EN SEINE-INFERIEURE
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Université de Rouen

UFR Lettres et Sciences Humaines

Département d’Histoire

Anne VANDENBROUCKE

La mémoire de la guerre de 1870-1871

en Seine-Inférieure

1871-1914

Mémoire de maîtrise préparé sous la direction de M. Boudon

2001-2002

(avec l'aimable autorisation de l'auteur)

Les passages en vert intéresseront plus particulièrement les professeurs de français.


Table des Matières

Introduction

Première partie : Le traumatisme de la guerre dans la conscience nationale

I - Le contact direct avec la guerre

   1) L’invasion du territoire

   2) L’image de l’ennemi

II - L’humiliation de la défaite

   1) La recherche des coupables

   2) La France amputée

III - La volonté d’une gloire recouvrée

   1) Une revanche nécessaire

   2) La régénération de la nation

Deuxième partie : La naissance d’une mémoire collective, le culte des morts

I - La reconnaissance de la mort du soldat

   1) La prise en charge par l’État

   2) Les honneurs au simple soldat

II - Les monuments aux morts

   1) A qui l’initiative ?

   2) Quel lieu pour quel monument ?

   3) Le cérémonial commémoratif

III - La naissance d’une communauté solidaire autour des morts : les associations d’anciens combattants

   1) Une véritable communauté fraternelle

   2) Le souvenir des morts

Troisième partie : Une mémoire entretenue ?

I - L’instrumentalisation de la mémoire à travers les monuments aux morts

   1) La glorification de la mort pour la Patrie

   2) " Que votre mort pour nous soit toujours un exemple ! "

II - Les modalités d’un maintien

   1) La présence de la guerre dans la littérature normande

   2) La médaille commémorative de 1870-1871

   3) La persistance des cérémonies commémoratives

Conclusion

Bibliographie


 

Introduction

 

19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Ce qui n’était, au départ, qu’une simple histoire de succession (la candidature du prince Léopold de Hohenzollern-Singmaringen au trône d’Espagne) va provoquer un violent affrontement entre deux grandes puissances, ancienne ou naissante : la France et la Prusse.

Comme le soulignent François Roth ou Stéphane Audoin-Rouzeau dans deux ouvrages essentiels à la compréhension de ce conflit, la guerre de 1870-1871 est une guerre aujourd’hui oubliée. Les deux conflits mondiaux du XXe siècle, dont l’ampleur et les conséquences sont sans commune mesure avec ce conflit, ont fortement contribué à cette mise à l’écart de la guerre du point de vue historiographique. De même, l’attirance des historiens pour l’épisode de la Commune a aussi concouru à rejeter le conflit franco-allemand au second plan, celui-ci n’étant alors considéré que comme le « simple prélude » de la Commune. De plus, même si le silence relatif qui enveloppe la guerre de 1870 commence à être rompu, il n’est qu’à constater la présence quasi inexistante du conflit franco-allemand dans les manuels d’Histoire-Géographie du Secondaire (classe de 4ème en l’occurrence) pour s’apercevoir qu’un long chemin reste à parcourir afin de sortir la guerre de 1870-1871 de l’ombre dans laquelle elle se trouve. Moi-même, lorsque le sujet de mémoire me fut proposé, je n’avais qu’une vague idée quant à la guerre qui opposa la France à la Prusse, si ce n’est que la perte de l’Alsace et de la Lorraine résultait de ce conflit. Metz, Sedan, etc., tout cela ne m’évoquait rien !

Pourtant, la guerre de 1870-1871 mérite amplement que l’on s’y intéresse. Car même s’il est désormais oublié, le conflit franco-allemand n’en fut pas moins décisif dans l’évolution politique des deux protagonistes. De profonds bouleversements politiques vont en effet naître de ce conflit. Pour la France, une des conséquences immédiates de la guerre et des défaites françaises fut la chute le 4 septembre 1870 du Second Empire, et l’avènement de la IIIe République. Il ne faudrait certes pas oublier non plus l’épisode de la Commune de mars à mai 1871, en pleine résolution du conflit. Quant à la Prusse, la guerre lui permit de réaliser enfin l’unification allemande, entre la Confédération d’Allemagne du Nord, créée en 1866 après la guerre contre l’Autriche et la victoire de Sadowa, et les Etats du Sud : le Bade, le Hesse, le Wurtemberg et la Bavière. La proclamation officielle de l’Empire allemand, avec, à sa tête, Guillaume Ier de Prusse, se fit dans la galerie des Glaces à Versailles, lieu hautement symbolique, puisque résidence de Louis XIV, celui qui avait ravagé le Palatinat et pris Strasbourg !

Dans cette guerre, ce sont deux nations qui se sont affrontées, et non deux souverains. La guerre contre la Prusse est vite devenue une guerre contre l’Allemagne. Et, de même, comme l’a prouvé Stéphane Audoin-Rouzeau, la guerre a consolidé le sentiment national des Français, qui sera renforcé sous la IIIe République.

Cependant, le sujet qui nous intéresse ici n’est pas la guerre à proprement parler, mais le souvenir que celle-ci a laissé dans un département, la Seine-Inférieure, qui fut occupé par les troupes ennemies. Afin de mieux comprendre et saisir l’impact que la guerre a pu laisser dans les esprits, dans la conscience nationale, il importe ici d’en évoquer les grands traits.

Dès les premiers affrontements du mois d’août, les armées françaises connaissent défaites sur défaites : Woerth, Spicheren-Forbach, Rezonville-Mars-la-Tour, Saint-Privat, Bazeilles, Noisseville, autant de lieux qui resteront gravés dans la mémoire des contemporains. La capitulation de Sedan, avec l’empereur Napoléon III et une partie de l’armée du Rhin, provoque la chute de l’Empire. Le siège de Metz, celui de Paris paraissent incroyables aux yeux des contemporains. Face à l’avancée des troupes allemandes, le nouveau régime organise la résistance sur trois fronts : l’Est, le Nord et l’Ouest. Mais l’issue des combats n’est pas plus heureuse pour les nouvelles troupes françaises mobilisées. Au mois de janvier, après les défaites au Nord de Pont-Noyelles, de Bapaume, de Saint-Quentin surtout, celles de Beaune-la-Rolande, du Mans à l’Ouest, le sort de l’armée française est réglé : impossible pour elle de venir au secours de Paris. A l’Est, des combats s’engagent autour de la place de Belfort assiégée, mais l’armée de Bourbaki sera finalement contrainte à la retraite en Suisse. Malgré des tentatives de percée (Champigny, le Bourget, Buzenval), toutes infructueuses, Paris n’a pu se défaire de l’étau allemand qui l’enserre. Le gouvernement engage alors des négociations avec le chancelier allemand von Bismarck. L’armistice est signé le 26 janvier, et le traité de paix à Francfort le 10 mai 1871.

En six mois, la France a perdu la guerre contre l’Allemagne. Elle doit payer une indemnité de cinq milliards de francs et se voit amputer de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine (le territoire de Belfort, devenu haut lieu de la résistance républicaine, est négocié par les dirigeants français en échange de territoires en Lorraine). La libération de son territoire n’interviendra que par palier, suite aux versements successifs des indemnités. Le territoire français ne sera ainsi libéré totalement que le 13 septembre 1873 avec l’évacuation de la place forte de Verdun.

Comme bon nombre de départements français situés au nord de la Loire, la Seine-Inférieure est envahie. Pour les Allemands, il s’agissait de couper les communications ferroviaires entre l’armée du Nord et celle de l’Ouest, d’encercler totalement Paris en empêchant toutes communications et toutes possibilités de ravitaillement par la Seine. Ainsi, le général Manteuffel, après un affrontement avec l’armée du Nord près d’Amiens le 28 novembre 1870, décide de se diriger vers Rouen, qu’il occupe le 5 décembre. Dans le mois, tout le département de la Seine-Inférieure est occupé par les armées allemandes, à l’exception de la ville du Havre et des communes environnantes. Le département ne sera libéré qu’avec le paiement d’un milliard cinq cent millions de francs, effectué grâce au succès du premier emprunt lancé par le gouvernement, et versé en juillet et août 1871 à l’Allemagne. Rouen est enfin libérée le 22 juillet.

Ainsi, même si le département de la Seine-Inférieure ne fut pas le théâtre de grandes batailles essentielles quant à la suite du conflit, il connut cependant directement la guerre et l’occupation par les troupes allemandes.

Cette expérience de la guerre des habitants de la Seine-Inférieure, en plus de celle des combattants, nous permet de nous intéresser au souvenir qu’a laissé la guerre dans les esprits.

Il ne s’agit pas ici d’étudier la mémoire du conflit à un moment donné, mais plutôt de voir son évolution jusqu’au prochain affrontement direct avec l’Allemagne, que constitue la Première guerre mondiale. La guerre de 1870-1871 sera, en effet, pendant plus de quarante ans la seule expérience directe de la guerre pour une grande part de la population. La confrontation avec d’autres témoins, les récits de guerre, l’apprentissage scolaire et le discours politique, la naissance de nouvelles générations qui n’ont pas connu personnellement le conflit ne peuvent que modifier les souvenirs que la guerre a engendrés. Sans oublier que tout souvenir, toute mémoire est par essence sélective et subjective. La mémoire engage un processus inéluctable de reconstruction.

Sur quels éléments s’appuie alors la mémoire d’immédiate après-guerre du conflit franco-allemand ? Quels sont les faits qui vont s’ancrer dans la conscience nationale ?

Quel destin vont également avoir les combattants morts pendant la guerre dans la mémoire collective, quelle est leur place dans la mémoire nationale ?

Quelle est donc enfin la mémoire transmise aux générations suivantes ? Quels sont les moyens d’un maintien éventuel de cette mémoire ?

Telles sont les questions auxquelles nous tenterons de répondre dans ce travail.

Pour cela, nous étudierons, dans une première partie, le traumatisme que causa la guerre dans la conscience nationale, avec les premières réactions, les interrogations et remises en question qu’elle a suscitées.

Dans une deuxième partie, nous étudierons la mémoire collective de la guerre qui s’organise autour du culte des morts : qui sont ces morts et comment les honore-t-on, sans oublier l’étude de la communauté solidaire que constituent les associations d’anciens combattants.

Enfin, dans une troisième partie, nous aborderons plus spécialement la mémoire sur le long terme, dans son aspect sélectif tout d’abord, puis dans les modalités qui permettent son éventuel maintien dans la conscience nationale.


 

Première partie. Le traumatisme de la guerre dans la conscience nationale

 

Le phénomène de la guerre a toujours fortement marqué les esprits de ceux qui la vivaient. Dans cette guerre franco-allemande, le traumatisme que provoque ainsi chaque guerre semble accentué du fait que le conflit a touché l’essentiel de la population. En effet, outre les familles qui ont un fils, un mari, etc. engagés dans le conflit, une partie de la population se trouva malgré elle en contact direct avec la guerre.

Le choc causé par la guerre peut être perçu par le nombre de témoignages qui furent écrits après le conflit. Simples civils ayant vécu l’occupation, militaires ayant subi les combats, tous nous disent leur expérience de la guerre.

Différentes motivations suscitent ces témoignages, mais ils sont tous des sources essentielles pour qui veut découvrir comment la guerre a été vécue par les populations. Certains se déclarent comme simple « témoin oculaire », d’autres se sont documentés plus profondément : « J’ai fait ce travail après avoir pris mes renseignements sur les lieux mêmes et auprès des témoins les plus dignes de foi ». D’autres encore ne se veulent que des rapporteurs, sans vérification réelle des faits avancés, tel l’abbé Tougard : « Nous avouons n’avoir consulté aucun document imprimé, quoiqu’il en ait paru plusieurs d’une grande importance. Je me suis borné à des renseignements recueillis de vive voix, au récit des témoins oculaires ou des personnes qui avaient visité les lieux aussitôt après les événements. Ces sources, il est vrai, sont sujettes à erreur et doivent être contrôlées ; elles n’en ont pas moins une valeur incontestable. Il s’ensuit donc que, dans l’exposé des faits, et même dans leur appréciation, nous ne sommes guère que l’écho de l’opinion publique, qui en doit porter la principale responsabilité. ».

Les différents témoignages ne sont pas non plus de même nature. Certains n’ont pour but que de participer à une « histoire locale ». D’autres s’affichent résolument patriotiques, tel que Xavier Raspail : « En publiant ce livre, je n’ai pas cédé à l’ambition de faire un livre, j’ai voulu apporter – étant en mesure de le faire – quelques documents au grand dossier qui servira à l’histoire pour tirer le mot vrai des causes de notre incomparable faiblesse morale et patriotique de 1870-1871. En cela je crois remplir un devoir. ».

Ainsi, même s’ils ne racontent pas tous les mêmes événements, ils nous permettent tout de même de mieux saisir la manière dont la guerre et l’occupation ont été ressenties, que ce soit du côté civil ou militaire.

Dans cette première partie, nous verrons le traumatisme qu’a causé la guerre dans la conscience nationale en étudiant, en premier lieu, les souvenirs que le contact direct des Normands avec la guerre a engendrés ; puis dans un deuxième temps, la manière dont la population a ressenti cette défaite ; et enfin, ses premières réactions d’après-guerre.

 

I - Le contact direct avec la guerre

 

Une des marques nouvelles de cette guerre contre la Prusse fut que les combats se déroulèrent sur le sol national, et que les armées ennemies s’avancèrent loin dans le pays, jusqu’aux rives de la Manche.

Quelques mois seulement après l’entrée en guerre de la France contre la Prusse, le département de la Seine-Inférieure va ainsi se retrouver sous le feu des projectiles allemands. Quels souvenirs cette expérience de la guerre va-t-elle laisser au sein de la population normande ?

 

Aux mois d’octobre novembre, les armées prussiennes se sont déjà avancées sur le plateau du Vexin. De nombreux combats ont lieu entre les armées prussiennes et des soldats ou francs-tireurs français. Le 6 octobre, Gisors se retrouve occupée par l’ennemi ; le 14, les Prussiens sont aux Andelys ; le 22 a lieu le combat de Villegats. Du 21 au 26 novembre, des combats se déroulent autour de Vernon, et les 29-30 à Étrépagny (la ville est alors incendiée en représailles par les Saxons).

Le 4 décembre, des combats d’avant-garde se déclenchent autour de Buchy et de Bosc-le-Hard, premiers engagements sur le territoire de la Seine-Inférieure. La panique qui s’ensuit, à laquelle s’ajoute une série d’hésitations, d’incompréhension des ordres et des contre-ordres donnés, entraîne l’abandon "sans coup férir" de Rouen aux armées prussiennes, qui y pénètrent les 5 et 6 décembre.

Rouen va alors connaître le sort d’une capitale régionale occupée : le général Manteuffel y installe un préfet et une administration prussienne. Les habitants doivent en outre accueillir dans leur demeure un ou plusieurs soldats prussiens. Cette intrusion des Prussiens dans la vie quotidienne des Rouennais est mal vécue. A. Roland, nouvelliste, qui fut également fourrier dans une compagnie de gardes nationaux avant le 5 décembre, décrit en ces termes l’arrivée du 45ème régiment prussien dans la ville : « 13 décembre - Cette nuée que je veux qualifier de huitième plaie, s’abat dans les domiciles pauvres ou aisés par deux, par quatre ou six, malgré le nombre fixé par le billet de logement (nouvellement innové pour ces messieurs). ».

Quant à l’armée française, le général Briand ordonne le repli sur Honfleur afin d’embarquer ensuite pour le Havre. Cette marche vers le port normand est souvent rapportée dans les différents témoignages écrits juste après la guerre. Ainsi, L. Rolin, ancien officier, la décrit comme une « retraite de Russie », tout comme Xavier Raspail, médecin, ex-major au 1er régiment d’Éclaireurs de la Seine (commandé par le colonel Mocquart). Cette retraite de l’armée française se déroula dans des conditions climatiques très rigoureuses, la neige recouvrant la terre et la température avoisinant les

zéro degrés. Ces conditions extrêmes provoquèrent quelques comportements indisciplinés voire insubordonnés : « De malheureux soldats, épuisés de fatigue et de faim, traînant de l’air le plus démoralisé qu’on pût voir, leurs armes inutiles, refusant d’aller plus loin, n’obéissant plus à leurs officiers, pestant, jurant, chantant, injuriant les chefs ». Mais elles provoquèrent surtout la mort de plusieurs de ces soldats ; Xavier Raspail évoque ainsi le chiffre de 203 cadavres retrouvés gelés dans la campagne normande. Ces soldats « épuisés par la fatigue, engourdis par le froid ou mourant de faim, se couchèrent dans les fossés de la route pour ne plus se relever ». Émile Dessolins, journaliste, évoque le cas de ceux qui, « n’ayant rien mangé depuis plus de 24 heures, et brisés de fatigue, (...) croyant se réchauffer, buvaient de l’eau-de-vie, tombaient ivres morts et restaient là ! ». Dans la 5ème édition de son livre, Dessolins s’exprime en ces termes : « Ah ! ce spectacle, pour qui l’a eu sous les yeux, restera l’un des plus poignants souvenirs de l’invasion. ».

Fait marquant de l’invasion en Haute-Normandie, la retraite de l’armée française de Rouen vers Honfleur laisse par conséquent le champ libre aux armées prussiennes, seule une poche autour du Havre restant sous contrôle français. Un large pourcentage de la population normande se retrouve ainsi directement confronté à l’ennemi et subit l’occupation.

L. Leseigneur, pharmacien et maire de Barentin, évoque ainsi l’arrivée des Prussiens dans sa commune le 6 décembre : « Il était environ trois heures de l’après-midi quand arriva la première colonne de cavalerie prussienne, précédée d’éclaireurs au regard inquisiteur, qui commencèrent par parcourir, au grand galop de leurs chevaux et le pistolet au poing, les rues transversales aboutissant à la grande route de Rouen au Havre. Derrière ces éclaireurs vinrent les autres cavaliers prussiens, aussi le pistolet en avant, qui chantonnaient d’un air narquois, une chanson dont nous n’avons point compris le baragouin. ».

Souvent, les Prussiens ne restent pas longtemps dans un même lieu, aussi une ville ou un village peut voir passer plusieurs armées différentes, ce qui fut le cas à Barentin : « le 2ème escadron du 10ème dragons arriva au grand galop dans le bourg, cerna, avec la promptitude du clin d’œil, la maison du maire ; les cavaliers, sabre au poing, s’alignèrent face à cette maison ». Cependant, cette deuxième occupation de la ville de Barentin « bien que moins longue que la première, n’en a pas moins laissé de pénibles souvenirs. ». Le maire de Barentin estime ainsi que la commune a subi l’occupation pendant une période de 163 jours consécutifs.

Ce qui semble en premier lieu frapper la population, c’est la vitesse, la promptitude avec laquelle ces soldats ennemis entrent dans la ville : toujours au grand galop et l’arme à la main, image plutôt menaçante. Les habitants ne peuvent non plus oublier la façon dont ces ennemis prennent possession d’une ville, comme l’explique Dessolins : « Ils avaient commencé par mettre à la porte tout ce qui gênait, et par s’installer en maîtres ».

Cette retraite vers le Havre ne marque pas pour autant la fin des hostilités en Seine-Inférieure. Le général Roy, à la tête de 10 500 hommes et 14 canons, tente une expédition vers Rouen. Le 30 décembre, les soldats français réussissent à s’emparer du Château Robert-le-Diable et du plateau d’Orival. Les Prussiens contre-attaquent dans la nuit du 4 au 5 janvier, à la faveur du brouillard tombé sur le plateau ; face au nombre, les Français se trouvent contraints à la retraite. Cet engagement qui eut lieu sur le plateau d’Orival est un autre épisode important dans cette guerre franco-prussienne en Seine-Inférieure, car il constitue un des seuls combats où les Français ont remporté un certain succès.

Ce combat marque cependant la dernière tentative pour essayer de reprendre Rouen aux Prussiens. En effet, le 25 janvier, le Grand duc de Mecklembourg fait son entrée solennelle dans la ville, et le 28 janvier intervient la signature de l’armistice qui sera applicable le 31. Une ligne de démarcation est alors dessinée, elle s’étend approximativement de la ville d’Étretat à celle de St-Romain-de-Colbosc ; ainsi « le Havre était resté français et n’avait pas vu flotter sur ses murs le sombre drapeau noir et blanc. ».

Cette invasion du territoire représente un véritable choc pour les Français, cette série de défaites les bouleverse profondément. L’idée que l’invasion aurait été facilitée par la présence sur le territoire d’espions à la solde des Allemands se développe alors : « C’est ainsi que nous nous croyons envahis depuis quelques semaines seulement, quand en réalité l’invasion remontait à plusieurs années ; depuis longtemps l’Allemagne avait lancé sur la France ses nuées d’employés et de commis, de pionniers et d’enfants perdus, qui avaient levé les plans de nos places fortes, étudié nos positions stratégiques, nos voies de communication, nos ressources et notre statistique ; puis, au jour de la déclaration de guerre, elle avait rappelé à elle cette avant-garde d’espions qui avaient éclairé au loin dans notre malheureux pays la marche de ses troupes, et qui allaient les guider jusque sous nos toits domestiques. ». La trahison devenait alors une des explications de la défaite des armées françaises, ni la bravoure des soldats, ni la grandeur de l’armée n’étaient ainsi remis en cause.

Avec l’invasion du territoire, la population va devoir subir les rigueurs de l’occupation. Les Normands voient les armées prussiennes entrer dans leurs villes, ils se trouvent contraints d’héberger, de nourrir ces occupants et de satisfaire à toutes leurs exigences . Cette installation oblige la population à vivre à l’heure allemande, comme l’évoque A. Roland : « 14 décembre, 9 h 52 du matin – Une musique... pas du tout française ( mille tonnerres !) fait entendre ses accents sauvages. ».

L’un des premiers problèmes que pose cette cohabitation entre l’ennemi et la population locale réside dans la difficulté de compréhension entre les deux parties, qui dégrade ou sauve une situation, comme l’explique L. Leseigneur : « Tous ces soldats parlaient allemand, employaient une mimique à eux pour se faire comprendre ; s’ils savaient, ils ne voulaient point parler français. Il fut tout d’abord impossible de se comprendre nettement, de là une situation intolérable. ( ... ) Un officier, sachant parler français, finit par se présenter et donna au maire les explications nécessaires pour les réquisitions et les ordres énumérés plus haut. Grâce à l’intervention de cet officier, qui se montra aussi poli que ses soldats l’avaient été peu, l’importance des réquisitions fut notablement réduite. ».

Les réquisitions sont en effet une des marques du passage des armées prussiennes ou alliées. Chaque ville ou village a dû les subir.

Elles ne furent cependant pas les seules conséquences de la guerre. Un véritable régime de terreur s’instaure, car « il ne se passait guère de jours sans qu’un pauvre diable de villageois ne fût battu, incendié, garrotté, emmené par les Prussiens ou fusillé même, séance tenante ... ». Chaque exaction commise par les Prussiens est assez vite connue et répétée par les villageois, d’autant que celles-ci ne sont pas sans laisser de traces flagrantes. En effet, les Prussiens pratiquent assez largement la pratique de la terre brûlée, comme en témoigne Émile Dessolins, journaliste et qui, à cette occasion, sillonne la campagne normande pour suivre la guerre : « ... ailleurs, ils incendient les granges, les écuries, les meules de blé : nous avons vu des restes fumants, au milieu desquels était encore un cheval carbonisé. ». Lui-même constate que « le système de l’intimidation par l’incendie se développa » parmi les armées ennemies. Dessolins rapporte également une pratique peu conventionnelle : « Comme il faut que tous les procédés des sujets du roi de Prusse soient connus, disons encore qu’ils se faisaient de force, donner des allumettes chimiques par les habitants pour brûler les propriétés, et qu’on a vu des Saxons accepter de l’argent de ces pauvres gens pour épargner leurs maisons, qui, s’enflammant peu de temps après au voisinage de l’incendie, brûlaient comme celles dont les propriétaires n’avaient pas souscrit à cette assurance d’un nouveau genre. ». Cette pratique semble s’être relativement répandue puisqu’elle est également rapportée par Xavier Raspail : « Quelques-uns de cette soldatesque trouvèrent un certain raffinement de cruauté à exiger que le feu fût mis par les paysans eux-mêmes à leurs propres habitations. ».

En fait, Émile Dessolins, dans la troisième édition de son ouvrage Les Prussiens en Normandie, semble résumer ce que fut l’occupation de la Seine-Inférieure par les armées ennemies et le sentiment général qu’elle a laissé parmi la population : « De là, les Prussiens se sont répandus dans les communes voisines, et partout, soit qu’ils aient enlevé les animaux et le fourrage, soit qu’ils aient laissé des détachements, ils ont semé la ruine et la désolation. ».

Comme la moitié nord du pays, le département de la Seine-Inférieure a donc connu les ravages de la guerre et de l’occupation qui s’en est ensuivie. Ce contact direct de la population normande avec l’ennemi, qui a laissé de pénibles souvenirs, a également contribué à façonner une certaine image de l’ennemi.


L’image du Prussien, de l’Allemand issue de la philosophie des Lumières et du romantisme (développée en France par Mme de Staël), existant avant le conflit de 1870-1871 et à laquelle nombre d’intellectuels français souscrivaient, semble se modifier totalement du fait même de la guerre, comme l’annonce Claude Digeon : « Brusquement, le "bon Allemand" profondément artiste, volontiers naïf, toujours pacifique, disparaît ». En fait, on passe de « l’idée de bonne Allemagne, rêveuse et idéaliste, à la vision contraire de l’Allemagne guerrière et conquérante ». Il faut noter à ce sujet que la précédente occupation de la Seine-Inférieure par les Prussiens, en 1814-1815, ne semble pas avoir influé sur l’image de l’ennemi qui se fixe après 1870-1871.

Même si ce n’est pas encore une nation proprement dite qui combat la France, la plupart des différents témoignages ne font pourtant pas la distinction entre les différents peuples présents sous la bannière allemande, ils les englobent généralement sous le terme de Prussiens, ou plus rarement de « Prusso-alliés ». Si la différence est exprimée, c’est pour mettre en valeur la violence des soldats saxons, bavarois ou prussiens. Il en est ainsi pour l’incendie de la ville d’Étrépagny par les Saxons, qualifié par Rolin comme « une sauvagerie dont même les Bavarois eux-mêmes se fussent étonnés ». Dans une autre citation de Rolin, ces mêmes Saxons sont qualifiés de « plus Prussiens que les Prussiens eux-mêmes ». Un peu plus loin, le même auteur vilipende cette fois les Prussiens : « Cet acte de vandalisme était d’autant moins excusable de la part des Prussiens, qu’ils affectaient de désapprouver les représailles exercées par leurs alliés ; or ils accomplirent de sang-froid à Fleury-sur-Andelle ce que les Saxons n’avaient peut-être commis à Étrépagny que sous l’emprise de la colère ». La seule différenciation faite dans un sens plus positif concerne les Mecklembourgeois : « Les réquisitions recommencèrent de plus belle, il fallut satisfaire à des exigences semblables aux premières, mais avec cette différence que les hommes de ce service se montraient convenables, et quelques-uns compatissants ».

Concernant la description physique des ennemis, il n’y a aucune différence entre Prussiens, Saxons, Bavarois ou autres. On prête une « barbe rouge » à la plupart des soldats. Ils sont généralement de grande taille et sont affublés de « casques pointus ». A chaque description physique s’ajoute une caractéristique morale ; ainsi ce « grand gaillard à la mine arrogante », ou encore « cet homme d’une taille assez grande, d’une couleur fauve virant au rouge, et dont le regard décelait une nature ingrate, était d’un abord difficile, se montrait, en toutes circonstances, violent envers tous... ».

Ce qui frappe en outre tous les observateurs des Prussiens, c’est leur rudesse de caractère ; comme l’écrit Leseigneur : « ils avaient un air aussi froid que la bise qu’ils venaient d’endurer ». Mais c’est surtout la discipline dont les soldats font preuve qui étonne : « pas un mot, pas un geste, une obéissance prompte et absolue » ; discipline qui force même l’admiration pour certains, comme l’explique Leseigneur, maire de

Barentin, et qui a eu l’occasion d’observer les Prussiens de près : « Je l’avoue, je ne pus me défendre d’une certaine admiration de l’ordre, du silence, de la régularité des mouvements de ces troupes ; de leur soumission au commandement, de la politesse, du respect de tous les chefs entre eux dans leurs allées et venues. ». La discipline allemande a ainsi atteint le « plus haut degré de perfection », et le soldat est qualifié de « vraie machine vivante ».

Tous les témoignages s’accordent en outre sur « la brutalité », « la folie furieuse » des Prussiens, sur leur « raffinement de cruauté », leurs « actes de la plus épouvantable férocité » ou « de la plus stupide méchanceté », « leurs cruautés inutiles ». Leurs actions sont qualifiées de « sauvagerie sans nom », de « boucherie horrible », de « scènes cruelles », c’est une véritable « guerre de terreur » qui s’abat sur le département. Les soldats prussiens sont « inhumains », « cruels », ils agissent « sous l’emprise de la colère » (Leseigneur parle de Prussiens ayant « la colère aux lèvres », Dessolins de « gestes de colère »). Ils sont « sans pitié », principalement pour les francs-tireurs. « Ces forcenés » « frappent de la manière la plus ignominieuse », sèment « la ruine et la désolation ».

Les soldats prussiens nous sont également présentés comme ayant un goût prononcé « pour la rapine, pour le vol », ils ont « soif de l’or ». On les présente surtout comme des voleurs de montres ou de pendules, mais également d’objets plus hétéroclites : « L’inventaire de cette prise, dressé sur le champ, constata dans les bagages prussiens ou bavarois, car il y avait des uns et des autres, l’existence de pendules, montres, bijoux, châles, cachemires, manchons, et d’une foule d’autres objets qui n’ont rien de commun avec l’approvisionnement militaire, et qui faisaient ressembler ce convoi d’une troupe en campagne à celui d’un entrepreneur de déménagements ». Le soldat allemand est aussi comparé par un Rouennais au sauvage de l’Amérique du Sud, ayant en commun « l’ivrognerie et la passion du vol pour les bibelots ».

Le tableau que dressent les différents témoignages est donc peu glorieux pour les Prussiens. Il existe cependant quelques exceptions. Certains soldats sont présentés comme « convenables », quelques officiers sont même qualifiés de polis. Quelquefois, on entend des soldats « déplorer ouvertement l’infâme métier que la discipline les contraignait d’exercer sous peine de mort ». Certains actes sont même salués ; ainsi, Rolin mentionne le renvoi par les Prussiens, et avec les honneurs, d’un soldat français mort après les combats de Vernon : « mus par un sentiment qui relève l’humanité et auquel nous devons d’autant mieux rendre hommage, que les traits chevaleresques furent plus rares chez nos adversaires, les Allemands rendirent les honneurs funèbres au capitaine Rouveure et renvoyèrent à nos avant-postes son cercueil, orné d’une couronne de laurier et escorté par une garde d’honneur ». Néanmoins, une nuance est souvent apportée à de tels propos ; ainsi s’agissant d’une troupe d’ambulances : « les soldats se montrèrent généralement doux et compatissants, cela provenant peut-être de la nature de leur service, ce n’est pas point à dire pourtant qu’ils furent d’une sagesse édifiante ... », et de même, « cet officier était d’un caractère germanique, mais assez expansif, enclin à la compassion, à la générosité même ; cela était dû peut-être à ce que, comme officier étranger, il avait séjourné en Afrique, pendant deux ans, disait-il, avec nos bataillons français ».

Si la description de quelques soldats est plus flatteuse, ce n’est certes pas le cas pour les principaux chefs allemands, comme le souligne Raspail : « Donc, toutes les horreurs qui ont pu être commises durant cette guerre ne doivent être imputées au caractère personnel du soldat prussien, elles retombent comme un cachet d’infamie sur la tête des de Bismarck, des de Moltke, et tutti quanti, qui ont osé, en plein XIXème siècle, se servir de pareils moyens pour favoriser leurs opérations et se donner le plus de chances possibles de réussir ». Manteuffel possède quant à lui « plutôt l’aspect d’un reître du Moyen Age que d’un officier du temps présent ».

Les soldats allemands sont donc violents, brutaux et cruels, leurs actes sont « dignes des temps barbares ». Nombreux sont les témoignages qui renvoient en effet les actes des Prussiens à des temps perdus : « Voilà des exploits qui honorent un peuple. Ils prouvent que la nation allemande est encore digne des Barbares du Vème siècle, dont elle descend ». Ils leur dénient le fait même d’être civilisés : « c’est ainsi que sur la rive droite comme sur la rive gauche de la Seine, les Allemands, ayant rompu en visière avec la civilisation, parcourent notre malheureux pays la mèche allumée, la torche à la main, et ils se réjouissent de ce que la pacification fait partout de rapides progrès ».

L’image de l’ennemi que nous renvoient les divers témoignages est donc celle d’un Prussien cruel et barbare, voire inhumain. Tous les témoignages contribuent ainsi à façonner « la haine méritée de l’ennemi », celui-ci devenant par la même l’ennemi héréditaire.

Mais face à ce terrible échec militaire, au traumatisme que constitua l’invasion du territoire et plus encore l’occupation du sol français par les armées ennemies, quel fut le sentiment de la population française (l’opinion normande ne différant en rien de celle de la nation), comment vécut-elle cette défaite ?


 

II - L’humiliation de la défaite

 

Cette triste expérience de la guerre, partagée par la plupart des Français, provoque en réalité un fort sentiment d’humiliation, de déshonneur ; sentiment accentué par cette impression de défaites permanentes, de victoire impossible pour les Français, mais inéluctable pour les Prussiens.

De ce sentiment d’humiliation naît une profonde interrogation : Pourquoi a-t-on perdu ? A qui la faute ?

La guerre et la défaite vont en effet provoquer une profonde "méditation" chez les intellectuels français (dont on a dit que l’image de l’Allemand avait été contredite par la guerre), et notamment Taine et Renan (la génération de 1850), amenés à réviser complètement leur schéma de pensées. Ils vont surtout essayer de chercher les causes et de comprendre la défaite française, en s’attachant tout d’abord aux causes structurelles, et en voulant préparer un avenir meilleur pour le pays.

Mais la guerre, qui fut vécue directement par une grande partie de la population française, fut un traumatisme pour chacun, et non seulement pour les intellectuels. En exprimant dans leurs récits de guerre ces critiques et espérances, les auteurs normands ne font que reprendre des réflexions qui parlent à tous. Ils répondent en fait à une attente de la population, peut-être plus à même de lire ces auteurs plutôt qu’un Renan ou un Taine, et qui, secouée par la défaite, cherche à comprendre et à trouver des explications à une défaite incompréhensible.

 

La défaite française apparaît en effet véritablement pour les Français comme « une stupeur » ; elle est ressentie comme « une honteuse défaite », une infamie, elle est la plupart du temps qualifiée d’"année terrible".

La première réaction naturelle est la recherche des responsables, voire même des coupables, comme l’exprime Xavier Raspail à propos des combats du plateau de Moulineaux : « Maintenant, sur qui doit retomber la responsabilité de la déplorable terminaison de cette courte campagne si bien inaugurée ? ». En fait, on se tourne alors vers les autorités, qu’elles soient civiles ou militaires.

Un des premiers coupables désigné est ainsi le Second Empire. On n’oublie pas en effet que c’est l’Empereur qui a le premier déclaré la guerre. Pour Émile Dessolins, c’est le Second Empire qui « a livré le territoire français aux armées allemandes ». Lors de l’inauguration du monument aux morts de Saint-Romain-de-Colbosc, le 14 octobre 1888, Félix Faure, alors député de Seine-Inférieure, rappelle le rôle joué par celui-ci : « On aurait pu y mettre aussi celle de 1851, car le crime qui fut alors commis nous a conduits aux catastrophes de l’année terrible ». Xavier Raspail charge le régime impérial de tous les maux ; il le décrit comme « un régime aussi inique que corrupteur », comme un « chancre » qui a fait tomber la France dans un véritable « gouffre ». Le régime impérial est surtout accusé d’avoir favorisé le développement de « la paresse, l’ignorance et l’incapacité » et d’avoir mené le pays à « la décadence ».

Les accusations contre les officiers militaires se retrouvent dans nombre de témoignages. On parle alors « de l’imprévoyance et de l’incapacité des chefs », mais surtout de leur « inertie ». On dénonce en fait essentiellement l’inefficacité des officiers dans leur commandement. La lecture des différents témoignages révèle un état d’impréparation militaire (Le Roy parle ainsi « de l’incurie de l’administration militaire »), d’incapacité des chefs à avoir une vue d’ensemble du combat et d’agir en conséquence. Ainsi, l’abbé Coipel, dans sa narration du combat de Moulineaux dénonce « l’absence d’un commandement supérieur qui donnât une direction unique à la résistance et qui eut décuplé la valeur de nos soldats. ». Dessolins parle quant à lui de « l’effet dissolvant d’ordres de services aussi mal conçus que mal combinés » et Raspail « d’un véritable jeu de colin-maillard. ». Quand à Le Roy, il met en lumière « ces généraux [qui], pour la plupart, avaient la bravoure du soldat, mais vieux, fatigués, usés, ils manquaient de résolution, d’énergie, de foi ; ils étaient sans cesse hésitants, sans initiative ; ils n’inspiraient aucune confiance aux troupes et aux populations. Leurs officiers combattaient valeureusement ; mais qu’on leur confiât un commandement de quelque importance, le plus souvent ils perdaient la tête ». On accuse aussi les officiers de ne pas profiter de l’élan combatif des soldats sous leurs ordres : « Nos troupes, qui se sentaient soutenues par le canon français, qu’elles entendaient pour la première fois, brûlaient du désir de poursuivre l’ennemi et n’attendaient qu’un signal ; mais, malgré leur impatience, elles durent rester en observation » ; on les accuse en fait de ne pas tout mettre en œuvre pour mener à la victoire, comme l’exprime si vertement Raspail : « Qui veut la fin, veut les moyens ! Jamais cet axiome ne fut moins mis en pratique. Quand, en présence de circonstances aussi solennelles, un homme ne tente pas un suprême effort, c’est un grand coupable ».

Bon nombre d’officiers sont décrits comme indignes d’avoir un commandement quelconque. Certains auteurs dénoncent à cette occasion la pratique de l’élection des officiers par les troupes auxiliaires : « Il arriva ainsi que des officiers furent plus nuisibles qu’utiles au corps, les uns par une incapacité reconnue trop tard, les autres par des causes encore plus regrettables ». L’abandon de la ville de Rouen par l’armée française est alors expliqué par le comportement des officiers : « il n’y a eu à Rouen que des incapables et des timorés ».

Par ailleurs, plusieurs témoignages nous décrivent des commandants très peu "professionnels". Dessolins rapporte la conduite d’un colonel qui n’est pas venu au secours d’une petite troupe, bien que prévenu par des villageois : « … un colonel, dont la conduite fut indigne de lâcheté , et qui pour l’instant, achève de déjeuner avec d’autres officiers ; ils [les villageois] lui annoncent ce qui se passe et le pressent de secourir la petite troupe menacée. "Allez-y vous mêmes avec des fourches" dit le colonel empourpré, entre une lampée d’eau-de-vie et une bouffée de cigare ». Raspail nous rapporte également le comportement de militaires quelque peu portés sur la boisson : « Quand au commandant Robin, ancien capitaine d’infanterie de marine détaché de Cochinchine, et dont le passé n’était pas sans tâche, il avait tenu en cette circonstance une conduite indigne ; il n’assista pas à tout le combat ; il était parti dès l’arrivée des Prussiens, à moitié ivre » et, de même, un officier lors du combat de Moulineaux « Le colonel des mobiles qui commandait cette position avait passé la nuit dans une orgie. Il sortit ivre d’une maison et se trouva au milieu de ses hommes qui cherchaient à se rallier et demandaient des ordres. Sous l’influence de l’ivresse et comme atteint d’une espèce de delirium tremens, il augmenta le désordre par ses cris et en tirant des coups de revolver dans toutes les directions. ».

Ces différentes descriptions nous renvoient l’image d’officiers à la conduite indigne d’un commandement, se plongeant dans la boisson et surtout peu portés au courage et à la guerre. Raspail, dont l’aversion pour ces officiers est bien perceptible dans ses propos, insiste d’ailleurs sur le fait que cette guerre fut le terrain favori de ce genre de comportement, sans pour autant avoir de conséquences graves pour leurs auteurs quant à la suite de leur carrière, comme il l’explique à propos de la conduite du général Vinoy à Mézières : « Il n’y a que dans cette guerre inconcevable de 1870, qu’un général a pu impunément éviter de voler là où le canon grondait à si courte distance, et conserver ensuite un commandement : car on n’a pas oublié le tollé général d’indignation qui voua à l’exécration le nom de Grouchy, lequel Grouchy éloigna aussi son armée du champ de bataille de Waterloo, malgré les énergiques réclamations du général Gérard ». Le général Vinoy, envoyé à Mézières avec 17 000 hommes, ne s’est en effet pas porté au secours de Mac-Mahon dont les troupes se battaient autour de Sedan. En entendant au loin la canonnade, et en constatant l’affluence de milliers de fuyards, il ordonne le repli de son corps d’armée vers Paris. Il participera ainsi à la sortie de Champigny, où il engage une action sans coordination avec l’action principale. Après la sortie de Buzenval, Vinoy recevra les pouvoirs militaires en remplacement du général Trochu, qui reste chef du gouvernement.

Outre le comportement indigne de certains officiers, c’est également l’état d’esprit qui règne dans cette guerre que les témoignages décrivent. L’abbé Coipel dénonce ainsi l’insouciance des Français sur le plateau de Moulineaux : « Que faisaient alors les Français à Moulineaux ? Hélas ! plusieurs se reposaient avec une insouciance dont nos annales n’offrent point d’exemples ; insouciance du reste, qui fut assez générale dans toute cette désastreuse guerre. ». Mais au delà de l’insouciance, c’est surtout le manque de patriotisme qui est relevé : « Mais ici, comme ailleurs, l’heure suprême fut encore l’heure des défaillances et des monstrueuses nullités. Il y avait là des hommes pour commander, et aucun d’eux ne trouva dans son patriotisme une étincelle suffisante pour illuminer son intelligence et secouer son inertie. N’y avait-il pourtant pas de quoi faire battre un cœur dans une poitrine française ? ». Ce manque de patriotisme provient souvent d’un manque de confiance dans la force et la grandeur du pays : « Il faut bien le dire, Messieurs : en 1870 il n’y avait pas, dans les troupes auxiliaires, cette confiance qui présage la victoire. L’envahissement de la patrie, une odieuse trahison, des défaillances coupables ont affolé les esprits, mis en doute le talent, la fidélité, même le patriotisme et la bravoure. On ne se souvenait plus des temps où le drapeau français flottait triomphalement sur toute l’Europe ; on ne croyait plus à la victoire ; on ne voyait plus que la tâche d’huile allemande qui, de jour en jour, s’étendait sur notre pays. ».

Toutes ces défaillances, souvent dévoilées dans ces témoignages, ont donc contribué à créer un état de découragement, de démoralisation des combattants. L’envie de se battre, de vaincre n’existe plus, comme le souligne le commandant Rolin : « Cette nouvelle fut accueillie par nos soldats avec une morne résignation ; depuis longtemps ils savaient qu’ils ne se battaient plus que pour l’honneur. ».

Un autre fait est avancé pour expliquer la défaite : l’absence d’unité et de cohérence dans les ordres donnés, comme le souligne par deux fois Rolin : « Un pareil système annihilait nos forces. Au lieu de nous unir contre un adversaire redoutable, nous nous divisions volontairement ; au lieu d’opérer avec ensemble, nous ne faisions plus que nous débattre dans de vains et stériles efforts, jusqu’à ce que nous fussions successivement accablés. ». Ainsi, Rolin conclut en ces termes : « c’est que le courage et le patriotisme sont inutiles, que les efforts et les sacrifices sont stériles là où règne le défaut d’entente. Nulle part, peut-être, on a mieux vu la nécessité de serrer les rangs en face d’un ennemi redoutable. ».

Les divers témoignages mettent donc en valeur les « défaillances » en tout genre, « le mauvais vouloir », les trahisons « patentes » ou « odieuse », « les monstrueuses nullités » et les « lâchetés » qui ont mis « la France dans l’impossibilité d’éviter une honteuse défaite ».

Mais cette humiliation, née de la défaite militaire, est encore plus accentuée par la perte d’une partie du territoire français : l’Alsace et la Lorraine.


L’amputation du territoire au profit des Prussiens constitue pour la population française un véritable traumatisme, « un choc émotionnel très violent ».

La plupart des témoignages évoque cette division du territoire. Leseigneur parle ainsi de cette « patrie, aujourd’hui, hélas ! démembrée ».

La question de la cession d’une partie du territoire français à l’Empire allemand fut la condition sine qua non au règlement de la guerre. Elle est abordée dès l’article I des préliminaires de paix, signés le 26 février 1871 à Versailles, qui stipule que « la France renonce en faveur de l’Empire allemand à tous ses droits et titres sur les territoires situés à l’est de la frontière ci-après désignée ». Cet article indique également que « l’Empire allemand possédera ces territoires à perpétuité, en toute souveraineté et propriété ». Cette question est donc naturellement le premier point abordé et ainsi réglé par le traité de Francfort signé le 10 mai 1871. L’article I attribue à l’Empire allemand les départements français de la Moselle, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, et d’une extrémité du département des Vosges . Le 9 juin, l’Alsace-Lorraine était incorporée officiellement dans l’Empire allemand.

Cette cession du territoire met la population de ces territoires occupés dans une situation nouvelle : elle se retrouve de fait allemande. Une disposition a cependant été prise pour permettre à ces habitants de rester français : « Les sujets français, originaires des territoires cédés, domiciliés actuellement sur ce territoire, qui entendront conserver la nationalité française, jouiront, jusqu’au 1er octobre 1872, et moyennant une déclaration préalable faite à l’autorité compétente, de la faculté de transporter leur domicile en France et de s’y fixer, sans que ce droit puisse être altéré par les lois sur le service militaire, auquel cas la qualité de citoyen français leur sera maintenue ».

En ce qui concerne le département de Seine-Inférieure, le chiffre approximatif de 3770 déclarations d’option pour la nationalité française peut être avancé . Il existe néanmoins quelques difficultés d’application de cette mesure. En effet, le tracé précis de la nouvelle frontière fut, semble-t-il, mal connu par les principaux intéressés ; la Chancellerie dut ainsi renvoyer aux préfectures des déclarations d’option qui n’avaient pas lieu d’être . Une circulaire du 18 juin enjoint en outre aux préfets d’être plus attentifs à la bonne orthographe des lieux de naissance des optants, car pour certaines déclarations, les services administratifs ont été incapables de retrouver sur le territoire les lieux de naissance indiqués. La Chancellerie invite également à accélérer les envois de déclarations, car « le retard d’un seul jour pourrait compromettre les intérêts des optants, et la responsabilité d’un résultat si regrettable retomberait nécessairement sur les auteurs du retard ».

La situation des optants varie dans son ensemble : des familles entières, ou seulement des mineurs, des veuves, des vieillards, des soldats choisissent la nationalité française. Les archives départementales ne permettent, hélas, qu’une approche statistique de ces options pour la nationalité française ; les services administratifs ne demandant pas de justification à ce choix (on ne réclame que le nom des optants, leur adresse actuelle, leur lieu de naissance, leur date de naissance, et éventuellement l’autorisation d’un père ou d’un mari).

Ce choix dramatique auquel fut confrontée la population d’Alsace-Lorraine, est rappelé lors de l’inauguration du monument de Rouen, le 11 août 1901, par M. Knieder, conseiller général du canton, qui parle de ces deux provinces « dont une partie des habitants a quitté le sol natal, pour ne pas vivre sous un autre drapeau, et dont l’autre partie, celle qui a été retenue là-bas, saisit, depuis plus de trente ans, toutes les occasions pour témoigner de sa fidélité à la France ».

Les habitants de l’Alsace-Lorraine sont en effet toujours considérés par l’opinion publique comme des citoyens français, ils sont fils de France. Leseigneur évoque ainsi « nos infortunés frères de l’Alsace et de Lorraine » ; pour Dessolins, « l’aigle allemand [a] remporté dans ses serres un lambeau de drapeau tricolore ». Le fait même de parler de « patrie en partie démembrée » exprime clairement le fait que l’Alsace-Lorraine est considérée comme faisant partie intégrante de la France.

« La perte de deux provinces » est difficilement acceptable dans ces conditions. On estime que les deux provinces sont prisonnières des Allemands (Leseigneur parle ainsi « des griffes de l’aigle prussien qui les enserre ») ; ce n’est pas une situation naturelle et qui s’imposait (les Allemands avaient argumenté sur la notion de communauté de langue pour justifier leur appropriation de l’Alsace-Lorraine). La perte des deux provinces est vécue comme une véritable spoliation. Elle est donc par conséquent réfutable. Rolin dénonce à cet effet « l’abus [que la Prusse] a fait de la victoire (…) en enchaînant à ses pieds, dans l’ivresse du triomphe, deux provinces françaises ». Et pour Dessolins, ces deux provinces d’Alsace et de Lorraine sont bien les « frontières naturelles » de la France.

La perte de l’Alsace-Lorraine est inacceptable et donc inoubliable. Le fait qu’un projet pour la construction du monument aux morts de Rouen porte pour devise le nom Alsace est significatif : on y pense encore plus de quinze ans après. Et lors de l’inauguration du monument aux morts de Saint-Romain-de-Colbosc, le 14 octobre 1888, M. Lennier, scientifique, évoque encore cette cession du territoire, preuve s’il en est qu’elle constitua un profond traumatisme. La foule d’ailleurs acclama le discours prononcé aux cris de : « Vive l’Alsace-Lorraine ! ».

La perte de l’Alsace et de la Lorraine apparaît ainsi comme une profonde déchirure. Une profonde rancœur anime nombre de Français, d’autant plus que cette cession du territoire dissémine la population des deux provinces un peu partout dans le pays ; le souvenir douloureux de cette perte est donc constamment présent.

La défaite a donc révélé la faiblesse militaire, patriotique – et peut-être morale – de la France et a provoqué la division définitive du territoire (ou en tout cas prévue comme telle). Face à cette double humiliation, comment réagirent les Français ?


 

III - La volonté d’une gloire recouvrée

 

La défaite et la perte de l’Alsace-Lorraine provoquent ainsi un véritable traumatisme, car si perdre une guerre est déjà difficile à "supporter", se retrouver diminué l’est encore plus. L’humiliation qu’elles entraînent est difficile à surmonter. Ce qui importe désormais aux Français, c’est recouvrer l’honneur perdu, recouvrer une certaine gloire que la défaite a amoindrie.

La première manifestation de cette volonté de recouvrer la dignité perdue de la France va alors s’exprimer à travers l’idée de revanche qui fleurit dès la fin de la guerre.

 

Ainsi, si la défaite de la France semblait irrémédiable, rien n’obligeait cependant l’Allemagne à exiger pour prix de sa victoire l’Alsace et la Lorraine. Et cette appropriation de ces provinces ne peut pour Émile Dessolins qu’engendrer une haine tenace, et que l’on doit même transmettre à ses enfants : « Les lectures n’ajouteront rien à notre douleur, et peut-être fortifieront-elles en nous le sentiment de la haine, qui doit entrer en ligne de compte dans l’héritage que nous laisserons à nos fils, aussi longtemps que l’Allemagne n’aura pas compris qu’elle doit nous restituer l’Alsace-Lorraine ».

Mais la haine ne suffit pas face à cette situation intolérable. La revanche, c’est-à-dire une nouvelle guerre contre l’Allemagne, est nécessaire pour réparer tout le mal causé, et rendre enfin la victoire à la nation française. Retrouver le chemin de la victoire est en effet très important afin de recouvrer l’honneur perdu, comme l’exprime M. L. Jacquot, ancien commandant des tirailleurs havrais, lors de la cérémonie d’inauguration du monument aux morts de Saint-Romain-de-Colbosc : « Elle seule rendra à notre belle France sa sécurité, son prestige, sa force d’expansion et sa prospérité, en marquant d’un sceau glorieux tout ce qui aura l’honneur de porter le nom de français ! ».

Cette volonté de revanche sur l’Allemagne est présente dès les premiers temps de la défaite, elle est même souvent la motivation première de nombre de témoignages écrits juste après cette guerre. C’est le cas par exemple de Leseigneur, maire de Barentin, et, rappelons-le, pris en otage par les Prussiens : « En présence des événements et des faits inouïs que nous avons été appelés à voir et à subir, il me paraît indispensable qu’un témoin oculaire de si grands malheurs s’impose le devoir d’en laisser, tant bien que mal, un souvenir vivace, pour que, dans l’avenir, chaque famille de Barentin puisse les redire aux siens ; pour que la haine méritée de l’ennemi ravive, dans le cœur de nos futurs défenseurs, l’aiguillon de la vengeance de notre patrie, aujourd’hui, hélas ! démembrée, et les fasse s’armer courageusement, à l’heure fixée par la Providence, pour le retour de nos frères d’Alsace et de Lorraine à notre mère commune. ». Le témoignage est ainsi considéré comme un instrument de la revanche. Dans le même esprit, il est à noter que « ce compte-rendu, destiné primitivement aux archives communales, n’a été livré à la publicité qu’en vue de l’utiliser comme moyen secondaire de participation à la libération de notre territoire. ».

En réalité, la simple évocation des désastres de la guerre et des dommages causés par l’occupation suffit à développer un sentiment de revanche, comme le note Émile Dessolins : « Mais le souvenir de ce qu’elle [la Normandie] a souffert réveillera longtemps dans le cœur des fils de cette belle province les échos de la vengeance ». Leseigneur exprime cette même idée avec plus de véhémence encore dans la conclusion de son livre : « Les faits relatés et les chiffres ci-dessus sont assez éloquents pour qu’il ne soit pas besoin de les faire suivre de commentaire ; ils ne peuvent avoir d’autre conclusion que la suivante, que je formule à l’état de vœu : que la revanche de nos désastres soit l’œuvre de la génération prochaine, si elle n’est point l’œuvre de la génération présente ; que nos enfants s’imposent le devoir d’arracher, des griffes de l’aigle prussien qui les enserre, nos infortunés frères de l’Alsace et de la Lorraine, pour les ramener à notre mère commune, la France. ».

Ainsi, si l’on ne sait pas quand la revanche sera réalisée, personne ne met en doute sa réalisation future. Et même si le vice-amiral La Roncière Le Noury, lors de son discours pour l’inauguration du monument aux morts de la Maison-Brûlée, se refuse à y penser, il n’en prononce pas moins le nom, preuve s’il en est que la revanche était bien présente dans les esprits.

En fait, dans les vingt premières années d’après-guerre, la volonté de revanche est souvent prononcée, manifeste. Un des nombreux projets pour le futur monument aux morts de Rouen en est la preuve. Le projet en question porte la devise Fac et Spera, « le groupe représente un soldat, un cavalier, mortellement frappé qui tombe, soutenu par un génie ailé qui lui montre le ciel, ou plutôt la date de la revanche, dont le chiffre mystérieux est à demi remplacé par des points. Dans la pensée des auteurs ce sera avant que le vingtième siècle soit éclos. ».

Pour beaucoup, le thème de la revanche est donc encore une réalité et une nécessité, même vingt ans après la fin de la guerre.

Mais si la volonté d’une revanche est manifeste, les contemporains de la défaite sont cependant conscients de la nécessité de panser avant toute chose les blessures causées par cette guerre franco-prussienne, de remédier aux défaillances révélées, pour entamer ensuite un processus de régénération de la nation.


A la signature de l’armistice, le constat est amer : « trop de plaies étaient béantes, (…) à tout prix, il fallait qu’elles fussent cicatrisées ! ».

La dénonciation de l’incapacité et de l’inefficacité des officiers, de l’appareil militaire en général, celle du régime impérial pour avoir abandonné la France aux « idées de lucre et de jouissances matérielles », ont révélé un état de faiblesse patent. Mais on a surtout insisté sur « l’incomparable faiblesse morale et patriotique de 1870-1871 ». Édouard Turgis, maire d’Oissel lors de l’occupation, évoque cet affaiblissement du patriotisme en rappelant au peuple français ce qui s’est passé pendant la guerre : « Souviens-toi… afin de ne point te laisser dominer par l’égoïsme, de ne céder ni à l’ambition personnelle, ni au désir d’une vaine popularité, ni à tous ces sentiments qui ne tendent qu’à étouffer l’honnêteté dans le cœur de l’homme et dans le cœur du citoyen, l’amour de la patrie ».

Certains ont également insisté sur la faiblesse religieuse, la défaite étant considérée comme une punition de Dieu. D’où la nécessité d’une nouvelle ferveur religieuse, d’une nouvelle moralité, car Dieu seul peut rendre à la France sa gloire passée. Ainsi s’exprime le cardinal archevêque de Rouen, lors de la cérémonie d’inauguration du monument aux morts de la Maison-Brûlée le 18 juin 1873 : « Au milieu des souvenirs lugubres qui nous retracent ici d’une manière si vive les malheurs de la patrie, élevons donc nos cœurs vers le Dieu vivant qui console et qui fortifie. Car lui seul peut payer aux braves que nous pleurons le digne prix de leur abnégation et de leur dévouement. Lui seul aussi peut relever la France de son abaissement momentané, guérir ses plaies, éteindre ses divisions, rapprocher les cœurs, réunir ses forces en un seul faisceau désormais invincible, et, en affermissant la paix au dedans, lui rendre au dehors la place glorieuse qui lui appartient parmi les nations. ».

Le fait que la France, grande nation européenne, a perdu la guerre, et avec elle son statut de grande puissance, accentue le traumatisme vécu. Un des premiers soucis d’après-guerre est alors de redonner à la France le poids international qui était le sien avant la défaite. Rolin avance pour cela le vieil adage l’union fait la force : « si nous voulons que la France reprenne en Europe le rang qui lui appartient, soyons unis ; unis dans le respect de la loi, dans l’amour de la patrie. ».

Une fois la douleur de la défaite atténuée, tout le monde s’accorde sur la nécessité de régénérer la nation, comme l’exprime le vice-amiral La Roncière Le Noury lors de l’inauguration du monument aux morts de la Maison-Brûlée le 18 juin 1873 : « Les temps du juste désespoir qui nous accablait est passé. Nous avons le droit de nous livrer à l’espérance. Qui ne sent, en effet, parmi nous, renaître la régénération de notre patrie, et qui n’apporte la pierre à cette œuvre patriotique ? ».

Pour participer à cet élan régénérateur, il faut avant toute chose, pour Raspail, se pencher sur les défaillances des uns et des autres, les mettre « en lumière », « en un mot [il faut étudier] le mal dans tous ses ravages pour en trouver le remède ». Après cette inspection nécessaire, il s’agira alors « de faire vibrer les sentiments généreux renfermés en abondance dans son sein et qui ne sont qu’à un état latent momentané ». Le vice-amiral La Roncière Le Noury exprime également cette nécessité d’admettre la défaite pour mieux se relever par la suite : « Il faut savoir être vaincu. Savoir être vaincu, messieurs, c’est savoir se préparer à vaincre. ».

En réalité, on veut « donner de la virilité » au peuple français. Face aux échecs de la Défense nationale, tout le monde s’accorde sur la nécessité d’une meilleure préparation militaire, et même les Républicains dont le revirement est complet. D’après François Roth, « ils ont compris le danger d’envoyer au feu des recrues non préparées et sont désormais acquis à l’instruction militaire ». De profondes réformes vont être engagées. « La reconstitution de l’armée (…) se réalise dans les faits avant de s’inscrire dans des textes de lois. L’armée française s’est reformée contre la Commune puis elle reprend, au fur et à mesure de l’évacuation allemande, possession de tout le territoire national. Sur le plan législatif (service militaire, organisation territoriale, cadres, fortifications), tout est fait entre 1872 et 1875. Le relèvement est très rapide. ».

Presque vingt ans après la fin de la guerre, le préfet de la Seine-Inférieure saluera cette « régénération militaire » en ces termes : « Aujourd’hui, nous avons une armée puissante et glorieuse, pour laquelle la Patrie n’a marchandé ni les hommes ni les milliards, grâce au concours de tous les partis et aux applaudissements de la nation tout entière. Cette armée est notre force, notre sécurité, notre orgueil et notre espoir : c’est à la fois une armée puissante et nationale, car à cette armée le pays a donné tous ses enfants ». Cet attachement à l’armée est d’ailleurs manifeste chez les Normands, notamment lors des différentes cérémonies commémoratives, où la fin des discours est souvent ponctuée de nombreux « Vive l’armée ! » criés par la foule.

Mais l’effort militaire n’est pas le seul entrepris, car s’il faut que « la génération future puisse éviter les défaillances de son aînée », il est également nécessaire de « travailler sans relâche à reconstituer la société si profondément ébranlée ». Tout le monde s’accorde ainsi sur la nécessité de retrouver le sens de la patrie, de redevenir de « véritables citoyens (…) fidèles au devoir, respectant la religion, inébranlablement dévoués à la patrie » . Les efforts, et les espoirs, se portent sur la génération suivante. Il faut ainsi donner aux enfants « une éducation virile et chrétienne et leur inspirer la piété envers Dieu, la piété envers la patrie ». En fait il faut avant tout faire naître un patriotisme fort chez la jeune génération, leur donner le respect des « devoirs » envers la patrie et la loi.

Un véritable « mouvement d’éducation civique et patriotique » caractérise ainsi les débuts de la IIIe République. La réforme de l’école par les Républicains contribue à cette volonté de régénérer la nation, afin d’être prêt si besoin est. Comme l’écrit Jean-Marie Mayeur : « Fonder l’école laïque, c’est aussi fonder la République et, les deux notions sont alors indissociables, fortifier la patrie. Il ne s’agit pas seulement de gagner les générations nouvelles au régime, mais d’affirmer une conception unitaire de la communauté nationale. Sur les bancs de l’école laïque doit se forger, par-delà les divisions de classe ou la diversité des régions, le sentiment de l’unité nationale. C’est dire que l’idée laïque, aux temps de la République des républicains, ne se sépare pas du sentiment patriotique. L’instituteur prussien a fait la victoire de sa patrie, l’instituteur de la République préparera la revanche. ». Le préfet de la Seine-Inférieure évoque également ce mouvement éducatif lors de l’inauguration du monument aux morts de Saint-Romain-de-Colbosc :« Au lendemain des désastres, nous avons eu à cœur, et c’est là la grande œuvre de la République, de couvrir le pays d’écoles primaires et d’élever les enfants dans l’amour de la patrie et du sentiment du devoir ».

La création de ligues patriotiques, de sociétés de gymnastique participe également à ce mouvement d’éducation patriotique, comme le souligne une nouvelle fois M. Hendlé : « Toutes ces sociétés de tir et de gymnastique qui couvrent la France et qui naissent, pour ainsi dire, dans toutes les communes, sont des manifestations de la force et du patriotisme national ». La même année, M. Émile Buisson, président de la Ligue Patriotique Rouennaise, rappelle le but de celle-ci lors d’une cérémonie commémorative au monument de la Maison-Brûlée : « Ce but, c’est d’arriver au développement des forces vives de la patrie, par des encouragements donnés aux bataillons scolaires, aux sociétés de gymnastique et de tir. Il n’y a pas de moyen plus sûr de former de bons soldats ».

Armée, école et autres activités parascolaires, tout doit ainsi être mis en œuvre pour consolider le patriotisme de la population, et surtout celui de la jeune génération, en laquelle tous les espoirs se fondent pour le retour à une France glorieuse.

Invasion du territoire, occupation du sol national, défaillances sur défaillances entraînant la défaite, et par là même l’amputation du territoire, la France se réveille au lendemain de la guerre de 1870-1871 humiliée et faible.

Fragilité politique – un nouveau régime s’est constitué pendant la guerre – mais surtout faiblesse militaire et patriotique. On ne compte plus en effet les exemples d’impréparation militaire, de défaillances des officiers, et des défauts de pugnacité et de patriotisme des combattants.

Le choc est rude. D’autant plus que la population elle-même – tout du moins la partie qui nous intéresse, la Seine-Inférieure – a vécu directement ce conflit. Elle a subi les rigueurs physiques et morales de l’occupation.

Cette guerre laisse de très pénibles souvenirs à la population et modifie considérablement la vision de l’Allemand, devenu l’ennemi héréditaire. Les termes employés pour le qualifier montrent clairement l’horreur suscité par cette expérience de la guerre, les qualificatifs de barbares, de non civilisés, attribués aux armées prussiennes et alliées sont significatifs d’un sentiment d’atteinte à la conscience nationale. Les deux nations – française et allemande – sont désormais catégoriquement opposées.

Traumatisme immédiat, la douleur de la guerre ne finit cependant pas avec la fin de celle-ci. Restent en effet les morts.

Un long travail de deuil s’annonce alors. Deuils individuels bien sûr, mais également - et c’est là le propos qui nous intéresse – deuil collectif.

Qui va célébrer quelle mort et comment, telle est la question qui se pose.


 

Deuxième partie. La naissance d’une mémoire collective : le culte des morts

 

I - La reconnaissance de la mort du soldat

 

Beaucoup de combattants sont morts sur le sol français, puisque les combats s’y sont essentiellement déroulés. Morts au combat ou de maladie, ils ont été enterrés là où ils étaient tombés, ou dans des cimetières proches. Mais après la fin de la guerre se pose une question : que faire de ces tombes françaises et allemandes ? De quelle manière l’État intervient-il dans cette question ?

 

Pour la première fois, une loi va régir le problème des morts de la guerre. L’État français règle ainsi la question des tombes des militaires morts sur son territoire pendant la guerre de 1870-1871 par la loi du 4 avril 1873. Il s’agit d’« assurer à tous les combattants, indistinctement réunis dans la mort, une sépulture digne des deux nations qui s’étaient combattues en un duel gigantesque ». Déjà, l’article XVI du traité de Francfort stipulait que « les deux gouvernements français et allemands s’engagent réciproquement à faire respecter et entretenir les tombeaux des soldats ensevelis sur leurs territoires respectifs ». Les tombes allemandes et françaises se trouvant sur les territoires de l’Alsace et de la Lorraine sont ainsi à la charge de l’Allemagne.

La loi du 4 avril 1873 concerne deux sortes de tombes : celles situées à l’intérieur des cimetières, et celles situées à l’extérieur, le plus souvent sur les champs de bataille eux-mêmes.

Pour les tombes dans les cimetières, « les terrains qui renferment les sépultures placées dans les cimetières seront cédés à l’État aux prix fixés par les tarifs pour les concessions perpétuelles ». Concernant celles situées à l’extérieur, l’État a choisi d’exhumer et de les concentrer le plus souvent possible. Cependant, « les exhumations n’auront lieu qu’après le délai de cinq ans, fixé par l’article 6 du décret 23 prairial an XII ». De plus, « pour désintéresser les propriétaires des terrains occupés et protéger les sépultures contre toute dégradation ou profanation, la loi garantit, dès aujourd’hui, pour occupation temporaire, le payement d’une indemnité qui sera réglée après l’exhumation. Les ossements seront alors réunis et, autant que possible, transférés dans les cimetières, ou placés au dehors dans une tombe commune acquise par voie d’expropriation. ».

Toutes les sépultures, qu’elles soient françaises ou allemandes, doivent ainsi devenir propriété perpétuelle de l’État. Une enquête va alors être ordonnée afin de définir avec précision le nombre de tombes militaires françaises ou allemandes. En 1878, M. de Marcère, ministre secrétaire d’État au département de l’Intérieur, présente son rapport au Président de la République. Pour le département de la Seine-Inférieure, « 1064 militaires, dont 914 Français et 150 Allemands, décédés pendant la guerre dans ce département, reposent dans le cimetière de 32 communes ». L’État a dépensé en tout 50 186, 62 fr. répartis entre les concessions achetées dans les cimetières (18 130 fr.), les frais d’exhumation et de transfèrement (7 351,21 fr.), les indemnités pour occupation temporaire de terrains (100 fr.), les frais pour les entourages en fer autour des différents monuments et tombes (6 345 fr.), et enfin, ceux pour la construction des caveaux et monuments funéraires (18 260,41 fr.).

Tombes individuelles ou fosses communes, simples tombes avec ou sans inscription, monuments dédiés aux morts : les cas diffèrent entre toutes ces communes. Quelques fois même, les familles d’un soldat, qu’il soit allemand ou français, ont érigé, à leurs frais, un monument funéraire pour leur fils.

De simples croix en bois peuvent surmonter les sépultures ; parfois, on trouve aussi quelques inscriptions, mais elles restent simples : au mieux sont mentionnés les noms et prénoms, âge et/ou date de naissance, et la date du décès. Quelques fois cependant, des "Priez Dieu pour lui" ou encore des "regretté de ses parents" ponctuent les inscriptions.

La plupart du temps, l’État a cherché à respecter les confessions : ainsi, à Graville-Sainte-Honorine, où 18 soldats français ont été inhumés, 17 soldats appartenant à la religion catholique ont été regroupés dans une concession de 3 mètres, et la sépulture du dix-huitième, qui appartenait au culte protestant, n’a pas été déplacée.

Ennemis pendant la guerre, les soldats allemands et français peuvent se trouver réunis dans la mort : ainsi, à Bosc-le-Hard, la sépulture de huit Français jouxte celle de trois Allemands.

Les sépultures étant la propriété de l’État, celui-ci doit s’occuper de leur entretien. De nombreuses correspondances s’effectuent entre les services de la préfecture de Seine-Inférieure et les différentes sous-préfectures (Rouen, Le Havre, Dieppe, Neufchâtel et Yvetot) concernant l’état des tombes et la nécessité éventuelle d’une quelconque rénovation. S’il y a lieu, c’est le Président du Conseil, ministre de l’Intérieur et des Cultes, qui attribue une certaine somme à la commune concernée. Différentes circulaires émanant du Président du Conseil se rapportent également à la question de l’entretien des tombes militaires. La circulaire n° 128 du 30 décembre 1909 en rappelle quelques-unes concernant : les inspections annuelles le 10 juin 1890, l’entretien des sépultures le 28 octobre 1891, l’entretien et l’inspection le 28 juillet 1892, l’érection de monuments et concours divers le 6 juillet 1893, la translation de sépultures par suite de désaffection des cimetières le 23 mars 1896, le contrôle d’entretien le 26 février 1900.

L’État doit également veiller au bon entretien des sépultures allemandes. Le 6 novembre 1912, le ministre de l’Intérieur écrivait à ce sujet au préfet de la Seine-Inférieure : « Je crois devoir attirer tout spécialement votre attention sur l’état d’entretien des tombes allemandes qui existeraient dans votre département. Il résulte, en effet, de renseignements qui m’ont été transmis par M. le ministre des Affaires étrangères que certaines sépultures de soldats allemands seraient laissées en France à l’état d’abandon ».

Pour la première fois, l’État organise systématiquement des cimetières militaires, avec le maintien des tombes parfois différenciées, et non de grands ossuaires, comme c’était la pratique pour les guerres napoléoniennes par exemple. Il cherche à regrouper les sépultures des militaires, français et allemands, morts aux alentours, et prend en charge financièrement l’entretien de ces sépultures.

La guerre de 1870-1871 entraîne donc de nouvelles pratiques mortuaires. Mais a-t-elle aussi modifier les relations au mort lui-même ?


La guerre de 1870-1871 marque en effet un nouveau rapport à la mort au combat. Désormais, on n’honore plus seulement les généraux, mais aussi – et surtout – le simple soldat.

Auparavant, seuls les généraux avaient leur tombe propre, les simples soldats étaient enterrés dans des fosses communes sans aucune identification quelconque, voire totalement oubliés. Comme l’écrit Annette Becker, « Où sont les centaines de milliers de morts des guerres de la Révolution et de l’Empire ? On peut visiter des champs de bataille, Valmy, Austerlitz, Waterloo, on peut voir des monuments commémorant les victoires des généraux. Les soldats se sont volatilisés. ». La découverte en 2001 d’un ossuaire près de Vilnius, en Lituanie, contenant vraisemblablement des soldats de la Grande Armée, souligne avec force ce propos. Il semble en effet qu’une identification de ces soldats soit plus hypothétique que réellement possible.

« Enterrer les morts, c’est reconnaître l’individualité des combattants » et le rôle joué par chacun, simple soldat ou général. Cette « démocratisation de la guerre et de la mort au combat » correspond à un changement des pratiques militaires : après la Révolution, la notion d’armée permanente fut remplacée par la levée des citoyens, défenseurs de la patrie. En 1870, la garde nationale mobile participe activement à la Défense nationale proclamée après la chute de l’Empire et forme la plus grande partie de l’armée.

La reconnaissance du rôle joué par chacun se manifeste par l’identification des soldats. On a vu que, sur certaines sépultures, des inscriptions identifiaient les morts. Chaque fois qu’elles existaient, l’État les a fait replacer sur les sépultures déplacées. Le même phénomène d’identification se retrouve sur certains monuments dédiés aux morts. Ainsi, les noms des soldats morts dans les combats de Moulineaux, Château-Robert, la Maison-Brûlée, Saint-Ouen-de-Thouberville, la Londe et Orival sont gravés en lettres d’or sur le monument de la Maison-Brûlée. De même, à Rouen, les noms des morts de 1870-1871 figurent sur les différentes faces du monument. A Saint-Romain-de-Colbosc, non seulement les noms de trois soldats qui moururent dans les combats environnants sont gravés sur le monument, mais trois médaillons reproduisent également leurs traits. De plus, les noms des six héros d’un combat ayant eu lieu sur le territoire de la commune sont également inscrits sur le monument. Et si ailleurs les noms ne sont pas inscrits, on note toutefois les différents corps d’armée de ceux qui ont combattu, afin de remercier les vivants autant que les morts.

Comme le note Annette Becker, « les régiments étant régionaux – les mobiles de la Loire, ou de la Gironde par exemple – la commémoration des champs de bataille permet d’associer toutes les régions françaises ». Et la figure, devenue mythique, qui lie toutes ces régions entre elles, c’est celle du "Moblot", surnom affectueux donné aux gardes mobiles. Par cette familiarité, la population rend hommage au simple soldat, qui a donné sa vie pour un « idéal commun », celui de la défense de la patrie, du sol national.

Les statues de soldat – et non pas de généraux – font « revivre parmi les leur des hommes que l’on identifie comme originaires d’un lieu, d’une affection, familiale, locale, politique ». Dans le département de la Seine-Inférieure, trois monuments recensés représentent ces "moblots" : à la Maison-Brûlée, où un mobile au repos s’appuie sur son fusil, à Moulineaux, où un « jeune mobile, en tenue de campagne, sac au dos, képi rejeté en arrière et noué d’un mouchoir, croisant hardiment la baïonnette, en une pose énergique, (…) et lançant du côté de l’ennemi le cri retentissant du "Qui Vive ?" ». A Dieppe, c’est tout un groupe qui surmonte le monument, représentant tous les corps d’armée et toutes les batailles, c’est en fait une allégorie de la guerre : ainsi, « un fusilier marin tenant à la main une hache d’abordage ; le cuirassier qu’il soutient nous rappelle cette cavalerie héroïque qui sauva, lors de l’année terrible, l’armée française d’un irrémédiable désastre à Woerth, à Reichshoffen par des charges fantastiques dignes des époques antiques ; le mobile blessé représente l’infanterie, toujours alerte pour résister aux attaques de l’ennemi ; enfin l’artilleur étendu consacre le souvenir de nos compatriotes qui furent si éprouvés à l’armée du nord ! ». On peut noter ici que la statue du mobile qui surmonte le monument de la Maison-Brûlée figurait à l’Exposition des Beaux-Arts en 1873, devant le Palais de l’Industrie, et qu’elle semble avoir eu un certain succès en dehors du département de la Seine-Inférieure.

Ainsi, désormais, on rend hommage au simple soldat, peut-être parce que ce "moblot" est soit un fils, un frère ou un mari, et que nombre de gens – tous ceux des territoires occupés – ont eu l’occasion de les voir se battre pour eux. Le terme dont ils sont affublés les rend plus familiers, plus proches encore. Comment pourrait-on désormais oublier ces simples soldats ?

Cependant, de quelle manière allait-on honorer tous ces soldats morts pour défendre le pays ?


 

II - Les monuments aux morts

 

Si l’État s’engageait ainsi au seul entretien des tombes militaires, une partie de la population a cependant cherché à rendre un hommage, plus digne à leurs yeux, pour ces combattants qui se sont battus pour une victoire de la France. Et quoi de mieux qu’un monument dédié à ces morts pour perpétuer la mémoire de ces défenseurs, en tant que « monument de leur immortalité » ?

Avant d’étudier les monuments aux morts à proprement parler (leur origine, financement, emplacement, etc.), il faut noter que ces démarches furent dans leur ensemble tardives, et étalées dans le temps. Si quelques monuments sont érigés peu de temps après la guerre – c’est le cas pour le "Mobile" de la Maison-Brûlée inauguré en 1873 – , d’autres furent nettement plus tardifs – presque quarante ans après en ce qui concerne le monument érigé à Dieppe.

On peut également noter que l’érection de monument ne fut pas le seul domaine où une partie de la population s’investit afin de perpétuer la mémoire de ces combattants morts au combat (l’initiative venant souvent d’ailleurs d’anciens combattants). En 1887,

l’alsacien Xavier Niessen crée officiellement à Neuilly l’association du "Souvenir Français" (celle-ci existait déjà en Alsace-Lorraine dès 1872). Il s’agit principalement d’entretenir les tombes des militaires morts pour la France et d’ériger, éventuellement, des monuments à leur mémoire. Il s’agit aussi de lier la France à l’Alsace-Lorraine et vice-versa. Dans le département de la Seine-Inférieure, il semble que plusieurs sections du Souvenir Français existent. A la cérémonie d’inauguration du monument de Moulineaux en 1901, le Journal de Rouen mentionne la présence « des différentes sections du Souvenir Français ». L’intervention de cette association est également signalée à Bosc-le-Hard en 1895 à propos de l’érection d’une grille de fer pour entourer le monument aux morts, et c’est elle qui érige le monument aux morts d’Yvetot, inauguré le 16 octobre 1904. Des sections sont également signalées à Elbeuf, au Havre, à Rouen, Dieppe, etc.. Cette association sera déclarée d’utilité publique le 1er février 1906.

Néanmoins, par leur présence imposante, les monuments aux morts restent un des signes les plus visibles de la naissance d’une mémoire collective autour de ces morts.

 

En réalité, aucun des monuments honorant les morts de la guerre de 1870 ne s’est construit sans l’aide de souscriptions publiques. D’ailleurs, l’Etat n’est pas l’initiateur de telles entreprises, les pouvoirs publics n’apportent en fait qu’une petite aide.

A la fin du premier conflit mondial, la loi du 25 octobre 1919 pose le principe d’une subvention de l’État aux communes qui voudraient construire un monument. Comme le dit Antoine Prost, rien n’oblige les communes à construire ces monuments, « mais l’existence d’une subvention obligeait les municipalités à intervenir, pour en faire la demande à la préfecture : l’initiative ne pouvait être purement privée ». Rien de tel pour la guerre de 1870. La participation étatique est très limitée ; elle est mentionnée pour la Seine-Inférieure à propos de la construction du monument aux morts de Moulineaux en 1901. L’État a ainsi cédé 3 canons de 7 en acier destinés à l’ornementation dudit monument, et qui étaient entreposés à la direction d’artillerie du Havre. La commune devra néanmoins prendre en charge les frais de transport de ces canons. Par contre, en 1902, le ministre de la guerre refusera la demande de bronze du comité d’érection d’un monument à Dieppe : « depuis plusieurs années, le gouvernement a renoncé à céder du bronze en vue de l’érection de monuments. Son concours s’est manifesté par des allocations pécuniaires, et c’est le département de l’Instruction publique et des Beaux-Arts qui est chargé, le cas échéant, de l’attribution des subventions de cette nature ». Et cette éventuelle subvention est subordonnée au mérite artistique de l’œuvre en question. Le monument de Dieppe recevra ainsi 1 250 fr. du ministère des Beaux-Arts, c’est-à-dire environ 5% de la somme évaluée pour la construction du monument.

Des subventions peuvent également être accordées par le conseil général, mais elles restent faibles et sont souvent discutées. Pour le monument de Saint-Romain-de-Colbosc, la subvention s’élève à 100 fr., pour Dieppe, il s’agit de 500 fr.. En 1901 cependant, le conseil général refuse une subvention à la "Société des anciens combattants de 1870-1871" d’Étretat pour l’érection d’un monument « à la mémoire des soldats morts pour la Patrie ». Les plus fortes subventions proviennent en réalité des communes les plus grandes et abritant le monument. A Dieppe, la commune vote ainsi une subvention de 5 000 fr. ; à Rouen, une somme de 4 000 fr. est allouée. La plupart du temps, ce sont également les communes qui fournissent l’emplacement du monument.

L’État et les pouvoirs publics locaux apportent certes un certain concours au financement du monument, mais le pilier principal d’un tel projet reste néanmoins les comités de souscription constitués pour chaque monument. L’idée d’ériger un monument en mémoire des soldats "Morts pour la France" provient en fait d’initiatives plus ou moins individuelles et souvent privées. Comme le mentionne le Journal de Rouen, cette volonté d’ériger des monuments aux morts naît surtout de « leurs frères d’armes et [de] leurs compatriotes ».

Pour le monument construit sur le territoire de la Maison-Brûlée, l’initiative revient au vice-amiral La Roncière Le Noury, qui fonde un comité de souscription à Paris. Pendant la guerre, il commanda les marins chargés de la défense des forts de Paris ; il fut élu député de l’Eure aux élections de 1871. Le 23 août 1872, un article du Journal de Rouen rapporte l’évaluation des dépenses pour le monument, celles-ci s’élèveraient à 12 000 fr. ; presque un an plus tard, le 13 avril 1873, un autre article estime cette fois le coût à 30 000 fr.. La commission nommée pour l’érection du monument sera dissoute le 26 octobre 1876, après la translation des restes de 22 mobiles sous le monument inauguré en juin 1873. A Rouen, la Ligue des Patriotes organise un grand carrousel militaire et historique pour financer le monument dont il est l’initiateur. Pour celui-ci, une commission est créée afin de s’occuper du projet de construction, dans la limite des finances disponibles, et de l’emplacement du futur monument. A Saint-Romain-de-Colbosc, c’est la municipalité qui lance une souscription pour l’érection d’un monument. Dans sa séance du 11 avril 1888, le conseil général note d’ailleurs que cette souscription a rencontré « un excellent accueil, notamment près des municipalités du Havre, de Rouen, de Saint-Romain, de Bolbec, de Fécamp, etc. » . A Moulineaux, c’est l’arrivée en 1898 à la mairie de M. Émile Martin, ancien sous-officier au 20e de ligne pendant la guerre, qui permet la construction d’un monument sur le territoire de la commune. Le Dr. Laurent, secrétaire général du comité, compose un poème afin d’obtenir des souscriptions.

Certains ont eu le souci de noter sur ces monuments à qui revenait l’initiative de ces constructions. Ainsi, sur le monument érigé à Bosc-le-Hard, peut-on lire : « Aux

gardes mobiles du 2éme bataillon de la Seine-Inférieure, morts au champ d’honneur à Bosc-le-Hard, le 4 décembre 1870, pour la défense de la patrie, leurs amis et frères d’armes ». A la Maison-Brûlée, on peut cette fois lire : « Ce monument est érigé à la mémoire de ceux qui sont venus mourir ici pour la défense de la patrie 1870-1871 / élevé par souscription – inauguré le 18 juin 1873 ». A Moulineaux, une inscription à peu près identique est gravée : « Aux soldats morts pour la patrie, la commune de Moulineaux a élevé ce monument par souscription ».

Les monuments aux morts ont donc bénéficié d’une aide de l’État, mais presque exclusivement d’ordre financier. En réalité, ces monuments construits sur le département de la Seine-Inférieure n’auraient pu exister sans la volonté d’une poignée de gens, essentiellement – mais pas uniquement – parmi les anciens combattants de 1870-1871. C’est à leur instigation que se créent des comités de souscription et d’érection afin de gérer les différents aspects d’une telle entreprise.

Une fois la souscription lancée reste la question du monument en lui-même : quelle sorte de monument va-t-on ériger, et à quel emplacement celui-ci sera-t-il situé ?


Derrière la question de l’emplacement du monument et du type de monument se cache une question plus profonde : que veut-on commémorer exactement ? En effet, qu’il s’agisse d’un monument dans un cimetière communal, ou d’un monument sur une place publique ou ailleurs encore, la signification n’est pas la même.

A Bosc-le-Hard, par exemple, le monument se situe dans le cimetière. Huit militaires français sont inhumés sous le monument. Celui-ci commémore les gardes mobiles du 2ème bataillon de la Seine-Inférieure, morts à Bosc-le-Hard dans les combats qui s’y déroulèrent le 4 décembre 1870. Il célèbre ainsi les morts et non pas le combat en lui-même. Le monument est assez simple dans son ensemble : il mesure 4,15 m. de hauteur, il est formé d’un obélisque posé sur un socle, et entouré d’une chaîne suspendue à des colonnettes en fer. Sur trois des faces du monument sont gravés les noms et grades des morts enterrés dessous.

A Dieppe, on célèbre également les morts et non pas un combat en particulier. On peut en effet lire sur le monument : « 1870 / Aux enfants de Dieppe et de l’arrondissement morts pour la Patrie ». Mais à la différence de Bosc-le-Hard, le monument est situé sur une place publique, en plein centre ville. Le monument se différencie aussi par sa forme architecturale. Si le monument de Bosc-le-Hard était épuré, celui de Dieppe est surmonté d’un groupement statuaire complexe. Un combattant est ainsi représenté assis et portant un fusil ; derrière lui se tient un autre soldat casqué et qui, d’une main serre le drapeau de la France, et de l’autre lève un sabre ; à côté de ce soldat, un marin est représenté tenant une hache d’abordage ; enfin, à leurs pieds, un autre soldat est étendu sur le sol. Ce groupement personnifie tous les enfants de Dieppe qui se sont battus dans les différents corps d’armée de cette guerre franco-allemande (ils participèrent par exemple à plusieurs batailles du siège de Paris, Champigny, le Bourget et Buzenval, ainsi qu’aux engagements de Buchy et de Bosc-le-Hard).

En fait, l’emplacement du futur monument a une très grande importance, comme le montrent les débats qui eurent lieu à propos de celui de Rouen. Trois emplacements furent ainsi proposés. L’élimination de deux de ces projets résultait de la non mise en valeur du futur monument, soit qu’il serait écrasé par une autre sépulture – celle de Boieldieu en l’occurrence – , soit qu’il serait relégué dans un coin. M. Georges Dubosc, secrétaire de la sous-commission chargée de l’emplacement du monument, rapporte le choix fait par celle-ci : « L’emplacement situé à l’entrée du cimetière a paru répondre le mieux et le plus complètement au but poursuivi. Cette place a semblé, en effet, réunir, en même temps que les conditions morales et artistiques, les conditions matérielles exigées pour l’exécution du monument. Au point de vue moral, la commission a pensé que ce serait une idée d’un ordre élevé que d’offrir, tout d’abord, à l’entrée principale du champ du repos, l’image de la patrie ; que de présenter, dès l’abord, à tous ceux qui viennent

dans le cimetière, la symbolisation du courage de ceux qui sont morts pour la défense nationale. Elle a estimé qu’en frappant pour ainsi dire la vue de tous, le monument situé à cette place serait plus significatif et deviendrait un enseignement qui ne pourrait que réveiller patriotiquement nos souvenirs et nos espérances ». Et l’auteur de souligner ensuite l’isolement complet du monument qui n’aurait ainsi à pâtir d’aucun autre ensemble architectural, la disposition de la place en demi-cercle, le fond de verdure sur lequel se détacherait le monument. L’auteur remarque également que « vu du rond-point qui précède la porte d’entrée du cimetière, le monument placé dans l’arcade de la porte produirait aussi du dehors une excellente impression ». Georges Dubosc met enfin en valeur la largeur et l’étendue de l’emplacement, de même que la facilité d’accès, ce qui permettrait ainsi à un public d’assister nombreux aux différentes cérémonies commémoratives qui pourraient s’y dérouler.

Si l’emplacement du monument a une importance quant à sa signification, la structure du monument doit être, elle aussi, étudiée avec soin. Concernant le monument de Rouen, on sait qu’un concours a été organisé auprès des artistes habitant ou nés dans le département (cf. supra note 41). Vingt projets ont été reçus. Beaucoup mettent en scène une femme représentant la France (projets Je Veille, Confiance, Patriotisme, Salve,…), d’autres font allusion à la Revanche. Comme le souligne Alfred Darcel, conservateur du musée de Cluny, tous ne sont pas d’une très belle facture architecturale. Finalement, le projet choisi s’intitule "Confiance" ; l’œuvre de MM. Chédanne et Benet est ainsi décrite lors de son inauguration : « C’est la personnification de la France, accablée mais non vaincue : les cheveux épars, la tête mâle et expressive, portant loin le regard, la grande blessée qui repose en son giron, redresse son buste puissant enveloppé par le corselet et appuie son bras nu contre le monument comme pour se lever au premier appel. Cette figure (...) est bien l’image triste et sereine ainsi qu’on l’a caractérisée, qui évoque à la fois l’éternel regret et l’invincible espérance ». En fait, c’est la statue qui donne ainsi toute sa signification au monument.

Ce propos est particulièrement illustratif en ce qui concerne les monuments de la Maison-Brûlée et de Moulineaux, inaugurés l’un en 1873, et l’autre en 1901. En effet, ces deux monuments commémorent les mêmes événements, c’est-à-dire les combats qui eurent lieu près du château Robert-le-Diable, à Moulineaux, la Londe et Orival les 30-31 décembre 1870 et 4 janvier 1871. Tous les deux mettent aussi en scène la statue d’un mobile, seulement ces deux mobiles sont représentés différemment. Ainsi, si le "Mobile" d’Aimé Millet, situé à la Maison-Brûlée, représente « un garde mobile au repos et appuyé sur son fusil », celui de l’architecte Eugène Fauquet, à Moulineaux, représente « un jeune mobile, en tenue de campagne, sac au dos, képi rejeté en arrière et noué d’un mouchoir, croisant hardiment la baïonnette, en une pose énergique, (…) et lançant du côté de l’ennemi le cri retentissant du "Qui Vive ?" ». Là est toute la différence : si le "Mobile" de la Maison-Brûlée est au repos et semble « veiller sur le champ des morts », celui de Moulineaux est en position de combat, prêt à s’élancer. Pour E. Dessolins et A. Laurent, « l’attitude du Mobile montre l’esprit qui a inspiré les édificateurs du Monument » de Moulineaux. Lors de la séance du conseil municipal de Moulineaux du 17 février 1899 décidant l’érection d’un monument, le docteur Magalon, conseiller d’arrondissement, maire de la Bouille et surtout vice-président du comité de souscription, définit le caractère et la signification dudit monument : « Nulle rivalité (…) ne saurait exister entre le monument qu’on voit à Saint-Ouen-de-Thouberville et le nôtre. En effet, tandis que le Mobile célèbre de Millet symbolise plus particulièrement l’ensemble des actions militaires qui eurent lieu sur le plateau de Saint-Ouen-de-Thouberville, actions qui furent une défaite, celui, au contraire, qu’on va placer au devant du château Robert-le-Diable rappellera un des rares faits d’armes heureux de la terrible année, où des soldats improvisés, mal équipés, insuffisamment dirigés, luttaient avec le courage du désespoir contre l’envahisseur. ». Voilà la justification du monument de Moulineaux : rendre véritablement hommage aux morts en choisissant un lieu où ils furent victorieux, et où l’essentiel des combats eurent lieu. Si le monument de la Maison-Brûlée célébrait les morts lors de ces combats, celui de Moulineaux célèbre les combats eux-mêmes, et plus particulièrement celui du château Robert-le-Diable. En fait, l’érection d’un monument à Moulineaux, au pied des ruines du château, est considérée comme une rectification de la vérité historique. Le choix de l’érection d’un monument à la Maison-Brûlée avait en effet été réclamé par certains membres du comité de souscription, en prétextant la part contributive du département de l’Eure dans la souscription, de même que le nombre important des combattants, mobiles, francs-tireurs, etc. appartenant à ce même département et ayant combattu sur le plateau. Le monument n’était donc pas situé sur les lieux mêmes des combats célébrés. On a aussi avancé, comme argument pour l’érection d’un nouveau monument, que quelques soldats avaient été enterrés dans le cimetière de Moulineaux et non sous le monument de la Maison-Brûlée, et par conséquent, « sans le moindre témoignage honorifique », oubli que le monument de Moulineaux se propose de pallier. De plus, l’emplacement choisi pour le nouveau monument lui permet ainsi d’être visible de loin, et lui donne plus d’importance encore.

En fait, à la différence de la commémoration de la Première guerre mondiale, les communes n’ont pas toutes leur monument aux morts de la guerre de 1870-1871. Ce sont les grandes villes du département qui, lieux de concentration des troupes françaises et allemandes du fait de leur importance stratégique, ont eu le plus de morts, et les communes autour desquelles des combats ont eu lieu, qui accueillent ces monuments. Par la volonté d’associations d’anciens combattants comme à Étretat, ou du Souvenir Français comme à Yvetot, certains monuments sont également érigés sur des communes de moindre importance.

En fait, la rareté de ces monuments aurait ainsi renforcé l’importance significative de l’emplacement et du type de monument, selon la commémoration choisie : à grand événement, grand monument ?

Mais les cérémonies commémoratives, qui entourent ces monuments, sont aussi le témoin de l’importance de la commémoration, par le public qu’elles peuvent y attirer.

Selon quel cérémonial la commémoration peut-elle alors s’exercer ?


Concernant les cérémonies commémoratives de la guerre 1870-1871, aucune norme n’existe. Les dates de cérémonies sont propres à chaque monument, à chaque commune ; il n’existe pas de " 11 Novembre " pour cette guerre franco-allemande. Des services commémoratifs ont lieu indifféremment aux dates anniversaires d’un combat, à la Toussaint, ou à une date proche. Mais pour n’importe quelle cérémonie, le monument aux morts est présent, on vient s’y recueillir, y déposer des couronnes funèbres : c’est le lieu de la commémoration. Chaque année, à partir de l’inauguration du monument aux morts, des cérémonies commémoratives s’y déroulent ; on en mentionne encore en 1913 au cimetière monumental de Rouen, le jour de la Toussaint, mais également à Yvetot, devant le monument aux morts, et organisée par le Souvenir Français.

Mais comment organise-t-on le culte des morts autour de ces monuments ? Par quel cérémonial s’exerce l’hommage rendu aux morts de la guerre de 1870-1871 ?

Les cérémonies d’inauguration des monuments aux morts sont un moment précieux dans la connaissance du cérémonial commémoratif funèbre qui prévaut à la fin du xixe et au début du xxe siècle. Tout d’abord parce qu’elles sont le plus souvent décrites par force détails dans les journaux locaux, plus que les simples cérémonies qui ont lieu régulièrement. Ensuite parce qu’elles sont les premières, qu’elles mobilisent le plus de gens par leur caractère exceptionnel, et que l’on cerne ainsi mieux la ferveur populaire qui s’attache à la commémoration de ces morts.

Ces cérémonies rassemblent en effet une foule considérable. A la cérémonie d’inauguration du premier monument aux morts du département, celui de la Maison-Brûlée, l’assistance est estimée à 20 000 personnes. A Saint-Romain-de-Colbosc, une « foule énorme (…) se presse » dans les rues ; à Moulineaux, c’est un public « venu en foule de Rouen, des environs, de partout » qui se bouscule et prend d’assaut la gare, on parle d’une « mer humaine ». D’ailleurs, les organisateurs prévoient que les trains formés pour transporter tout ceux qui le désirent seront insuffisants. En outre, les autorités qui devaient prendre place sur l’estrade officielle le font avec peine, gênées par l’affluence de la foule.

Les différentes cérémonies commémoratives mêlent souvent le festif au solennel. A Saint-Romain-de-Colbosc, un feu d’artifice est organisé. A Rouen, la cérémonie se déroule le jour de la fête nationale, le 14 juillet 1889 ; le monument est en fait inauguré après la revue militaire dont le tracé se trouve, à cette occasion, modifié. Après l’inauguration, des concerts sont organisés dans les jardins de l’Hôtel de Ville, tandis que des divertissements et des joutes se déroulent sur la Seine. On fait même s’élever un ballon ! La musique, celle des militaires, des différentes fanfares et chorales locales, contribue également à cet aspect festif. Sans oublier que toutes les rues de la ville sont généralement décorées de drapeaux, de banderoles, etc.

On profite aussi de l’occasion de la cérémonie, et de la venue de personnages importants, pour remettre des décorations, même si elles ne sont pas toutes d’ordre militaire. A Dieppe, en 1908, on profite ainsi de la venue du sous-secrétaire d’État à la Guerre pour décerner des médailles en tout genre (médaille d’honneur de la Mutualité, des marins du commerce, du ministère de l’Intérieur, du travail, médailles du sauvetage), pour effectuer la nomination d’Officiers d’Académie ou de Chevaliers du mérite agricole, ainsi que des témoignages de satisfaction !.

Les cérémonies d’inauguration donnent ainsi lieu à une véritable fête, qui pourrait contraster avec le but même de la cérémonie, rendre hommage aux morts. Mais le cérémonial en lui-même, de même que la présence de nombreux officiels et de nombreuses délégations de sociétés d’anciens combattants ou de gymnastique et de tir, etc., rend toute sa solennité à la cérémonie.

De nombreuses autorités militaires et civiles sont en effet présentes. Si le Journal de Rouen ne cite pas tous les noms des présents à la cérémonie d’inauguration du monument de la Maison-Brûlée, il indique néanmoins que « de nombreux représentants des conseils généraux, des municipalités, des administrations civiles et militaires de plusieurs départements, s’étaient rendus à cette cérémonie ». En fait, les morts proviennent des départements de la Seine-Inférieure, de l’Eure, mais aussi d’Ardèche, du Calvados, des Landes, de la Loire-Inférieure, des Basses-Pyrénées, Côtes-du-Nord et Morbihan, de Charente-Inférieure, Seine-et-Oise, Eure-et-Loir et Puy-de-Dôme ; des délégations de ces départements sont ainsi venues honorer leurs morts. C’est le cas également à Moulineaux, puisque le monument commémore les mêmes morts (cf. supra).

Les autorités civiles restent cependant la plupart du temps locales. Le maire de la commune est évidemment présent, accompagné de tout ou partie de son conseil municipal. Les maires des communes environnantes sont également présents, lorsqu’ils n’envoient pas des conseillers municipaux les représentant. A la cérémonie d’inauguration du monument de Moulineaux, le maire de la Bouille est venu, lui, avec tout son conseil municipal ! Un niveau au dessus, il n’est pas rare que des conseillers généraux se déplacent, comme ce fut le cas aux cérémonies de Saint-Romain-de-Colbosc, de Rouen, de Moulineaux ou encore de Dieppe. Le préfet de Seine-Inférieure est présent à toutes les cérémonies, c’est d’ailleurs souvent lui qui les préside, en sa qualité de plus haut dignitaire civil (sauf pour celle de Dieppe où le sous-secrétaire d’État à la Guerre est présent). Le sous-préfet assiste souvent lui aussi aux différentes cérémonies se déroulant sur sa circonscription, de même que le député et quelques conseillers d’arrondissement. En fait, toutes les circonscriptions administratives et électorales sont représentées, puisque même des sénateurs sont amenés à se déplacer.

Lors de ces cérémonies d’inauguration de monuments de la guerre de 1870-1871, la présence de l’armée est, elle aussi, toujours remarquée, en plus de celle des anciens combattants. A Rouen, l’inauguration du monument a lieu le jour de la fête nationale, après la revue militaire traditionnelle ; de nombreux militaires importants assistent donc à cette cérémonie. Quelque fois, les généraux et autres commandants qui ont participé aux combats commémorés par le monument sont présents. C’est le cas, par exemple, à la cérémonie d’inauguration du monument de la Maison-Brûlée, où le Général Roy, qui avait organisé cette offensive sur le plateau, est présent ; c’est même lui qui prononce le premier discours. De hauts gradés militaires assistent parfois à la cérémonie d’inauguration ; ainsi, à Moulineaux, le ministre de la guerre, dont la présence a longtemps été prévue, se fait représenter par le Général Liebermann, commandant la 5e division d’infanterie. Il n’est pas rare non plus qu’un important détachement militaire assiste aux cérémonies ; à la Maison-Brûlée, 500 soldats du 28e régiment d’infanterie se mêlent aux marins du Cuvier ; en outre, un détachement de gendarmerie, une section d’artillerie et une compagnie d’anciens soldats dont des vétérans du Premier Empire forment la haie d’honneur du cortège. La musique militaire participe aussi à cette présence militaire.

Autre présence manifeste, celle du religieux. Une messe a souvent lieu, soit avant, soit après l’inauguration du monument aux morts. Les prêtres prononcent à cette occasion des discours très patriotiques, mêlant hommage aux vaillants soldats défendant le sol national et ferveur religieuse. Le monument peut ensuite être béni, comme c’est le cas à la Maison-Brûlée.

La cérémonie en elle-même commence invariablement par un cortège dans les rues de la ville des personnalités, escortées par des haies formées par différentes sociétés – il s’agit principalement de sociétés d’anciens combattants, quand elles existent, de sociétés de gymnastique et de tir, et quelques sociétés à caractère patriotique. Ces sociétés ont chacune leur drapeau, leur insigne qui les identifient et colorent le cortège. Arrivés au monument, le président du comité d’érection du monument, ou un de ses membres, remet officiellement à la ville le monument. S’ensuit une série de discours plus ou moins nombreux et plus ou moins longs, selon l’importance de la cérémonie et l’importance des personnalités présentes. Des poèmes ou des musiques peuvent être insérés au cours de la cérémonie. A Rouen, un "Hymne triomphal et funèbre" est joué par 600 musiciens et chanteurs, sur les paroles de l’"Hymne" des Chants du crépuscule de Victor Hugo, poème souvent repris lors des différentes cérémonies commémoratives. A Moulineaux, A. Lambert père, de l’Odéon, déclame une ode composée par lui-même et intitulée "La Voie douloureuse". Après les discours, la cérémonie officielle se clôt par le défilé des sociétés et délégations précitées devant le monument et le dépôt de couronnes mortuaires. Un banquet est souvent organisé après la cérémonie pour les différentes autorités et délégations, et l’on ne compte plus alors le nombre de toasts qui y sont portés.

Autorités civiles, militaires et religieuses, c’est toute la nation sans distinction et sans discorde qui commémore ainsi les morts de la guerre de 1870-1871.

La mémoire collective qui se manifeste par l’érection de monuments aux morts est une mémoire qui s’exprime par la pierre. Ces monuments célèbrent certes les combattants, mais surtout ceux qui sont morts pendant la guerre franco-allemande.

Ceux qui sont sortis vivants de cette guerre vont alors mettre en place une autre forme de mémoire collective en se réunissant en associations.


III - La naissance d’une communauté solidaire autour des morts : les associations d’anciens combattants

Quels sont les buts premiers de ces regroupements d’anciens combattants ? Comment se sont-ils créés, et surtout, par quels moyens participent-ils à la perpétuation du souvenir de la guerre et de ses morts ?

Si l’érection de monuments aux morts s’est manifestée très tôt – la première inauguration a lieu en 1873 dans le département –, il est frappant de voir que les associations d’anciens combattants ne se sont formées au plus tôt que vingt, vingt-cinq ans après la fin de la guerre (précisions importantes apportées par un lecteur NDLR). Dans le département de la Seine-Inférieure, une vingtaine d’associations ont, semble-t-il, été créées. Elles se sont toutes constituées entre 1890 et 1913, la moitié d’entre elles environ naissant dans les années 1895-1896.

Plus de vingt ans après la fin de la guerre, il s’agit de renforcer une identité, celle d’hommes ayant en commun l’expérience de la guerre. Il s’agit en fait de créer des liens de sociabilité renouant les liens de fraternité nés pendant la guerre, sur les champs de bataille.

La dénomination même de ces associations indique bien le but poursuivi. Elles se nomment association, société, union « fraternelle » ou « amicale ». Les premiers articles de leur statut sont aussi très clairs sur la motivation première : ainsi les anciens combattants de telle ou telle commune ont décidé de se regrouper « afin de resserrer les liens de camaraderie nés sur les champs de bataille ».

Le cadre territorial de l’association est en effet généralement local, attaché à une commune. Les associations peuvent néanmoins regrouper les habitants d’un même canton, voire plus rarement de la région. Cette limitation géographique est inscrite dans les statuts même de ces associations. Ainsi, les adhérents de l’"Union fraternelle des anciens combattants de 1870-1871" de Neufchâtel-en-Bray doivent habiter l’arrondissement. Ceux de la "Société des anciens combattants de la Seine-Inférieure au siège de Paris" doivent être nés ou résider dans le département, excepté les membres d’honneur. Quant à la "Société des anciens combattants de 1870-1871 du canton de Lillebonne", le siège social se trouvant au domicile du président, celui-ci devra toujours habiter le canton, de même que pour la "Société des anciens combattants de 1870-1871, groupe du Tréport". Les sièges sociaux de ces associations se répartissent ainsi : 5 à Rouen, 3 au Havre et 3 à Elbeuf, 2 à Dieppe, et enfin respectivement 1 dans le canton d’Yvetot, dans celui de Lillebonne, d’Eu et de Bolbec, à Neufchâtel-en-Bray, au Tréport, à Fécamp et Étretat.

L’expérience de la guerre lie tous ces hommes entre eux, c’est elle qui fonde la communauté. Lorsque des anciens combattants se rencontrent, toute une émotion jaillit, comme le souligne M. Toutain, vice-président du comité d’érection du monument de Moulineaux, lors de son inauguration le 11 août 1901 : « Ils se font rares, en effet, les survivants de l’année terrible… Et quand ils se rencontrent dans la vie, c’est avec un mélange de joie et de tristesse qu’ils parlent ensemble de leurs postes de combat : Orival, La Londe, Château-Robert… ». Le président de la "Société du 50e mobile et des anciens combattants de la Seine-Inférieure au siège de Paris 1870-1871" évoque également dans son premier rapport annuel « les chaudes poignées de main qui s’échangèrent entre nos camarades se retrouvant après vingt ans de séparation ».

Ces différentes associations regroupent un nombre variable d’anciens combattants, selon leur spécificité d’adhésion. Ainsi, l’"Association amicale des anciens gardes mobiles du 3e bataillon de Seine-Inférieure" restreint son champ d’adhésion, par rapport à une association comme la "Société fraternelle des combattants et prisonniers de la guerre de 1870-1871 de Rouen et de la région", on ne peut en effet s’ouvrir à un public plus large que celui-là, tout en restant dans le cadre territorial du département.

D’un point de vue sociologique, ces associations ne sont pas cloisonnées. La guerre a fait se rencontrer des gens de toutes catégories socioprofessionnelles, qui vont se retrouver dans ces associations. Les listes d’adhérents de certaines associations présentes dans les archives départementales de la Seine-Maritime nous permettent d’avoir un aperçu de la composition sociologique de ces associations. Ainsi, concernant la société des anciens combattants de la Seine-Inférieure au siège de Paris, sur 127 membres adhérents à la société lors de sa création, 88 métiers différents sont représentés. Un conseiller général côtoie un cuisinier, un caporal un artiste peintre, un employé à la compagnie de gaz un docteur en médecine, un directeur d’assurance un tourneur sur métaux, etc.. Au sein même du comité la diversité prime : on y retrouve un marchand de cidre, un facteur au télégraphe, un horloger, un directeur de savonnerie, un entrepreneur du bâtiment, un négociant, un employé, un agent d’assurance et un débitant. Le président est le comte A. de Bagneux, conseiller général de Pavilly de 1887 à 1922. Il s’était engagé comme volontaire pendant la guerre, et a reçu en février 1871 la Légion d’honneur en récompense de sa bravoure à Buzenval et Champigny. Le secrétaire, quant à lui, est un professeur de dessin, et le trésorier, un entrepreneur de plomberie. En fait, les membres du bureau sont souvent choisis « de préférence sur les plus méritants, qui peuvent être efficacement utiles à l’œuvre, laquelle existe partout en France aujourd’hui, sous la devise Patrie et Honneur ». Aussi, les présidents de ces sociétés sont souvent chevaliers de la Légion d’honneur.

Cependant, n’entre pas qui veut dans la société. La condition sine qua non est bien évidemment d’avoir combattu devant l’ennemi prussien. Ainsi, l’article ii des statuts de la société des anciens combattants de 1870-1871 d’Étretat stipule que « seront admis à faire partie du groupe ceux qui justifieront par des pièces authentiques qu’ils ont concouru à la défense de la Patrie pendant la campagne de 1870-1871 ; ils doivent justifier d’avoir rempli leur devoir avec honneur. ». En fait, ces associations ont une image à défendre, aussi l’admission ne peut être validée que si le membre a eu une conduite irréprochable pendant et depuis la guerre. C’est l’honneur même de la société et de son identité qui est en jeu, ils doivent respecter une certaine conduite : « Tous les sociétaires sont de bonne vie et de bonnes mœurs, qui s’engagent à suivre leur devoir d’honneur indiqué par les lois militaires sous lesquelles ils ont combattu ». L’exclusion de la société peut ainsi être votée pour conduite infamante d’un membre.

Les anciens combattants se donnent le devoir « d’entretenir chaudement le patriotisme parmi les anciens et le faire naître et prospérer chez les nouveaux ». Ils se doivent d’être un exemple pour leurs concitoyens. Et ils se doivent d’être unis dans cette tâche, aussi toute discussion politique ou religieuse est strictement interdite par les statuts.

Pour respecter aux mieux les règles fixées, le futur adhérent doit ainsi souvent être présenté par deux personnes déjà membres, à même de se porter garantes de la bonne conduite de celui-ci.

Pour faciliter les actions des sociétés d’anciens combattants et renforcer le poids qu’elles pourraient avoir, des démarches ont eu lieu pour regrouper en une fédération d’anciens combattants plusieurs associations. Au Havre, une "Fédération des sociétés d’anciens militaires et marins du Havre et de l’arrondissement" a ainsi été créée en 1906 pour la défense des intérêts communs. A Rouen, même démarche de la part du "Groupement régional des sociétés d’anciens militaires des armées de terre et de mer", fondé en 1909. Ce groupement était censé rassembler huit sociétés pour un effectif de 645 membres ; une lettre du commissaire de police du 18 février 1914 annonce cependant que celui-ci n’a jamais fonctionné.

Par le sentiment d’appartenir à une même communauté, les membres de ces sociétés vont développer de véritables formes de solidarité. Pas question de laisser tomber un camarade qui aurait besoin d’aide. De nombreuses sociétés s’engagent ainsi à venir en aide pécuniairement aux membres qui se trouveraient dans le besoin, selon évidemment les ressources de la société, les sommes versées lors des adhésions servant généralement à remplir un fonds créé à cet effet. Les différents sociétaires doivent également s’engager «  à faire tous leurs efforts pour procurer du travail à ceux de leurs camarades qui en manqueraient ».

Ces associations d’anciens combattants ont donc pour tâche de fonder une union fraternelle et solidaire. C’est une véritable communauté qui se fonde, partageant les mêmes valeurs et surtout la même mémoire.

Mais l’union de ces anciens combattants n’est pas le seul but recherché par ces associations, il s’agit aussi d’entretenir le souvenir des compagnons d’armes qui eux, sont morts.


Les deux aspects de l’association sont évoqués clairement dans les statuts : « Le but de la société est de renouer les liens de camaraderie ayant existé pendant la guerre franco-allemande et d’entretenir les souvenirs patriotiques en honorant la mémoire des frères d’armes morts au champ d’honneur. ».

La principale marque publique de cet honneur rendu aux compagnons d’armes est la participation, chaque année, à une cérémonie commémorative, dont la date est souvent inscrite dans les statuts. Pour la société des anciens combattants du Tréport, « un service annuel commémoratif sera célébré le premier dimanche de décembre de chaque année, en mémoire de nos camarades tués pendant la guerre ou décédés depuis ». Pour la "Société du 50e mobile et des combattants de la Seine-Inférieure au siège de Paris", « le jour fixé pour la commémoration des divers combats ou batailles auxquels ont pris part les adhérents est la journée du 30 novembre, anniversaire de la bataille de Champigny. Néanmoins, le comité, pourra fixer la réunion à l’un des anniversaires des autres combats livrés sur Paris ». La "Société fraternelle des combattants et des prisonniers de guerre de 1870-1871 de Rouen et de la région", quant à elle, « n’assistera plus désormais qu’aux manifestations patriotiques du 1er novembre du Souvenir Français et Moulineaux sauf convocation du président pour décision à prendre le cas échéant ». La société d’anciens combattants de Neufchâtel-en-Bray modifia en 1898 la date de la commémoration, passant du 4e dimanche de septembre au 3e. Quant à l’association des anciens combattants du canton d’Eu, le service funèbre commémoratif est fixé au dimanche suivant le 3 janvier, jour anniversaire de la bataille de Bapaume.

L’hommage rendu par les sociétés d’anciens combattants lors de ces cérémonies commémoratives est un hommage public. Mais ce n’est pas la seule forme mise en œuvre. Le nom de chaque membre décédé est cité lors de la réunion de la société, comme le prévoit l’article ix de la "Société fraternelle des combattants de 1870-1871" : « Dans chaque assemblée générale, le président fait connaître la situation morale de la société. Il rend un dernier hommage à la mémoire des membres décédés depuis la dernière réunion ». On lie ainsi mémoire des combattants morts et mémoire des anciens combattants, unis dans une même gloire.

Le rôle des associations d’anciens combattants dans la perpétuation de la mémoire des combattants se manifeste également lors des enterrements de leurs membres. Sitôt le décès connu, le président convoque une délégation préalablement désignée – et renouvelable – pour assister à l’inhumation. La présence de tous les sociétaires peut être requise. La société l’"Union amicale de la classe 1870 du canton d’Elbeuf" prévoit même une amende de 0,25 fr. pour ceux qui n’auraient pas assisté à cette inhumation, exception accordée pour ceux devant faire plus de 4 km.

Lors de cette cérémonie, une couronne au nom de la société est déposée au pied du cercueil. Elle est toujours sobre. Le nom de la société peut seul être inscrit ; quelquefois cependant, la couronne présente une inscription telle que "la société… à son camarade" (indication du nom et prénom). Pour l’association des anciens combattants du canton d’Eu, la couronne devra également revêtir les couleurs nationales. Le dépôt de la couronne sur la tombe, c’est la reconnaissance de la communauté à ses camarades.

En fait, c’est une véritable famille qui vient se recueillir et pleurer l’un des siens. Les différents insignes qui fondent l’identité de la société sont présents. Le drapeau – souvent aux couleurs nationales, mais toujours différent de celui de l’armée – est déposé pendant toute la cérémonie sur le cercueil. Le port des insignes, des uniformes si la société en possède un, est obligatoire lors des inhumations. L’insigne ne peut en aucun cas avoir une quelconque analogie avec les décorations nationales ou étrangères, ni même avec les médailles d’honneur militaire. Pour les anciens combattants du groupe du Tréport, l’insigne se compose d’un simple nœud tricolore, comme pour ceux du canton de Lillebonne ou de Bolbec. La société des anciens combattants du canton d’Eu prend, elle, comme signe distinctif « une couronne de feuilles de chêne en métal blanc portant au centre la date de 1870 (…) soutenue par un ruban noir et vert avec liserés aux couleurs nationales », les membres du conseil d’administration porteront en plus sur leur ruban « une étoile de métal blanc ». Le non port de l’insigne peut être, chez la société des Volontaires d’Elbeuf, assorti d’une amende de 0,10 fr. Cet insigne ne peut être porté que pour les réunions de l’association, lors des enterrements de l’un des membres, et lors des cérémonies commémoratives où la société se déplace en corps. L’insigne est vraiment le signe d’appartenance à une communauté et de reconnaissance de celle-ci. Il ne peut être détourné de son sens initial.

Dépôt d’une couronne au nom de la société, présence de toute ou presque celle-ci, port des insignes distinctifs, c’est la communauté toute entière qui salue ses frères. Le président de la "Société du 50e mobile et des anciens combattants de la Seine-Inférieure au siège de Paris" de Rouen dit bien ce lien étroit entre tous les anciens combattants lors de son premier rapport annuel, lorsqu’il donne « un dernier souvenir à ceux de nos camarades que la mort a frappée » : « Notre fraternité, cette solide fraternité née des privations du siège et des fatigues du rude métier des armes ne veut-elle pas que nous soyons de leur famille ? ». D’ailleurs, l’antenne de Dieppe présente dans ses statuts les assemblées de la société comme « des réunions de famille ». La "Société amicale et de prévoyance des anciens militaires du Havre et de l’arrondissement" prévoit, elle, d’aider la famille du camarade défunt par l’allocation d’« un secours aux veuves des sociétaires ou à défaut aux orphelins ».

Le but de ces sociétés d’anciens combattants est de pallier les défauts d’une mémoire collective qui ne prendrait en compte que les combattants morts sur les champs de bataille. Lorsqu’un ancien combattant meurt, il n’y a pas le même hommage que pour ceux morts sur les champs de bataille ; c’est pourquoi la société oblige la présence, au minimum, d’une délégation lors des obsèques (cf. supra). Ces sociétés honorent donc leurs membres et mettent tout en œuvre pour que cette tâche puisse être poursuivie jusqu’à son terme. Tous les statuts indiquent les décisions à prendre lorsque le nombre de sociétaires sera faible, du fait de la mort successive des membres. Beaucoup de sociétés ont ainsi créé un groupe de pupilles afin d’assurer l’exécution des différents règlements de la société. C’est le cas par exemple pour la société du 50e mobile qui prévoit que les pupilles seront pris exclusivement parmi les fils des sociétaires. Ceux-ci doivent également être âgés d’au moins 15 ans et être présentés par leur père ou à défaut par deux membres de la société. Ils doivent aussi effectuer le versement d’une somme de 20 fr. ou une cotisation annuelle équivalant à 1 fr. L’article XVIII de la "Société fraternelle des combattants de 1870-1871" de Rouen résume ce qu’est la tâche des pupilles : « Les Enfants auront pour mission de perpétuer la société et le souvenir des survivants de 1870-1871. Au décès du dernier combattant de 1870-1871 membre de la société, les Enfants devront lui rendre les honneurs funèbres prescrits. Ils seront les héritiers de la société. Ils remettront à la ville de Rouen le livre d’or des combattants de 1870-1871 de Rouen et de la région ; ainsi que les archives les concernant, et garderons leur livre d’or spécial à eux et tout ce qui concerne leurs archives personnelles, ainsi que le drapeau de la société. ». Les pupilles ne sont prévus en effet que pour assurer le dernier hommage au dernier combattant sociétaire ; la société d’anciens combattants ne peut et ne doit survivre au décès du dernier de ses membres. Les archives de la société sont souvent remises à la municipalité, les actifs à des associations de bienfaisance. Le drapeau, symbole même de la société, ne peut, lui, être confié à aucune autre entité, il est toujours enterré avec le dernier membre de la société qui décède.

Les anciens combattants, constitués en associations, participent ainsi à la perpétuation de la mémoire de guerre et des combattants.

Mais la mémoire de la guerre qui s’élabore à travers les nombreux récits de guerre, à travers l’érection de monuments aux morts et des cérémonies commémoratives qui les entourent, est une mémoire essentiellement contemporaine.

Au fur et à mesure que les années passent, que reste-t-il de cette mémoire ? Le souvenir de la guerre disparaît-il complètement, ou bien se maintient-il dans les esprits, et dans ce cas, sous quelles formes et par quels moyens ?


 

Troisième partie. Une mémoire entretenue ?

 

Avant d’étudier les modalités d’un maintien ou non de la mémoire de la guerre et des morts, il faut s’interroger sur la mémoire en elle-même qui va être transmise aux générations suivantes. Est-ce qu’avec le temps s’organise un discours politique autour de cette mémoire, n’y a-t-il pas en effet instrumentalisation de la mémoire de la guerre ?

 

I - L’instrumentalisation de la mémoire à travers les monuments aux morts

Rappelons ici que la guerre de 1870-1871 s’est déroulée dans un contexte politique assez particulier, puisqu’elle fut l’occasion de la chute du Second Empire et de la proclamation de la IIIe République. Un nouveau régime, né du gouvernement de la Défense nationale, s’installe en France. Ne va-t-il pas être tenté d’utiliser la mémoire de la guerre à son profit ?

Concernant la mémoire de la guerre, on s’aperçoit en effet que tout un discours politique entoure la commémoration des morts. Celui-ci est particulièrement visible dans les discours des personnalités lors des inaugurations de monuments aux morts.

Sur quelles bases va donc se fonder le discours politique ?

 

La France sort vaincue de la guerre de 1870-1871 ; le nouveau régime politique, qui avait poursuivi la guerre "à outrance", sort d’une certaine façon affaibli par la guerre. Commémorer la guerre, et donc une défaite, ne va pas forcément de soi, ni pour la population, ni pour la République. Or beaucoup de monuments furent néanmoins érigés à la mémoire des combattants. Pourquoi ?

Le monument d’Étrépagny illustre parfaitement cette problématique. L’étude de ce monument n’entre certes pas dans le sujet, puisqu’il dépasse les limites géographiques du département de la Seine-Inférieure. Il n’est cependant pas inutile de s’y référer, une si petite distance kilométrique ne pouvant influer sur une éventuelle différence d’opinion. Il apparaît ainsi qu’une vive opposition a d’abord été faite de la part d’une partie de la population, au sujet de l’érection d’un monument célébrant le combat d’Étrépagny du 30 novembre 1870. Ce combat avait, rappelons-le, provoqué en représailles l’incendie de la ville par les Saxons. Réponse était alors faite que « le fait de guerre, dont on voulait perpétuer la mémoire, était peut-être la seule occasion dans laquelle, dans la région, nous ayons pris l’offensive ; que, malgré l’atroce vengeance exercée le 30 novembre par l’ennemi, un succès partiel suivit la tentative du général Briand, et que des prisonniers, au nombre d’environ 80, ayant été fait cette nuit là, on n’avait pas à en rejeter le souvenir dans l’oubli ».

En fait, la commémoration d’une telle guerre pose le problème essentiel de la justification de la mort à la guerre, mort violente par excellence. Mais le sens donné à cette mort, « le sens du "mourir pour…", tel qu’il est inscrit sur les monuments, est fondé par les survivants et non par les morts. ».

Comme le souligne Reinhart Koselleck, les monuments aux morts proposent ainsi des identifications : « en premier lieu, les défunts, les hommes tués, les soldats tombés au combat sont identifiés de telle ou telle manière – comme des héros, des victimes, des martyrs, des vainqueurs, des compagnons, voire éventuellement des vaincus ; ensuite, comme les garants ou les champions de l’honneur, de la foi, de la gloire, de la loyauté, du devoir ; enfin, comme les gardiens et les protecteurs de la patrie, de l’humanité, de la justice, de la liberté, du prolétariat ou du régime quel qu’il soit. ».

La première identification des combattants français est donc celle de "vaincus". Mais ceux-ci sont morts pour défendre la patrie, ils ont « généreusement versé leur sang pour défendre le territoire envahi, ou pour porter jusqu’aux régions les plus lointaines les bienfaits de notre civilisation ». Ils ont combattu pour la plus noble cause qui puisse être : « C’est pour le préserver, ce berceau de notre race, que le soldat expire, les armes à la main. C’est aussi pour maintenir intact le patrimoine de science, de génie, de loyauté, de justice, d’enthousiasme, que créèrent les aïeux vénérables et qui est la gloire de l’humanité. ».

Ces combattants sont donc dignes de l’hommage des survivants, comme l’exprime M. Guernet, adjoint de la municipalité de Rouen, lors de l’inauguration du monument : « C’est un spectacle vraiment grandiose et réconfortant que de voir avec quel pieux respect, avec quel religieux empressement l’élite de notre cité s’est réunie autour de cette tombe, apportant des couronnes civiques pour honorer la mémoire de quelques obscurs soldats ; c’est que ces obscurs soldats sont morts pour le drapeau, pour la Patrie, cette patrie française si noble, si glorieuse à de certains jours et plus chère encore quand le malheur vient à fondre sur elle. ». Par « la grandeur du dévouement et du sacrifice » de ces combattants, on peut alors dire : « Gloria victis ! Gloire aux vaincus ! ».

En fait, la construction d’un monument aux morts à la gloire des vaincus aide alors ceux-ci « à "digérer" moralement la défaite ; selon une logique d’inversion, il [réussit] à faire de cette défaite même une invitation à s’identifier à la patrie pour laquelle des hommes [ont] trouvé la mort. ».

La commémoration va donc se fixer sur les combattants valeureux, les braves défenseurs de la Patrie. On va s’appliquer à rechercher les faits glorieux, les combats où les Français se sont battus courageusement ; certes, vaincus, mais par le nombre, la puissance de feu de l’ennemi ou autre, jamais par leur manque de bravoure. A Saint-Romain-de-Colbosc, le monument commémore ainsi le « combat héroïque soutenu par six hussards du 3e régiment contre 70 dragons prussiens » survenu le 18 décembre 1870.

Lors des cérémonies d’inauguration d’un monument aux morts, la description des combattants est par conséquent toujours élogieuse, même si ceux-ci ont perdu la guerre. M. Martin, maire de Moulineaux et président du comité d’érection, décrit en ces termes, lors de l’inauguration du monument de Moulineaux, l’action valeureuse des soldats : « De tous ces épisodes glorieux, [les anciens du pays] n’ont rien oublié : ni la reprise du Château-Robert par les troupes prussiennes dans la journée du 31 décembre, ni la rentrée triomphante des troupes françaises regagnant, champ à champ, pierre à pierre, morceau par morceau, ce plateau où ils disputèrent la victoire avec une ténacité ardente, bien digne de ces vieux ducs normands qui y avaient si souvent combattu ! (…) Combat acharné, lutte inégale mais héroïque, se poursuivant longuement, où le courage et l’intrépidité ne purent parvenir à forcer définitivement la victoire !… Ce sont ces souvenirs glorieux, car les premiers engagements furent un des rares succès de nos armes, ce sont ces souvenirs impérissables que la commune de Moulineaux a toujours tenu à commémorer. ». A la Maison-Brûlée, on note le même discours élogieux de la part du cardinal archevêque de Rouen : « Enfermés alors par l’ennemi dans les murs de Rouen, nous n’avons pu voir ces braves jeunes gens ne consultant que leur courage pour venir à notre secours, et s’élançant, pour les forcer, sur les lignes prussiennes ; mais nous avons pu voir dans nos rues, sur nos quais et sur nos ponts, le trouble et l’inquiétude de l’ennemi. Nous avons vu, le matin, la précipitation et l’anxiété de ces soldats se rendant au lieu du combat ; et le soir, la morne tristesse de leur retour, lorsqu’ils rentraient dans notre enceinte avec une longue file de chariots chargés de morts et de blessés, attestant la valeur meurtrière des Français qui avaient voulu devenir nos libérateurs. Cette petite troupe avait momentanément triomphé du nombre au Château Robert. Mais elle avait payé cher sa victoire, et malheureusement plusieurs de ses membres étaient tombés sous les balles allemandes. Ce sont eux et leurs compagnons d’armes survivants que nous voulons glorifier aujourd’hui. ».

Le terme est lancé : il ne s’agit plus seulement de rendre hommage aux combattants, mais aussi de les "glorifier". Les épisodes célébrés sont ainsi magnifiés, comme dans les propos du préfet de Seine-Inférieure : « la municipalité de Saint-Romain inaugure aujourd’hui ce modeste monument commémoratif d’un épisode, modeste aussi, mais glorieux et déjà presque légendaire de la guerre maudite, celle de 1870-71 ». Le préfet de la Seine-Inférieure ne fait ici que reprendre une pratique présente dans les récits de guerre. Ainsi l’abbé Tougard, parlant des événements du plateau de Moulineaux : « Encore quelques années, et tous les enfants de Moulineaux ne feront guère de différence entre les récits sur l’invasion prussienne et les chroniques légendaires du vieux château Robert-le-Diable. ». De plus, deux auteurs mentionnent la légende qui semble s’être créée, dès la guerre, autour d’une troupe de francs-tireurs, les "Éclaireurs de la Seine", dirigée par le colonel Mocquart. Selon Xavier Raspail, ex-aide major de ce corps, « le régiment était aimé partout. (…) Sa réputation s’étendait au loin et y devenait légendaire ; elle prenait un prestige extraordinaire qui piquait vivement la curiosité. ». Quant à Émile Dessolins, il « en appelle à tous ceux du pays de Caux, âgés aujourd’hui de 50 à 60 ans : jamais légende, voire la légende de Robert-le-Diable, inspira-t-elle une terreur plus profonde que celle des Mocquart ? ».

Ces différents événements sont donc magnifiés, voire même sublimés avec un certain excès : ainsi, pour M. Toutain, « Ce n’est plus un deuil. C’est un triomphe. Le drame sanglant s’est évanoui : les années l’ont revêtu d’une auréole, d’une poésie. C’est une page de l’Histoire de France, la plus belle de toutes, la plus lyrique, la plus impressionnante ! La tragédie est devenue de la gloire. ».

Ces combattants deviennent héros parce qu’on leur reconnaît les qualités qui fondent pour certains la "race" française : « Pas plus qu’eux, vous n’avez désespéré, alors que tout semblait perdu. Ainsi que vos devanciers, vous avez lutté, dans la misère, le dénuement, un contre dix. Car en je ne sais quel Destin, il semble écrit que les exploits des Français doivent être accomplis dans d’étranges conditions d’infériorité qui les rendent presque miraculeux. Aucune race ne pouvait fournir ce maximum d’efforts et de témérité. C’est presque la réalisation de l’impossible, – un mot qui, paraît-il, n’est point de notre langue. Adolescents de 1870, vous êtes les égaux de ceux qui se levèrent, à la fin du XVIII° siècle, aux accents de la Marseillaise. Au combat, les uns et les autres, vous aviez l’estomac vide, le cerveau creux, mais le cœur plein et chaud de ce sang français qui n’a pas son pareil dans le monde. ».

Ces combattants glorieux peuvent désormais entrer pleinement dans l’histoire de France. Ils sont devenus immortels. Les propos de M. Toutain illustrent encore une fois cette immortalisation des combattants : « "Les morts vont vite" a-t-on dit. Oui, ceux dont la vie fut sans amour, sans sacrifice. Mais ceux que nous saluons ici ne seront pas oubliés : ils demeureront. Pour qui sait voir les choses d’en haut, leur sort est enviable, car ils vivront dans la mémoire des hommes. Les annales de notre race garderont leur souvenir comme un reliquaire, comme un immatériel et impérissable Panthéon. Ils feront partie de cette Entité haute et sublime qui s’appelle "la France" ». Entrés dans le Panthéon des héros de la nation, ils se retrouvent ainsi au même rang que « le "régiment de Sambre et Meuse", le "bataillon de la Moselle en sabots", les "volontaires de 1792", ces soldats improvisés qui n’avaient ni armes, ni équipements, ni munitions, ni expérience militaire, et qui pourtant ont conquis l’Europe. ». La comparaison avec les combattants de la Révolution française avait déjà été faite lors de l’avènement du gouvernement de la Défense nationale et la mobilisation de toutes les forces vives du pays. Malgré l’échec de ces combattants, elle réapparaît encore plus fortement dans la commémoration, comme si le sort final de la guerre était atténué, presque oublié.

Par l’héroïsation des combattants se battant vaillamment mais ne renonçant jamais, devenant ainsi vainqueurs malgré la défaite, on assiste à une aseptisation de la guerre, et donc de la défaite. Cette asepsie de la guerre se remarque jusque sur les monuments, où les combattants sont « propres et frais comme les soldats de plomb des enfants », sur ces monuments, « pas de boue, pas de poux, pas de sang ».

Glorifiés, devenus héros éternels de la nation, on a ainsi fabriqué « l’image du mort qui doit être celle que conservera le souvenir et qui permettra à ce mort de jouer son rôle d’ancêtre. ».


Comme le dit Reinhart Koselleck, « Toute mort causée par la main de l’homme en temps de guerre nationale ou civile a toujours eu une fonction politique ».

Les monuments aux morts vont donc être utilisés dans un discours politique ; la première étape de celui-ci étant la glorification et l’héroïsation des combattants, morts pour la patrie, puisqu’ « il faut (…) que toute mort requise par le pouvoir puisse être à la fois acceptée pour ceux qui vont s’y résoudre et réutilisable par la suite par ce pouvoir qui, sous le masque de la reconnaissance, ne fera que récupérer en retour et canaliser les énergies libérées dans le champ de la mort ». C’est le sens exact de la formule « votre pays s’honore en honorant ses morts ». C’est en fait le nouveau régime, la IIIe République, qui honore ses morts, ceux de la Défense nationale, et qui en retour, reçoit la reconnaissance du pays. Les monuments aux morts, en montrant une forme idéalisée du sacrifice pour la patrie, vont contribuer à l’enracinement du nouveau régime. Alain Diot rappelle d’ailleurs que ces monuments furent dans de nombreux endroits « les premières manifestations d’un Art public, officiel, autre que celui de l’Église, républicain et national, d’ailleurs indiscutable puisque dédié aux morts "héroïques" de la défaite ».

Il faut rappeler ici que la guerre a fortement contribué à l’achèvement du sentiment national en France, comme le souligne de nombreux discours : « groupé fraternellement, uni sous un même drapeau, ce fut alors un peuple entier qui se dressa devant les envahisseurs, pour le maintien de son existence nationale ! ».

Guerre nationale, le monument va l’être aussi. Diverses représentations symbolisant la nation vont être présentes sur les monuments aux morts : on trouve ainsi le coq gaulois sur le monument de Rouen, de même d’ailleurs qu’une allégorie de la France.

Pour que la récupération politique soit efficace, il faut que les combattants « incarnent une attitude exemplaire, ils sont morts dans l’accomplissement d’une tâche que les survivants doivent approuver pour que ces combattants ne soient pas tombés en vain. ». Ainsi à Moulineaux, le "moblot" est représenté dans une posture offensive, sur le qui-vive, la baïonnette à la main, prêt à tirer. A Dieppe, tout un groupe de différents corps d’armée est représenté se soutenant l’un l’autre (cf. supra). Pour Alain Diot, « lorsque la scène s’anime, que le soldat attaque ou chancelle dans les plis du drapeau, toujours aussi anonyme, c’est la grandeur du sacrifice qui est en cause. S’ils sont deux ou plusieurs, de la même façon, c’est le sacrifice qui sera mis en avant, soit par l’action elle-même (soldat retenant un blessé ; la relève, etc.), soit par la reconnaissance ou la gloire qui rejailliront sur les morts, stigmatisées sous nos yeux sur/dans le monument. ».

Représentés en héros de la Patrie, leur sacrifice est alors un exemple pour la nation toute entière : « Sang versé sur le sol n’est pas sang inutile, / C’est lui qui fait jaillir d’autres héros du sol. ».

Le monument et la cérémonie qui l’entoure doit ainsi « servir de haut enseignement moral pour le jour où il nous faudrait imiter le courage et l’abnégation de ceux qu’on a hier si magnifiquement glorifiés ».

Les combattants de la guerre de 1870-1871, par leur sacrifice pour la patrie, sont ainsi un exemple de patriotisme qu’il faut s’attacher à faire sien ; le monument est un enseignement : « s’il est un exemple que nous devons suivre, c’est ceux qu’ils nous ont donnés si généreusement au prix de leur sang. Comme eux, il nous faut rejeter tout ce qui nous divise, cesser nos querelles et nos dissensions intestines qui font la joie ironique de nos ennemis, et, par l’union et par la concorde, retrouver et reconquérir la force qui assure la grandeur des nations. "C’est la cendre des morts qui créa la patrie", a dit le poète. Soyez certains, messieurs, que, comprenant notre tâche patriotique, nous veillerons sur le monument que vous nous confiez aujourd’hui, et que nous le montrerons avec orgueil aux jeunes générations qui s’élèvent, comme un hommage et comme un enseignement. ».

Ces monuments servent à tirer, pour ceux qui les contemplent, des leçons d’Histoire : « Ces monuments se dressent comme des morceaux d’histoire. Ils enseignent que s’il est précieux de ne rien oublier, il est également salutaire d’apprendre. Or, ce qu’on apprend ici, c’est la suprême vertu, celle qui consiste à combattre contre toute espérance. ».

En fait, cet enseignement vise surtout la jeune génération : ainsi le monument de Moulineaux est considéré par M. Knieder, conseiller général du canton et vice-président d’honneur du comité d’érection du monument, comme « un douloureux souvenir pour ceux qui ont vécu ces événements : [et comme] une leçon pour les générations futures ». Le monument en pierre offre ainsi aux yeux des enfants l’image durable du patriotisme parfait : le sacrifice pour la patrie.

De nombreux jeunes participent en fait à la cérémonie commémorative. Ainsi, lors de l’inauguration du monument de la Maison-Brûlée, le 18 juin 1873, des élèves du lycée d’Évreux sont venus en députation avec les armes qui leur servaient à faire leurs exercices militaires, afin de former une escorte d’honneur au vice-amiral La Roncière Le Noury. Des lycéens de Rouen étaient, eux aussi, venus assister à la cérémonie, sous la conduite de leur proviseur et de quatre de leurs professeurs. Malheureusement, ils étaient venus sans leurs fusils. Le vice-amiral , voyant le dépit que cela leur causait, fit donner à ces lycéens les fusils d’une compagnie de pompiers, leur permettant ainsi de prendre rang à ses côtés lors du cortège, de la même façon que leurs camarades d’Évreux.

Lors des cérémonies, une grande attention est en effet portée aux jeunes présents. Ainsi, à Dieppe, le sous-secrétaire d’État à la guerre, M. Chéron, «  dégage des souvenirs évoqués les leçons qui en découlent pour les jeunes générations. Il montre les volontaires de 89 partant aux frontières et fait un tableau éloquent de l’enthousiasme patriotique qui secoua la nation toute entière à cette époque. Il faut conserver la foi de nos pères et leur enthousiasme. ». Un peu plus loin dans son discours, il s’adresse plus « particulièrement aux instituteurs qui l’écoutent, il leur demande dans leurs leçons de s’inspirer toujours du passé qui éveille en nous de si légitimes orgueils. "Instituteurs qui m’écoutez, dit-il en terminant, votre responsabilité est grande. Apprenez ce que sont leurs devoirs envers la patrie à vos élèves, car en vous les confiants, c’est le cerveau même et le sang de la France qu’on met entre vos mains." ». Moyen de régénération du pays (cf. supra) ; l’école doit ainsi utiliser, pour fortifier dans le cœur de ses élèves le patriotisme, l’image des combattants qu’offrent les monuments aux morts. Les élèves doivent ainsi s’inspirer du sacrifice des morts de la guerre de 1870-1871. C’est exactement avec le même état d’esprit que s’adresse M. Toutain, vice-président du comité de Moulineaux, aux écoliers présents à la cérémonie : « Et vous, les petits écoliers, vous avez entendu les Chants de la Patrie, les hymnes de deuil et de triomphe. Souvenez-vous de leur signification… . N’oubliez pas les paroles. Elles seront votre viatique dans les chemins ardus de la vie. ».

Tout le discours politique qui entoure les monuments aux morts doit ainsi encourager les citoyens à marcher dans les pas de ceux qui ont sacrifié leur vie pour la Patrie, encensée comme cause la plus noble qui soit. « Tout converge en fait sur un concept essentiel : le sacrifice, sa grandeur et sa nécessité : sa grandeur par le désintéressement et le grade d’"ancêtre" qu’il confère, sa nécessité car c’est lui qui permet la pérennité de la patrie et de la famille. (…) Toute la gloire qui les illumine, toute la reconnaissance qui s’y répand, dans l’immortalité du souvenir, toutes les poses, toutes les attitudes, toutes les expressions, toute cette comédie grandiose et/ou tragique qui déroule ses actes divers sur les théâtres de marbre, de pierre ou de fonte, toutes ces représentations ne visent qu’un seul but : l’exaltation du Sacrifice. C’est comme "Pierre du Sacrifice" que le monument trouve sa raison d’être. ».

Peut alors s’appliquer une véritable religion autour du sacrifice de ces combattants : « La Patrie !… Nous sommes là pour y songer, au pied de ce monument. (…) Voilà pourquoi nous révérons la mémoire des braves, des héros succombant pour la Nation. Voilà en quel sens nous avons la religion de la Patrie. De ce culte les monuments comme celui-ci sont les autels, les "lieux saints". Nos fils y viendront, comme nous y venons, en pèlerinage, pour chercher des leçons de courage, des exemples d’abnégation et de dévouement. ».

Glorification des vaincus devenus héros de la nation, la mémoire entretenue par les monuments aux morts est une mémoire sélective. Tout un discours politique s’est attaché à trier les éléments glorificateurs de la guerre de la Défense nationale, fondement de la nouvelle République.

Au fil du temps et des inaugurations de monuments, la commémoration de la guerre prend un sens plus politique que dans les premières années, lorsque le souvenir des morts était encore vivace. Plus de trente ans après, les morts sont définitivement mis au rang de héros et, comme tel, exemplaires.

Mais cette mémoire, même dans sa forme sélective, est-elle encore vivace dans les esprits ?


 

II - Les modalités d’un maintien

 

Le sujet étudié s’étale de l’année 1871 à l’année 1914, soit une période de plus de quarante ans. De nouvelles générations sont donc nées qui n’ont pas connu personnellement la guerre de 1870-1871.

Nous avons vu que les récits de guerre, les associations d’anciens combattants, les monuments aux morts contribuaient à entretenir la mémoire de cette guerre ainsi que celle des combattants. Trente, quarante ans après, que reste-il de cette mémoire ?

Nous allons ainsi nous pencher sur les formes d’expression d’un maintien de la mémoire de la guerre, en nous interrogeant sur la présence ou non de la guerre de 1870 dans la littérature normande, la reconnaissance ultime de l’État par la création d’une médaille commémorative de la guerre de 1870-1871, et la persistance des cérémonies commémoratives.

 

Nous avons choisi de n’étudier ici que deux auteurs normands, qui n’ont certes pas eu le même destin littéraire, mais qui appartiennent tout deux à ce que Claude Digeon qualifie de "génération de 1870" : il s’agit de Guy de Maupassant (1850-1893) et de Paul Toutain (1848-1925), connu sous le pseudonyme de Jean Revel.

Tous les deux ont eu une expérience directe de la guerre. Mobilisé en même temps que sa classe (classe 1870), Maupassant a vécu la retraite de l’armée française de Rouen à Honfleur puis le Havre. Paul Toutain a quant à lui été envoyé dans le corps des mobiles de l’Eure, et a ainsi participé aux combats de la Londe, Moulineaux, etc..

Ces deux auteurs se caractérisent par leur vision "naturaliste" de la guerre : ils cherchent à décrire la guerre telle qu’elle est, telle que eux l’ont connue, sans toutefois raconter de souvenirs personnels. Il n’y a pas de message politique dans ces écrits littéraires.

Maupassant eut, comme on le sait, un succès littéraire plus important que Paul Toutain. Ce fut d’ailleurs une nouvelle consacrée au thème de la guerre qui révèlera l’auteur aux yeux du grand public, avec la publication de Boule de Suif en 1880, dans le recueil des Soirées de Médan.

Ce recueil des Soirées de Médan marque en fait une date importante dans l’histoire du thème de la guerre, comme le signale Claude Digeon. Les six nouvelles que comporte le récit « nous présentent de la guerre la vision naturaliste, celle de la jeune génération littéraire ». Ce recueil renouvelle en fait le regard sur la guerre de 1870-1871. Pour C. Digeon, la parution de ce recueil en 1880 montre « qu’à cette date, un certain recul a été pris par rapport aux événements de 1870 ». Dans les premières années d’après guerre, les œuvres littéraires patriotiques, exaltant l’armée et prônant la Revanche, s’étaient en effet multipliées. Mais les auteurs des Soirées de Médan choisissent de ne pas mettre en avant les aspects glorieux de la guerre, mais l’envers du décor, d’expliquer la guerre telle qu’elle est, telle qu’eux du moins l’ont vécue et comprise. C’est plus l’horreur de la guerre qui transparaît dans ce recueil que celle de l’Allemagne.

Les nombreux récits de guerre publiés juste après celle-ci racontaient l’expérience vécue de leurs auteurs. Là où la littérature est intéressante et essentielle, c’est dans l’esquisse qu’elle fait de l’imaginaire populaire, comme le souligne Guy Nondier : « seule la littérature permet d’accéder à cette projection imaginaire qui est une part de l’âme des peuples. Non seulement l’écrivain recueille les mythes, mais il en crée ! ». Les récits et différents témoignages de guerre passent de mode quand la littérature reste.

Sous quels traits vont alors être représentés la guerre, les Allemands, ainsi que les Français, par ces deux auteurs, Guy de Maupassant et Paul Toutain ?

Les récits consacrés à la guerre sont regroupés chez Paul Toutain dans deux ouvrages : Contes Normands paru en 1901, et Récits vécus, paru en 1921, mais écrits bien avant. Maupassant consacra quant à lui dix-neuf de ses contes au thème de la guerre.

La guerre de 1870-1871 apparaît en fait comme inoubliable. Il suffit d’un paysage, d’un mot dans la conversation pour que la cicatrice que l’on pouvait croire guérie se rouvre, et donne lieu au récit des souvenirs du conteur. Il en est ainsi pour la nouvelle En guerre, présent dans le recueil Récits vécus de Paul Toutain, où un ancien mobile se remémore, plus de quarante ans après, les combats de Bizy du 20 décembre 1870, alors qu’il passe à l’endroit même où il faillit être tué ! C’est également le cas chez Maupassant avec Le Père Milon, la vision de la vigne où le père Milon fut fusillé faisant ainsi se remémorer les faits à la famille. La guerre apparaît comme une résurgence si l’on considère que Maupassant déclina, en trois contes, une même histoire, vue sous des angles différents, celle d’un lieutenant sauvant une jeune fille et dont le père lui accordera la main (Le mariage du lieutenant Laré, première nouvelle de l’auteur consacrée à la guerre et publiée en 1878, Souvenir, publié en 1882, et enfin Les idées du Colonel, publié en 1884).

Dans ces différents contes et nouvelles, les deux auteurs mettent en scène de simples combattants ou les civils, ceux qui ont vécu et subi la guerre au plus près. Les puissants sont rarement représentés, et s’ils le sont, la description est peu flatteuse.

Le capitaine Epivent du Lit 29 apparaît ainsi comme plutôt fait pour la parade et l’amour que pour la guerre. Mais la plupart du temps, les soldats de l’armée régulière sont peu présents dans les nouvelles. On aperçoit quelques silhouettes dans Boule de Suif, lors du passage des armées à Rouen, se retirant sur Honfleur : « quelques culottes rouges, débris d’une division moulue dans une grande bataille, des artilleurs sombres alignés avec ces fantassins divers ; et, parfois le casque brillant d’un dragon au pied pesant qui suivait avec peine la marche plus légère des lignards ». Maupassant ne fait pas grand cas non plus des différentes troupes de francs-tireurs « aux appellations héroïques : "les Vengeurs de la Défaite – les Citoyens de la Tombe – les Partageurs de la Mort" » et qui traversent la ville avec « des airs de bandits ». « Leurs chefs, anciens commerçants en draps ou en graines, ex-marchand de suif ou de savon, guerriers de circonstance, nommés officiers pour leurs écus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d’armes, de flanelle et de galons, parlaient d’une voix retentissante, discutaient plans de campagne, et prétendaient soutenir seul la France agonisante sur leurs épaules de fanfarons ; mais ils redoutaient parfois leurs propres soldats, gens de sac et de corde, souvent braves à outrance, pillards et débauchés. ».

Paul Toutain, quant à lui, brosse un tableau savoureux de la garde nationale, hâtivement constituée, dans Les Patriotes, publiés dans le recueil Contes Normands. L’invasion arrive, « temps néfastes, sinistres nouvelles, lueurs d’incendie, échos du tocsin ». Une lettre du sous-préfet demande l’armement et le sursaut patriotique. Réaction des villageois : « Et pi, vous savez bien, M. le Maire, si on s’bat dans le pays, les Prussiens vous emmèneront en otage… Et peut-être qu’ils vous fusilleront… Et pi aussi les notables, le curé et les plus forts imposés… dévouons-nous pour eux : notre devoir est de mettre bas les armes : pas d’imprudence… rendons-nous. ». Toutain va souvent décrire des paysans que la guerre n’intéresse pas, et donc peu patriotes à ses yeux ; Maupassant ne dit d’ailleurs pas autre chose dans La Mère Sauvage : « les paysans n’ont guère les haines patriotiques ; cela n’appartient qu’aux classes supérieures. ». Ainsi les villageois des Patriotes ne font aucune résistance à l’occupation, et profitent de l’ennemi pour vendre très cher « foin, avoine, œufs, volailles, moutons. » Il faut bien vivre ! Dans un autre récit intitulé En guerre, Toutain relate les propos d’un paysan le jour du départ à la guerre de son fils : « Man paur’ garçon, veux-tu que j’te dise ? Si tu vas au feu, fiche-taï dans un fossé et fais le mort ! ». Les paysans ne comprennent pas vraiment la guerre, leur fièvre guerrière est vite retombée.

Le plus souvent cependant, Paul Toutain décrit les fameux "moblots", braves et hardis. Ils sont « résolus, durs à la fatigue, "enfants de la patrie" toujours et quand même, ils se serrent le ventre, marchant dans la neige, pieds à peine chaussés… », « imitant le "Bataillon de la Moselle en sabot" et les "Volontaires" déguenillés de 1792 » dans Les capotes bleues (recueil Récits vécus). Comme tout soldat français qui se respecte, les "moblots" de 1870 sont joyeux et insouciants, font preuve « de bravoure joviale, d’ingéniosité cocasse et bon enfant ».

Mais les conditions dans laquelle la guerre se déroula donnent un aspect quelque peu terrifiant aux troupes : « cette petite troupe me faisait songer aux créations sans yeux, aux bataillons de la glauque mer qu’une force aveugle pousse au massacre, loi de vie ». Même récit assez effrayant d’une troupe se mouvant dans le noir dans L’Horrible de Maupassant : « on n’entendait rien autre chose dans la lueur terne du crépuscule qu’un bruit confus, mou et cependant démesuré de troupes marchant, un piétinement infini, mêlé d’un vague cliquetis de gamelles ou de sabres ». Même vision fantomatique encore dans Souvenir, publié en 1882 dans Gil Blas : « La blanche poussière descendant des nuages nous vêtait entièrement, ne fondait plus sur les képis ni sur les capotes, faisait de nous des fantômes, comme les spectres de soldats morts. ».

Même si Maupassant ne met pas vraiment en scène les "moblots", il n’en décrit pas moins des personnages frappant l’ennemi. Comme le rappelle Guy Nondier, « c’est toujours pour un petit motif personnel que ses héros obscurs frappent l’ennemi ». Ainsi le père Milon court la campagne la nuit pour éventrer des Prussiens, se vengeant ainsi de la mort de son fils et de son père. Même chose pour la mère Sauvage qui vivait jusque là comme en famille avec les Prussiens qu’elle logeait, mais qui, lorsqu’elle apprend la mort de son fils, brûle ces soldats dans sa chaumière. Les courtisanes apparaissent plus héroïques dans les nouvelles de Maupassant que les bourgeoises. Boule de Suif, Rachel dans Mademoiselle Fifi, Irma dans Le Lit 29, toutes tuent des Prussiens, par fierté et dignité.

Le mythe de l’ennemi héréditaire ne fut pas le fait des écrivains normands, même s’il semble que Maupassant céda à la contagion de la haine vers la fin de sa vie. Les Prussiens sont d’ailleurs peu décrits par Paul Toutain. A peine parle-t-il des "casques à pointe", ou de « ce grand troupeau prudent et discipliné (…) cette société de gymnastique qui s’appelle l’armée allemande ». Cette caractéristique avait déjà été soulignée dans les différents récits de guerre (notamment par Louis Leseigneur). L’ennemi est beaucoup plus présent chez Maupassant. Chez celui-ci, l’Allemand, en tout cas le simple soldat, se montre rarement terrifiant. Walter Schnaffs ne rêve que de se constituer prisonnier et échapper ainsi aux angoisses de la guerre. Maupassant conforte en fait le mythe de l’Allemand gras, douillet et blond, voire roux. Ainsi les Allemands de La Mère Sauvage sont-ils décrits comme « quatre gros garçons à la chair blonde, à la barbe blonde, aux yeux bleus, demeurés gras malgré les fatigues qu’ils avaient endurés déjà, et bons enfants, bien qu’en pays conquis. Seuls chez cette femme âgée, ils se montrèrent pleins de prévenances pour elle, lui épargnant, autant qu’ils le pouvaient, des fatigues et des dépenses. (…) Puis on les voyait nettoyer la cuisine, frotter les carreaux, casser du bois, éplucher les pommes de terre, laver le linge, accomplir toutes les besognes de la maison, comme quatre bons fils autour de leur mère. ». A peine si l’on sait que l’on est en guerre et que ces quatre soldats sont des ennemis ! Même tableau d’ailleurs tout aussi rassurant dans Boule de Suif : « Le premier (soldat prussien) qu’ils virent épluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la boutique du coiffeur. Un autre, barbu jusqu’aux yeux, embrassait un mioche qui pleurait et le berçait sur ses genoux pour tâcher de l’apaiser ». On est loin de l’image du Prussien cruel et barbare véhiculée par les différents récits de guerre et témoignages !

L’image du Prussien n’est toutefois pas toujours aussi positive. On n’oublie pas qu’il est l’envahisseur. Ainsi dans Deux amis, l’officier prussien fait attacher des pierres aux pieds de deux Français, qui étaient sortis de Paris pour aller pêcher ; il les fait ensuite jeter dans la Seine où ils meurent noyés, tandis que lui et ses hommes mangent le fruit de la pêche des deux Français. Ainsi également l’officier prussien qui fait emmener et abandonner dans la forêt une vieille femme, devenue folle vingt-cinq ans auparavant après la mort successive de son père, de son mari et de son enfant nouveau-né, parce qu’il avait pris son refus de se lever pour une marque de mépris. Elle y mourra. Plus terrifiant encore est Mademoiselle Fifi, en réalité le marquis Wilhem d’Eyrik, et dont le jeu favori est ce qu’il appelle "la mine". Il s’agissait de faire exploser une partie des œuvres d’art se trouvant dans les différentes pièces du château que les Prussiens occupaient. Œuvre de destruction par excellence : « Melle Fifi, entrée la première, battait des mains avec délire devant une Vénus de terre cuite dont la tête avait enfin sauté ; et chacun ramassa des morceaux de porcelaine, s’étonnant aux dentelures étranges des éclats, examinant les dégâts nouveaux, contestant certains ravages comme produits par l’explosion précédente ; et le major considérait d’un air paternel le vaste salon bouleversé par cette mitraille à la Néron et sablé de débris d’objets d’art. Il en sortit le premier, en déclarant avec bonhomie : "Ça a bien réussi, cette fois. " ». Il va sans dire d’autre part que Melle Fifi ne pouvait se comporter autrement que méchamment avec les femmes !

Les différentes nouvelles consacrées à la guerre sont en fait des récits très vivants. Les deux auteurs nous brossent des images savoureuses des différents personnages (moblot, paysan, fille de joie) et de la guerre.

Toutes ces images s’ancrent dans les esprits et permettent aux jeunes générations de découvrir avec vivacité la guerre et ceux qui l’ont vécue. La littérature participe ainsi pleinement au maintien d’une certaine mémoire de la guerre, surtout parmi les nouvelles générations.

Nous allons maintenant nous intéresser à une autre manifestation d’une mémoire de la guerre toujours vivace dans le premier quart du XXe siècle : la création par l’État d’une médaille commémorative de la guerre de 1870-1871.


La frappe de médailles commémoratives fut une pratique très courue au XIXe siècle. On commémore ainsi telle fête ou tel anniversaire, la mort de telle personnalité, etc. On ne s’étonnera donc pas que la guerre de 1870-1871 ait donné lieu à de nombreuses médailles commémoratives. En Seine-Inférieure par exemple, la cérémonie d’inauguration du monument de la Maison-Brûlée donne lieu à la frappe de médailles commémoratives, qui seront vendues pendant la solennité par le comité d’érection du monument, au profit de l’école de Saint-Ouen-de-Thouberville.

Mais les différentes médailles qui pouvaient exister étaient des médailles particulières à tel ou tel événement, propres à chaque corps d’armée, individualisées donc au maximum. Aucune médaille nationale n’existe, aucune reconnaissance officielle des combattants de 1870-1871 par l’État. Il faudra attendre 1911 pour que l’État crée une médaille commémorative de la guerre !

En fait, quelques combattants ont reçu la croix d’honneur pour leurs valeureux faits d’armes pendant la guerre, mais cette décoration ne fut pas accordée à tous, ce qui fait dire à certains qu’il y a « tant de mérites restés sans récompenses », et que le gouvernement, s’il « n’a pas assez de croix » pourrait au moins accorder la médaille militaire « à tous ceux qui se sont distingués en 1870-1871 ».

La médaille commémorative de la guerre de 1870-1871 semble avoir été longtemps désirée et attendue par les anciens combattants. Il semble d’ailleurs que ce soit eux qui soient à l’origine du projet de loi. Le journal L’Écho de la Bresle insère ainsi, le 23 avril 1898, un communiqué du comité central de Paris de l’Union des Comités des anciens combattants de 1870-1871 indiquant qu’il « fera déposer le 1er juin sur le bureau du Sénat le projet suivant : "Le ministre de la guerre est invité à créer une Médaille Commémorative destinée aux militaires ayant fait la campagne de 1870-71" ». Le président du comité, M. Achille Moch, mentionnait ensuite les noms de quelques sénateurs ayant approuvé cette revendication (57 noms sont ainsi cités, dont celui de Jules Siegfried). Malheureusement, je n’ai pu retrouver dans les différentes archives consultées les différentes phases de discussion du projet et son aboutissement.

En vue de recenser les militaires éventuellement concernés par ce projet, de nombreuses démarches vont être entreprises auprès des préfectures afin de déterminer le plus précisément possible le nombre de militaires ayant appartenu à la garde nationale mobilisée ou aux corps francs. Mais le préfet de Seine-Inférieure est incapable de répondre favorablement aux demandes du ministre de la guerre, puisque il n’y a aucune archive !

Si tous les anciens combattants ont droit à la médaille, tous ne recevront pas l’insigne. La médaille en elle-même ne sera en effet distribuée qu’à « ceux qui se sont distingués sur le champ de bataille par des actions d’éclat dûment justifiées par des pièces authentiques ou qui ont été blessés (cinq premières classes de l’échelle de gravité) ou, enfin, qui ont été réformés ou retraités pour blessures. ». La médaille est donc conçue comme la reconnaissance officielle de la valeur combative des "défenseurs de la patrie" de 1870-1871. D’ailleurs, à l’instar des associations d’anciens combattants, « ceux qui auront été reconnus indignes pour mauvaise conduite ou condamnation au cours de la campagne » n’auront pas droit au port de la médaille, ni ne recevront le brevet. En outre, si le projet initial prévoyait que seuls les vétérans non compris dans les catégories ci-dessus mentionnées recevraient gratuitement le brevet et devraient se procurer à leurs frais la médaille, en vente dans le commerce, la loi instaure finalement le paiement de la médaille à tous les ayants droit.

La "loi créant une médaille commémorative en faveur des anciens combattants de tous grades qui ont pris part à la campagne de 1870-1871" est ainsi promulguée le 9 novembre 1911 (et inscrite dans le Journal Officiel du 12). La médaille en elle-même est en bronze et mesure 30 millimètres de diamètre. L’insigne se constitue, à l’avers, de l’effigie de la République, et au revers, des attributs militaires rappelant la collaboration des troupes de la guerre et de la marine, avec les millésimes "1870-1871". « Cette médaille sera suspendue au ruban par une bélière également en bronze. Le ruban aura une largeur de 36 millimètres. Il sera coupé, dans le sens de la longueur, de neuf raies vertes et noires, alternées, d’une largeur de 4 millimètres chacune ». Pour les engagés volontaires, « une agrafe en argent barrant le ruban portera la mention "Engagé volontaire". Cette mention figurera également sur le brevet. ».

Une instruction ministérielle en date du 2 novembre 1911 spécifie les ayants droit à la médaille ; il s’agit « des militaires ou anciens militaires "actuellement vivants" qui étaient présents sous les drapeaux entre le mois de juillet 1870 et le mois de février 1871 inclus ». Ainsi, si les plus jeunes combattants avaient une vingtaine d’années à l’époque de la guerre, ils en ont près de soixante en 1911, et ceux qui en avaient quarante et plus sont désormais âgés de plus de quatre-vingt ans, quand ils sont encore vivants. Si l’on considère que l’espérance de vie à la naissance était en 1900 de 43,4 ans pour les hommes (et même si l’espérance de vie des hommes parvenus à l’âge de 20 ans est évidemment plus élevée), le nombre des bénéficiaires de cette mesure paraît très restreint par rapport au nombre réel de combattants de 1870-1871 !

Les ayants droit de la médaille commémorative sont en fait ceux ayant combattu dans l’armée active, dans la garde nationale mobile, dans les corps francs reconnus (le terme est souligné !), dans la garde nationale mobilisée levée en octobre et novembre 1870, dans la garde nationale sédentaire des villes assiégées (telles que Paris, Strasbourg, Belfort…), dans les corps et services de la marine, dans les corps organisés mobilisés en 1870 (douaniers, agents et gardes des forêts, gardiens de la paix de la ville de Paris), et enfin, dans les services de la Trésorerie et des Postes aux Armées. En fait, le 27 mars 1912, une autre loi fut votée accordant la médaille commémorative de 1870-1871 aux médecins, infirmiers et infirmières, aumôniers et aérostiers, etc. ayant été présents dans la campagne, sous les mêmes conditions fixées par l’Instruction du 9 novembre 1911.

Quelques difficultés vont cependant apparaître concernant les formalités à remplir pour l’obtention de la médaille. En premier lieu, il semble que les conditions de la loi ne soient pas connues exactement par les postulants, ni même par les administrations ! En confère la circulaire n° 5 du 22 janvier 1912, adressée aux préfets par le ministre de la guerre, et demandant qu’une plus grande publicité soit faite, par tous les moyens nécessaires (journaux officiels ou autres), quant aux formalités à remplir pour l’obtention de la médaille, « en raison des demandes de renseignements que reçoit journellement son administration émanant des préfectures et de maires, demandes qui peuvent laisser supposer, de la part de leurs auteurs, une complète ignorance de l’Instruction dont il s’agit. ». En fait, la plus importante difficulté que rencontra l’application de la loi, fut dans la reconnaissance des droits des anciens combattants. Comme le signale la circulaire n° 21 du ministre de l’Intérieur aux préfets, en date du 10 février 1912, les préfectures et différentes municipalités concernées ont rencontré des difficultés dans la constatation des droits des postulants à la médaille, vu l’insuffisance des documents conservés aux archives départementales ou autres services administratifs, et ainsi l’impossibilité de faire la preuve pour ces mêmes postulants de leur service militaire. D’où la décision de remplacer l’Instruction du 2 novembre 1911 par un simple questionnaire. Le postulant, ne pouvant justifier de sa situation militaire, pouvait ainsi l’établir au moyen d’un questionnaire dûment rempli et signé (signature légalisée), par deux au moins de ses anciens chefs (officiers ou gradés de son bataillon).

Afin de simplifier et d’activer la distribution des brevets, la loi incite également à ce que les associations d’anciens combattants centralisent les demandes de leurs adhérents, et après les avoir classées par catégorie comme la loi les mentionnait, les fassent parvenir elles-mêmes aux administrations chargées de constater les droits. Le ministre de la guerre faisait ainsi appel à la bonne volonté des sociétés de vétérans et autres identiques. C’est d’ailleurs ce qui semble s’être passé la plupart du temps, puisque nombre de brevets ont ensuite été envoyés aux différentes associations afin de les redistribuer à leurs adhérents. En Seine-Inférieure, une association d’anciens combattants s’est même constituée dans ce but. La "Société des Volontaires et Combattants de 1870-1871, groupe Normandie", créée le 15 décembre 1911, réunit ainsi « les anciens combattants de la guerre de 1870-1871 en vue de l’obtention de la médaille de la campagne de 1870-1871 sur production des pièces militaires des intéressés ».

La remise des diplômes se fit en fait sur une assez longue période ; en Seine-Inférieure, des anciens combattants ont reçu leur brevet en 1925 ! Dans le département de la Seine-Inférieure, on peut ainsi évaluer le nombre des anciens combattants ayant reçu le brevet de la médaille à 6990. 1129 semblent avoir appartenu à la garde nationale mobilisée de la Seine-Inférieure pendant la campagne.

Mais quelques-uns de ces anciens combattants ne recevront jamais la médaille, étant décédés entre leur demande de médaille et son attribution. L’État va néanmoins prendre en compte cette situation. Ainsi, « en ce qui concerne les postulants décédés postérieurement à la promulgation de la loi du 9 novembre 1911 et dont les droits auront été constatés de leur vivant, les brevets seront remis, sur leur demande, à titre de souvenir, aux parents les plus rapprochés, qui devront justifier de leur qualité par un certificat, sur papier libre, délivré par le Maire de leur domicile. L’ordre de parenté est le suivant : fils aîné, veuve, père, mère ou à défaut, le plus âgé des frères. ». Ainsi, la reconnaissance étatique par l’octroi de la médaille n’est accordée qu’aux anciens combattants vivants lors de la promulgation de la loi, tous ceux qui s’étaient éteints avant la date fatidique ne recevront pas de médaille posthume.

Ainsi, si l’ultime reconnaissance de l’État fut dans la création d’une médaille commémorative de la guerre de 1870-1871 aux anciens combattants encore vivants en 1911 – et seulement ceux là – , la reconnaissance du public, que l’on a vu s’exprimer par l’érection notamment de monuments aux morts, s’applique-t-elle encore dans les dernières années de la période étudiée ? Les cérémonies commémoratives persistent-elles et quel est alors leur public ?


Chaque année, de 1871 à 1914, des cérémonies commémorant tel combat, ou les morts de telle commune, vont avoir lieu. Mais entre ces deux dates, y-a-t-il évolution ? Durant plus de quarante années, les diverses cérémonies commémoratives ont-elles la même signification, le même public ?

Pour répondre à cette question, il est important de s’attacher tout d’abord aux dates anniversaires, moments clés dans la mémoire de la guerre, comme le souligne le Journal de Rouen, dans un article rappelant l’anniversaire de l’entrée dans la ville de Rouen des Prussiens, le 5 décembre 1870 : « Il est bon d’évoquer de temps à autre ces pénibles anniversaires ; ils sont pour l’avenir la plus éloquente des leçons. ».

Le vingtième anniversaire correspond ainsi, comme nous l’avons vu, à l’éclosion des sociétés d’anciens combattants, et par là même, d’une nouvelle forme d’expression de la mémoire.

Grâce à la fondation, fin octobre 1890, de la "Société du 50e mobile et des défenseurs de Paris" à Rouen, l’anniversaire de la bataille de Champigny – rappelons-le, une des sorties meurtrières des Français lors du siège de Paris – fut ainsi commémoré pour la première fois, le 30 novembre 1890. Cet anniversaire fut d’ailleurs, pour la plupart des anciens combattants, l’occasion de se revoir et d’évoquer des souvenirs communs, comme le souligne le Journal de Rouen : « Quels souvenirs ont été évoqués pendant ces quelques heures passées autour de la table du banquet : on se rappelait les moments agréables de l’existence militaire au départ, mais aussi les tristes instants qui les suivirent ; on se redisait le nom de tel ou tel camarade tué là-bas sous le feu de l’ennemi, ou l’on se racontait les mille péripéties du siège, mais on en revenait toujours à ces journées de Champigny, du Bourget et de Buzenval, qui décimèrent si cruellement le 50e mobile. ». L’anniversaire de Champigny fut également commémoré par les anciens combattants du siège de Paris de l’arrondissement de Dieppe, qui s’étaient, eux aussi, et à la même période, constitués en une semblable association.

L’année 1890 fut aussi marquée par une cérémonie très importante organisée par la Ligue Patriotique rouennaise au cimetière monumental de Rouen. Cortège jusqu’au monument, sonnerie aux champs, défilé des sociétés et dépôts de gerbe rythment comme d’habitude la cérémonie. La présence nombreuse de plus de 300 personnes à ce vingtième anniversaire est l’occasion cependant d’attester « une fois de plus qu’il n’est pas de sentiment plus grand, plus noble et plus sublime que celui d’honorer ces morts glorieux ». Maxime qui est, comme nous l’avons vu, une des constantes de ces cérémonies commémoratives.

Le trentième anniversaire est, lui aussi, l’occasion d’une nouvelle démonstration de la vigueur de la mémoire de la guerre. Les années 1899-1901 vont en effet marquer un moment important dans la commémoration de la guerre, avec l’érection d’un monument aux morts à Moulineaux. C’est l’arrivée en 1898 à la mairie de M. Émile Martin, ancien sous-officier au 20e de ligne pendant la guerre de 1870-1871, qui va mettre à l’ordre du jour la construction d’un monument dédié aux vaillants défenseurs morts lors des combats d’Orival, de la Bouille, et plus particulièrement ceux sur le territoire de Moulineaux . Une importante cérémonie "patriotique" va être organisée par la municipalité le 8 janvier 1899, pour célébrer ces héros. Comme le souligne le Journal de Rouen, les anciens combattants « ont répondu avec empressement à l’invitation de péleriner à Moulineaux, sur les tombes de leurs compagnons d’armes tombés là dans les combats des 3 et 4 janvier 1871 ; ils sont venus de partout, de Rouen, d’Elbeuf, de Paris, d’Évreux, de Brionne, de Bourgtheroulde, les uns en délégation, le plus grand nombre rangés autour du drapeau qu’ils avaient suivi au combat ! ». Plus de trente ans après, les souvenirs sont toujours aussi vivaces, et peuvent être transmis aux plus jeunes : « Chemin faisant, les "vieux moblots" expliquaient aux jeunes, avec une précision de détails que trente années passées depuis ces terribles événements n’avaient pas altéré, les différentes phases de la bataille et l’emplacement de nos troupes devant les bataillons allemands. Ils montraient de la main l’emplacement occupé par le Château-Robert où la mitraille fit tant de ravages et les endroits (…) où tombèrent tant de héros. ». Lors de cette journée commémorative, la maquette du projet du monument aux morts, présenté par MM. Foucher et l’architecte Eugène Fauquet, fut exposée dans la salle de la mairie de Moulineaux. L’érection en 1901 du monument donna lieu, comme on l’a vu, à une imposante cérémonie d’inauguration. Par sa structure architecturale, par le public qu’il y attira, par la signification de la commémoration – célébrer les combattants morts dans les combats de Moulineaux, seul lieu où les troupes françaises remportèrent un certain succès – le monument aux morts de Moulineaux est en fait le plus important du département.

Quarante ans après la fin de la guerre, les cérémonies commémoratives sont encore et toujours aussi suivies. Le Journal de Rouen signale ainsi celles de Rouen, de Moulineaux, de Dieppe, de Bosc-le-Hard, d’Eu, de Bolbec, etc. dans le courant de l’année 1911.

La cérémonie de Moulineaux est en fait organisée par la Ligue Patriotique rouennaise. Originellement prévue l’année précédente, la cérémonie a finalement lieu le dimanche 17 septembre 1911. Si la cérémonie « n’avait pas la solennité, ni le caractère officiel des années précédentes », les diverses sociétés patriotiques, militaires et de gymnastique sont néanmoins venues en nombre (plus d’une cinquantaine de sociétaires sont ainsi venus représenter leur société), sans oublier les sociétés d’anciens combattants. Les discours prononcés lors de cette cérémonie n’insistent pas sur l’anniversaire en lui-même, mais on sent l’influence des événements internationaux sur ceux-ci. Le récent affrontement au Maroc entre la France et l’Allemagne est en effet l’occasion de lier les soldats français aux vaillants défenseurs de la patrie de 1870 : « Mais nous avons voulu, dit [M. Sarrazin], à titre individuel, venir saluer ces braves qui sont morts pour la patrie. Et cela nous était d’autant plus à cœur que la France, notre chère patrie, vient de traverser et traverse encore une crise intense et angoissante. Nous devons admirer l’attitude si pleine de fermeté et de dignité que la France a conservé pendant cette période particulièrement tendue, et ceci démontre l’unité nationale. Nous sommes profondément attachés à la paix dans le monde, mais si on attente à la dignité de notre patrie, nous sommes tous prêts à défendre et à venger les braves dont nous commémorons aujourd’hui la mort glorieuse ».

Cette France unie et défendant « son honneur et son droit si besoin était » face aux récents événements est également saluée dans les cérémonies commémoratives de Rouen et d’Yvetot de la même année. Louis Quesnel, député et président du conseil d’arrondissement d’Yvetot, s’exprime ainsi lors de la cérémonie commémorative du 23 octobre : « J’essaierai de me faire l’écho des sentiments, des grandes pensées d’union, de forces qui se dégagent de fêtes comme celle à laquelle nous assistons. Vous y êtes venus plus nombreux que jamais et, en contemplant cette imposante réunion de bons citoyens, j’ai l’impression que, mus par l’élan du plus pur patriotisme, vous avez tenu, par votre présence, à saluer le glorieux passé de la France, si cruellement éprouvée en 1911, et à affirmer votre foi dans ses destinées. ».

Désormais, lors des cérémonies commémoratives, ce n’est plus seulement la guerre de 1870-1871 qui est évoquée. La cérémonie devient en fait une "manifestation patriotique" où se bousculent diverses sociétés "patriotiques". Ainsi, en 1913, lors du "pèlerinage" de la Ligue Patriotique rouennaise au cimetière monumental, à la Toussaint, le Journal de Rouen signale l’importance des sociétés : « Mais jamais, croyons-nous, les sociétés n’ont été en aussi grand nombre qu’hier ». Même constat lors de la cérémonie de Bosc-le-Hard, désormais qualifiée et annoncée comme "manifestation patriotique" : « les délégations étaient plus imposantes et plus nombreuses que chaque année ». A Rouen, le Journal de Rouen cite les différentes délégations de sociétés venues en masse, presque toutes sous la bannière de leur drapeau : 57 sociétés sont ainsi mentionnées, dont 23 d’anciens combattants. Toutes d’ailleurs ne sont pas des sociétés d’anciens combattants de 1870-1871, mais plus généralement de vétérans des armées. On note en fait l’importance de la présence des sociétés d’instruction militaire, de sociétés de tir, celles de gymnastique, des sociétés patriotiques, dans les différentes cérémonies commémoratives.

L’évolution – voire le détournement – des cérémonies commémorant 1870-1871 n’est toutefois pas récente. Déjà, des monuments aux morts avaient associé combattants de 1870-1871 et combattants des guerres coloniales, comme ceux de Saint-Etienne-du-Rouvray en 1896, ou encore de Grand-Quevilly en 1896 également. A Yvetot, un monument est inauguré le 16 octobre 1904 dans le cimetière, et dédié " aux enfants du canton morts au service de la patrie". Sur le monument sont gravés les noms des soldats « nés dans la contrée et morts au champ d’honneur » lors de la guerre de 1870-1871 (on célèbre alors les morts de l’armée de Chalons, du Rhin, de Paris, ceux de l’armée de la Loire, du Nord et de l’Est), mais aussi les noms des morts des guerres coloniales : Tonkin, Indochine, et des guerres précédentes, celle de Crimée (1854-1855) et d’Italie (1859).

A Oissel, on inaugure début juin 1898 un monument aux morts dans le cimetière de la ville. Mais ce monument n’est pas, lui non plus, exclusivement dédié aux combattants morts lors de la guerre de 1870-1871, il est élevé "à la mémoire des enfants de la commune morts au service de la patrie", par le conseil municipal d’Oissel. La guerre de 1870-1871 est, certes, toujours présente dans les discours – le préfet Hendlé, en tant qu’agent du gouvernement, ne peut se permettre de ne pas évoquer l’Alsace-Lorraine – mais elle n’est déjà plus présente sur le monument.

Dans le département, plusieurs monuments ne sont ainsi pas exclusivement consacrés aux combattants de 1870-1871. Les monuments aux morts deviennent expressément la commémoration du patriotisme. A Sotteville-lès-Rouen, on érige ainsi en 1899 un monument, dans le cimetière, "à la mémoire des jeunes sottevillais morts à l’étranger au service de la patrie". A Elbeuf, en 1901, un comité décide d’ériger un monument « pour honorer, non seulement les soldats décédés dans la garnison, mais aussi de perpétuer le souvenir de tous les enfants du canton d’Elbeuf morts au service de la patrie ».

En fait, l’élan commémoratif créé par la guerre de 1870-1871 va faciliter l’émergence de monuments dédiés aux enfants d’une commune morts pour la patrie. Si contrairement au premier conflit mondial, les monuments regroupent plus généralement les morts d’une entité géographique plus large que celui de la commune (souvent le canton), le nombre de morts n’étant pas assez considérable pour exiger un monument pour chacune d’entre elles, le chemin est néanmoins tracé.

En outre, les cérémonies ne sont désormais plus signalées comme des cérémonies commémoratives , telles qu’elles l’étaient dans les premiers temps de leur existence, mais comme des "manifestations patriotiques". Le cérémonial a d’ailleurs évolué. On retrouve en effet de plus en plus la présence de la sonnerie ou du salut "au Drapeau", avant ou après la cérémonie. On constate également dans ces cérémonies la présence de chants patriotiques tels que "la Marseillaise" le plus souvent, "Mourir pour la Patrie", "le Chant du départ", etc., comme ce fut d’ailleurs le cas pour la cérémonie d’inauguration du monument d’Yvetot en 1904.

De 1871 à 1914, les cérémonies commémorant la guerre de 1870-1871 ont donc persisté. Chaque année, les sociétés d’anciens combattants, accompagnées des personnalités politiques, des sociétés de tir, de gymnastique, patriotiques, etc., se rendent devant le monument pour honorer les héros de 1870-1871. Mais au fil du temps, les cérémonies évoluent, devenant plus spécifiquement des manifestations patriotiques (elles sont signalées comme telles dans les journaux). On s’aperçoit d’ailleurs que ce ne sont plus seulement les combattants de 1870-1871 à qui l’on rend hommage, mais on y associe également les combattants morts plus généralement "pour la patrie". Ainsi, à la veille de la Première Guerre mondiale, la commémoration s’attache de plus en plus souvent "aux enfants" d’une commune, d’un canton, morts au service de la patrie.


 

Conclusion

 

En Seine-Inférieure, territoire occupé par les armées ennemies, la guerre de 1870-1871 contre l’Allemagne fut donc commémorée tout au long de la période étudiée, de 1871 à 1914. Cette mémoire de la guerre s’exprima par de multiples moyens.

La guerre fut un tel traumatisme dans la conscience nationale qu’elle occasionna ainsi un nombre impressionnant de récits de guerre et autres témoignages sur l’occupation, et le département de la Seine-Inférieure n’échappe pas à la règle. J’avoue d’ailleurs n’avoir pas consulté tous les ouvrages parus sur les événements en Haute-Normandie et plus particulièrement sur ceux en Seine-Inférieure : ils tendent tous vers le même message (Un grand nombre d’ouvrages a également été publié sur les événements dans le département de l’Eure ! ).

Comme nous l’avons vu, ces différents témoignages ont contribué à fixer dans les esprits l’image de l’ennemi cruel et barbare, devenu "héréditaire", mais aussi à fixer le type physique de cet ennemi : grassouillet, barbu et blond ! La littérature, par l’intermédiaire, par exemple, du Normand Guy de Maupassant, a également renforcé cette image.

Ces différents témoignages formulent des interrogations et des critiques partagées par tous, contre le Second Empire, les officiers, le manque d’union, de patriotisme. La guerre va provoquer une profonde réflexion sur les causes de la défaite. Une des leçons que retiendront les contemporains, c’est la nécessité de régénérer la nation, de renforcer le patriotisme, et notamment chez la jeune génération.

En fait, toutes ces différentes explications et solutions ne seront pas réfutées pendant la période étudiée. Les explications proposées au lendemain de la défaite vont s’ancrer dans les esprits et dans la mémoire de la guerre.

Mais cette mémoire va également s’exercer sur les morts. Pour la première fois, l’État va prendre en charge les sépultures des soldats français et allemands sur son territoire. La population va, quant à elle, s’attacher à honorer le simple soldat, le "moblot". Ces simples combattants vont vite être reconnus comme des héros et encensés comme tels. Ils deviendront alors des exemples à suivre pour la nation toute entière. Cette mémoire des héros aura un rôle d’autant plus édifiant pour les générations nées après la guerre qu’elle est gravée dans la pierre, et donc inscrite dans la durée.

La manifestation la plus expressive peut-être de cet hommage rendu aux combattants morts pour défendre la patrie se traduisit par l’érection de monuments aux morts sur l’ensemble du département (mais pas dans toutes les communes). Mais la création de sociétés d’anciens combattants, en fondant une véritable communauté solidaire basée sur le culte du souvenir des morts, va aussi participer à perpétuer la mémoire de ces combattants de la guerre.

Cependant, au fur et à mesure que l’on s’avance dans le temps, on remarque que la guerre de 1870-1871 n’est plus la seule évoquée, mais elle est associée à d’autres combats livrés avant ou après celle-ci. La commémoration de la guerre de 1870 va devenir, de plus en plus, l’occasion d’une manifestation patriotique, avec la présence de plus en plus imposante de sociétés patriotiques, et non plus essentiellement celle des sociétés d’anciens combattants.

Ainsi, même si la création par l’État en 1911 d’une médaille commémorative de la guerre de 1870-1871 montre que la mémoire de celle-ci est toujours vivace, la signification de sa commémoration n’est déjà plus la même à la veille de la Première Guerre mondiale.

Par son ampleur – la guerre de 1914-1918 fut beaucoup plus longue, plus meurtrière que la guerre franco-allemande – le premier conflit mondial va modifier le rapport de la population avec les combattants de 1870-1871. En fait, celui-ci va supplanter dans la mémoire des contemporains la guerre de 1870-1871.

Au tout début de la guerre de 1914-1918, l’hommage aux combattants de 1870-1871 est toujours rendu, avec peut-être plus de ferveur cependant du fait qu’elle devient « l’occasion d’adresser en même temps un hommage ému et reconnaissant aux vaillants soldats qui sont déjà tombés depuis le commencement de la guerre actuelle et un témoignage d’admiration et de confiance à ceux qui continuent à lutter pour la défense de la patrie ». Si les combattants de 1870-1871 peuvent encore être associés à ceux de 1914-1918, c’est que l’issue du combat n’est pas encore connue.

Cependant, à même d’exercer la Revanche tant désirée au lendemain de la défaite (volonté certes assoupie par la suite), les combattants de la guerre actuelle reçoivent un hommage plus grand que les vaincus de 1870-1871.

Les combattants de 1870-1871 restent néanmoins tout au long de la guerre, toujours célébrés. Une lettre du ministre de l’Intérieur aux préfets, le 12 octobre 1918, rappelle ainsi le soin qui doit être accordé aux tombes militaires de 1870-1871 : « à l’approche de la Toussaint où les cimetières vont, comme chaque année, être l’objet de pieux pèlerinages, je vous prie d’inviter les maires d’apporter un soin tout particulier à l’entretien des tombes de soldats morts pour la France. Les pouvoirs publics ont le devoir d’entourer d’un culte sacré les sépultures militaires et de témoigner, ainsi, que la Patrie conserve fidèlement le souvenir reconnaissant de ceux qui ont fait héroïquement pour Elle le sacrifice de leur Vie ». Le ministre rappelait ainsi que le sacrifice pour la patrie, quel qu’il soit, n’était pas inutile, mais au contraire digne d’être glorifié.

En fait, au sortir de la victoire de 1918, les morts de 1870-1871 vont être oubliés, submergés par ceux de la Première Guerre mondiale. Les combattants de 1870-1871, vaincus, ne peuvent rivaliser avec les vainqueurs de 1914-1918 et doivent désormais leur laisser la place. En témoigne une lettre du préfet de la Seine-Inférieure au sous-préfet de Dieppe, datée du 30 août 1924, concernant l’entretien des tombes militaires : « pour une aussi exacte appréciation que possible des travaux de réfection ou d’entretien à assurer en ce qui concerne les monuments et tombes de la guerre de 1870-1871, il convient de ne pas perdre de vue que l’aménagement définitif des tombes de la Grande Guerre n’est pas encore achevé et que sur les tombes des cimetières communaux, où il est possible de remplacer progressivement les croix par des monuments individuels, la dépense engagée pour l’érection de ces monuments ne dépasse pas 40 francs. (…) On ne concevrait pas que les dépenses de réfection ou d’entretien des tombes individuelles de la guerre de 1870-1871 puissent entraîner une dépense supérieure. (…) J’appelle donc votre attention sur la nécessité d’éviter toute dépense excessive ou somptuaire et de n’effectuer que les travaux absolument indispensables. ». Ainsi, vaincus, les combattants de 1870-1871 ne peuvent bénéficier désormais d’une attention plus grande de la part des autorités que ceux de 1914-1918, eux, vainqueurs.

En 1925, l’État se déchargera ainsi sur les communes des dépenses d’entretien, il ne prendra en charge désormais que d’éventuelles dépenses pour les translations ou réparations importantes. De plus, en 1927, l’Allemagne prendra en charge les tombes des militaires allemands morts pendant la guerre.

Quant aux monuments aux morts, ils vont être souvent réutilisés à l’issue des guerres suivantes : on peut ainsi voir les millésimes 1914-1918 et 1939-1945 sur le monument aux morts de Moulineaux, de même que les noms, cette fois-ci, des victimes de la guerre (pas seulement militaires). Les associations d’anciens combattants vont, de plus, souvent incorporer les combattants de 1914-1918, comme ce fut le cas pour l’"Association fraternelle des combattants médaillés de 1870-1871 des armées de terre et de mer, des médaillés militaires et des médaillés coloniaux du canton d’Yvetot et des communes limitrophes", ainsi que pour l’"Association amicale des volontaires et des combattants de 1870-1871, groupe de Normandie" qui incorpore les volontaires de 1914-1918.

En Seine-Inférieure, la mémoire de la guerre de 1870-1871 fut donc nourrie et entretenue pendant plus de quarante ans par les récits de guerre, les monuments aux morts, les associations d’anciens combattants, la littérature, etc. La Première Guerre mondiale lui portera cependant un coup fatal dont elle ne se remettra pas.

Et si, désormais, les historiens semblent s’intéresser un peu plus à cette guerre franco-allemande – Odile Roynette, maître de conférence à l’université de Besançon, a ainsi choisi de travailler sur ce sujet, et plus particulièrement sur les combats de Bazeilles – il reste des sujets intéressant à développer concernant de conflit.

Dans la même optique que le sujet étudié, il serait intéressant de voir si la mémoire de la guerre est aussi vivace dans les départements non occupés par les troupes ennemies, comment cette mémoire s’exprime au contraire dans des départements proches de la nouvelle frontière, ceux qui ont beaucoup souffert de la guerre et pour lesquels l’occupation fut plus longue que pour d’autres départements. Je ne sais pas si le sujet a déjà été étudié, mais la mémoire de la guerre pourrait également être étudiée pour les départements annexés, l’Alsace et la Lorraine.

De plus, nous avons vu qu’une attention toute particulière était accordée aux enfants lors des cérémonies commémoratives par les différents acteurs de la commémoration. Il serait donc intéressant de se pencher plus précisément sur la présence de la guerre dans les manuels scolaires, comment la mémoire de la guerre a été transmise à l’école.

En fait, ce travail concernant la mémoire de la guerre de 1870-1871 pourrait, en outre, très bien être appliqué à d’autres conflits, comme d’ailleurs le proposait M. Boudon à propos des guerres napoléoniennes. La Première Guerre mondiale pourrait ainsi être étudiée de ce point de vue, puisqu’une partie du territoire dut subir la guerre et l’occupation. De même que la Seconde Guerre mondiale, par sa ressemblance d’une certaine manière avec la guerre de 1870-1871 – une défaite française dans un temps relativement court, entraînant une occupation du territoire –.


 

Bibliographie

 

I – Sources

      1) Archives Départementales de Seine-Maritime

1 M 216 : Déclarations d’option pour la nationalité française (noms, prénoms, dates et lieux de naissance, domicile, date de la déclaration, observation)

1 M 333 : Voyages : voyage du sous-secrétaire d’État à la Guerre Chéron à Dieppe pour inaugurer le monument des enfants de Dieppe et des environs morts pour la patrie, 1908

1 M 373 : Inaugurations : monument Welter ancien colonel à Sainte-Adresse, 1898 ; monument élevé à la mémoire des soldats tués en 1870-1871 à Moulineaux, 1901

1 M 446 : Médaille commémorative de 1870-1871 : Instruction, 1911-1912 ; répertoire alphabétique des médailles attribuées, 1911-1914

1 M 447 : Médaille commémorative de 1870-1871 : Dossiers individuels de nominations, 1912-1925

1 M 448 : Médaille commémorative de 1870-1871 : Dossiers individuels de demandes non satisfaites : Ber et Leb, 1911-1922

1 M 449 : Médaille commémorative de 1870-1871 : Bordereaux d’envoi des brevets et médailles, 1912-1921

4 M 536 : Associations des anciens combattants de la guerre de 1870 et de 1914, des expéditions coloniales

4 T 142 : Monuments commémoratifs dans le département (an XI-1917) : Dieppe, monument aux morts pour la France (1902-1906) ; Elbeuf, monument aux morts pour la France (1901) ; Le Havre, amiral Mouchez

4 T 144 : Monuments commémoratifs dans le département (an XI-1917) : Rouen, monument aux morts pour la France (1886) ; Saint-Romain-de-Colbosc, monument aux morts pour la France (1887-1888) ; Sotteville-lès-Rouen, monument aux morts pour la France (1889)

7 V I 2 : Tombes militaires françaises et allemandes (loi du 4 avril 1873) : arrondissement de Dieppe, de Neufchâtel, d’Yvetot, de Rouen, 1873-1878

7 V I 3 : Tombes militaires françaises et allemandes (loi du 4 avril 1873) : arrondissement du Havre

1 Z 816 : Sépultures militaires des guerres de 1870 et 1914-1918 : recensement, entretien par l’État, voyages gratuits pour les familles des victimes, 1890-1938

1 Z 369 : Bosc-le-Hard : travaux aux bâtiments communaux et fournitures : écoles ; église ; cimetière, tombes militaires ; autres travaux et fournitures, 1871-1939

 

      2) Sources imprimées

      Ø Récits de guerre et témoignages civils

Dessolins, Émile, La guerre de 1870-1871, Les Prussiens en Normandie, occupation de Gournay, Vernon, Évreux, Gisors, Rouen, Elbeuf, Saint-Romain, Bolbec, etc., combats de Bizy, Villegast, Le Thil, Étrépagny, Buchy, Moulineaux, Bosc-le-Hard, Bolbec, Saint-Romain, etc., Rouen, A. Le Brument, 3ème éd., 1871, 144 p.

Dessolins, Émile, Les Prussiens en Normandie, 4ème éd. augm. d’une carte de l’invasion et de nombreux documents, Rouen, Schneider, 1873, 145 p.

Dessolins, Émile, Les Prussiens en Normandie, 5ème éd. ornée de deux illustrations, augm. de nombreux chapitres inédits et de nouveaux documents, Rouen, Schneider, 1899, 230 p.

Grenest, Les armées du Nord et de Normandie, relation anecdotique de la campagne de 1870-71, d’après de nombreux témoignages et de nouveaux documents, Paris, Garnier, 1897, 552 p.

Le Roy, Albert, Le Havre et la Seine-Inférieure pendant la guerre de 1870-1871, Le Havre, 1877, 255 p.

Le Roy, Albert, Le Havre et la Seine-Inférieure pendant la guerre de 1870-1871, nouvelle édition avec plan, fac-similés et portraits augmentée de nombreux documents et d’un récit du combat de Buchy par M. l’amiral Mouchez, Paris, Lahure, 1887, 512 p.

Leseigneur, L., Les Prussiens à Barentin, Compte rendu sommaire de l’occupation de cette commune par les troupes prussiennes et allemandes, Rouen, impr. Léon Deshays et Cie, 1872, 123 p.

Raspail, Xavier, Les éclaireurs de la Seine en Province, Relation de la guerre en Normandie, 1870-1871, Paris, 1872, 312 p.

Roland, A., Les Prussiens à Rouen, souvenir héroï-comique, Rouen, Giroux, 1871, 47 p.

Rolin, L. (ancien officier), Campagne de 1870-1871, La guerre dans l’Ouest, avec un extrait de la carte du dépôt de la guerre, Paris, éd. Plon et Cie, 1874, 406 p.

Turgis, Edouard, Souvenir de l’occupation allemande : Oissel et le canton de Grand-Couronne : combats de Moulineaux, la Maison-Brûlée, la Londe, Orival, réed. Berthout, 1988 (1ère éd. Dieusy, Rouen, 1874)

      Ø Histoire locale

Coipel, l’abbé V., Tougard, l’abbé A., Moulineaux près Rouen, son église, son histoire, le combat du 4 janvier 1871, Rouen, E. Cagniard, 1874, 80 p.

Laurent, Dr A., Dessolins, Émile, Moulineaux, le Château Robert-le-Diable et le monument, Paris, Lamy, 1901, 55 p.

Houlière, A l’occasion de la bénédiction du monument érigé près de la Maison-Brûlée (18 juin 1873) commune de Saint-Ouen-de-Thouberville (Eure) aux soldats français, brochure (2 p.)

      Ø Littérature

Toutain, Paul (pseud. Jean Revel), Contes Normands, Paris, E. Fasquelle, 1901, 328-VI p.

Toutain, Paul (pseud. Jean Revel), Récits vécus, Rouen, H. Defontaine, 1921, 247 p.

      Ø Documents officiels

Ministère de l’Intérieur, Exécution de la loi du 4 avril 1873 relative aux tombes des militaires morts pendant la guerre de 1870-1871, Rapport présenté au président de la République par M. de Marcère, ministre secrétaire d’État au département de l’Intérieur, Paris, impr. Nationale, 1878

      Ø Journal de Rouen, années 1871-1914
       

II – Travaux

      1) Instruments de travail

Atlas historique, l’histoire du monde en 317 cartes, sous la dir. de Georges Duby, Larousse, Paris, 1987

Bibliographie de la guerre franco-allemande (1870-1871) et de la commune de 1871, catalogue de tous les ouvrages publiés en langue française et allemande, de 1871 à 1885 inclusivement, suivi d’une table systématique par Albert Schulz, Paris, H. Le Soudier, 1886, 128 p.

Dictionnaire des parlementaires de Haute-Normandie sous la Troisième République, 1871-1940, sous la dir. de J.-P. Chaline et A.-M. Sohn, Publications de l’Université de Rouen, 2000

 

      2) Ouvrages généraux

Audoin-Rouzeau Stéphane, 1870 : la France dans la guerre, Paris, A. Colin, 1989, 420 p.

Becker Jean-Jacques, 1914 : Comment les Français sont entrés dans la guerre, Contribution à l’étude de l’opinion publique printemps-été 1914, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977, 638 p.

Caron François, La France des patriotes de 1851 à 1918, Paris, Fayard, coll. Histoire de France, sous la dir. de Jean Favier, t. 5,1985, 665 p.

Girardet Raoul, Le nationalisme français 1871-1914, Paris, éd. du Seuil, 1983, 280 p.

Grondeux Jérôme, La France entre en République, 1870-1893, Paris, Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, coll. La France contemporaine, sous la dir. de Jean-François Sirinelli, 2000, 220 p.

Mayeur Jean-Marie, Les débuts de la IIIème République 1871-1898, Paris, Le Seuil, Points Histoire, Nouvelle Histoire de la France contemporaine, t. 10, 1973, 258 p.

Rebérioux Madeleine, La République radicale ? 1898-1914, Paris, Le Seuil, Points Histoire, Nouvelle Histoire de la France contemporaine, t. 11, 1975, 259 p.

Roth François, La guerre de 1870, Paris, Fayard, 1993, 778 p.

 

      3) Ouvrages spécialisés

      Ø La guerre de 1870-1871 en Haute-Normandie

La guerre de 1870-1871 en Haute-Normandie, Merlier Georges, Aubert Jean-Paul, Boivin Marcel, Claudel Marie-Renée, préf. du Général Gambiez, Rouen, 1972, 235 p.

Vadelorge Loïc, Mémoires de guerres, La rive gauche de 1870 à 1914, District de l’agglomération rouennaise, coll. Histoire (s) d’agglo, n° 9,1999, 26 p.

      Ø Les monuments aux morts

Becker Annette, « Monuments aux morts après la guerre de Sécession et la guerre de 1870-1871 : un legs de la guerre nationale ? », in Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 167, juillet 1992, p. 23-40

Diot Alain Renaud, La Pierre du sacrifice ou l’art de la guerre, les Monuments aux morts en France, thèse de doctorat de 3ème cycle, UER Arts Plastiques et Sciences de l’Art, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Paris, octobre 1980, 309 p.

Hargrove June, « Souviens-toi », in Monuments historiques, l’architecture et la mort, n° 124, décembre 1982-janvier 1983, p.59-65

Koselleck Reinhart, « Les monuments aux morts, lieux de fondation de l’identité des survivants », in L’expérience de l’histoire, Gallimard-Le Seuil, 1997, p. 135-160

Le Bertre Odile, « Quelques monuments aux morts de la guerre de 1870 », in Bulletin de la commission départementale des antiquités de la Seine-Maritime, t. 43-44, 1995-1996, p. 123-129 (Archives Départementales de Seine-Maritime : RH 11/42)

Prost Antoine, « Les monuments aux morts : Culte républicain ? Culte civique ? Culte patriotique ? », in Les lieux de mémoire, sous la dir. de Pierre Nora, t. 1 : La République, Paris, Quarto Gallimard, 1997, p. 199-223

      Ø Les combattants de la guerre de 1870-1871

Hamel Karine, « Disparition d’une mémoire, les morts de la guerre de 1870-1871 en Seine-Inférieure », in Autour des morts, Mémoire et identité, Actes du Vème colloque international sur la sociabilité, Rouen, 19-21 novembre 1998, publication de l’Université de Rouen, n° 296, 2001, p. 263-278

Boiry Philippe A., Histoire de la Société des Volontaires, Périgueux, Pilote 24, 1998, 232 p.

      Ø La littérature et la guerre

Digeon Claude, La crise allemande de la pensée française (1870-1914), Paris, PUF, 1992 (2ème éd.), 568 p.

Maupassant, Guy de, Boule de Suif et autres récits de guerre, Paris, Presses Pockett, 1991, 278 p.

      Ø Les médailles commémoratives

Collignon, Jean-Pierre, La médaille française et la guerre de 1870-1871, Musées de Charleville-Mézières, 1995, 401 p.


Hymne
 

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie

Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie.

Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau.

Toute gloire près d’eux passe et tombe éphémère ;

Et, comme ferait une mère,

La voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau !

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle !

Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !

A ceux qu’enflamme leur exemple,

Qui veulent place dans le temple,

Et qui mourront comme ils sont morts !

C’est pour ces morts, dont l’ombre est bienvenue,

Que le haut Panthéon élève dans la nue,

Au-dessus de Paris, la ville aux mille tours,

La reine de nos Tyrs et de nos Babylones,

Cette couronne de colonnes

Que le soleil levant redore tous les jours !

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle !

Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !

A ceux qu’enflamme leur exemple,

Qui veulent place dans le temple,

Et qui mourront comme ils sont morts !

Ainsi, quand de tels morts sont couchés dans la tombe,

En vain l’oubli, nuit sombre où va tout ce qui tombe,

Passe sur leur sépulcre où nous nous inclinons ;

Chaque jour, pour eux seuls se levant plus fidèle,

La gloire, aube toujours nouvelle,

Fait luire leur mémoire et redore leurs noms !

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle !

Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !

A ceux qu’enflamme leur exemple,

Qui veulent place dans le temple,

Et qui mourront comme ils sont morts !

Victor Hugo, juillet 1831, « Chants du crépuscule », in Œuvres poétiques I, Avant l’exil 1802-1851, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1964.


 

Le deuil qui vient quand fuit l’infidèle victoire

Et qui s’est abattu sur un sol désolé,

Etend sur notre France encor son aile noire ;

Mais de ses défenseurs nous gardons la mémoire,

Un monument s’élève où leur sang a coulé.

Gloire à ces combattants d’une époque terrible,

Hauguel, Paul Caufourier, Frédéric Bellanger,

Fiers lutteurs voulant vaincre une force invincible,

Hussards ayant offert leur poitrine pour cible

En voulant du pays repousser l’étranger.

Salut, vaillants héros tombés pour la patrie !

Votre bronze sera témoin de nos efforts

Tentés pour relever notre France meurtrie ;

Votre pays reçoit votre image chérie ;

Votre pays s’honore en honorant ses morts.

Que votre mort pour nous soit toujours un exemple !

Appelez, appelez si nous nous oublions.

On est faible jamais alors que l’on contemple

Des héros dont le cœur du pays fut le temple ;

Ne laissez pas changez en agneaux les lions.

Votre sang de soldats rend la France fertile ;

Votre âme s’en échappe altière et prend son vol,

Communiquant sa flamme à toute âme débile ;

Sang versé sur le sol n’est pas sang inutile,

C’est lui qui fait jaillir d’autres héros du sol.

C’est vous qui nous direz : Souvenez-vous encore,

Souvenez-vous toujours, ô soldats valeureux ;

Et quand nous verrons poindre une sanglante aurore,

C’est vous qui nous direz : Dans les champs que Dieu dore,

Combattez comme nous, mais soyez plus heureux !

 

Poème composé par M. Paul Cottard, journaliste à la Hève, à l’occasion de l’inauguration du monument aux morts de Saint-Romain-de-Colbosc, le 14 octobre 1888.


Un lecteur monsieur Pierre FOUQUART nous écrit :

" Le mémoire d'Anne Vandenbroucke sur la Seine Inférieure est d'une belle clarté. Cependant elle dit au paragraphe 3/1 " qu'il est frappant de voir que les associations d'anciens combattants n'ont été créées que 20 ou 25 ans après. Elles se sont toutes constituées entre 1890 et 1913. La moitié entre 1895 et 1896 " (sic) .

Je suis Président départemental de la " Société des Volontaires " de 1870-71 en Sarthe et Administrateur National et, à ce titre, je voudrais signaler que notre  association date de 1872, soit 133 ans : une des plus anciennes, si ce n'est la plus ancienne de France.

Vous trouverez dans le livre " Histoire de la Société des Volontaires " de Philipe BOIRY  PIL TE 24 un passage à la page 40, intitulé 1872: Fondation de la Société  dont monsieur de Curty fut le véritable fondateur (ancien lieutenant aux tirailleurs de Ternes). Il portait le n° 1 dans le registre matricule de la "SOCIETE DES VOLONTAIRES ".