chargé de l’assassinat des Juifs de Vilna à partir de juillet 1941. Dans le rapport n°21 daté du 13 juillet 1941 de l’Einsatzgruppe A, on peut lire :

« A Vilna […], l’Ordungspolizei, placée sous l’autorité de l’Einsatzkommando, […] a reçu pour instruction de prendre part aux actions d’extermination des Juifs. En conséquence, 150 Lituaniens participent à l’arrestation et à l’internement des Juifs en camp de concentration, où après un jour ils ont droit au “traitement spécial” (Sonderbehandlung). […] Environ 500 Juifs sont liquidés tous les jours. »

Cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination. L’Allemagne nazie et les Juifs 1939-1945, Editions du Seuil, 2008, p. 289-290. On peut constater ici que l’euphémisme « traitement spécial » désigne l’assassinat.



 

Les politiques de déplacements de populations tentées par les Nazis jusqu’en 1941 se soldèrent toutes par des échecs cuisants, dont la conséquence fut toujours la même: dépouillement des populations juives de tout moyen de subsistance, expulsions et concentration dans des ghettos dans les conditions les plus précaires. À Posen (Poznan) un groupe d’officiers SS se réunit pour discuter du problème juif dans le Warthegau. L’officier de liaison de Eichmann à Posen, le juriste Sturmbahnführer Rolf Heinz Höppner écrit le 16 juillet 1941 à son « cher camarade Eichmann » et résume les conclusions de la réunion. Après avoir examiné la possibilité de concentrer tous les Juifs du Warthegau dans un grand camp de travail, les officiers SS avaient envisagé deux autres propositions :

« Il faudra considérer sérieusement si la solution la plus humaine n’est pas de liquider les Juifs qui sont inaptes au travail par une méthode rapide et efficace. Ce serait plus agréable que de les laisser mourir de faim.

Par ailleurs, on a fait la proposition de stériliser toutes les femmes juives de ce camp capables de procréer, de façon à ce que le problème juif soit en fait complètement résolu. »

Höppner demandait l’opinion de Eichmann et concluait que « ces choses paraissent d’une certaine façon fantastiques mais, à mon avis, elles sont définitivement faisables ». Aktenvermerk des Leiters des SD-Abschnitts, Posen, Höppner, betr., Überlegungen zu einer « Lösung der Judenfrage », im Warthegau mit Anschreiben an Eichmann, 16/07/1941; cité par Götz Aly, « “Judenumsiedlung”, Überlegungen zur politischen Vorgeschichte des Holocaust », in Ulrich Herbert (ed.), Nationalsozialistische Vernichtungspolitik 1939-1945. Neue Forschungen und Kontroversen, Fischer, 1998, p. 83-84 et Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 321.



 

En juillet 1941, un membre du 105e bataillon de la police de réserve, l’un de ces groupes qui participaient aux Opérations mobiles de tuerie, écrit chez lui à Brême :

« Les Juifs sont du gibier... On peut donner aux Juifs un seul conseil d’ami : ne mettez plus d’enfants au monde. Ils n’ont plus aucun avenir ».

Cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 260.



 

Le 18 juillet 1941, le Caporal-chef G. B (13e compagnie, 42e régiment, 46e division), écrit :

« Ici, la question juive a trouvé une autre solution que chez nous. Les Roumains rassemblent tous les Juifs et les fusillent sans se préoccuper de savoir si ce sont des hommes, des femmes ou des enfants. ».

Cité par Walter Manoschek, « "Il n’y a qu’une seule solution pour les Juifs: l’extermination". L’image du Juifs dans les lettres des soltats allemands (1939-1944). », Revue d’Histoire de la Shoah, no 187, juillet-décembre 2007, p. 33.



 

Le 28 juillet 1941, un officier de la 221e Division de Sécurité écrivait que la clé d’une « pacification politique et économique totale » était :

« Une habile utilisation des rivalités interethniques simultanément à une éradication de la Juiverie ».

Cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 278.



 

Le 1er août 1941, la Brigade de Cavalerie SS fait passer à ses unités l’information suivante :

« Ordre express du Reichführer-SS [Himmler]. Tous les Juifs doivent être abattus. Pousser les femmes juives dans les marais. »

Traduit d’après l’original en Allemand cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 281 et 310. Cet ordre fut généralement interprété comme un appel à l’assassinat des femmes et enfants juifs (en plus des hommes), ce qu’il était de toute évidence comme le confirme dans un rapport daté du 12 août 1941, Franz Magill, commandant du 2e Régiment de Cavalerie SS qui écrit :

« Pousser les femmes et les enfants dans les marais n’a pas eu le succès escompté dans la mesure où les marais n’étaient pas assez profonds pour qu’on y coule. La plupart du temps, après une profondeur d’un mètre, une personne touche la terre ferme, de telle sorte que la noyade est impossible. »

Ibid., p. 281. L’ordre d’Himmler trouve encore un écho lugubre dans les propres paroles d’Hitler le 25 octobre 1941, lorsqu’au cours d’une rencontre avec Heydrich et Himmler, de retour de Moghilev, il déclare, après avoir rappelé sa « prophétie » de 1939 et accusé les Juifs des vies perdues pendant la guerre :

« Que personne ne vienne me dire : on ne peut pas les pousser dans les marais. Qui se soucie alors de notre propre peuple? Il est bon que la terreur nous précède du fait que nous exterminons les Juifs [...] Nous écrivons de nouveau l’histoire, d’un point de vue racial. »

Adolf Hitler, Monologue im Führerhauptquartier 1941-1944, éd. Werner Jochmann, Hambourg, 1980, p. 106, cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 370 (notre traduction française s’appuie sur l’original en Allemand cité par Browning et est conforme à sa traduction en Anglais).



 

De par les conditions barbares que les nazis faisaient régner dans le ghetto de Varsovie, les épidémies étaient courantes. Apprenant que le typhus sévissait à Varsovie début août 1941, Goebbels note dans son journal, le 7 août:

« Les Juifs ont toujours été porteurs de maladies infectieuses. Il faudrait les entasser dans un ghetto et les y abandonner, ou les liquider. »

Cité par Ian Kershaw, Hitler. 1936-1945 : Némésis, Flammarion, 2000, p. 1388, n. 71. On aura remarqué évidemment, que ce sont les conditions même qu’imposaient les nazis aux Juifs qui entraînaient les épidémies que les préjugés antisémites nazis associaient a priori aux Juifs. Ainsi, le préjugé antisémite entraîne-t-il, par les actions de persécution qu’il génère, sa propre « vérification ».



 

Le 7 août 1941, un ancien vendeur de Brême qui faisait partie du 105e bataillon de la police de réserve affecté aux pays baltes, écrit à sa femme :

« Ici, tous les Juifs sont abattus. Partout de telles actions ont lieu. Hier, dans la nuit, 150 Juifs d’ici ont été exécutés, hommes, femmes, enfants, tous tués. Les Juifs sont en train d’être totalement exterminés. (Hier werden sämtliche Juden erschossen. Überall sind solche Aktionen in Gange, Gestern nacht sind aus diesem Ort 150 Juden erschossen, Männer, Frauen und Kinder, alles ungelegt. Die Juden werden gänzlich ausgerottet.) »

Cité par Christopher Browning, Nazi Policy, Jewish Workers, German Killers, Cambridge University Press, 2000, p. 152.



 

Le 11 août 1941, le Major von Payr, un officiel du Wirtschaftsrüstungsamt en visite dans les pays baltes, rédige un rapport sur sa visite. Il rapporte les propos qui lui ont été tenus le 8 août précédent sur le sort des Juifs de Libau (Liepaja). Voici ce que dit sont rapport:

« À Libau, plusieurs milliers de Juifs ont été “liquidés”. […] Les femmes n’ont pas encore été abattues. Il a été question qu’elles soient éliminées plus tard par gazage [Man sprach davon, daß sie später durch Vergasung beseitigt werden sollen]. »

Rapport du Major von Payr du 11 août 1941 sur sa visite à l’Inspectorat Économique du Nord, cité par Götz Aly, « Endlösung ». Völkerverschiebung und der Mord an den europäischen Juden, Fischer Taschenbuch Verlag, 1999, p. 333.



 

Le 30 janvier 1939, Hitler avait annoncé l’anéantissement des Juifs d’Europe en cas de guerre mondiale. Lui-même et ses sbires devaient revenir à maintes reprises sur cette « prophétie » pour la confirmer. Le 19 août 1941, Goebbels écrit dans son journal:

« Le Führer est convaincu que sa prophétie du Reichstag est en train de s’accomplir; que les Juifs parvenant une fois de plus à provoquer une guerre mondiale, cela se terminerait par leur annihilation. Elle s’accomplit ces semaines et ces mois avec une inéluctabilité qui parait presque sinistre. À l’est, les Juifs sont en train de payer le prix; en Allemagne, il ont déjà en partie payé et ils devront payer encore plus dans le futur. »

Cité par Christopher Browning, Nazi Policy, Jewish Workers, German Killers, Cambridge University Press, 2000, p. 35.



 

Une affaire particulièrement atroce, s’est déroulée en août 1941 à Bjelaja Zerkow, en Ukraine, à 70 km au sud de Kiev. Elle nous est connue par les nombreux rapports qui furent rédigés alors et qui nous sont parvenus. Les informations qui suivent en proviennent (voir principalement, Ernst Klee, Willi Dressen, Volker Ries (éd.), Pour eux « c’était le bon temps » La vie ordinnaire des bourreaux nazis, Plon, 1989, p. 127-144, qui fournit l’intégralité de ces documents — « Schöne Zeiten » : Judenmord aus der Sicht aus Täter und Gaffer, Fischer, 1988, p. 131-145 pour les versions originales en Allemand —, et Raul Hilberg, Exécuteurs, Victimes, Témoins. La Catastrophe Juive 1933-1945, Gallimard, 1944, p . 77-79 pour un très bon résumé. Voir aussi Saul Friedländer, Les Années d’Extermination…, op. cit., p. 283-285). Après l’entrée de l’armée dans la ville, l’ensemble des Juifs furent assassinés par balle entre le 8 et le 19 août. 90 enfants, des nourissons, des bébés, pour la plupart des petits de moins de cinq ans furent laissés en vie pour une raison qui ne nous est pas connue. En vie, mais abandonnés sans eau ni nourriture dans un baraquement à la sortie de la ville. Leur cris attirèrent un officier-aumonier de l’armée qui fit le constat de leur état dans un rapport du 20 août : les enfants couverts de mouches, gisant dans leurs excréments étaient à moitié nus, ceux qui le pouvaient arrachaient l’enduit des murs pour s’en nourrir, nombreux étaient inconscients (rapport de l’aumonier Reuss adressé au lieutenant-colonel Groscurth le 20 août 1941, cité par Klee, Dressen, Riess, Pour eux « c’était le bon temps »…, op. cit., p. 131-132). Dans un rapport en date du 21 août, Groscurth s’étend sur les péripéties qui suivirent cette « découverte » et notamment sur une réunion à laquelle il participa avec notamment le commandant en chef de la place, le colonel Riedl, et le Standartenführer SS Paul Blobel. Il y rapporte les propos du colonel Riedl :

« Il a déclaré qu’il considérait l’extermination des femmes et des enfants juifs [die Ausrottung der jüdischen Frauen un Kindern] comme urgente et nécessaire et que peu importait les moyens employés. »

Groscurth rapporte également que Blobel s’est fait le porte parole du maréchal von Reichenau, commandant de la 6ème armée, informé de l’affaire :

« le commandant en chef [von Reichenau] reconnaissait la nécessité d’éliminer les enfants et voulait qu’on lui fasse savoir dès que ces mesures auraient été appliquées. »

Rapport du lieutenant-colonel Groscurth au commandant en chef de la 6ème armée, le maréchal von Reichenau en date du 21 août 1941, cité par Klee, Dressen, Riess, Pour eux « c’était le bon temps »…, op. cit., p. 138-139. Groscurth ajouta un commentaire comme quoi les assassinats de femmes et d’enfants ne se distinguaient pas des atrocités commises par l’adversaire. Von Reichenau le réprimanda pour ce commentaire. Les enfants furent assassinés le 22 août. Un écho assez précis de cette affaire se trouve dans le journal que tenait Ülrich von Hassel (voir plus bas).



 

Le romancier et dramaturge roumain Mihail Sebastian tenait un journal qui nous est parvenu. Le 21 août 1941 il note :

« Déjeuner chez Alice, avec Vicky Hillard, lieutenant de cavalerie [roumain], rentré hier du front d’Ukraine. Beaucoup [de détails] concernaient les massacres de Juifs sur les deux rives du Dniestr. Des dizaines, des centaines, des milliers de Juifs passés par les armes. Lui, un simple lieutenant aurait pu en tuer ou donner l’ordre d’en tuer n’importe quel nombre. Le chauffeur qui l’a ramené à Iasi en a abattu quatre. »

Mihail Sebastian, Journal, Stock, 1998, p. 354; cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination…, op. cit., p. 296-297.



 

Le 3 septembre 1941 un document fait état des instructions données à la Police de Sécurité en Lituanie:

« Liquider tous les Juifs »

Note de Gewecke du 3 septembre 1941, citée par Christoph Dieckmann, « Der Krieg un die Ermordung der litauischen Juden », in Ulrich Herbert (ed.), Nationalsozialistische Vernichtungspolitik 1939-1945. Neue Forschungen und Kontroversen, Fischer, 1998, p. 322.



 

Le 10 septembre 1941, Paul Blobel, le chef du Sonderkommando 4a de l’Einsatzgruppe C tient une conférence avec le commandement militaire local de Zhitomir, afin de décider ce qu’il convient de faire des Juifs de la ville. Le rapport de l’Einsatzgruppe C du 7 octobre 1941 mentionne le résultat de cette réunion :

« La décision résultante fut la liquidation finale et radicale des juifs de Zhitomir […] Le 19 septembre 1941, à partir de 4 heures du matin, le quartier juif fut vidé […] Après avoir effectué le transport et les préparations nécessaires […] 3145 Juifs furent enregistrés et abattus ».

Rapport de situation opérationelle USSR No 106 du 8 octobre 1941, cité par Yitzhak Arad, Yisrael Gutman et Shmuel Spector (éditeurs), The Einsatzgruppen Reports. Selection from the Dispatches of the Nazi Death Squads’ Campaign Against the Jews in Occupied Territories of the Soviet Union July 1941 - January 1943, Holocaust Library, New York, 1989, p. 174.



 

En septembre 1941, Rademacher, responsable du bureau D III (question juive et mouvements nationaux) de l’Abteilung Deutchland du ministère des affaires étrangères, téléphone à Eichman à propos des Juifs de Serbie. Dans sa déposition d’après-guerre Rademacher se rappelle avoir noté qu’Eichmann avait insisté pour qu’on exécute les Juifs. Et en effet, on a retrouvé les annotations du 13 septembre 1941 de Rademacher sur cette conversation. Il y écrit:

« Selon les informations du Sturmbahnführer Eichmann RSHA IV D VI [sic], séjour en Russie ou dans le GG [Gouvernement général] impossible. Même les Juifs d’Allemagne ne peuvent y être logés. Eichman propose de les fusiller »

Christopher Browning, The Final Solution and the German Foreign Office, Holmes & Meier Publishers, Inc., 1978, p. 58.



 

Les conseils d’Eichmann cités ci-dessus allaient être écoutés. Le Staatstrat Harald Turner, chef de l’administration civile, en Serbie, sous les ordres du général Böhme, organisa l’assassinat systématique des Juifs sous prétexte de représailles. Il écrit le 17 octobre 1941 :

« et entre-temps, j’ai fait fusiller 2000 Juifs et Tziganes au cours des huit derniers jours, conformément au quota de 1% pour l’assassinat sauvage de soldats allemands, et 2200 autres, là encore presque exclusivement des Juifs, seront abattus dans les huit prochains jours. C’est un travail qui manque de charme. En tout cas il est nécessaire, ne serait-ce que pour faire comprendre à ces gens-là ce que signifie le fait de toucher même un seul soldat allemand, et puis la question juive se résoud d’elle-même ainsi […]

En réalité, c’est une erreur si l’on tient vraiment à préciser ce point, que pour un Allemand assassiné — dont la proportion de 1% devrait en fait être supportée par les Serbes — 100 Juifs soient abattus à la place ; mais nous avions les Juifs dans les camps — après tout ce sont aussi des ressortissants serbes, et en outre ils doivent disparaître »

Cité par Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 595-596. Il faut préciser que si les Juifs étaient « disponibles » pour ces exécutions c’est que Böhme, le 10 octobre 1941 avait signé un ordre stipulant notamment d’arrêter « tous les Juifs » comme otages, à fusiller selon un quota de 100 pour 1 Allemand tué. (Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 339 et suiv.)



 

La question des Juifs de Serbie avait déjà été soulevée via d’autres canaux. Réagissant à une demande de déportation des Juifs de Serbie, Martin Luther, sous-sécrétaire du Ministère des Affaires Etrangères, écrivait à son supérieur, Ribbentrop, le 2 octobre 1941 :

« Je pense, quant à moi, que l’élimination de ces 8000 Juifs incombe au commandement militaire. Dans d’autres territoires [l’Union soviétique], d’autres commandements militaires se sont chargés de quantités bien plus considérable de Juifs sans même le mentionner. »

Cité par Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 593.



 

L’ancien ambassadeur d’Allemagne en Italie, Ulrich von Hassell, qui participerait à l’attentat de juillet 1944 contre Hitler et serait exécuté, tenait un journal qui nous est parvenu. Il était en contact avec les plus hauts gradés en place à l’Est, notamment avec le général Thomas, chef de la division économie et armements de la Wehrmacht. Hassell consigna le 4 octobre 1941 un entretien qu’il eût avec celui-ci :

« Un rapport du général Thomas [confirme] que les cruautés les plus rebutantes continuent, surtout contre les Juifs, qui sont massacrés en masse […] Un premier médecin-major de la SS, le docteur Panig ou quelque chose dans ce goût là, […] a rapporté qu’il avait essayé de la munition russe “dum-dum” pour les exécutions des Juifs et qu’il avait obtenu tel et tel résultat, qu’il était prêt à poursuivre ses expériences […] »

Ulrich von Hassell, Journal d’un conjuré 1938-1944, l’insurrection de la conscience, Belin, 1996, p. 244.



 

Début octobre 1941 eurent lieu des exécutions de masse de Juifs à Moghilev. Le secrétaire de police Walter Mattner, originaire de Vienne, y participa et le 5 octobre 1941, dans une lettre à sa femme, il écrit :

« J’ai donc participé à la grande mort en masse d’avant-hier. Pour les premiers véhicules [apportant les victimes], mes mains ont un peu tremblé quand j’ai tiré, mais on s’habitue à ça. À la dixième voiture, je visai calmement et je tirai de façon sûre sur les femmes, les enfants et les nourrissons nombreux. En pensant que j’avais aussi deux nourrissons à la maison, avec lesquels ces hordes feraient la même chose, sinon dix fois pire. La mort que nous leur avons donnée était belle et courte comparée [aux] souffrance infernales des milliers et des milliers [de personnes] dans les geôles de la GPU. Les nourrissons volaient en grands arcs de cercles et nous les faisons déjà éclater en vol avant qu’ils ne tombent dans la fosse et l’eau. En finir seulement avec ces brutes, qui ont jeté toute l’Europe dans la guerre et qui, aujourd’hui encore attisent en Amérique […]. Le mot d’Hitler est en train de devenir vrai, celui qu’il a dit une fois avant le début de la guerre : si la juiverie croit pouvoir ourdir une nouvelle fois une guerre, alors la juiverie ne gagnera pas, mais ce sera au contraire la fin de la juiverie en Europe. […] Ouah! Diable! Je n’avais encore jamais vu autant de sang, d’ordure, de corne et de chair. je peux maintenant comprendre l’expression “ivresse de sang”. M[oghilev] est maintenant moins peuplée d’un nombre de trois zéros. Je me réjouis vraiment déjà, et beaucoup disent ici, que quand nous rentrerons chez nous, ce sera le tour de nos juifs à nous. Mais bon, je ne dois pas t’en dire plus. C’est assez jusqu’à je rentre à la maison. »

Christian Gerlach, Kalkulierte Morde, Die deutsche Wirtschafts — und Vernichtungs-politik in WeissRussland. 1941 bis 1944, Hambourg, Hamburger Edition, 1999, p. 588 et suiv., cité par Florent Brayard, La Solution Finale de la Question Juive : La Technique, le Temps et les Catégories de la Décision, Fayard 2004, p. 575-576, note 41. Voir aussi Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 298. Browning date la lettre du 10 octobre (Ibid., p. 510 note 292).



 

En octobre 1941, Walther Stahleker, chef de l’Einsatzgruppe A en URSS, rédige un rapport d’ensemble sur l’activité de son groupe, à diffusion très confidentielle. Dans ce rapport, Stahleker reprend les termes du télégramme de Heydrich cité plus haut et précise la mission des Einsatzgruppen :

« La tâche de la Police de sécurité consistait à mettre en train les pogroms et à les diriger dans la bonne voie, afin d’atteindre aussi tôt que possible le but fixé de l’épuration. […] le travail d’épuration de la Police de sécurité avait pour but, conformément aux ordres fondamentaux, l’élimination la plus large possible des Juifs... »

Cité par Philippe Marguerat, « Le IIIe Reich, l’invasion de l’URSS et le génocide juif (juin-juillet 1941) », Revue Historique, no. 597, janvier-mars 1996, p. 159. Philippe Marguerat souligne que la date de rédaction du rapport est probablement octobre 1941 et non janvier 1942, qui est la date de retransmission du rapport stipulé sur la copie de celui-ci.



 

A l’automne 1941, alors que les assassinats de masse par fusillades battaient leur plein à l’arrière du front russe, avec la pleine participation de la Wehrmacht, plusieurs généraux allemands firent des déclarations montrant qu’ils avaient parfaitement intégré l’antisémitisme radical du régime nazi jusque dans ses conséquences les plus extrêmes. Le commandant de la 6ème armée, le maréchal Walter von Reichenau fit circuler auprès des chefs de son armée l’ordre suivant, daté du 10 octobre 1941:

« Le soldat doit avoir une parfaite compréhension de la nécessité d’infliger un châtiment sévère mais juste aux sous-hommes juifs. Ce châtiment a aussi pour but d’étouffer dans l’œuf les rébellions à l’arrière de la Wehrmacht qui sont toujours préparées par les Juifs, comme le prouve l’expérience. »

Cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination…, op. cit., p. 277. Compte tenu de la politique d’assassinat systématique mise en œuvre contre les Juifs via les Opérations mobiles de tueries depuis le début de l’invasion de l’URSS, la nature du châtiment est claire : la mort. Mais l’auteur lui-même de cet ordre s’était montré explicite lorsqu’en août 1941 il parlait de la « nécessité d’éliminer les enfants » (voir l’affaire des enfants juifs de Bjelaja Zerkow, plus haut). Par ailleurs Himmler, dans un message du 12 décembre 1941 explicite lui aussi , si besoin était, la nature du « châtiment » en question, puisqu’il écrit reprenant les termes et la phraséologie de Reichenau (les ennemis du peuple allemand sont à l’origine des « rebellions » et méritent un « châtiment ») : « La tâche qui nous a été assignée […] exige que nous éliminions tout foyer de rébellion et amenions tous les ennemis du peuple allemand à leur juste châtiment, la mort. » (Cité par Raul Hilberg, Holocauste : les sources de l’histoire, Gallimard, 2001, p. 123). Le caractère génocidaire du châtiment ne fait aucun doute à l’aune des réfléxions d’un collègue de Reichenau, le maréchal Wilhelm Ritter von Leeb, commandant des l’armée nord, qui le 8 juillet 1941, déclarait que pour « résoudre la question juive », il fallait stériliser les Juifs (voir plus haut).



 

Alliée de l’Allemagne nazie, la Roumanie du maréchal Antonescu était animée d’un antisémitisme non moins virulent. Dès l’invasion de l’URSS, elle se livra également à des massacres de Juifs. Le 17 octobre 1941, un membre de la légation allemande à Bucarest écrivait la note suivante :

« Selon les informations reçues aujourd’hui du Generaldirektor Lecca, 110 000 Juifs sont actuellement évacués de Bucovine et de Bessarabie, en direction de deux forêts situées dans la région du Boug. D’après les indications qu’il a pu recueillir, cette Aktion a été lancée à la suite d’une directive émise par le maréchal Antonescu. Le but de l’action est la liquidation de ces Juifs (Sinn der Aktion sei die Liquidierung dieser Juden). »

Cité par Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 671.



 

Du 13 au 16 octobre 1941 se tint une conférence réunissant une centaine de médecins SS, de la Wehrmacht et de l’administration civile du Gouvernement général, à Bad Krynica. Le thème de la conférence: les épidémies. Constatant que les conditions dans lesquelles vivaient les Juifs dans les ghettos (conditions évidemment provoquées par les politiques de dépouillement, spoliations, concentration et famine, pratiquées par les Nazis contre les Juifs), le Dr. Jost Walbaum, chef du Département de la Santé du Gouvernement (au sein du Gouvernement général — la partie occidendale de la Pologne occupée) de Hans Frank, s’exprime:

« Naturellement il serait préférable et plus facile de donner aux gens suffisamment de nourriture, mais cela n’est pas possible. […] Aussi tout Juif rencontré en dehors du ghetto doit-il être abattu. Nous devons, je peux le dire très franchement devant ce cercle, être clair à ce sujet. Il y a seulement deux méthodes. Nous condamnons les Juifs dans le ghetto à mourir de faim ou nous les exécutons. Même si le résultat final est le même, la seconde méthode est plus intimidante. Nous ne pouvons faire autrement, même si nous le voulions. Nous avons une responsabilité et une seule: que le peuple allemand ne soit ni infecté ni mis en danger par ces parasites. À cette fin, n’importe quel moyen doit être valable. »

Le compte rendu de la réunion stipule que cette déclaration fut accueillie par des applaudissements. Cité par Christopher Browning, The Path to Genocide, Cambridge University Press, 1997, p. 157-158.



 

Le 23 octobre 1941, Paul Wurm, correspondant à l’étranger du journal nazi Der Stürmer écrit à son « cher camarade de parti », Hans Rademacher, le spécialiste de la question juive au ministère des affaires étrangères:

« Lors de mon retour à Berlin j’ai rencontré un camarade de parti qui travaille à l’Est à la solution de la question juive. Dans un futur proche, une grande partie de la vermine juive sera exterminée par des mesures spéciales. (Auf meine Rückreise aus Berlin traf ich einen alten Parteigenossen, der im Osten an der Regelung der Judenfrage arbeitet. In nächster Zeit wird von dem jüdischen Ungezeifer durch besondere Massnahmen manches vernichtet werden.) »

Cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 369. Voir aussi Christopher Browning, « La décision concernant la décision finale », dans les Actes du Colloque de l’École des Hautes Études en sciences sociales (1982), L’Allemagne nazie et le génocide juif, Le Seuil/Gallimard/EHESS, 1985, p. 202.



 

Le 2 novembre 1941, Goebbels notait dans son journal:

« [Les juifs sont les] poux de l’humanité civilisée. Il faut les exterminer d’une manière ou d’une autre, sans quoi ils ne cesseraient jamais de jouer leur rôle pesant et martyrisant. La seule manière de s’en occuper est de les traiter avec la brutalité nécessaire. Si vous les épargnez, vous serez plus tard leur victime »

D’après la citation donnée par Ian Kershaw, Hitler. 1936-1945 : Némésis, Flammarion, 2000, p. 676 (nous avons légèrement revu la traduction proposée par Kershaw).



 

Le 7 novembre, Hans Rademacher, responsable de la « Solution du problème juif » au Ministère des Affaires Étrangères rapporte, à propos des Juifs de Serbie (sur ce même sujet, voir plus haut):

« Les mâles juifs auront tous été exécutés à la fin de la semaine, résolvant ainsi le problème dont il était question dans le rapport de mission »

Notes de Rademacher sur les résultats de sa visite officielle à Belgrade. Citées par Walter Manoschek, « Die Vernichtung der Juden in Serbien », in Ulrich Herbert (ed.), Nationalsozialistische Vernichtungspolitik 1939-1945. Neue Forschungen und Kontroversen, Fischer, 1998, p. 227. Il nous faut mentionner le bilan de deux mois présence du Général Böhme en Serbie: 168 membres de la Wehrmacht tués et 278 blessés, 3 562 partisans tués dans des combats, entre 20 000 et 30 000 civils exécutés, dont tous les Juifs et Tziganes de sexe masculin (ibid., p. 228). Plusieurs milliers de Juifs encore vivants en Serbie (dans leur écrasante majorité des femmes, des enfants et vieillards) à la fin 1941 seraient tous assassinés, principalement dans des camions à gaz dans la première moitié de 1942. Harald Turner l’annonçait lui même à l’adjudant d’Himmler, Karl Wolf, dans un message du 11 avril 1942 :

« Il y a déjà quelques mois, j’ai fait fusiller tous les Juifs, concentré les femmes et enfants juifs dans un camp et dans le même temps, avec l’aide du SD, je me suis procuré un “camion d’épouillage” qui permettra finalement de nettoyer le camp en 14 jours à 4 semaines. ».

Cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 422. L’expression « camion d’épouillage » (Entlausungwagen) désigne bien en l’occurrence le camion à gaz qui sera utilisé pour la mise à mort des femmes et des enfants. Harald Turner pourrait écrire dans un rapport du 29 août 1942:

« Question juive, comme question tzigane, complètement liquidée: la Serbie, seul pays où la question juive et la question tzigane soient résolues »

Citées par Walter Manoschek, art. cit., p. 232.



 

Le 15 novembre 1941, Rosenberg s’entretient avec Himmler pendant 4 heures. Il semble qu’à cette occasion, il soit mis au courant de la politique d’extermination des Juifs. Le 18 novembre 1941 il s’adresse de façon confidentielle à la presse allemande afin de leur donner des directives sur la façon de traiter les événements de l’Est. Entre autres sujets, les Juifs:

« Dans le même temps, ces territoires de l’est sont amenés à résoudre la question qui se pose aux peuples d’Europe; c’est-à-dire la question juive. À l’est, environ six millions de Juifs vivent encore, et cette question ne peut être résolue que par l’éradication biologique de la Juiverie en Europe. La question juive ne sera résolue en Allemagne que lorsque le dernier Juif aura quité le territoire allemand, et en Europe que lorsque plus un seul Juif ne vivra sur le continent européen jusqu’à l’Oural. C’est la tâche que le destin nous impose... Il est nécessaire de les expulser au delà de l’Oural ou de les éradiquer par un autre moyen »

Cité par Christopher Browning, Nazi Policy, Jewish Workers, German Killers, Cambridge University Press, 2000, p. 48. L’expression employée par Rosenberg, biologische Ausmerzung ne laisse planer aucune ambiguité sur le projet meutrier qu’il est en train de décrire. Voir aussi Christian Streit, « Wehrmacht, Einsatzgruppen, Soviet POWs and anti-Bolchevism in the emergence of the Final Solution », David Cesarani, The Final Solution, Origins and Implementation, Routledge, 1994, p. 107.



 

Le 16 novembre 1941, Goebbels écrit dans le journal Das Reich, à propos de la « prophétie » d’extermination des Juifs d’Europe faite par Hitler le 30 janvier 1939:

« Nous sommes en ce moment précis les témoins de l’accomplissement de cette prophétie. […] [La juiverie] est en train de subir l’annihilation graduelle qu’elle nous destinait. »

Cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 391. Voir aussi Gerald Fleming, Hitler et la solution finale, Commentaire/Julliard, 1988, p. 98. Il faisait évidemment allusion aux massacres de Juifs dans les Opérations mobiles de tueries, en URSS.



 

Dans la vision nazie du monde, l’Ennemi absolu et radical est « le » Juif, que l’incarnation politique en soit (prétendument) le communisme soviétique ou la « finance internationale » (comme Hitler lui-même le martelait, notamment dans son discours du 2 octobre 1941). Le 12 décembre 1941, Heinrich Himmler énonce clairement le destin qui attend « les ennemis du peuple allemand », syntagme qui dans le langage de la propagande nazie a toujours désigné, in fine, les Juifs, dans un message dont le propos général se rapporte aux assassinats de masse des Juifs dans les opérations mobiles de tuerie. Himmler écrit à la hiérarchie de la SS et de la Police à l’Est :

« La tâche qui nous a été assignée […] exige que nous éliminions tout foyer de rébellion et amenions tous les ennemis du peuple allemand à leur juste châtiment, la mort. »

Cité par Raul Hilberg, Holocauste : les sources de l’histoire, Gallimard, 2001, p. 123. Outre le contexte et les autres parties du message d’Himmler, le fait qu’il vise les Juifs se déduit aussi bien du discours d’Hitler du 2 octobre 1941, que d’un message du 10 octobre 1941 (cité plus haut), du maréchal Walter von Reichenau, où, utilisant les mêmes articulations qu’Himmler (les responsables potentiels des « rébellions » méritent un « châtiment »), Reichenau identifie sa cible : « les sous-hommes juifs ». Le même Reichenau parlait déjà de la « nécessité d’éliminer les enfants » en août 1941. Dans les autres parties du son message, Himmler fait clairement allusion à la « lourde tâche » des kommandos qui assassinent les Juifs en masse à l’arrière du front russe. Himmler donne des directives pour ménager le moral de ces kommandos, mais se montre inflexible sur le secret qui doit entourer ces « tâches ». Il écrit : « Toutefois je souhaite que tout débat ou conversation sur des faits des chiffres liés à ces faits soit jugé essentiellement jugé hors de question ou de déplacé. Il convient d’accomplir les ordres et les tâches nécessaires à la vie d’un peuple. Mais ensuite, ceux-ci ne doivent pas faire l’objet de bavardage ou de discussions » (Ibid., p. 124).



 

Le 12 décembre 1941 se tient une importante réunion des Reichsleiter et Gauleiter du parti nazi. Hitler y prend la parole. Goebbels écrit le 13 décembre 1941 :

« En ce qui concerne la question juive, le Fürher est résolu de faire table rase. Il a prophétisé aux Juifs qu’ils subiraient leur destruction s’ils provoquaient encore une fois une guerre mondiale. Ce n’étaient pas de vains mots. La guerre mondiale est là, la destruction des Juifs doit en être la conséquence nécessaire. Cette question est à considérer sans aucune sentimentalité. Nous ne sommes pas là pour éprouver de la pitié pour les Juifs, mais uniquement pour notre peuple allemand. Puisque le peuple allemand a encore sacrifié 160 000 morts sur le front de l’Est, alors les véritables responsables de cette guerre sanglante doivent le payer de leur vie. »

Journal de Goebbels, sur les déclarations d’Hitler lors d’une réunion des Reichsleiter et des Gauleiter du parti nazi, tenue le 12 décembre 1941. Cité par Christian Gerlach, Krieg, Ernährung, Völkermord. Deutsche Vernichtungspolitik im Zweiten Weltkrieg, Zürich, Pendo, 2001 (1ère ed., Hamburger Edition, 1998), p. 114. Voir aussi Christian Gerlach, Sur la conférence de Wannsee, Liana Levi, 1999, p. 59.



 

Rosenberg rencontre Hitler le 14 décembre et lui soumet un projet de discours. Il écrit dans une note du 16 décembre 1941 :

« Concernant la question juive, j’ai dit que, maintenant, après la décision, mes remarques sur les Juifs de New York devraient être un peu modifiées. J’étais d’avis de ne pas parler de l’extermination des Juifs. Le Führer approuva cette attitude et dit qu’ils [les Juifs] nous avaient mis la guerre sur le dos, qu’ils avaient apporté la destruction et qu’il n’y avait pas à s’étonner que les conséquences les frappent en premier »

Cité par Christian Gerlach, Krieg, Ernährung, Völkermord. Deutsche Vernichtungspolitik im Zweiten Weltkrieg, Zürich, Pendo, 2001 (1ère ed., Hamburger Edition, 1998), p. 112. Voir aussi Christian Gerlach, Sur la conférence de Wannsee, Liana Levi, 1999, p. 57.



 

La Roumanie s’est alliée à l’Allemagne pour envahir l’URSS. Si l’antisémitisme qui animait le régime roumain n’était pas aussi « théorisé » que celui des Nazis, sa virulence n’avait rien à lui envier, à tel point que dès le début de l’invasion de l’URSS, les pires massacres de Juifs, en nombre et en atrocité, furent commis par les Roumains, notamment à Odessa. La brutalité du désir de destruction qui animait les Roumains, et sa relative autonomie par rapport au projet nazi, ne trouve pas de meilleure expression que dans les propos que le chef du régime, le maréchal Antonescu, tînt le 16 décembre 1941 :

« Qu’attendons nous : qu’une décision soit prise à Berlin? Une décision qui les concerne? Attendons-nous de les mettre en lieux sûr? Fichez les dans les catacombes, fichez les dans la mer noire, je ne veux pas le savoir ! Qu’il en meure cent ou qu’il en meure mille, aucune importance ; Ils peuvent tous mourir. »

Radu Ioanid, « When Mass Murderers Become Good Men », Journal of Holocaust Education, vol. 4, 1995, p. 10, cité par Raul Hilberg, Holocauste : les sources de l’histoire, Gallimard, 2001, p. 116.



 

Denis H. était un ardent collaborateur pro-nazi et antisémite néerlandais qui faisait office d’informateur de la SS. Quatre de ses rapports nous sont parvenus. Dans celui du 20 novembre 1941 il notait que la déportation à venir des Juifs d’Allemagne signifiait « une extermination partielle des Juifs ». Dans son rapport du 18 décembre 1941, il affirmait que :

« L’extermination, l’anéantissement et la déportation des Juifs devraient rendre une renaissance des Juifs impossible pour toujours. »

Cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 405.



 

Le 18 décembre 1941, Himmler rencontre Hitler. Dans son agenda, il note :

« Question juive / à exterminer comme partisans (Judenfrage / als Partisanen auszurotten). »

Cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 410. Browning précise qu’il s’agit sans doute de savoir comment justifier l’assassinat des Juifs; En URSS, les partisans étaient systématiquement mis à mort. Bien évidemment la quasi totalité de la population juive n’avait rien à voir avec les partisans.



 

Dans le Stürmer du 25 décembre 1941, Julius Streicher écrivait:

« Si l’on devait mettre un terme au danger mortel que constitue la continuité de cette malédiction de Dieu dans le sang juif, il n’y aurait qu’une solution : l’extermination de cette race, dont le père est le Diable lui-même. »

Cité par Gerald Fleming, Hitler et la solution finale, Commentaire/Julliard, 1988, p. 98. Il convient de noter que trois jours plus tard, Hitler fit cette remarque à propos de l’antisémitisme de Streicher: « L’image que Streicher donne du juif dans son Stürmer est trop idéalisée. Le juif est beaucoup plus commun, plus assoiffé de sang et satanique que ne le dépeint Streicher. » (Adolf Hitler, Monologue im Führerhauptquartier 1941-1944, éd. Werner Jochmann, Hambourg, 1980, p. 158, cité par Gerald Fleming, ibid.).



 

Début 1942, le Sturmbannführer Rudolf Lange, chef de l’Einsatzkommando 2 de l’Einsatzgruppe A, écrit dans un rapport que :

« L’objectif, que l’EK 2 envisageait dès le début, était une solution radicale du problème juif à travers l’exécution de tous les Juifs (Das Ziel, das dem EK 2 von Amfang an vorschwebte, war eine Radikale Lösung des Judenproblems durch die Exekution aller Judem) ».

Traduit d’après l’original allemand cité par Christopher Browning, The Origins of the Final Solution. The Evolution of Nazi Jewish Policiy, September 1939-March 1942, University of Nebraska Press, Yad Vashem, 2004, p. 515, note 359. Notre traduction suit l’esprit de celle proposée par Philippe Marguerat, « Le IIIe Reich, l’invasion de l’URSS et le génocide juif (juin-juillet 1941) », Revue Historique, no. 597, janvier-mars 1996, p. 160-161.



 

Le SS-Gruppenführer Gottlob Berger, ami intime d’Himmler, écrit ce qui suit à Dirlewanger le 22 janvier 1942 :

« Les Juifs sont des êtres humains de seconde catégorie ou de troisième ordre. La question de savoir s’il est juste ou injuste de les liquider ne fait absolument pas débat. Ils doivent, d’une manière ou d’une autre, disparaître de la surface de la terre. »

Christian Gerlach, Sur la conférence de Wannsee, Liana Levi, 1999, n. 150, p. 124.


 

Fin novembre 1941, avaient eu lieu des exécutions de Juifs allemands déportés à Riga. Le capitaine Otto Schulz-Du Bois avait rédigé un rapport sur ces exécutions. En janvier 1942, il fit transmettre une lettre à son épouse. En voici quelques extraits:

« La dimension et la bestialité de l’exécution s’étaient révélées être au-delà de tout ce que l’on connaissait, même dans ce bureau qui avait déjà vu beaucoup d’atrocités auparavant. […] L’officier de renseignement qui avait un accès direct auprès de Hitler aurait une fois encore rendu compte de façon urgente de ces atrocités et des conséquences de telles méthodes. Le Führer aurait répondu: “Vous mollissez, Messieurs! Je dois le faire parce qu’après moi, personne d’autre ne le fera”. »

Lettre du capitaine Otto Schulz-Du Bois à son épouse, Erika Ilse Schulz-Du Bois, janvier 1942, citée par Gerald Fleming, Hitler et la solution finale, Commentaire/Julliard, 1988, p. 119. L’officier de renseignement dont il est question est l’amiral Canaris (ibid., p. 129).



 

En Allemagne même, comme on l’a vu à plusieurs reprises, on était tenu informé du sort des Juifs par des témoins ou des hauts fonctionnaires. Margarete Sommer, responsable des secours à l’archidiocèse de Berlin semble avoir eu de bonnes sources d’informations. Mgr Benning, après l’avoir rencontrée, nota le 5 février 1942 :

« Les transports [de Juifs] de Berlin arrivent à Kovno, mais il est douteux que quiconque soit encore en vie […]. Beaucoup ont été exécutés. L’intention est d’exterminer entièrement les Juifs (Es besteht wohl der Plan die Juden ganz auszurotten). »

Cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination…, op. cit., p. 386.



 

Le 9 mars 1942, Giuseppe Burzio, chargé d’affaire du Vatican à Bratislava, envoya un rapport au Vatican où il annonçait l’imminence de la déportation des Juifs de Slovaquie vers la Pologne. Il conclut son message ainsi :

« La déportation de 80 000 personnes vers la Pologne, à la merci des Allemands, équivaut à en condamner une grande partie à une mort sûre. »

Pierre Blet, Angelo Martini et Burkhart, éd., Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, Vatican, 1974, vol. 8, p. 453 ; cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination…, op. cit., p. 575.



 

Le 27 mars 1942, Joseph Goebbels note dans son journal :

« En commençant par Lublin, les Juifs du Gouvernement Général [la Pologne occupée par les Nazis] sont à présents évacués vers l’est. La procédure est assez barbare et ne saurait être décrite ici de façon plus précise. Il ne restera pas grand chose des Juifs. Globalement, on peut dire qu’environ 60 pour cent d’entre eux devront être liquidés alors que 40 pour cent peuvent être utilisés pour le travail forcé. »

Joseph Goebbels, Die Tagebücher von Joseph Goebbels, éd. Elke Fröhlich, Munich, 1994, partie II, vol. 3, p. 561. Pour des transcriptions en français et en anglais, voir Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 349; Ytzhak Arad, Belzec, Sobibor, Treblinka - the Operation Reinhard Death Camps, Indiana University Press, 1987, p. 68; G. Miedzianagora/G. Joffer, Objectif Extermination, Frison Roche, 1994, p. 102-103. Dans une autre section du présent site, nous fournissons une citation plus complète et une étude du contexte (l’entrée en fonction du centre de mise à mort de Belzec), des circonstances et de la signification de cette entrée importante du journal de Goebbels. Lire cette étude...



 

Le Dr. Wetzel dirigeait la Section raciale du ministère pour les territoires occupés de l’Est. Il a rédigé un rapport daté du 27 avril 1942, sur ce qu’il convenait de faire des Polonais. L’extermination des Juifs y est évoquée comme allant de soi... Il note:

« Il va de soi qu’on ne peut résoudre le problème polonais en ce sens qu’on liquide les Polonais comme les Juifs. Une telle solution du problème polonais marquerait le peuple allemand jusque dans un avenir lointain et nous enlèverait de toutes parts la sympathie, d’autant plus que les autres peuples environnants devraient compter sur l’éventualité d’un semblable traitement à un moment donné »

Stellungnahme und Gedanken zum Generalplan Ost des Reichsführer SS, Berlin, le 27 avril 1942. NG-2325, cité par J. Billig, L’Allemagne et le génocide (plans et réalisations nazis), Éditions du Centre, Paris, 1949, p. 28.



 

Le sort des Juifs était à ce point connu en Allemagne que, le 30 avril 1942, le Völkischer Beobachter, pouvait publier un article où la précaution de l’évocation d’une « rumeur » (absolument pas contestée en l’occurrence dans l’article) ne cache même pas qu’il s’agit réellement d’information, tant par le style direct, que par le contenu et l’identité du rédacteur de l’article, son correspondant de guerre. On y lit :

« La rumeur s’est répandue dans la population que la Police de Sécurité (Sicherheitpolizei) a pour tâche d’exterminer les Juifs dans les territoires occupés. Les Juifs ont été rassemblés par milliers et exécutés ; auparavant, ils ont du creuser leurs tombes. L’exécution des Juifs a parfois atteint de telles proportions que même les membres des Einsatzkommandos ont souffert de dépression nerveuse. »

Otto Dov Kulka et Eberhard Jäckel, Die Juden in den geheimen NS-Stimmungsberichten 1933-1945, Droste-Verlag, 2004, p. 491; cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination…, op. cit., p. 427. Ce qui est rapporté dans cet article de presse correspond en tout point à ce que nous savons des Opérations mobiles de tuerie.



 

Dans le numéro de mai 1942 du magazine Volk und Rasse [Peuple et Race], on peut lire:

« Une bonne compréhension des Juifs et du Judaïsme ne peut qu’exiger leur annihiliation totale »

Cité par David Bankier, « The Use of Antisemitism in Nazi Wartime Propaganda », dans Michael Berenbaum et Abraham J. Peck (éditeurs), The Holocaust and History. The Known, the Unknown, the Disputed and the Reexamined, Indiana University Press, 1998, p. 45.



 

Toujours en mai 1942, l’abbé italien Pierro Scavizzi, qui se rendait souvent en Pologne envoya un rapport directement adressé au Pape Pie XII. On pouvait y lire :

« Le combat [des Allemands] contre les Juifs est implacable et s’intensifie constamment avec des déportations et des exécutions massives. Le massacre des Juifs d’Ukraine est maintenant presque achevé. En Pologne et en Allemagne, ils veulent aussi en terminer, par un système de meurtres. »

Pierre Blet, Angelo Martini et Burkhart, éd., Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, Vatican, 1974, vol. 8, p. 534 ; cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination…, op. cit., p. 575.



 

Le 20 mai 1942, Robert Ley, le chef du Front du Travail, écrivait :

« Nous devons combattre les Juifs jusqu’au bout. Il ne suffit pas d’isoler les Juifs de l’humanité; il faut éliminer complètement le Juif »

Strassburger Neueste Nachrichten du 20 mai 1942, cité par Walter Laqueur, Le terrifiant secret. La “solution finale” et l’information étouffée , Gallimard, 1981, p. 44.



 

Le 23 mai 1942, Hitler s’adressa pendant deux heures aux Reichsleiter et aux Gauleiter, derrière les portes closes de la Chancellerie du Reich. Goebbels était présent et a rapporté les propos de Hitler dans son journal; pour Hitler:

« [les] Juifs, en toutes circonstances, [étaient] décidés à arracher la victoire, car ils savaient que la défaite serait aussi leur liquidation personnelle. »

Cité par Ian Kershaw, Hitler. 1936-1945 : Némésis, Flammarion, 2000, p. 747. Kershaw souligne qu’il apparait clairement dans le compte-rendu de Goebbels qu’Hitler associait incontestablement et explicitement sa « prophétie » du 30 janvier 1939, à la liquidation physique des Juifs. Goebbels rapporte également qu’Hitler a donné l’ordre explicite à Himmler de faire exécuter tous les prisonniers de camps de concentration au cas où les choses tourneraient mal (Florent Brayard, La Solution Finale de la Question Juive : La Technique, le Temps et les Catégories de la Décision, Fayard 2004, p. 174).



 

Robert Ley, montrant que sa déclaration du 20 mai n’était pas un dérapage, et reprenant sans doute la propre rhétorique d’Hitler, écrivait fin mai, dans l’hebdomadaire de Goebbels, Der Angriff:

« La guerre se terminera avec l’extermination des Juifs »

Robert Ley, « Die Macht der Idee! », Der Angriff, 24/25/26 mai 1942, cité par David Bankier, « The Use of Antisemitism in Nazi Wartime Propaganda », op. cit., p. 45-46.


 

Le 28 mai 1942, Goebbels note dans son journal:

« Plus on éliminera de gens de cette sale race, meilleures seront les perspectives pour la sécurité du Reich. »

Cité par Gerald Fleming, Hitler et la solution finale, Commentaire/Julliard, 1988, p.  154.



 

Le 14 juin 1942, Goebbels lançait dans Das Reich, son hebdomadaire de propagande:

« Les Juifs nous le paieront par l’extermination de leur race en Europe et peut-être même ailleurs »

Das Reich du 14 juin 1942, cité par Walter Laqueur, op. cit., p. 44.



 

Capitaine dans la Wehrmacht pendant la guerre, Wilm Hosenfeld était stationné à Varsovie. Il tenait un journal qu’il faisait parvenir à sa famille. Le 23 juin 1942, il écrit :

« Il y a une entreprise d’extermination des Juifs qui est en cours. Tel a été l’objectif de l’administration civile allemande depuis l’occupation des régions orientales, et ce avec l’aide active de la police et de la Gestapo, mais il semble qu’il doive s’appliquer maintenant, de façon radicale, à une plus vaste échelle encore. De sources différentes et toutes dignes de foi, nous apprenons que le ghetto de Lublin a été vidé, que les Juifs ont été tués en masse ou chassés dans les forêts, et que certains d’entre eux ont été emprisonnés dans un camp proche. Des témoins venus de Lietsmannstadt et de Kutno racontent que les Juifs, hommes, femmes et enfants, sont asphyxiés dans des unités de gazage mobiles, que les cadavres sont dépouillés de leurs habits avant d’être jetés à la fosse commune et que ces vêtements sont ensuite recyclés dans des usines textiles. »

Le Journal du Capitaine Wilm Hosenfeld, Varsovie 23 juin 1942, cité dans Wladyslaw Szpilman, Le pianiste, L’extraordinaire destin d’un musicien juif dans le ghetto de Varsovie 1939-1945, Robert Laffont, 2001, p. 232-233.



 

Bouhler, chef de la « chancellerie du Führer » écrit à Bormann le 10 juillet 1942, que:

« il a mis à disposition du Reichführer une grande partie de [ses équipes] pour une solution de la question juive allant jusqu’aux ultimes conséquences »

Cité par Christian Gerlach, Sur la conférence de Wannsee, Liana Levi, 1999, p. 56.

Boulher était le responsable de l’opération T.4 dite d’« euthanasie », d’assassinat des handicapés dans ces centres de mise à mort se trouvant en Allemagne. La principale méthode employée, parfaitement maîtrisée par les équipes de Bouhler : la chambre à gaz.



 

Le samedi 18 juillet 1942, un maître payeur au Commandement de l’Armée en Pologne écrit :

« À Bereza-Kartuska, où j’ai fait halte à midi, la veille on venait juste de fusiller 1 300 Juifs. Ils avaient été conduits dans une cuvette hors de la localité. Hommes, femmes et enfants avaient dû se déshabiller entièrement et avaient été abattus d’un coup dans la nuque. Les vêtements ont été désinfectés et réutilisés. »

Cité par Walter Manoschek, « "Il n’y a qu’une seule solution pour les Juifs: l’extermination". L’image du Juifs dans les lettres des soltats allemands (1939-1944). », Revue d’Histoire de la Shoah, no 187, juillet-décembre 2007, p. 45.



 

Le 26 juillet 1942, Eichmann adressa un rapport à Himmler au sujet d’un accord passé avec le chef du régime roumain allié aux Nazis, le maréchal Mihai Antonescu, concernant la déportation prochaine des Juifs de Roumanie vers la région de Lublin (en Pologne) où, précisait ce rapport :

« les aptes seront mis au travail, et le reste sera soumis au traitement spécial (der Rest der Sonderbehandlung unterzogen werden soll). »

Rapport cité par Christopher Browning, The Final Solution and the German Foreign Office, Holmes & Meier Publishers, Inc., 1978, p. 116 (texte original allemand cité par Peter Longerich, Politik der Vernichtung. Eine Gesamtdarstellung der nationalsozialistischen Judenverfolgung, Piper Verlag, 1998, p. 522). On notera la référence au « traitement spécial » réservé aux inaptes au travail, c’est-à-dire l’assassinat (comme l'illustrent notamment un rapport d’Einsatzkommando du 13 juillet 1941 cité plus haut, ainsi que la correspondance entre Arthur Greiser et Himmler, citée plus bas). L’assassinat des « inaptes au travail » est régulièrement évoqué dans les documents nazis, comme dans le rapport de Wilhelm Kube du 31 juillet 1942, cité plus bas, ou dans la lettre du Sturmbahnführer Rolf Heinz Höppner à Eichmann du 16 juillet 1941, citée plus haut, ou dans le propre journal de Goebbels le 27 mars 1942 (cité plus haut), ou encore dans le rapport envoyé par du consul suédois Karl Ingve Vendel du 20 août 1942, cité plus bas. Le « traitement spécial » des « inaptes au travail » ne désigne rien d’autre que leur assassinat...



 

Le 31 juillet 1942, le Gauleiter Wilhelm Kube écrit depuis Minsk au Reichskommissar Lohse:

« ... nous avons liquidé au cours des dix dernières semaines environ 55 000 Juifs en Biélorussie […] A Minsk, approximativement 10 000 Juifs ont été liquidés les 28 et 29 juillet, dont 6000 Juifs russes, en majorité des personnes âgées, des femmes et des enfants; le reste composé de Juifs inaptes au travail. La plus grande partie d’entre eux avait été déportée à Minsk en novembre dernier, par ordre du Führer, de Vienne, Brünn, Brême et Berlin »

Rapport de Kube à Lohse du 31 juillet 1942. Traduit d’après le texte original en Allemand, Tribunal Militaire International de Nuremberg, Procès des grands criminels de guerre devant le tribunal militaire international : Nuremberg, 24 novembre 1945 - 1er octobre 1946, tome XXXII, Doc. PS-3248, p. 280. Le rapport est cité plus complètement sur PHDN. Voir le rapport...



 

Le consul suédois de Stettin, Karl Ingve Vendel, était secrètement en contact avec les membres de l’opposition militaire allemande au régime nazi. Lors d’un séjour en prusse orientale, le 9 août 1942, chez l’un d’eux, le comte Heinrich von Lehndorff, lieutenant de réserve de l’Armée, il rencontra probablement, entre autres, le lieutenant-colonel Henning von Tresckow, et recueillit auprès de lui des informations sur le sort des Juifs. Le 20 août 1942, il rédigea un rapport de sept pages qu’il transmit à son gouvernement. Sur la situation des Juifs de Pologne, notamment dans les ghettos, il écrit :

« Le traitement [des Juifs] dépend du lieu et du nombre de Juifs […]. Cependant l’objectif est leur extinction à tous. […] Les Juifs de plus de cinquante ans et les enfants de moins de dix ans sont tout particulièrement visés par l’extermination. Les autres sont laissés en vie afin de servir de force de travail ; ils seront exterminés dès qu’ils se seront plus utiles, et leurs biens confisqués, principalement par les SS. Dans les villes, tous les Juifs sont rassemblés, officiellement pour “épouillage”. […] Mais en guise d’épouillage, ils sont gazés, après quoi ils sont jetés dans des fosses communes préparées d'avance. La source de laquelle je tiens tous ces renseignements sur les conditions dans le Gouvernement Général est telle que la véracité des descriptions qu'elle m’a faites ne fait pas l’ombre d’un doute. »

Rapport de Karl Ingve Vendel du 20 août 1942 (Riksarkivet Stockholm, HP 324-84), cité par Jozef Lewandowski, « Early Swedish Information about the Nazis’ Mass Murder of the Jews », Polin : Studies in Polish Jewry, 13, 2000.



 

Le 18 août 1942, le Prince Otto von Bismarck présenta à Roberto Ducci, le haut-fonctionnaire italien responsable de la Croatie occupée, un télégramme signé Ribbentrop demandant au gouvernement italien de permettre la livraison en masse des Juifs de Croatie. Roberto Ducci rendit compte de son entrevue avec Bismarck dans une note dont l'original nous est parvenu. On y lit :

« Bismarck a déclaré qu'il s'agissait de plusieurs milliers de personnes et il me fit comprendre qu'une telle mesure [la livraison des Juifs de Croatie aux Allemands] mènerait en pratique à leur dispersion et à leur liquidation [terme qui remplace "annihilation", barré dans l'original]. »

Note citée par Jonathan Steinberg, All or Nothing : The Axis and the Holocaust, 1941-1943, Routledge, 1990, p. 56. Roberto Ducci entretint son supérieur hiérachique le Comte Luca Pietromarchi qui, dans le journal qu'il tenait, nota le 20 août 1942 que Bismarck avait demandé la livraison des Juifs de Croatie :

«  dans le but de les détruire. »

Luca Pietromarchi, « Estratti del diario private » in Joseph Rochlitz, The Righteous Enemy. The Italians and Jews in Occupied Europe 1941-43. A collection of notes and research materials for the documentary film, Rome, 1988, p. 7; cité par Jonathan Steinberg, All or Nothing, ibid.



 

Wilhelm Cornides était un sous-officier allemand. Il tenait un journal. Raul Hilberg rapporte ce que le sous-officier Wilhelm Cornides a noté dans son journal le 31 août 1942 :

« Un sous-officier allemand entendit beaucoup parler de Belzec au Deutsches Haus de Rawa Ruska et au Ratskeller de la ville voisine, Chelm. Un jour qu’il se rendait à Chelm, il vit à la gare de Rawa Ruska un train de déportés. Il demanda à un membre de la police ferrovière d’où venaient les Juifs. Il s’agissait sans doute du dernier convoi en provenance de Lwow, expliqua le policier. Et où allaient-ils? A Belzec. Et ensuite? Le poison (Gift). Quand son train arriva, il se retrouva dans le même compartiment que la femme d’un autre policier. Son mari, de service dans ce train, vint les rejoindre. Pendant le trajet, le femme fit un geste en direction de Belzec. “ça y est, ça vient (Jetz kommt es shon)!” Une odeur douceâtre les prit à la gorge. “Ils puent déjà (Die stinken ja shon)”, dit la femme. “Ne dis pas de bêtise, c’est le gaz (Ach Quatsch, das ist ja das Gas)”, expliqua son mari »

Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 835.



 

Le 2 septembre 1942, le sous-officier H. H de la 3e compagnie du bataillon territorial 990 écrit :

« Voilà deux ans et demi que je suis à l’Est. Croyez bien que nous avons déjà reconnu tout le danger que représentent les Juifs. L’élimination, la destruction est la seule solution qui convienne, et nous espérons que le moment n’est pas très éloigné où le dernier Juif creusera sa propre tombe... »

Cité par Walter Manoschek, « "Il n’y a qu’une seule solution pour les Juifs: l’extermination". L’image du Juifs dans les lettres des soltats allemands (1939-1944). », Revue d’Histoire de la Shoah, no 187, juillet-décembre 2007, p. 48.



 

Otto Hofmann, l’un des participants à la conférence de Wannsee, expose à la fin septembre 1942, ses vues sur les générations futures. Il précise :

« Elles ne connaîtront pratiquement plus le danger juif. Dans vingt ans, les Juifs n’existeront peut-être plus. Il y a en Russie Européenne au total 11 millions de Juifs [!]. Il reste donc encore du travail à faire. Je ne pense pas que nous en ayons éliminé plus d’un million. Il est temps qu’on soit en Europe débarrassé de cette peste »

Christian Gerlach, Sur la conférence de Wannsee, Liana Levi, 1999, p. 78-79.

Gerlach souligne que ce discours contient deux erreurs. Le chiffre de 11 millions de Juifs avait été avancé lors de la conférence de Wannsee comme le total de Juifs en Europe. D’autre part, l’extermination s’est en réalité déroulée plus rapidement qu’Hofmann ne le pense.



 

Lorsque, le 30 septembre 1942, Hitler rappela de nouveau, dans un discours public au Sportpalast de Berlin sa « prophétie » comme quoi en cas de guerre mondiale, les Juifs seraient exterminés et que cette prophétie allait se réaliser, il fut parfaitement compris de son auditoire. Ainsi, le romancier et dramaturge roumain Mihail Sebastian nota le 1er octobre dans son journal ce qu’il avait retenu du discours d’Hitler :

« La juiverie sera exterminée »

Cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination…, op. cit., p. 503.



 

Le Général Giusepe Pieche représentait les carabiniers italiens en Croatie du Nord et en Slovénie. Le 4 novembre 1942, il rédige une note à l’attention de son gouvernement. Il y précise à propos des Juifs déportés vers l’Est depuis la zone d’occupation allemande:

« Ils sont éliminés au moyen de gaz toxiques »

Cité par Walter Laqueur, op. cit., p. 47. Cette note fut lue par Ciano, le ministre des Affaires étrangères, par le Général Roatta, puis par Mussolini qui y écrivit « vu par le Duce », sans autre commentaire. Quatre mois plus tôt, Mussolini avait reçu de Ciano un memorandum dans lequel il était clair que la déportation signifiait « in pratica-eliminazione ». Le Duce inscrivit de sa main « Nulla Osta » : pas d’ojection (ibid.).



 

Le Comte Luca Pietromarchi était un haut fonctionnaires fasciste; il adhérait au projet de la conquête italienne de la Méditerranée et en raciste convaincu, il croyait à la supériorité de la « race italienne » (Davide Rodogno, « La politique des occupants italiens à l’égard des Juifs en France métropolitaine. Humanisme ou pragmatisme ? », Vingtième siècle, 2007, n°93, p. 66). Responsable, au sein de la diplomatie italienne de l'ensemble des territoires occupés, il était introduit à la fois dans les milieux politiques et économiques, en tant qu'ancien patron de la section guerre économique du ministère des affaires étrangères. Il était particulièrement bien informé et tenait un journal. Le 27 novembre 1942, il y écrit :

« Les Allemands continuent impertubablement à massacrer les Juifs. »

Luca Pietromarchi, « Estratti del diario private » in Joseph Rochlitz, The Righteous Enemy, The Italians and Jews in Occupied Europe, Bologna, 1984, p. 8; cité par Jonathan Steinberg, All or Nothing : The Axis and the Holocaust, 1941-1943, Routledge, 1990, p. 85.



 

Le 1er mai 1942, le Statthalter du Reich et Gauleiter en Pologne occidentale du district du Warthegau (une partie de la Pologne annexée au Reich), Arthur Greiser, responsable de la mise en œuvre du centre de mise à mort de Chelmno, écrit à Himmler pour lui proposer le « traitement spécial » des quelques 35 000 tuberculeux recensés dans son Gau, comme mesure sanitaire destinée à protéger les Allemands de souche dans le territoire incorporé (voir notamment Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 446). Les termes de sa demande éclairent le sort réservé aux Juifs :

« L’opération de traitement spécial des cent mille juifs se trouvant sur le territoire de mon district, autorisée par vous en accord avec le chef de la direction de la sécurité du Reich, l’Obergruppenführer SS Heydrich, pourra être achevée d’ici deux à trois mois. Je vous prie de m’autoriser en outre à libérer mon district d’un danger qui, de semaine en semaine, menace de prendre les proportions d’une catastrophe et à utiliser à cet effet le commando spécial disponible déjà engagé à l’occasion de l’opération juive.
Il y a, dans le district, environ deux cent trente mille cas de tuberculose reconnus parmi la population polonaise. Parmi ceux ci, on évalue à trente cinq mille les cas de tuberculose ouverte. […] Si dans le Reich ancien il n’est pas possible d’intervenir contre cette endémie avec les mesures draconiennes qui conviendraient, je crois pouvoir prendre la responsabilité de vous proposer de faire exterminer dans le Warthegau les cas de tuberculose ouverte existant dans la population polonaise. »

Cité par par Eugen Kogon, Herrmann Langbein, Adalbert Rückerl, Les chambres à gaz secret d’État, Seuil, Points Histoire, 1987, p. 14.

Pour résumer, Greiser propose à Himmler l’extermination des polonais tuberculeux en utilisant le « commando spécial » (c’est à dire le « commando spécial Lange ») responsable du « traitement spécial » des Juifs. La réponse positive de Himmler datée du 27 juin 1942 mérite d’être citée dans son intégralité :

« Cher camarade Greiser,
Il m’a malheureusement fallu attendre jusqu’à aujourd’hui pour répondre à votre lettre du 1er mai 1942. Je n’ai rien contre l’idée que dans la région du Reichgau du Wartheland les citoyens protégés ou apatrides de souche polonaises, atteints de toute évidence de tuberculose, dans la mesure où selon le diagnostic médical leur affection est incurable, soient soumis à un traitement spécial tel que vous l’entendez. Je demanderais toutefois que les mesures prises cas par cas soient d’abord très précisément concertées avec la Police de sécurité, de telle sorte que leur mise à exécution soit la plus discrète possible.
Heil Hitler!
Votre H. Himmler »

Cité par Nobert Frei, L’État hitlérien et la société allemande, Seuil, 1994, p. 271-272. Norbert Frei (ou l’édition française) date de façon erronée ce courrier du 22 juillet 1942. L’original mentionne bien le 27 juin.

Pour Himmler, l’extermination proposée par Greiser et le « traitement spécial » ne font qu’un ; compte tenu de la lettre initiale de Greiser, de la discrétion demandée par Himmler et du fait que ce « traitement » se charge de cas incurables, il est clair que tout cela signifie bien l’assassinat des 35 000 tuberculeux polonais, que le « traitement » des Juifs par le commando Lange consistait à les assassiner. Cela est d’ailleurs confirmé très explicitement par la lettre de protestation que le responsable de la santé publique de Varsovie, le docteur Wilhelm Hagen, qui ignorait que Himmler était revenu sur son autorisation le 3 décembre, envoya à Hitler le 7 décembre 1942 :

« Lors d’une réunion sur la tuberculose le directeur de la Division de la population et de l’aide sociale, l’oberwaltungsrat Weirauch, nous a secrètement informés que, sur 200 000 Polonais qui doivent être réinstallés à l’Est du Gouvernement général pour faire de la place aux cultivateurs allemands travaillant à la défense nationale, un tiers — 70 000 personnes âgées et enfants de moins de dix ans — pourraient être traitées de la même façon que les Juifs, autrement dit qu’on projette ou qu’on envisage de les tuer (es sei beabsichtigt oder werde erwogen... so zu verfahren, wie mit den Juden, dass heisst, sie zu töten) »

Cité par Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 447.

Wilhelm Hagen dénonce le projet de traiter les polonais tuberculeux de la même façon que les Juifs, leur appliquer le « traitement spécial » dans la terminologie de Himmler et Greiser, que Hagen explicite sans la moindre ambiguité : il s’agit de meurtres. Himmler envisagea, à la suite de la lettre de Hagen, d’envoyer celui-ci en camp de concentration...



 

Le 7 décembre 1942, le soldat S. M écrit :

« Les Juifs arrivent ici, c’est à dire à Auschwitz, à raison de 7 à 8 000 par semaine, puis meurent peu de temps après d’une "mort héroïque". »

Cité par Walter Manoschek, « "Il n’y a qu’une seule solution pour les Juifs: l’extermination". L’image du Juifs dans les lettres des soltats allemands (1939-1944). », Revue d’Histoire de la Shoah, no 187, juillet-décembre 2007, p. 48. L’ironie antisémite de l’expression « mort héroïque » ne cherche même pas à cacher qu’il s’agit évidemment d’assassinat.



 

Hans Frank, plus tard surnommé le « boucher de Cracovie », occupait le plus haut poste dans le Gouvernement général (partie occidentale de la Pologne occupée). Il fit une conférence à ses principaux collaborateurs le 9 décembre 1942 et consigna ses propos dans son journal :

« Il est clair que la situation de la main d’oeuvre est rendue plus difficile quand, en plein effort de guerre, l’ordre est donné de préparer tous les Juifs à l’anéantissement. La responsabilité de cet ordre ne vient pas du Gouvernement général. La directive concernant l’anéantissement des Juifs émane de sources plus élevées. »

Cité par Raul Hilberg, La destruction des Juifs d¹Europe, Fayard, 1988, p. 454.



 

Auschwitz était à la fois un camp de concentration, vers lequel étaient déportés nombre de Polonais non juifs, et un camp d’extermination où étaient déportés des Juifs pour y être, en majorité, directement assassinés. Un employé du Bureau central de déplacement de populations de Lodz, le SS-Untersturmführer Heinrich Kinna établit un rapport concernant les arrivées de Polonais non juifs à Auschwitz. Il écrit:

« En référence au déploiement des aptes au travail, le SS-Hauptsturmführer Haumeier a expliqué que seuls des Polonais [non juifs] aptes doivent être fournis, de façon à éviter autant que possible toute pression inutile sur le camp et la fourniture de nourriture. Les imbéciles, les idiots, les handicapés et les malades doivent être éliminés du camp par liquidation aussi vite que possible, afin de soulager la pression sur le camp. Cependant cette mesure est rendue plus difficile dans la mesure où, selon les instructions du RSHA [Bureau central de sécurité du Reich sous l’autorité de Himmler], les Polonais doivent mourir naturellement, contrairement aux mesures appliquées aux Juifs. »

Rapport du SS-Untersturmführer Heinrich Kinna « sur le transport de 644 Polonais (de Zamosc) au camp de travail d’Auschwitz le 10 décembre 1942 », cité par Götz Aly, « Endlösung ». Völkerverschiebung und der Mord an den europäischen Juden, Fischer Taschenbuch Verlag, 1999, p. 381.



 

Le 14 décembre 1942, Goebbels note dans son journal :

« La race juive a préparé cette guerre, elle est l’instigatrice spirituelle de tout le malheur qui s’est abattu sur le monde. La juiverie doit payer pour ses crimes, comme le Führer l’a prophétisé dans son discours du Reichstag : par l’anéantissement de la race juive en Europe et, si possible, dans le monde entier (Die jüdische Rasse hat diesen Krieg vorbereitet, sie ist der geistige Urheber des ganzen Unglücks, das über die Welt hereingebrochen ist. Das Judentum muß für sein Verbrechen bezahlen, so wie der Führer es damals in seiner Reichstagsrede prophezeit hat: mit der Auslöschung der jüdischen Rasse in Europa und vielleicht in der ganzen Welt). »

Joseph Goebbels, Die Tagebücher von Joseph Goebbels, éd. Elke Fröhlich, Munich, 1998, partie II, vol. 6, p. 445-446.



 

Max Frauendorfer était membre de la SS, Reichshauptamtleister docteur, insigne d’or du parti nazi, directeur (Präsident) du travail à l’administration du Gouvernement général en Pologne. Il s’agissait d’une des grandes divisions administratives de la Pologne occupée (Hilberg, op. cit., p. 172). Il y avait une seule personne au dessus de lui dans l’administration du Gouvernement général, Hans Frank. Max Frauendorfer était donc parfaitement en un lieu et à un poste qui lui permettait de savoir ce qui se passait. Il avait parlé à Ulrich von Hassell, ancien ambassadeur d’Allemagne en Italie, de scènes dont il avait été témoin. Hassell tenait un journal où il a rapporté l’un de ces récits. Le 20 décembre 1942, il note :

« Continuels massacres en masse des Juifs, indescriptibles. Des SS, après l’heure fixée pour le couvre-feu, parcourent le ghetto et tirent à la mitraillette sur tout ce qui se montre, par exemple des enfants qui jouent, qui restent malheureusement un peu trop longtemps dans la rue. Parce que Groscurth, au titre de chef d’état major, a protesté contre l’ordre d’exterminer des milliers d’enfants, il aurait été réprimandé par Reichenau. »

Ulrich von Hassell, Journal d’un conjuré 1938-1944, l’insurrection de la conscience, Belin, 1996, p. 297. L’« incident » auquel il est fait allusion remonte en fait à plusieurs mois et est bien connu des historiens puisque l’on dispose de tous les documents qui y ont trait (voir plus haut). Cela confirme le degré de fiabilité des renseignements rapportés à von Hassell par Frauendorfer.



 

Josef Sommerfeldt, un responsable de l’Institut pour le travail allemand à l’Est, écrit dans une publication en 1943:

« Pour résoudre la question juive, [il n’y a] que deux solutions: l’expulsion ou la destruction physique. »

Josef Sommerfeldt, « 200 Jahre Abwehrkampf gegen das Ostjudentum », Deutsche Post aus dem Osten 15, Heft 2/3, p. 12, cité par Götz Aly et Susanne Heim, Vordenker der Vernichtung: Auschwitz und die deutschen Pläne für eine neue europäische Ordnung, Hoffmann und Campe, Hambourg, 1991, p. 218.



 

Le journal posthume de Karl Dürkefelden, rédigé de 1933 à 1945, fut publié en 1985. Dürkefelden était un ingénieur de Basse-Saxe, très attentif à ne pas défier le régime. L’historien Avraham Barkai rapporte:

« Il n’avait aucun contact personnel avec les Juifs et ne s’abstenait pas de recourir à des stéréoptypes du genre “les Juifs sont des voleurs”. Il s’interdisait d’acheter dans les magasins juifs de la ville où il résidait “parce que je ne pense pas qu’il vaille le coup de se mettre en danger à cause des Juifs”. Mais Dürkefelden était obsédé par le fait d’enregistrer la réalité “telle qu’elle était vraiment”. […] En février 1942, Dürkefelden enregistra les premières rumeurs de gazages. Il cita mot pour mot le discours d’Hitler du 24 février 1942, notant la légende Die Juden werden ausgerottet (“Les Juifs sont en train d’être exterminés”) sous laquelle cette partie du discours du Führer avait été imprimée dans le journal nazi local. En janvier 1943, un ancien collègue, venu en permission de Vilna, lui fit part de l’extermination quasi-totale de la communauté juive de cette ville, ainsi que des Juifs envoyés en Pologne depuis la France et depuis d’autres pays européens, qui “étaient pour partie fusillés, pour partie gazés” »

(Avraham Barkai, « Volksgemeinschaft, ‘Aryanisation’ and the Holocaust », dans David Cesarani, The Final Solution, Origins and Implementation, Routledge, 1994, p. 42-43)

Le journal de Karl Dürkefelden a été publié en Allemagne en 1985 par Herbert et Sibylle Oberhausen, « Schreiben wie es wirklich war... », Aufzeichnungen Karl Dürkefeldens aus den Jahren 1933-1945, Hanovre, 1985.



 

Le 2 février 1943, le Comte Luca Pietromarchi, responsable italien des territoires occupés par le régime de Mussolini, notait dans le journal qu'il tenait :

« Malgré toutes les catastrophes qui ont frappé les Allemands, ils continuent d'insister qu'on leur livre les Juifs des territoires que nous [les Italiens] occupons. Cela confirme qu'à la fin de 1943, il n'y aura plus un seul Juif vivant en Europe. »

Luca Pietromarchi, « Estratti del diario private » in Joseph Rochlitz, The Righteous Enemy, The Italians and Jews in Occupied Europe, Bologna, 1984, p. 9; cité par Jonathan Steinberg, All or Nothing : The Axis and the Holocaust, 1941-1943, Routledge, 1990, p. 93.

Le 11 mars 1943, Pietromarchi ajoutait dans son journal qu'il tenait de l'ambassade italienne à Berlin « des détails macabres sur les exécutions de masse des Juifs en territoires occupés [par l'Allemagne]. » (Jonathan Steinberg, op. cit., p. 119).



 

Giuseppe Bastianini était secrétaire d'État au sein du gouvernement fasciste italien. Gouverneur de la Dalmatie yougoslave à partir de juin 1941, il était personnellement informé des exactions nazies contre les Juifs. Le 18 mars 1943 il rencontre Mussolini. Bastianini a rendu compte de son entrevue dans des mémoires parues après guerre. Mais ce ne sont pas ces mémoires qui nous intéressent. En effet Giuseppe Bastianini a rapporté au Comte Luca Pietromarchi, ce haut dignitaire du régime fasciste italien qui tenait un journal, le déroulement de sa rencontre avec Mussolini et ce qu'il lui a dit. Pietromarchi note dans son journal le 31 mars 1943 :

« Il [Bastianini] venait de recevoir de Vidau [Luigi Vidau, chef du "bureau IV" du ministère des affaires étrangères, bureau des "affaires confidentielles"] les dernières nouvelles de Berlin sur les horribles massacres perpétrés contre les Juifs […] [Bastianini dit à Mussonlini :] Nous connaissons les sort qui attend les Juifs livrés aux Allemands. Ils seront tous gazés sans distinction, des vieilles femmes aux bébés. »

Luca Pietromarchi, « Estratti del diario private » in Joseph Rochlitz, The Righteous Enemy, The Italians and Jews in Occupied Europe, Bologna, 1984, p. 10; cité par Jonathan Steinberg, All or Nothing : The Axis and the Holocaust, 1941-1943, Routledge, 1990, p. 126.



 

L’ambassadeur italien à Berlin, Dino Alfieri, envoya le 3 mai 1943 un message à son gouvernement. Ciano et Mussolini en eurent connaissance. Ce message comprenait notamment ceci :

« Concernant les sort [des Juifs allemands déportés], comme celui des Juifs polonais, russes, hollandais et même français, il n’y a guère de doute possible… Même les SS parlent d’exécutions en masse… Une personne qui se trouvait là-bas a raconté avec horreur certaines scènes d’exécutions à la mitrailleuse de femmes et d’enfants nus alignés au bord d’une fosse commune. Pour ce qui est des tortures en tout genre, je me contenterai de l’histoire rapportée à mon collègue par un SS qui confia avoir balancé des bébés de six mois contre un mur, les fracassant, histoire de donner un exemple à ses hommes, las et ébranlés après une éxécution particulièrement horrible à cause du nombre de victimes. »

Susan Zuccotti, Under His Very Windows. The Vatican and the Holocaust in Italy, New Haven, 2000, p. 108-109 ; cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination…, op. cit., p. 564.



 

Le 7 mai 1943, Hitler fait un discours devant de hauts responsables du parti nazi, des Reichsleiter et des Gauleiter. Herbert Backe, secrétaire d’État à l’approvisionnement, à peine revenu d’un voyage en Italie, assiste à ce discours. Il prend des notes, sur les papiers même de son voyage, dont une partie sur un menu italien, pendant le discours d’Hitler et rapporte les paroles de celui-ci sur les Juifs. Herbert Backe cite Hitler qui déclare :

« Les Juifs doivent être exterminés en Europe. Il faut abattre tout ce qui s’y oppose. […] Pour les Juifs, pas de pitié. […] Pas d’excuse pour ceux qui ne se défendent pas contre les Juifs. »

Cité par Christian Gerlach et Götz Aly, Das Letze Kapitel. Der Mord an den ungarischen Juden, Stuttgart München, DVA, 2002, p. 87-88, notamment note 271, p. 88.



 

En mai 1943, Goebbels eut un long entretien avec Hitler. Sur la « question juive ». Une des discussions les plus intéressantes que Goebbels eût jamais avec Hitler sur le sujet. Goebbels a rapporté cette conversation dans son journal. Ils parlèrent des Protocoles des Sages de Sion, ce faux antisémite prétendant exposer un complot juif de domination mondiale. Hitler était convaincu de leur « authenticité absolue ». Pour Hitler, rapporte Goebbels, les Juifs suivaient non un programme fixe, mais leur « instinct racial ». Ils étaient partout les mêmes, des ghettos de l’Est « aux banques somptueuses de la City ou de Wall Street ». A la question pourquoi y avait-il des Juifs, Hitler répondait qu’on pouvait aussi bien se demander pourquoi il y a avait des doryphores. Goebbels rapporte les propos de Hitler :

« La nature est régie par la loi de la lutte. Il y aura toujours des formes d’existence parasitaires pour accélérer le combat et intensifier le processus de sélection entre les forts et les faibles. […] Dans la nature, la vie travaille toujours immédiatement contre les parasites; dans l’existence des peuples ce n’est pas exclusivement le cas. De là vient le danger juif. Les peuples modernes n’ont donc d’autre solution que d’exterminer les Juifs. »

Journal de Goebbels (13 mai 1943), cité par Ian Kershaw, Hitler. 1936-1945 : Némésis, Flammarion, 2000, p. 847.



 

Eberhard von Thadden, successeur de Rademacher au bureau D III (affaires juives) du ministère des affaires étrangères, a noté le 15 mai 1943, dans son journal, l’« incident » qui se produisit à l’occasion d’une visite d’un groupe de fascistes italiens à Minsk, auprès du Generalkommissar Wihlelm Kube. Kube leur montra une église transformée en dépôt... :

« Les Italiens demandèrent ce que c’était que les petits paquets et les malles qui étaient entassés dans l’église. Kube répondit que c’était tout ce qui restait des juifs qui avaient été déportés à Minsk. Puis il leur montra une chambre à gaz dans laquelle il dit que des juifs avaient été mis à mort. Les fascistes furent très profondément bouleversés »

Cité par Eugen Kogon, Herrmann Langbein, Adalbert Rückerl, Les chambres à gaz secret d’État, Seuil, Points Histoire, 1987, p. 83. Sur cet épisode et cette entrée du journal de von Thadden, voir aussi Christopher Browning, The Final Solution and the German Foreign Office, Holmes & Meier Publishers, Inc., 1978, p. 150-151.



 

Ulrich von Hassell, longtemps ambassadeur d’Allemagne en Italie, et l’un des participants à l’attentat de juillet 1944 contre Hitler, écrit dans son journal le 15 mai 1943 à Ebenhausen :

« Rapports bouleversants sur la Pologne de la part du bon Frauendorfer. Pendant que Frank proclame publiquement qu’on va donner aux Polonais une vie digne d’êtres humains libres et qu’on cherche — en vain — à détourner l’attention du monde avec les massacres des Soviétiques à Katyn, la SS continue de se comporter en Pologne d’une façon honteuse qui dépasse l’imagination. D’innombrables juifs, en tout cas des centaines de milliers, sont gazés dans des installations spéciales. Mais en outre, l’intelligentsia polonaise est toujours systématiquement décimée. Frauendorfer et son ami Berthold, hors d’état de continuer à apporter leur collaboration au Gouvernement général, se sont engagés comme simples soldats. Alors que Frank déclare trouver cela très compréhensible, et leur recommandait seulement de s’engager dans l’armée, non dans la SS, la SS a demandé officiellement et par écrit à Frauendorfer pourquoi il s’était engagé dans l’armée, alors qu’il était SS et lui a annoncé les sanctions les plus dures. Pendant ce temps, les malheureux survivants juifs du ghetto de Varsovie sont passés à la lutte armée, ce qui a entraîné de violents combats dont l’issue probable est leur extermination totale par les SS. Hitler a fait de l’Allemand une bête sauvage exécrée dans le monde entier. »

Ulrich von Hassell, Journal d’un conjuré 1938-1944, l’insurrection de la conscience, Belin, 1996, p. 323. Fiedrich-Joseph Berthold, avocat, était détaché à l’administration du Gouvernement général de Pologne. Rappelons surtout que Max Frauendorfer était un membre éminent de la SS et occupait un poste très important dans l’administration du Gouvernment général. Il était donc parfaitement en position de savoir ce qui se déroulait. Hassell ne pouvait espérer de meilleur témoin...



 

Le 24 mai 1943, le Tribunal des SS et de la Police de Munich rendait son jugement, secret, contre le SS-Untersturmführer Max Täubner. Celui-ci s’était permis d’exécuter des Juifs sans permission. Le verdict stipule bien que le fait d’assassiner des Juifs n’est pas un problème. C’est le manque de discipline qui posait problème. Voici un passage de ce verdict:

« L’accusé ne peut être sanctionné à cause d’opérations juives en tant que telles. Les Juifs doivent être exterminés et un Juif tué n’est jamais une perte. Même si l’accusé aurait dû savoir que l’extermination des Juifs relève de la mission de certains commandos affectés à ces tâches, le fait qu’il ait considéré qu’il était de sa compétence de participer à l’extermination de Juifs plaide en sa faveur. »

Ernst Klee, Willy Dressen, Volker Riess, Pour eux « C’était le bon temps », La vie ordinaire des bourreaux nazis, Plon, 1990, p. 183.



 

En juin 1943, le Dr Hans-Johachim Kausch parcourt l’Ukraine. Il a rapporté n’y avoir vu que quatre Juifs. Le Dr Hans-Johachim Kausch s’est entretenu avec un haut fonctionnaire du commissariat du Reich. Il a consigné dans son rapport les paroles de ce haut fonctionnaire :

« Les Juifs ont été exterminés comme des punaises »

Rapport du Dr Hans-Joachim Kausch du 26 juin 1943, cité par Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 330.



 

Le 4 octobre 1943, le Reichsfürher SS Heinrich Himmler s’exprimait devant un parterre de dignitaires nazis, des Gruppenführers à Posen, pendant trois heures. Son discours a été enregistré et cet enregistrement nous est parvenu (il est conservé par les National Archives américaines dans le Maryland) et le discours retranscris. La violence et la radicalité des propos d’Himmler, notamment mais pas seulement à propos des Juifs sont particulièrement explicites dans ces extraits :

« Un principe doit servir de règle absolue aux SS: nous devons être honnêtes, corrects, loyaux et bons camarades envers les gens de notre sang, à l’exclusion de tous les autres. Ce qui arrive aux Russes ou aux Tchèques ne m’intéresse absolument pas. Le sang de bonne qualité, de même nature que le nôtre, que les autres nations peuvent nous offrir, nous le prendrons, et, si besoin est, nous leur enlèverons leurs enfants et les élèverons chez nous. Il m’est totalement indifférent de savoir si les autres peuples vivent prospères, ou crèvent de faim. Cela ne m’intéresse que dans la mesure où ces peuples nous sont nécessaires comme esclaves de notre culture. Que dix mille femmes russes crèvent en creusant un fossé anti chars, cela m’est totalement indifférent, pourvu que le fossé soit creusé. […]
Je désire aussi vous parler en toute franchise d’un sujet particulièrement grave... devant vous, publiquement. Entre nous, il est possible d’en parler, mais nous n’en parlerons jamais en public. De même que nous n’avons pas hésité le 30 juin [1934] à exécuter l’ordre qui nous avait été donné de mettre contre le mur et de fusiller des camarades [les SA] qui avaient failli, de même nous n’en avons jamais parlé et nous n’en parlerons jamais. […]
Je parle de l’évacuation des juifs, de l’extermination du peuple juif. C’est une des choses qu’il est aisé d’exprimer : "Le peuple juif est en train d’être exterminé," déclare chaque membre du Parti, "Effectivement, c’est une partie de nos plans, l’élimination des juifs, l’extermination, nous l’accomplissons... peuh! Une bricole!" Et puis ils viennent, 80 millions de braves Allemands, et chacun a son « bon » Juif. Evidemment, les autres, ce sont des porcs, mais celui-là, c’est un Juif de première qualité. Pas un d’eux n’a vu [les cadavres], pas un n’était sur place. La plupart d’entre vous savent ce que c’est que de voir un monceau de cent cadavres, ou de cinq cents, ou de mille. Etre passés par là, et en même temps, sous réserve des exceptions dues à la faiblesse humaine, être restés corrects, voilà ce qui nous a endurcis. C’est là une page de gloire de notre histoire, une page non écrite et qui ne sera jamais écrite.[…]
Nous avions le droit moral, nous avions le devoir envers notre peuple, de tuer ce peuple qui voulait nous tuer. […] nous exterminons le bacille […]. »

D’après Tribunal international de Nuremberg, PS 1919, vol. XXIX et enregistrement original: National Archives document, Himmler, Heinrich. Speech to SS-Gruppenführer at Posen, Poland, October 4th, 1943. U.S. National Archives document 242.256, reel 2 of 3.Himmler, Heinrich. "Speech to the SS Officers" ("Rede zu den SS Fuhrern"). Posen, Oct. 4, 1943. Approx. 190 min. Item 242-256, 242-259, 242-257, 242-251, 242-252, 242-249, 242-264, 242-263, 242-250, 242-266, 242-180.



 

On possède plus de 90% des discours qu’Himmler a prononcés entre 1942 et 1944. La documentation qui s’y réfère est nombreuse et variée : agenda d’Himmler mentionnant les occasions de ses discours, notes préparatoires plus ou moins détaillées d’Himmler qui ne les rédigeait pas complètement à l’avance, enregistrements sonores facilitant l’élaboration des retranscriptions de ces discours (qui recoupent les notes préparatoires de la main d’Himmler), voire transcriptions retravaillées stylistiquement et parfois même des versions imprimées (voir Heinrich Himmler, Discours secrets, Édités par Bradley F. Smith et Agnes F. Peterson. Introduction de Joachim C. Fest. Paris, Gallimard, 1978. Collection Témoins, postface, pages 253-255).

Himmler revient sur les sujets abordés le 4 octobre, dans un autre discours, deux jours plus tard, le 6 octobre 1943, toujours à Posen, cette fois devant un parterre de Reichsleiter et de Gauleiter, le gratin de la hiérarchie nazie. De nouveau, Himmler aborde l’extermination des Juifs en termes parfaitement clairs :

« À ce sujet et dans ce cercle extrêmement réduit, je me permettrai d’aborder une question qui vous semble peut être aller de soi, camarades, mais qui a été la question la plus difficile à résoudre de toute ma vie: la question juive. Qu’il n’y ait plus de Juifs dans votre province est pour vous une chose satisfaisante et évidente. Tous les Allemands — sauf quelques rares exceptions — ont bien compris que nous n’aurions pas supporté et que nous ne supporterions pas les bombardements ni les difficultés de quatre, peut être cinq ou six années de guerre si cette peste qui décompose tout se trouvait encore dans le corps de notre peuple. La phrase « les Juifs doivent être exterminés » comporte peu de mots, elle est vite dite, messieurs. Mais ce qu’elle nécessite de la part de celui qui la met en pratique, c’est ce qu’il y a de plus dur et de plus difficile au monde. […]
Je vous demande avec insistance d’écouter simplement ce que je dis ici en petit comité et de ne jamais en parler. La question suivante nous a été posée: "Que fait-on des femmes et des enfants?" - Je me suis décidé et j’ai là aussi trouvé une solution évidente. Je ne me sentais en effet pas le droit d’exterminer les hommes — c’est à dire, donc, de les tuer ou de les faire tuer — et de laisser grandir les enfants qui se vengeraient sur nos enfants et nos descendants. Il a fallu prendre la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre. Pour l’organisation qui dut accomplir cette tâche, ce fut la chose la plus dure que nous ayons eu jusqu’à présent. Cela a été accompli. […] Nous aurons réglé la question juive dans les pays que nous occupons d’ici à la fin de l’année. […]
J’en ai fini avec la question juive. Vous êtes maintenant au courant, et vous garderez tout cela pour vous. Bien plus tard, on pourra peut-être se poser la question de savoir s’il faut en dire plus au peuple allemand. Je crois qu’il a mieux valu que nous — nous tous — prenions cela sur nos épaules pour notre peuple, que nous prenions la responsabilité (la responsabilité d’un acte et non d’une idée) et que nous emportions notre secret avec nous dans la tombe. »

D’après l’original en allemand, Bradley F. Smith et Agnes F. Peterson, Heinrich Himmler Geheimreden 1933 bis 1945, Propylaën Verlag, 1974, p. 167-169.



 

Le ministre de la propagande, Joseph Goebbels avait assisté à la conférence d’Himmler aux Gauleiter du 6 octobre. Voici un extrait de la relation qu’il en fait dans son journal le 9 octobre 1943, qui confirme la teneur des propos d’Himmler cités ci-dessus :

« Pour ce qui concerne la question juive, il [Himmler] brosse un exposé franc et sans fard. Il est convaincu que nous pouvons résoudre la question juive à travers l’Europe d’ici la fin de la guerre. Il propose la solution la plus dure et la plus extrême : exterminer les Juifs radicalement. C’est assurément une solution logique même si elle est brutale. Nous devons prendre sur nous de résoudre complètement ce problème à notre époque. Les générations ultérieures ne traiterons certainement pas ce problème avec l’ardeur et le courage qui sont les nôtres. »

Joseph Goebbels, Die Tagebücher von Joseph Goebbels, éd. Elke Fröhlich, Munich, 1995, vol. 10, p. 72, cité par Saul Friedländer, Les Années d’Extermination, Editions du Seuil, 2008, p. 670.



 

Le 16 décembre 1943, Himmler prononce un discours devant des commandants de la Marine de Guerre à Weimar. Il y déclare :

« Quand j’ai été obligé de donner dans un village l’ordre de marcher contre les partisans et les commissaires juifs — je le dis devant cet auditoire, et mes paroles lui sont exclusivement destinées —, j’ai systématiquement donné l’ordre de tuer également les femmes et les enfants de ces partisans et de ces commissaires. Je serais un lâche et un criminel vis-à-vis de nos descendants, si je laissais grandir les enfants pleins de haine de ces sous-hommes abattus dans le combat de l’homme contre le sous-homme. »

Cité par Bradley F. Smith et Agnes F. Peterson, Heinrich Himmler Geheimreden 1933 bis 1945, Propylaën Verlag, 1974, p. 201. Edition française : p. 205.



 

Le 4 mars 1944, Hans Frank, à l’occasion d’une réunion avec des membres du parti nazi, tient des propos qu’il consigne dans son journal :

« Les Juifs sont une race qui doit être exterminée; quand nous en attrapons un où que ce soit, c’est fini pour lui. »

Cité par Léon Poliakov et Josef Wulf, Das Dritte Reich un die Juden, Dokumente und Aufsätze, Arani Verlag, Berlin, 1955, p. 185.



 

Le 19 mars 1944, Robert Ley déclarait dans un article du journal publié par Goebbels, Der Angriff, que :

« l’humanité ne connaitrait pas de repos jusqu’à ce que Judah et son Bolchevisme soit complètement annihilé et exterminé »

Robert Ley, « Von Moses bis Stalin », Der Angriff, 19 mars 1944, cité par David Bankier, « The Use of Antisemitism in Nazi Wartime Propaganda », op. cit., p. 46.



 

Le 19 mars 1944, le chef de l’État hongrois, l’amiral Miklos Horthy, de retour d’un entretien avec Hitler où celui-ci l’a contraint à la mise en place d’un gouvernement aux ordres des Nazis, déclara au conseil de la couronne :

« Hitler s’est également élevé contre le fait que la Hongrie n’ait pas encore pris les mesures nécessaires pour régler la question juive. Nous sommes donc accusés du crime de ne pas avoir exécuté les désirs d’Hitler, et l’on me reproche de ne pas avoir permis que les juifs soient massacrés. »

Cité par Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988, p. 714.



 

Le Dr Alfred Six fit le discours d’ouverture d’une conférence des experts sur les Juifs des ambassades allemandes, qui se tint à Krummhubel les 3 et 4 avril 1944. Il y fit une intervention sur « la structure politique de la Juiverie mondial ». Il déclara à cette occasion:

« Le rôle politique et biologique de la Juiverie est terminé en Europe. […] L’élimination physique de la Juiverie de l’Est prive le Judaïsme de ses réserves biologiques »

Directement après Six, von Thadden prit la parole. Le compte-rendu de la conférence note:

« Dans la mesure où les détails que l’orateur a livrés sur l’état actuel des mesures exécutives dans les différents pays, doivent demeurer secrets, ils n’ont pas été inclus dans le compte-rendu »

Cités par Benno Müller-Hill, « The idea of the final solution and the role of experts », David Cesarani, The Final Solution, Origins and Implementation, Routledge, 1994, p. 66-67.



 

Le 6 septembre 1944, le Comité exécutif (Oberpräsidium) de Kattowitz (en Haute-Silésie), sous la responsabilité de Fritz Bracht, fait état de ce qu’il est advenu de « l’élément juif » dans la région:

« L’élément juif […] a été déporté, c’est-à-dire éliminé. »

Cité par Sybille Steinbacher, « In the Shadow of Auschwitz. The Murder of the Jews of East Upper Silesia », in Ulrich Herbert (ed.), National Socialist Etermination Policy. Contemporary German Perspectives and Controversies, Bergham Books, 2000, p. 293.



 

En novembre 1944, un soldat de Saxe envoya à l’épouse de Ribbentrop une lettre contenant la question suivante:

« pensez vous vraiment que nous, les soldats, ignorions quels meurtres bestiaux ont été commis par nos SS en Russie ? Où sont, par exemple, les 145 000 Juifs de Lemberg qui s’y trouvaient lorsqu’ils furent transportés petit à petit en camions et abbatus non loin de Lemberg ? »

David Bankier, « German public awareness of the Final Solution » David Cesarani, The Final Solution, Origins and Implementation, Routledge, 1994, p. 215.



 

D’autres documents illustrant l’extermination des Juifs et la volonté des principaux dirigeants nazis d’exterminer les Juifs sont disponibles: http://www.phdn.org/negation/documents/volonte.html

Les propos mortifères d’Hitler contre les Juifs ont été rassemblés ici: http://www.phdn.org/histgen/hitler/declarations.html
 

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01/05/2000 — mis à jour le 28/10/2008